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Voyage à pied

De
234 pages

Véritable voyage au cœur de la Colombie catholique et conservatrice, González nous décrit toute la beauté des paysages andins et les fins intérieurs motivant cette randonnée. S'identifiant comme simple aficionado à la philosophie, il considère n'être compromis à aucune position béatique en ce domaine. Il utilise à la fois l'humour pour dénoncer ou ridiculiser subtilement les vices et les défauts des Colombiens qu'il aime, et le langage populaire pour diffuser et rendre accessible sa réflexion philosophique. Combien d'auteurs en philosophie peuvent se targuer de faire rire et d'utiliser un langage populaire ? La philosophie normalement perçue comme un discours sérieux et raisonné ne laisse aucune place au rire et aux explications simples, sauf chez Fernando González.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-79631-8

 

© Edilivre, 2015

Introduction

21 décembre 1928

Voyage à pied de deux philosophes aficionados

Avant tout, un auteur doit définir son climat intérieur. Ce cadre définit le livre. À chaque époque de sa vie, l’individu a trois ou quatre idées et sentiments qui constituent son climat spirituel. D’eux, de ces trois ou quatre sentiments et idées, proviennent ses œuvres durant cette époque.

Voici, pris de notre journal de décembre 1928, des notes qui définissent notre ambiance intérieure durant l’époque de la réalisation, de la gestation de ce livre :

« Décembre, le 5 – Ciel bleu pâle ; tranquille d’ambiance. Nous sommes très heureux physiologiquement. Le Pacifique doit être rutilant. Tous, nous venons de la mer. Nos cellules sont zoophytes marins, elles nagent dans des solutions salines.

La vie de l’homme est une lutte perpétuelle. Se concentrer est la méthode pour vaincre.

En ce décembre, les arbres doivent générer des ombrages très frais aux bords des rivières du Tropique ; les jungles doivent garder un silence religieux en ces mi-journées et la mer doit être tiède, elle doit envoyer aux côtes des effluves de vies. Nous nous sentons l’animal parfaitement égoïste. »

I

Nous nous appelons les philosophes aficionados pour ne pas trop nous compromettre et parce que ce nom signifie beaucoup pour n’importe qui. Seul un Estonien, le comte Keyserling, a pu avoir l’effronterie d’écrire deux énormes volumes, avec le titre Journal de voyage d’un philosophe.

Tous nos collègues, depuis avant même Thalès, ont été modestes. Dans les manuels de philosophie, la première chose que l’on explique, est que la philosophie veut dire ami du savoir ; on enseigne ici, dans les premiers feuillets, à décomposer le mot en philos et en sophos, avec lequel l’étudiant imberbe croit qu’il sait le grec et il répète cela aux cousines, ajouté à ce que disait Socrate aux abords de l’Acropole, durant ses nuits de moralisateur : « Seul je sais que je ne sais rien. »

Nous avions commencé ce journal : « Sonnaient à l’église voisine, mélancoliquement, les cinq coups de cloche… », et nous avons effacé cela, parce qu’elles étaient des réminiscences du style jésuite de notre maître de rhétorique, le père Urrutia. Un de nos amis, qui gagnait toujours les prix, commençait ainsi les descriptions des promenades à cheval : « Il était cinq heures du matin quand, après avoir reçu la Sainte Hostie, nous sommes partis heureux, comme des petits oiseaux, à cheval, nous et le révérend père Mairena… »

À cinq heures (on ne peut pas commencer d’une autre façon, définitivement), nous avons abandonné les lits qui, entre parenthèses, ont été les lieux de nos meilleures élucubrations, inclus les références à Vénus.

Nous sommes partis vers El Poblado, en tramway, par l’une de ces belles routes antioquéniennes qui sont les moins chères au monde. Il était sept heures quand nous avons commencé à monter, avec nos sacs à dos, vers la montagne orientale de la vallée des Indiens sédentaires de Medellín, par une route d’un kilomètre qui se poursuit sur une pente pierreuse ; le kilomètre de route a été fait pour que trois caciques puissent aller à leur domaine digérer prières et vols.

Mais avant de continuer, et pour que le livre se modèle à la définition que nous avons créée, après nous être inspirés du père Ginevra, à savoir : « Un organisme idéologique imprimé », nous dirons quel sera ce voyage à pied, quelles seront ses finalités, quels seront ses motifs et quel sera l’effet pragmatiste que nous nous proposons d’écrire et de donner à l’impression. Le révérend père Urrutia ne disait jamais accoucher un livre et, pour l’avoir écrit, un des nôtres a échoué le cours de rhétorique.

Dites lecteur si, à propos d’organisme idéologique imprimé, cela ne concorde pas avec ce qu’enseigne le père Prisco, de tout le défini et pas plus que le défini. Et comment, selon Aristote (considérez que nous avons à peine entendu parler de lui), définir est une œuvre géniale, depuis que nous avons accouché de cette définition, nous nous sommes appelés aficionados à la métaphysique.

Nous faisons beaucoup de digression, le lecteur doit nous pardonner, car c’est un défaut de notre éducation cléricale.

Le voyage se définit ainsi : Medellín, El Retiro, La Ceja, Abejorral, Aguadas, Pacora, Salamina, Aranzazu, Neira, Manizales, Cali, Buenaventura, Armenia, Los Nevados, à pied avec des sacs à dos et des bâtons. À propos du bâton, note le coaficionado don Benjamin, les Ignaciens affirment que le jésuite doit être comme le bâton du vieil homme. Cette observation ennoblit vis-à-vis de nous-mêmes notre image ; elle nous a donnés de l’aplomb. Le digne et l’indigne de l’attitude humaine dépendent de l’idéologie présente alors dans le champ de la conscience. De là, ceux qui ont une grande mobilité spirituelle, qu’ils soient aussi d’une grande variété dans leurs attitudes physiques. Par rapport aux bâtons, ils demeurent ennoblis par le souvenir de la discipline jésuite.

Nous avons vu et nous avons senti les petits nuages dorés par le soleil et les sensations poético-physiologiques que produit la levée du jour au voyageur ; mais de cela nous sommes résolus de ne rien dire, parce que ce sont des thèmes d’étudiants de rhétorique, ainsi nous sommes résolus de toujours appeler soleil le soleil et jamais astre roi ni Phébus.

Après une demi-heure de marche était née l’idée de ce livre et nous avions convenu d’adopter, comme colonne vertébrale morale du voyage, l’idée du rythme.

Le rythme est tant important pour vivre comme l’est l’idée de l’enfer pour le soutien de la religion catholique. Chaque individu a son rythme pour marcher, pour travailler et pour aimer. Indubitablement, quand un homme et une femme sont attirés l’un vers l’autre, cela se vérifie par leur rythme ; c’est pourquoi les unions sont extrêmement importantes pour l’économie de l’univers. Par le rythme, pourraient se classifier les hommes.

Nous respirions l’air du matin comme de bons professeurs de gymnastique suédois. Ces inspirations profondes nous apportaient les mêmes émotions qui se produisent en tous ceux qui ont dépensé vingt ou vingt-cinq pesos en littérature stimulante (Dr Crane, Marden, Atkinson, etc.). Chacun de nous se disposait à une bonne dose d’autosuggestion. Ce fut alors qu’est apparue claire l’idée du rythme, à savoir : pour ne pas s’épuiser on doit découvrir nos rythmes, ajuster à eux nos pas et le mouvement des bâtons, et les accompagner de profondes respirations d’athlète yankee.

La santé, la conservation de notre élasticité juvénile, sont les finalités du voyage. Que mal connu et peu apprécié est le sport pour les Colombiens cléricaux ! Ils aiment beaucoup le corps humain mais dans l’obscurité ; c’est un amour de facto.

Nous avons besoin de corps, sur tous les corps. Qu’on n’ait pas peur de la nudité. Aux Colombiens, à ce pauvre peuple sacerdotal, la nudité est ce qui le rend fou et le tue, car il n’y a rien qu’on aime tant comme ce qui fait peur. L’Église a fait paître ses prairies de zambos1 et de patizambos2 et elle a créé des corps horribles, hypocrites.

Don Benjamin, ex-jésuite, dit que son maître de noviciat, le révérend père Guevara, leur a ordonné de ne pas se baigner durant un an, parce qu’ainsi il leur serait facile de conserver la chasteté immaculée de San Luis Gonzaga. Quelle femme intrépide pourrait s’approcher d’un novice ? Ce système du père Guevara est bien meilleur que la clôture barbelée.

En Colombie, depuis 1886, on ne sait pas ce qu’est la plénitude physiologique ; on ignore ce qu’est l’eurythmie, ce qu’est eigeia3.

Un sédentaire de ce peuple andin peut-il comprendre le Yankee qui se lance en baril de plastique du haut des Chutes Niagara, ou le Gallois qui traverse en solitaire l’Atlantique en petit bateau à voile ? Des mois et des mois au milieu et dans les griffes de ce monstre divin, glauque, obscur, argenté, doré ! Nos femmes pourraient-elles comprendre la Lindy4 américaine ? Le grand effet de l’« excursionisme », c’est de former des caractères intrépides. Que le jeune s’habitue à œuvrer par la satisfaction du triomphe sur l’obstacle, par le sentiment de plénitude de vie et de dominance. L’homme primitif ne comprend pas sinon les actes, dont la fin est d’accomplir ses besoins physiologiques.

Les peuples habitués à l’effort sont les plus grands. Ainsi, les pays stériles sont peuplés par des héros. La grandeur de Rome s’explique parce qu’une poignée de Romulus était des hommes désespérés qui ont dû voler leurs femmes et leurs terres. Fut le meilleur, entre eux, celui qui se surchargea et courut plus habilement avec sa jeune sabine ; celui qui eut les meilleurs muscles et l’audace pour la lutte. Ainsi commença le stimulus et, de là, naquirent les suggestions, les émotions et la morale des hommes forts qui produisent les Gracques, Lucius Aemilius Paullus, Marius, César, Néron… Quand ils furent riches et que naquirent les complexes littéraires, quand naquit cette vulgarité qu’on appelle les émotions esthétiques, que de tout ils ont moins l’esthétique, vint la race sédentaire qui fut témoin des invasions et des triomphes sur Rome de ces barbares barbus, robustes, orgueilleux de leurs muscles, de leur morale d’homme de proie et de leur esthétique de surhomme.


1.  Se dit en Colombie d’un fils de noir et Indien ou vice versa. (Note du Traducteur.)

2.  Patizambo signifie aussi celui qui a les jambes tordues comme un vacher, un cow-boy. (NdT.)

3.  Fernando González semble référer à l’Hugiaineυγεία, un symbole ou signe de reconnaissance pour les pythagoriciens signifiant « Santé », et impliquant à la fois le bien-agir et la joie. (NdT.)

4.  La femme américaine qui danse le Lindy Hop de la communauté noire américaine de Harlem vers la fin des années 1920. (NdT.)

II

Chaque science qui se possède est une fenêtre de plus pour contempler le monde. Ainsi, le voyageur qui est botaniste se réjouira de la végétation ; le minéralogiste, etc. L’homme des idées générales, comme nous, se réjouit de tous les aspects, mais avec le désavantage de la diminution de chacun d’eux.

L’ignorant s’ennuie sur les chemins ; il perçoit seulement les sensations de fatigue et de distance. C’est comme un fardeau. Son âme est enfermée dans la chair. Les yeux lui servent seulement pour voir la nourriture, l’obstacle et la femelle ; l’ouïe, pour entendre les bruits, et le toucher, l’odorat et le goût, pour les fins primordiales.

Il est utile, pour illustrer cette idée, de considérer le moi comme un prisonnier dans une maison fermée et que, grâce à un travail, qu’il fit en ouvrant des fenêtres en saillie, il eut des issues sur le monde.

Nous allions, donc, face à l’orient, grimpant à Las Palmas, par le chemin bordé d’eucalyptus, fascinés de notre amour de la jeunesse, de l’air pur, de la respiration profonde, de l’élasticité musculaire et cérébrale. Descendaient montagnards et montagnardes, vaches et veaux, tout sentait le lait et le gazon.

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Nous entrâmes saluer des parents qui passaient leur été par là, des gens sédentaires qui, à nous voir, voyageurs à pied, nous regardaient tristement comme vésaniques. Aucun de nos concitoyens (si cela existe encore en Colombie, avoir des concitoyens) ne pouvait comprendre nos motifs. Pour eux, on marche quand on va au bureau, quand on vient du marché. Ce n’est pas encore dans les possibilités mentales de notre peuple de comprendre les fins intérieures. Quand ils nous voient faire de la gymnastique, ils nous regardent avec des yeux épouvantés. Une de nos domestiques fuit la maison après nous avoir vus faire les mouvements de Ling, disant qu’elle ne travaillait pas dans une maison de fous. Nous rencontrâmes, dans chaque village, des jeunots montés sur des mules oreillardes qui nous regardaient comme des êtres étranges. Dans les auberges, ils nous disaient : « Mais, vous venez à pied ? » La dame de l’auberge « La Ciénaga » nous dit que si son mari n’avait pas été là pour nous recevoir, elle nous aurait hébergés dans la pièce des suspects. Tous nous répétaient : « Moi, ayant les vingt-cinq pesos que coûte la mule, je ne m’engagerais pas par ici, à pied. » Notre peuple est très timide et ignorant ; les fruits font du mal ; se baigner est préjudiciable. Ils disent : « L’écorce protège le poteau. » Ils paressent tous élevés par le père Guevara…

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Nous arrivâmes à pied de la côte pour grimper à Las Palmas, à la maison où nous avons l’habitude de boire le lait mousseux, en dessert, c’est dire, le dernier ou de la descente, lait odorant à vapeur de veau. La petite femme était sortie chercher ses vaches et nous rencontrâmes dans la maison sa sœur, belle dans la quinzaine, maîtresse dans une école champêtre du Retiro. Chairs brunes, brûlées par la brise de la terre haute, et esprit généreux comme celui de toutes les maîtresses. Oui ; les maîtresses sont très généreuses… Cette montagnarde, vêtue d’une jupe pressée, en ce matin de plénitude, nous apporta quelques émotions et idées. Nous pensâmes que la beauté est la grande illusion ; nous pensâmes que l’orange est une sphère d’or, et que pour la manger on retire la pelure dorée. Quelle jupe pressée !… Mais non, nous ne voulons pas décrire ce qui se passerait, si nous fûmes nous à manger ce fruit de plateau andin. Nous ne voulons pas le décrire parce qu’ils pourraient nous accuser d’être des corrupteurs de la jeunesse, comme ils le firent avec le maître – Socrate, « Socrate, badigeonné de grâce comme si ce fût avec du miel » – les membres de la Jeunesse Catholique d’Athènes, Mélétos, Anytos et Lycon. Nous aussi, pourraient nous accuser le fils de don Jésus et le fils de don Enrique. Que se passerait-il alors ? Car cet aréopage de saints des montagnes nous condamnerait à perdre nos emplois judiciaires – pire que la ciguë –. Et que ferions-nous ? De village en village, montés sur ce squelette des Andes, à pied, nous irions livrant nos portraits de marcheurs, entourés de ces légendes : « Voyage autour du monde ; around the world. Ils se parlent huit langues, entre elles le Medellín et le Chibcha. Qu’ils contribuent, avec leur obole, pour ce voyage qui fera progresser l’industrie de l’alpargate. »

Maintenant, les lecteurs voient où nous entraîneraient ceux de la Jeunesse Catholique, si nous décrivons ce beau fruit de la région montagneuse dépouillée de sa pelure et face au soleil naissant, ou, plutôt, face aux étoiles, et nous, selon D’Annunzio, « Chini sopra di lei come per bere d’un calice. » Et en plus, nous sommes des philosophes chastes. Continuons, donc, notre voyage, de manière que ce livre puisse tomber dans les mains d’une pâle vierge. C’est notre désir, en outre, qu’il serve de sermon aux curés de cette terre de saints et saintes paludiques.

III

Nous avons grimpé sur le flanc andin. Là, en bas, dans cette petite vallée de l’Aburra démarquée par de hautes cordillères, nous avons vécu trente-quatre ans, persécutés par le diable, ce vieillard qui conserve encore la queue de nos ancêtres les singes, recevant les idées générales à des prix exorbitants des mains du Negro Cano, le libraire. Quelle jeunesse ! Là-bas, dans les hauteurs, nous rions allègrement…

À droite était l’antenne sans fil. La tour s’élève, fuyant la limite des montagnes, cherchant l’étendue universelle. Quel effort pour se lever de cette terre ! Cette tour fut pour nous la représentation de ce que les Romains appelaient humanitas.

Un Romain avait de l’humanité quand il s’était fait universel ; quand il était citoyen de l’univers. Un Néron a élevé son cœur et son esprit par-dessus tout préjudice humain ; il est arrivé à l’égoïsme suprême ; il liait tout avec son propre être, et, ainsi, se fit dieu. Un Mahatma Gandhi éleva son cœur et son esprit à l’incommensurable hauteur où seul existe l’amour. Celui-ci, par une autre méthode, se fit aussi dieu, c’est-à-dire, homme. Les deux avaient de l’humanité.

En cette matinée odorante de gazon s’élevait, par-dessus des collines qui l’entouraient, cherchant la libération de la limite, des frontières, cherchant l’espace, res communis omnibus, se faisant humaine, l’antenne de Marconi.

Il y a par là des petites sources plus pures que la pureté, qui forment le ruisseau Las Palmas, desquelles doit boire celui qui veut arrondir son concept d’eau. Elle goûte la mousse, l’ombre ; quand on la boit viennent les images de montagnes, d’une talle de fougères et de grottes miraculeuses. On sent que le monde est plein de force, vis vitæ, de cette force qui fait germer l’ovule. On sent le désir de changer la phrase de Linné : Omnia animalia ex ovo, ainsi : Omnia ex vi.

IV

Par ce chemin, déjà loin, de la marge étroite de nos trente-trois ans, loin des idées générales fournies à des prix exorbitants par le Negro Cano, loin du monotone amour de nos cousines, nous avons ouvert les yeux et nous avons vu que tout est amour et mort.

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Des bouquets de fleurs invraisemblables, mauves, charnus, servaient de lits amoureux royaux aux insectes, aux pistils et aux stigmates.

Nous avons rencontré deux vieilles qui servent de courrier hebdomadaire entre Medellín et La Ceja. Elles répartissent dans les maisons en bordure du chemin tout ce dont a besoin l’homme primitif : trois ou quatre nouvelles, des chaudrons et des messages amoureux.

« Tout dépend de l’enthousiasme », nous dit l’une de ces vieilles au moment où on lui a demandé si nous arrivions à La Ceja. Quelle phrase si complète !

Nous avons développé l’idée de l’ancienne sous la forme suivante :

Ceux qui triomphent le doivent à une croyance profonde, généralement en une croyance en soi-même. Ce sont des perdants ceux qui n’ont pas cru en quelque chose qui leur servirait de colonne vertébrale pour développer leur personnalité ; quelques-uns, très intéressants pour sûr, crurent fortement, mais la croyance se dissipait pour être remplacée. Ceux-ci sont ceux desquels on dit : « Ils étaient très intelligents et ils n’ont rien fait ; à quel point inexplicable ! »

Et voici un jeune de facultés médiocres ; mais, quel joli destin, le sien ! Il est gonflé d’égotisme comme une brave grenouille. Il croit en lui-même comme une conviction jésuite. Il est constant dans l’amour à lui-même, comme ton stupide amant à toi, gracieuse Julia. Clair qu’il aime son labeur, car il aime sa personne, il ne fatigue pas dans son travail. Celui-ci n’est pas bon aujourd’hui, mais demain ou plus tard, qui sera capable de l’égaler ? Le monde le recherchera, en aura besoin. Ce pauvre petit jeune pleure comme une vierge et, à la fin, tous le regardent et le perçoivent, et finissent par croire la même chose que lui : en l’énorme bosse de son égotisme.

Il faut guérir le perdant en lui faisant croire en ses forces, en son importance. Les éducateurs (et tous nous en sommes, soit de l’enfant, soit de l’ami malade, soit de la foule déprimée) doivent faire naître ou renaître la foi dans ses propres forces.

Il est curieux cet enthousiasme ; ce règne de la psychologie est admirable : l’homme est ce qu’il croit être. Pour cela nous disons : Quel joli destin et quelle belle œuvre celle de ce jeune qui se croit héros ou prédestiné et qui pleurniche bruyamment comme une cigale jusqu’à ce qu’on le recherche et on le perçoive et que l’on croit en ses cris !

Pour cela, guéris l’ami abattu, en lui faisant croire en lui-même ou en quelque chose qui lui serve d’axe, de fil mère pour tisser la toile de sa vie.

Que particulière est cette vie moderne, rapide, difficile et variée, pour perdre toute foi, pour aller dans la vie comme un tronc vers le bas du courant !

Tous les êtres qui prennent contact pour la première fois luttent pour décider qui serait leur maître, pour savoir laquelle de leurs croyances abdiquer, et d’autres accessoires psychiques, et se convertir en un admirateur, en un esclave de l’autre.

Cette lutte est inconsciente. Mais elle est tant liée à la vie, qu’elle se confond pratiquement avec elle. De cet acharnement terrible, duquel un braillement il nous parut percevoir à écouter la vieille et à contempler l’amour des insectes entre les corolles, sortent déterminés les destins individuels et celui de l’humanité. Dès l’enfance, nous avons eu l’intuition de ceci, et nous avons retenu comme maxime : Notre destin est irrémédiable et personne n’est coupable de lui.

Ces taureaux qui luttent devant le troupeau de vaches… et les insectes gaillards, belliqueux, tout cela est lutter pour le domaine, qui appartient à celui qui a le meilleur enthousiasme. Cet enthousiasme, cette force inconnue qui nous fait aimer, croire et désirer plus ou moins intensément. L’enthousiasme, n’est pas l’intelligence, sinon la fontaine du désir, de l’entendement et de l’agir.

Notre idée, notre propre opinion au sujet d’un problème juridique n’a pas été acceptée par l’Académie, quand nous l’avons exposée… Plus tard, un pirate plein de vie la répéta, et la répéta avec je-ne-sais-quoi, avec une certaine ardeur… et elle fut acceptée, admirée. Nous ne pouvons pas nous plaindre : ce qui fut accepté fut la force vitale de ce pirate-là !

Finalement, ce qui fait bouger le monde n’est que l’enthousiasme des héros.

En entendant la vieille, aussi nous nous souvînmes de toi, bénite Julia, et nous te composâmes cette chanson :

Oh, toi, amour, femme et bête ! Bête divine en tout : en ton corps ferme, en ta chevelure féerique, et en tes yeux !… Tant de lumière dans tes yeux noirs ! C’était comme la lumière dans la nuit ! Là, plus que nulle part, c’était ta force qui s’imposait à nous, qui nous faisait déprécier notre lot de vie, pour t’admirer. Le scintillement de tes yeux était pareil au scintillement d’yeux féeriques dans des cavernes obscures.

Et ainsi, bête en tout ton être, tu détruisis notre personnalité, tu rompis avec ta seule présence les axes de notre individualité ; tout nous fut banal, excepté toi, notre vainqueur.

Ainsi est l’amour. Victoire de l’amant et triomphe de l’amoureux. C’était la vie que tu embrassais, c’était ton enthousiasme qui s’imposait à notre pauvreté, et pour cela nous avions envie de toi comme eau dans le désert.

Pourquoi te culpabiliser quand tu fus ce jeune homme dur comme une pomme, si sa force t’attira irrésistiblement comme lumière dans la nuit pour l’insecte… et t’abandonna, détruit d’amour, car la vie enfermée en lui était mouvement, frivolité, rien de l’esclavage ?

Ainsi, alors, c’est toujours la force vitale, celle qui domine. Dans toutes les manifestations de cette façon de vivre triomphe l’énergie découverte par le docteur Mesmer ; elle parcourt le temps et en se moquant de tout.

En entendant la vieille, s’illumina à nous le problème de la vieillesse, celui de la maladie, celui du pessimisme, du scepticisme, de la tolérance, le problème de toute une vie, incluant le problème social.

La vieillesse, qui se constitue d’un manque de foi, de tolérance et d’amour, n’existe pas sinon de l’épuisement de cette énergie qui cause tout phénomène varié de la vie.

Les valeurs positives, celles du triomphe, accompagnent la jeunesse.

Les codes moraux, les vertus acceptées, pétrifiées, les cataloguèrent des hommes déjà faibles. Prédicateur de morale on arrive à être au déclin de sa vie.

C’est certain qu’il y a un état d’âme maladif, l’état colombien, qui consiste à être obnubilé, mis dans une idée comme dans une coquille, dans une idée religieuse. À ceci qui s’appelle fanatisme, on lui a donné une importance énorme, et sous ce nom quelques esprits libéraux d’Amérique ont essayé de classifier les sentiments juvéniles : l’enthousiasme, l’amour, l’affirmation impérieuse de sa propre valeur et la valeur de son œuvre.

Ils ont perdu de vue que l’abondance de vie s’affirme indéfectiblement, c’est une exclusivité. Même si peut être une illusion l’amour d’un jeune – vase de vie – : son enthousiasme fera que cette illusion devienne réalité.

Au contraire, qui vieillit se pétrifie et, pour lui, l’impossible acquiert une magnitude énorme. La vieillesse, « l’heure bossue des rhumatismes », va, accompagnée de toutes les vertus que décrit le catalogue universitaire.

Le problème des peuples apparaît illuminé par le concept de notre vieille. Quand l’énergie de la race s’épuise, apparaissent les prédicateurs de la patience et d’autres parasites. La Grèce nous donne un exemple quand, à la décadence, apparut ce...