Vous avez dit usager ? / Le rapport d'usage en action sociale

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Un débat traverse le champ de l’action sociale et médico-sociale autour de l’expression « usager » : le terme est souvent remis en cause. Certains veulent l’abandonner car il serait stigmatisant, d’autres critiquent le statut contraint qu’il signifie ou encore le trouvent réducteur au seul lien administratif.
Cet ouvrage voudrait ouvrir d’autres perspectives en intégrant la notion de rapport d’usage comme élément central de la relation d’aide. Qu’entend-on par « rapport d’usage » ? Il s’agit de la manière dont des bénéficiaires d’interventions sociales ou médico-sociales, mais aussi les intervenants, « font usage » des dispositifs sociotechniques de prise en charge ou d’accompagnement.
Contre l’accusation faite à la technicisation du travail social de pervertir la qualité relationnelle entre intervenants et bénéficiaires, la prise en compte du rapport d’usage réhabilite la médiation technique comme support de l’échange. Faire usage d’un dispositif instaure une relation triangulaire entre le professionnel, le support technique lui-même et l’usager, qui s’apparente à un rapport de force : l’usager n’est plus un simple utilisateur mais un acteur inscrit dans une stratégie, dans un rapport social.
Prenant appui sur l’analyse de l’ingénierie de la loi n° 2002-2, des outils en découlant (livret d’accueil, contrat de séjour…), de l’évaluation, de journaux associatifs, mais aussi de la parole des usagers eux-mêmes sur Internet (blogs, forums…), l’auteur démontre que le rapport technique qui s’instaure dans les institutions sociales et médico-sociales peut permettre aux usagers de développer leur pouvoir d’agir.
Au coeur du débat, cet ouvrage propose un changement de point de vue qui ouvre de nouvelles perspectives. La technicisation, qui caractérise l’évolution du travail social, serait une opportunité pour refonder la relation d’aide : une autre manière de « faire ensemble », de créer du lien, de se positionner les uns par rapport aux autres et, finalement, de faire « bon usage » des dispositifs sociotechniques.
Publié le : dimanche 22 septembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782710130970
Nombre de pages : 158
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9782710130970 



Vous avez dit « usager » ?

Lerapportd'usageenactionsociale



Roland Janvier


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©ESF éditeur 2015

Division d'Intescia 52, rue Camille-Desmoulins

92448 Issy-les-Moulineaux 

Directrice pôle social-sciences humaines : Sophie Courault

Responsable éditoriale : Martine Ollivier

Coordinatrice éditoriale : Maud Taïeb

ISBN : 978-2-7101-3097-0

ISSN : 1269-8377

www.esf-editeur.fr

Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122-5, 2eet 3ea, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective »et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite »(art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Du même auteur

Éthiquededirectioneninstitutionsocialeetmédico-sociale, Issy-les-Moulineaux, ESF éditeur, 2015 (1re éd. 2011).

Conduirelechangementenactionsociale.Mutationssociétales,transformationdespratiquesetdesorganisations, avec Bertrand Dubreuil, Issy-les-Moulineaux, ESF éditeur, 2014.

Transformerl'actionsocialeaveclesassociations, avec Michel Jézéquel et Jean Lavoué, Paris, Desclée de Brouwer, 2013.

Aide-mémoire.Ledroitdesusagers, avec Yves Matho, Paris, Dunod, 2013.

Lafonctiondedirectioneninstitutionsocialeetmédico-sociale.Diriger,c'estdujeu? , Paris, L'Harmattan, 2012.

Comprendrelaparticipationdesusagersdanslesorganisationssocialesetmédico-sociales, avec Yves Matho, Paris, Dunod, 2011, 4e édition.

Conduirel'améliorationdelaqualitéenactionsociale, Paris, Dunod, 2009.

Blog : www.rolandjanvier.org

Quelques précisions terminologiques

Afin de faciliter l'interprétation du vocabulaire utilisé dans les pages qui suivent, voici quelques définitions simples des termes les plus employés : 

• Actionsociale: ensemble des politiques sociales mises en oeuvre. Ce terme met l'accent sur une dimension opérationnelle.

• Interventionsociale: ensemble des modalités de mise en oeuvre des politiques sociales. Ce terme met l'accent sur une dimension instrumentale.

• Travailsocial: ensemble des pratiques des professionnels de l'intervention sociale.

• Secteursocialet/oumédico-social: l'action sociale englobe deux secteurs relevant soit du traitement des difficultés sociales (protection de l'enfance, aide aux familles en difficulté, insertion, logement. . . ), soit du traitement de la perte d'autonomie ou du handicap (handicap enfants ou adultes, aide par le travail, personnes âgées dépendantes. . . ).

• Établissementssociauxetmédico-sociaux: liste des activités décrites à l'article L. 312-1 du Code de l'action sociale et des familles et qui « délivrentdesprestationsàdomicile,enmilieudevieordinaire,enaccueilfamilialoudansunestructuredepriseencharge.Ilsassurentl'accueilàtitrepermanent,temporaireouselonunmodeséquentiel,àtempscompletoupartiel,avecousanshébergement,eninternat,semi-internatouexternat ». 

• Objettechnique: nom générique d'un outil, d'un moyen ou d'un instrument relativement simple. Ce terme est considéré comme synonyme d'outil.

• Dispositiftechnique: agencement de plusieurs objets techniques entre eux. Ce terme met l'accent sur l'organisation.

• Systèmetechnique: ensemble d'éléments techniques interagissant entre eux. Ce terme met l'accent sur une dimension systémique.

• Milieutechnique: espace large dans lequel sont inscrits les éléments techniques : société, culture, etc.

Introduction

Un débat traverse le champ de l'action sociale et médico-sociale autour du terme « usager » . L'expression est souvent remise en cause. Il peut être utile de décrypter les raisons de ces critiques 1.

Pourquoi les professionnels peinent-ils à assumer ce concept ? Qu'est-ce-que cela révèle de leurs craintes ? De leurs réserves ? Ou d'un écart entre l'intention des législateurs qui en font grand usage et ce que les travailleurs sociaux y projettent de leurs visées professionnelles ?

L'objet de cet ouvrage est de mettre en lumière le « rapport d'usage » . C'est-àdire d'aller voir ce qui caractérise la manière dont des bénéficiaires d'interventions sociales ou médico-sociales « font usage » des dispositifs sociaux ou médicosociaux d'accompagnement ou de prise en charge. Le terme « usager » porte la signification d'une relation entre une personne et une offre de service, il se réfère explicitement à ce rapport d'usage. Il semble finalement désigner assez correctement la position de ceux que l'on peine à nommer et donc à situer dans les relations qui se nouent autour de la relation d'aide.

La perspective défendue dans les pages qui suivent, bien au-delà de la défense d'un terme, voire d'un statut, vise à comprendre comment le « rapport d'usage » , dans le secteur social et médico-social, est abordé comme un rapport social, une relation de pouvoir, un enjeu de positions dominante/dominée, de liens de maîtrise/ d'aliénation.

S'il s'agit d'ouvrir une réflexion proprement politique, c'est pour tenter de donner au lecteur une grille de lecture ouvrant la perspective de nouvelles positions à envisager, à élaborer et, surtout, à occuper. Repenser le rapport d'usage à partir d'une observation fine de ce qui se joue dans la manipulation par les uns et les autres des dispositifs techniques qui supportent la relation d'aide initie peut-être une autre manière de « faire ensemble » entre professionnels et usagers dans le cadre d'organisations de travail renouvelées. Le but est de voir comment le processus de technicisation, qui caractérise l'évolution du travail social, peut être une opportunité pour transformer profondément les relations professionnelles à instaurer afin de se positionner autrement les uns en rapport des autres et, finalement, pour faire « bon usage » des dispositifs sociotechniques qui caractérisent le travail social. Un premier chapitre introductif permettra de placer quelques repères d'une approche anthropologique des techniques. Il s'agit de montrer que tout ce qui est technique est humain et que rien de ce qui est humain n'échappe à la technique.

Si tout ce qui est technique est humain, alors les outils visant à positionner les différentes catégories d'acteurs autour de la relation d'aide organisent le rapport d'usage au sein des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS). C'est donc à ces outils que nous devons nous intéresser pour analyser les enjeux socio-anthropologiques qui les traversent. Il est donc utile, dans un deuxième chapitre, d'analyser la manière dont l'intention politique, axée sur la participation des usagers, s'est traduite dans des dispositifs sociotechniques d'intervention et d'accompagnement.

Il serait cependant naïf de penser que l'intention des législateurs a été parfaitement traduite dans la loi et dans les mises en oeuvre techniques au niveau des ESSMS. Visiblement, il existe un écart entre les intentions affichées par le droit positif et la manière dont les professionnels interprètent et transforment les orientations législatives. Cet écart nous dit quelque chose des processus d'appropriation des outils -par les professionnels comme par les usagers -et nous renseigne quant aux rapports qui s'instaurent entre professionnels et usagers. Le chapitre trois s'intéressera aux discours développés par les professionnels du travail social.

Les outils relatifs au droit des usagers, mis en oeuvre dans les ESSMS, représentent une mise en forme (in-formation) singulière du travail avec et pour autrui. C'est le livret d'accueil, rendu obligatoire dans le Code de l'action sociale et des familles, qui servira de support à cette analyse dans le chapitre quatre. L'écart entre l'intention et la réalisation introduit un rapport d'usage. Rapport qui comporte une dimension subversive (non au sens d'une intention politique de déstabilisation du système mais comme manière de « tirer à soi » le bénéfice de l'usage du dispositif et donc de tenter de le détourner de sa destination). Bref, la réalité s'impose, l'usage ne correspond jamais tout à fait à ce qu'en attendent les concepteurs (les concepteurs étant ici les législateurs et les équipes professionnelles qui concrétisent les dispositions législatives). Hypothèse : et si les dispositifs participatifs prévus par le Code de l'action sociale et des familles donnaient aux usagers bien plus qu'une simple information mais quasiment les clefs du « mode d'emploi » des organisations d'action sociale ?

Le cinquième chapitre doit, à ce point de l'analyse, apporter une précision : de quoi parlons-nous quand nous disons « rapport d'usage » ? Les outils visant à garantir le droit des usagers sont donc le fruit d'une double traduction (de l'intention des législateurs à partir de leurs représentations dans un dispositif législatif ; des professionnels de terrain qui traduisent ce dispositif en outils pour l'action). C'est à leur mise en oeuvre que va s'intéresser ce chapitre qui nous amène au coeur de notre problématique. En effet, les outils (livret d'accueil, règlement de fonctionnement, contrat de séjour, formes concrètes de participation des usagers) ne sont pas neutres, ni même la simple résultante des intentions - fussent-elles louables -qui les habitent. Faire usage d'un dispositif crée en fait un rapport triangulaire entre son concepteur, l'outil lui-même et son utilisateur.

L'analyse de ce rapport est riche d'enseignements sur les intentions et les stratégies des uns et des autres. Comment s'articulent les jeux d'acteurs entre les parties prenantes du travail social autour des outils garantissant le droit des usagers dans les ESSMS ?

Sous cet angle d'analyse, l'ESSMS peut être analysé comme un espace de luttes d'influences où chaque catégorie d'acteurs tente de défendre ses prérogatives, son territoire, ses espaces d'autonomie et d'action. Les supports de ces stratégies sont les moyens techniques mobilisés comme médiateurs entre les usagers et les professionnels. Loin de représenter une limitation de l'action des uns par les autres, le fait d'assumer ce rapport social au coeur même des organisations constitue un moteur pour l'action. Le chapitre six s'intéressera aux discours développés par les organisations associatives vialeurs sites Internet, leurs plaquettes ou autres journaux de communication. Pour compléter ce tableau, il confrontera les rhétoriques développées par les associations par ce que met en jeu l'évaluation des ESSMS et notamment ce qu'y disent des usagers. Le rapport d'usage se révèle dans cette différence entre les légitimations prodomoet les nouvelles légitimités que construit le processus d'évaluation.

Le rapport d'usage se trouve ainsi réhabilité : il constituerait l'épicentre de la relation d'aide, non pas en renforçant la dissymétrie des places et des rôles mais en permettant que cette lutte d'influence favorise la reconnaissance réciproque des acteurs entre eux. Le rapport d'usage permet de mettre à jour la conflictualité inhérente à ce système -cette interaction triangulée -pour développer une capacité à faire ensemble. Le chapitre sept affirmera ainsi que la relation d'aide est un rapport d'usage.

Toute intention, consciente ou non, de convoquer l'autre à une place définie pour lui et sans lui, tend à enfermer les acteurs dans un jeu complexe de rôles et attentes de rôle. C'est une assignation qui, dans l'inégalité des fonctions sociales qui caractérisent le travail social, se fait au détriment de l'usager. Mais le jeu d'interactions qui se déroule alors, autour et par le rapport d'usage, modifie l'état des rapports de force. Cela montre que la capacité à « faire ensemble » ne résulte pas d'un juste équilibre relationnel -une sorte de symétrie harmonieuse -mais plutôt d'une conflictualisation du rapport. Autrement dit, c'est précisément la dissymétrie des places qui permet le rapport d'usage et qui facilite la relation d'aide. Le chapitre huit tentera de démontrer, en analysant les modalités de contractualisation de l'aide, que les stratégies d'usage des bénéficiaires sont plus riches que ce qu'en perçoivent les professionnels.

Au travers de cette démonstration, émerge une figure de l'usager qui se décale des représentations dans lesquelles les bénéficiaires sont souvent enfermés. L'usager s'inscrit dans un processus de prise en main du dispositif qui lui est destiné selon trois voies possibles :

- Soit il l'utilise pour développer sa propre stratégie, parce qu'un usage conforme sert ses intérêts ;

- Soit, à l'inverse, il peut également refuser de l'utiliser pour servir les mêmes intérêts, c'est la problématique du « non-recours » aux droits ;

- Soit, enfin -et c'est essentiellement la voie explorée ici -, il peut pervertir l'utilisation du dispositif pour le détourner de son objet.

À partir d'expressions collectives d'usagers organisés, le chapitre neuf interprétera ces stratagèmes, non pas comme des transgressions mais comme le développement du pouvoir d'agir des personnes sur leur vie.

Le changement de point de vue proposé par ce livre ouvre de nouvelles perspectives au travail social évoquées dans le dernier chapitre. Les usagers sont des personnes en difficulté, voire en souffrance, qui tentent de tirer profit des moyens qui leur sont apportés. Une lecture renouvelée de ce rapport d'usage entre professionnels et bénéficiaires, viales moyens techniques mobilisés, introduit une perspective nouvelle à l'action sociale. Ce qui est en jeu, c'est une refondation des représentations à tous les niveaux : au niveau des outils utilisés dans l'action sociale et médico-sociale, à celui des positions occupées par les uns et les autres, mais aussi au niveau du rapport au savoir et à l'action.

1. Cf. le rapport du Conseil supérieur du travail social, « Refonder le rapport aux personnes. Merci de ne plus nous appeler usagers » , février 2015.

1. La technique : de l'humain en actes

Essayons de comprendre le processus de technicisation qui, à l'instar de beaucoup d'autres activités de toute vie en société, caractérise l'évolution récente du dispositif d'intervention sociale en France et, par voie de conséquence, les organisations qui le mettent en oeuvre. D'abord, qu'entendons-nous pas technicisation ? Pour comprendre le phénomène à l'oeuvre, un retour sur ce qu'est la technique est nécessaire. Pour éclairer cet aspect essentiel de l'analyse qui traversera tous les chapitres de ce livre, nous prendrons donc le temps de comprendre ce qu'est la technique, la manière dont se construit l'objet technique, les conditions de son évolution et, enfin, les modalités de son appropriation par le milieu où elle se développe 1.

La technique : une mise en forme

Nous pouvons dire que la technique est le moyen utilisé par l'homme pour agir, et plus précisément, pour agir sur son milieu. C'est par l'utilisation de dispositifs techniques que l'homme a commencé à modifier ses conditions d'existence, son cadre de vie, ses manières de faire et de vivre, voire même son rapport aux autres.

Le premier objet technique qu'il a utilisé est sans doute le silex. Ce vulgaire caillou lui a permis de frapper, de casser, de viser une cible. Avec la pierre, d'abord brute, puis taillée, puis polie, l'être humain a fait la première expérience d'utiliser un moyen autre que son corps pour atteindre un objectif. Cette médiation par l'objet, si rustique soit-il, est un moment inaugural du long processus d'humanisation qui conduira nos ancêtres du stade pré-humain à l'homme, tel que nous le connaissons aujourd'hui.

De quoi s'agit-il au fond ? De cet effort constant, qui traverse toutes les époques, toutes les civilisations, les continents et les cultures, que l'être humain accomplit pour créer, modifier, améliorer ses conditions d'existence. Fondamentalement, il s'agit de cet effort humain à mettre en forme son environnement. Au coeur d'une nature constituée de matière, l'intelligence humaine s'est construite par cette volonté de donner forme à ces matériaux, de les organiser selon son dessein et, pour ce faire, l'homme a utilisé ce qui était à sa disposition. D'un caillou, il a fait un marteau, d'un bâton, un javelot, d'une grotte, un abri. Puis il a agencé de plus en plus savamment les éléments disponibles. Il a ainsi doté la pierre taillée d'un manche, placé une pointe acérée au bout de ses armes, calfeutré ses huttes pour se protéger de la pluie. Techniquement, il a acquis la maîtrise du feu, il a inventé la ferronnerie, la roue, le verre, etc.

Si nous devions donner une définition la plus simple possible de ce qu'est la technique, nous pourrions dire qu'elle est la mise en forme de l'environnement humain. La technique est une in-formation, c'est-à-dire un processus de création qui transforme le monde selon une intention, un but, une visée. C'est ainsi que l'artisan transforme l'arbre en charpente, en bateau ou en objet d'art (car la technique concerne autant les objets utilitaires que les expressions symboliques). C'est ainsi que l'ouvrier transforme l'argile brute en brique en la mettant en forme dans un moule et en stabilisant cette forme par la cuisson dans un four. Autrement dit, cette visée de mise en forme va à la fois utiliser des matériaux bruts (l'argile), les mettre en forme selon une intention (le moule) et créer les conditions de fiabilité du résultat obtenu par des combinaisons matérielles, des montages, des assemblages, des réactions physiques ou chimiques (la cuisson).

L'évolution technique est intimement liée à l'évolution de l'homme. Technicisation et humanisation sont un seul et même processus qui s'est simultanément déroulé sur les deux faces de la même pièce. L'un n'aurait pu exister sans l'autre.

La difficulté que nous rencontrons pour comprendre ce phénomène est la lecture téléologique que la culture judéo-chrétienne a faite, aposteriori, de la création de l'homme. Téléologique signifie que le processus est lu, non en fonction de luimême, mais selon le but atteint. Comme si une forme transcendante existait et déterminait toute chose, la matière n'étant que le véhicule de cette intention externe aux événements et les conditionnant totalement. Cette attitude, si elle permet de régler en partie les questions du rapport de l'homme au monde, ne décrypte pas correctement ce qui se passe au niveau des faits. Elle a eu un autre inconvénient majeur pour toute étude des phénomènes techniques : elle a clivé les questions techniques et les questions humaines. La technique est alors perçue comme une sorte d'appendice, de surplus, qui, selon les cas et les interprétations, vient compliquer le bon déroulement des choses, perturber ou pervertir la nature humaine, détourner les intentions par des contraintes qui n'auraient rien à voir avec la volonté des acteurs. Cette vision techno-phobique complique considérablement l'approche que peut avoir chacun de la technicisation de la vie. Celle-ci n'est pas apparue avec la modernité, à l'ère du numérique ou de la société de l'information, elle était déjà entièrement contenue dès les premiers signes d'une humanité possible, dès les premières traces d'une civilisation.

Les travaux des paléontologues, tels ceux d'André Leroi-Gourhan, montrent que cortex et silex ne sont pas séparables. La médiation technique et l'intelligence humaine sont nées et se sont développées ensemble. Bien que cela se soit déroulé sur un temps relativement long au regard de l'histoire de l'homme sur terre, c'est bien simultanément que l'homme a accédé à la station debout, à la parole, aux signes et à la technique telle qu'elle est entendue ici. Par la bipédie, les membres supérieurs du pré-humain se sont libérés, ce qui permettait aux mains de porter des outils. Le langage a sans doute été rendu possible par la modification morphologique qu'entraîne la bipédie. Le point de fixation de la colonne vertébrale sur la boîte crânienne a accru la mobilité des mandibules et modifié le pharynx. L'angle d'ouverture frontale ainsi créé a libéré un espace plus large pour l'encéphale permettant un développement considérable des capacités cérébrales. L'outil, conçu comme médiation technique entre l'homme et son milieu, se situe précisément à ce point de convergence de ces mutations. Il n'en est pas seulement le résultat mais aussi la condition. Dans ce processus, chaque élément de transformation est la condition des autres. Sans la bipédie, l'outil n'a pas d'utilité. Mais sans l'outil, l'intelligence technique n'a pas lieu d'être. Si le langage n'avait pas permis de donner sens à ces pratiques, aucune évolution n'aurait été réalisable.

Pour projeter une intention transformatrice sur son environnement, l'homme devait être en mesure de formuler son projet (le langage). Mais la formulation d'un dessein est déterminée par les moyens d'agir (l'outil). Celle-ci n'est cependant concevable que dans le cadre des possibilités offertes par les capacités de l'homme (la technique). Ces capacités sont délimitées par les moyens techniques mis en oeuvre. Pour autant, le lien de causalité n'est pas à sens unique. L'intention peut aussi permettre d'imaginer un nouveau support technique permettant d'atteindre l'objectif. Le rêve humain d'aller sur la lune a sans doute été à l'origine de toutes les technologies inventées pour explorer l'espace. L'intention suppose les outils techniques qui sont eux-mêmes créés par elle. Mais l'outil génère des effets qui vont au-delà du but premier. Il permet de découvrir d'autres possibilités de transformer le milieu, d'aller plus loin dans l'exploration des possibles. C'est ainsi que la conquête spatiale a entraîné une révolution des supports de transmission des informations viales satellites. Pour résumer, l'innovation technique est à la fois processus de transformation du monde par l'homme, transformation de l'homme et transformation du rapport de l'homme au monde.

Le lien avec la manière dont les usagers de l'action sociale utilisent les dispositifs sociaux et médico-sociaux peut sembler fort éloigné de ces considérations d'ordre général. C'est pourtant le même processus qui s'est développé dans les ESSMS qui connaissent un développement de nouvelles techniques de travail. La relation d'aide est de plus en plus supportée par des outils, mécanismes, dispositifs ou machines qui se placent en médiation du rapport à l'autre. Professionnels et usagers passent par le truchement technique pour développer leurs actions. C'est cela que nous désignons sous le terme de processus de technicisation. Il est, pour les ESSMS, de même nature que tous les autres processus de technicisation qui, depuis les temps lointains, accompagnent, constituent et forment l'humanisation de l'homme.

Genèse de l'objet technique

L'objet technique n'est pas enfermé dans une simple dimension instrumentale. Il naît, vit et meurt dans un contexte humain et social. C'est là qu'il trouve sa signification, à la fois dans ce qu'il révèle de l'intention qui lui a donné naissance, mais aussi en modifiant cette intention par les nouvelles possibilités qu'il ouvre, du fait même de son existence.

Répondant, dans un premier temps, à une utilité, l'objet technique se trouve rapidement investi de dimensions symboliques -ou de significations -qui dépassent le besoin initial et la motivation première. Spontanément, l'objet technique conquiert d'autres fonctions, d'autres utilités. Il dépasse les déterminations de sa création pour investir d'autres champs d'action. Ce qui revient à dire que l'objet technique a une vie, un destin, un « moded'existence2 » qui échappe en partie à ses créateurs.

De plus, l'objet technique peut connaître une évolution qui va de l'instrument brut à une intégration plus complète. Cette évolution va combiner des utilités non prévues initialement. Quand des ingénieurs eurent l'idée d'ajouter des ailettes de refroidissement autour de la chemise qui enferme le piston du moteur à explosion, ils pensaient simplement accroître les surfaces de contact du métal avec l'air pour faciliter l'échange calorifique. Mais ces ailettes ont eu un second intérêt pour l'objet technique, elles ont amélioré la solidité de l'ensemble. L'évolution du moteur thermique est ainsi marquée par des phénomènes relativement autonomes qui confèrent à l'objet une nouvelle caractéristique, le font évoluer vers une intégration toujours plus forte de plusieurs éléments. Disparates au départ, ces éléments s'harmonisent dans l'objet technique qui évolue vers une plus grande intégration de ses fonctions.

1. Les dimensions techniques évoquées dans ce chapitre et suivants relèvent soit des technologies communes d'information et de communication (Internet, smartphones et autres outils de communication, réseaux sociaux, etc.), soit des dispositifs communicationnels propres au secteur social et médico-social (outils relatifs au droit des usagers, évaluation, organes de communication, etc.). Sont volontairement exclues du champ de l'étude de cet ouvrage les techniques de suppléance qui sont mobilisées dans les ESSMS.

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