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Voyage aux Antilles et à l'Amérique méridionale

De
479 pages

Départ de Bordeaux en novembre 1766.Arrivée sur les côtes de l’ouest de la Dominique.Observations géologiques.Description des côtes de l’ouest de la Martinique. Tableau de cette Ville et des environs.

LA vue des navires et les grands mouvemens d’un port de mer, que le commerce anime, me remplirent d’étonnement, lorsque, pour la première fois, une scène si imposante frappa mes regards. J’éprouvai une surprise plus grande encore, lorsque trente à quarante bâtimens, mouillés non loin de Cordouan, en attendant le vent favorable, mirent tous à la voile.

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Jean-Baptiste Leblond

Voyage aux Antilles et à l'Amérique méridionale

Commencé en 1767 et fini en 1802

PRÉFACE

LES Voyages ont ouvert un champ vaste et inépuisable aux observations des philosophes et des savans. Ils ont facilité l’étude des mœurs de tous les peuples de la terre, et ils ont accéléré les progrès des sciences. L’astronomie, la géographie, l’histoire naturelle, s’enrichissent tous les jours des découvertes précieuses des voyageurs. Frappés de l’utilité des voyages, les sages et les législateurs de l’antiquité y consacroient plusieurs années de leur vie. Plus heureux, plus intrépides encore, les voyageurs modernes ont découvert un nouveau monde. C’est à leurs entreprises hardies que nous devons la connoissance de tant de régions à peine habitées par quelques hordes sauvages ; c’est à leurs efforts courageux et constans, que l’Europe doit les établissemens nombreux qui lui assurent la possession et la jouissance des productions d’un nouvel hémisphère, dont elle sembloit à jamais séparée par l’immensité des mers.

Quelle source abondante de méditations et d’instructions ne trouve-t-on pas dans les relations de ces voyageurs intrépides et infatigables, qui, parcourant des mers et des régions inconnues, bravent tous les périls pour satisfaire l’inquiète curiosité de l’esprit humain ?

Les avantages sans nombre que nous devons aux recherches des voyageurs ; m’inspirèrent de bonne heure le désir de courir une carrière aussi utile, et je résolus de visiter les Antilles et de parcourir l’Amérique méridionale, où la nature semble à peine sortie de son berceau.

Les ouvrages du célèbre Buffon m’avoient donné une préférence décidée pour la géologie qui a pour objet l’étude de l’histoire naturelle du globe dans son état primitif et dans les changemens qu’il a éprouvés. J’avois l’espoir de découvrir quelle pouvoit être l’origine des montagnes primitives, et ensuite celle des montagnes secondaires, des vallées et des plaines, dont les couches stratiformes annoncent qu’elles étoient autrefois ensevelies dans le sein des mers ; cette étude pour laquelle je n’ai épargné ni travaux ni dépenses, afin de parvenir à la connoissance des faits qui pouvoient m’éclairer, a dirigé mes recherches sur les causes physiques qui produisent les vents, les marées et les principaux phénomènes résultant de leur action. La décomposition et la consommation du sel et des eaux de l’Océan par les deux premiers règnes de la nature, dont le genre calcaire et le genre argileux sont en partie les dépouilles, ont été l’objet continuel de mes méditations : de là j’ai été conduit à examiner quelle pouvoit être l’influence des divers degrés de température sur les plantes, sur les animaux et sur la couleur des hommes, etc.

Tel a été le principal objet de ce voyage qui a duré plus de trente ans. Les conquêtes des Espagnols, l’état florissant des colonies, sembloient favoriser mes projets ; et tourmenté du désir impatient de tout voir, de tout connoître, je m’embarquai avec joie, m’abandonnant sans crainte aux caprices de la fortune.

J’arrivai à la Martinique après le terrible ouragan de 1766, qui avoit tout dévasté. De-là je visitai l’île de Sainte-Lucie et la plupart des Antilles. La médecine que je professai bientôt avec quelque succès, me fournit les moyens faciles de voyager, de me transporter partout où des faits extraordinaires offroient quelque chose de nouveau à découvrir. Libre de toute contrainte, indépendant de tout préjugé, c’est ainsi que j’ai toujours étudié les hommes et les choses.

Ayant acquis quelque fortune dans l’ile de Grenade, je passai, en 1772, à la Trinité Espagnole, et j’y formai une habitation, refuge paisible où je pouvois me retirer à tout événement ; j’obtins ainsi le droit de voyager avec des passeports dans tout le continent.

J’appris la langue espagnole, pour que ma qualité d’étranger ne me rendît pas suspect au gouvernement, et n’arrêtât pas mes courses dans le pays. Une pirogue dont je fis l’acquisition, me transporta à l’Angostura, aujourd’hui St. Thomé, nouvelle capitale de la Guyane Espagnole. Le projet qui m’y amenoit n’a point réussi ; mais il m’a fourni une anecdote curieuse sur l’existence du lac Parima et du pays del Dorado, l’objet, il est vrai, de tant de récits fabuleux ; mais qui possède bien réellement des mines d’or. De-là, je continuai de remonter l’Orénoque, à travers des prairies immenses, jusqu’à Varinas. Après avoir ensuite franchi le passage étroit et périlleux de Los Calléjones, je pénétrai dans la longue chaîne des Cordillères, qui de la province de Mérida, s’étend par les villes de Grita, Pamplona, Tunja, Santa-Fé de Bogota, Popayan, Pastos, Jbarras, Quito, Latacunga, Ambota, etc., jusqu’à la province de Guyaquil, située sur la Mer du Sud. J’en parcourus les côtes, depuis les pays du Platine (le Choco), jusqu’au de-là de Lima, capitale du Pérou.

Mille obstacles de tout genre entravent la marche du voyageur dans ces immenses contrées. En plaine, il trouve des chemins que les pluies rendent souvent impraticables ; lorsqu’il gravit les montagnes, la chute d’une rocheou d’un arbre, lui barre le passage, et le force de rétrogader. Il est obligé de se munir de tentes pour se reposer la nuit, marchant souvent plusieurs jours de suite, sans rencontrer ni habitations, ni auberges, mais seulement quelques tambos ou refuges que le gouvernement entretient dans les Andes du Pérou. Exposé quelquefois aux attaques des hordes d’Indiens que les Espagnols n’ont pas encore subjuguées, le voyageur a besoin de tout son courage pour traverser des déserts couverts de sable, où les mulets périssent de faim et de soif, si quelque événement retarde son arrivée. Il doit se résoudre à passer des rivières larges et profondes, où il court le danger de se noyer, si sa monture vient à s’abattre ; et il faut souvent que, suspendu sur des cordes tendues dune rive à l’autre, il franchisse des torrens qui roulent avec fracas dans des abîmes d’une profondeur épouvantable. Il faut enfin traverser quelques sommets des Cordillères, appelés Paramos, près desquels on se tient à l’abri, quelque fois pendant plusieurs jours, en attendant le moment favorable pour passer ; car si malheureusement on y est surpris par l’ouragan, les bêtes de charge et même les hommes courent le danger d’y mourir glacés par le froid, ou d’être jetés parle vent dans des précipices.

Cette façon de voyager, qui est la même pour toute l’Amérique espagnole, n’est, comme on voit, ni commode, ni rassurante ; mais elle donne lieu à une foule d’incidens et d’aventures, dont la relation véridique ne peut que réveiller l’attention du lecteur. Elle l’intéresse par la nouveauté des objets qu’elles présente, par le spectacle varié, magnifique et imposant des Cordillères qu’elle retrace, et dont les unes couvertes de neige, offrent le plus souvent des volcans fumans à leurs cîmes, les autres des rochers énormes et des vues pittoresques qui se perdent dans l’immensité. Le récit d’obstacles sans cesse renaissans, étonne et attache le lecteur ; il ne peut voir avec indifférence le voyageur parti le matin du fond d’une vallée, où la chaleur le suffoquoit, arriver le soir dans une contrée où il passe la nuit sous sa tente, transi de froid, pour redescendre le lendemain dans des plaines brûlantes.

Je me dédommageois de toutes ces contrariétés par un séjour plus ou moins prolongé dans les capitales des provinvinces que je parcourois. L’exercice de la médecine, m’ouvroit la porte de la plupart des maisons, où le riche et le pauvre partageoient également mes soins. Les sociétés où j’étois reçu, les anecdotes curieuses que j’apprenois chaque jour, m’instruisoient de plus en plus des mœurs et des usages des Américains-Espagnols, qui, bien qu’ils aient été élevés dans tous les préjugés de leurs pères, offrent même dans leur propre langue, des différences très-remarquables, provenant de l’influence des climats qu’ils habitent.

C’est dans ce voyage que j’ai été témoin des principaux événemens d’une guerre dont l’objet et les détails sont généralement ignorés, et que le public lira avec le plus grand intérêt. Cette guerre avoit été suscitée en 1780, par un descendant des Incas ou Empereurs du Pérou. Joseph-Gabriel Tupac-Amaro, capitaine inhabile, politique maladroit, n’ayant pour lui qu’un peu d’instruction, mais doué d’une grande audace, fut reconnu Inca, et parut bientôt à la tête de sa nation, mal armée à la vérité, mais pleine de courage. Tupac-Amaro marchoit déjà sur Cusco, capitale de l’ancien Pérou. Sept à huit cents hommes, sortis de cette ville pour le combattre, sont surpris et faits prisonniers pendant la nuit, et Tupac-Amaro a la cruauté de les faire égorger et brûler dans une église, alors même qu’ils lui tendoient les bras pour implorer sa clémence. Si, écoutant moins son naturel féroce, il avoit su pardonner à ces malheureux, et qu’il les eût ramenés à leurs familles, la ville de Cusco l’eût reçu et l’auroit placé sur le trône de ses ancêtres. La conquête du haut Pérou, assurée par les précipices des Cordillères qui le protègent, auroit amené celle du bas Pérou et de toutes les contrées maritimes qui en dépendent. Les Espagnols-Américains eux-mêmes, las des vexations et du mépris qu’ils endurent de la part des Européens, appelés par excellence Los Chapetones, auroient saisi avec empressement cette occasion pour s’affranchir d’un joug odieux, en reconnoissant l’Empire des anciens Péruviens.

Cet événement fut suivi d’un soulèvement dans tout le haut Pérou, et devint le prétexte d’une rébellion générale dans la plupart des provinces du nouveau royaume de Grenade, mais dont la véritable cause étoit le mécontentement qu’excitoit l’établissement de nouveaux impôts, dans le moment même où les Anglo-Américains secouoient le joug de l’Angleterre, pour un pareil motif. Cette guerre qui dura trois ans, coûta la vie à vingt mille Espagnols et à soixante mille Indiens. Elle a laissé dans les cœurs un levain, qui, après. avoir fermenté long-temps, provoque aujourd’hui même de nouvelles tentatives d’indépendance dans cette partie de l’Amérique Espagnole.

Tous ces événemens seront suffisamment. développés dans la relation de mes voyages. Je me suis surtout proposé de considérer les peuples sauvages de l’Amérique sous le double rapport de la politique et de la morale. Si la peinture des mœurs et des usages de nos voisins, excite notre curiosité, quel intérêt ne nous offrira pas le tableau des coutumes de ces peuplades errantes, sortant, pour ainsi dire, des mains de la nature, et qui diffèrent si essentiellement des nations civilisées ? Je parlerai donc de tout ce que les peuples sauvages, que j’ai été à portée d’examiner, présentent de plus curieux et de plus intéressant, J’entremêlerai ces. relations d’observations, faites dans leur propre pays, sur la géologie, sur l’Histoire naturelle, sur la médecine, etc., qui font mon principal objet. Je tracerai une esquisse rapide de mes recherches dans ces contrées, et je donnerai quelques nouveaux aperçus sur diverses branches des sciences, sans autre désir ; sans autre ambition que d’instruire et d’intéresser mes lecteurs. Mais je ne puis présenter une idée complète de cet ouvrage, sans indiquer ici les travaux auxquels je me suis livré à mon retour du Pérou.

Dès 1785, j’avois lu à l’Académie des Sciences des Mémoires contenant les résultats généraux de mes voyages. Le Journal de physique de la même année en fit connoître deux des plus importans. Le premier a pour objet l’histoire naturelle du pays de Santa-Fé de Bogota, capitale du nouveau royaume de Grenade. Il annonce, entr’autres choses, que la température de ce climat ne s’élevant pas à plus de 4 ou 5 degrés du thermomètre pendant la nuit et durant les jours pluvieux ou nébuleux, son influence est telle sur les deux premiers règnes de la nature, qu’elle empêche la multiplication de la plupart des animaux et des plantes des pays chauds de la zône torride ; tandis que les animaux, les plantes potagères, les céréales et les arbres fruitiers de l’Europe, qui y ont été transportés par les Espagnols, prospèrent dans cette contrée comme dans leur climat naturel. J’ajoutois que, par l’effet de cette température, on retrouve dans les forêts et dans les prairies de ce beau pays, des espèces analogues à la plupart de nos arbres et de nos plantes, et que les campagnes couvertes de froment, d’orge, de pommes-de-terre, etc., y rappellent à l’Européen voyageur le souvenir de sa patrie, dont ils lui retracent la douce image.

Je disois aussi que cette influence froide se fait remarquer jusque dans la couleur basanée des Espagnols et des mulâtres, dont les enfans ressemblent aux plus belles nations du nord par la blancheur de leur teint, mêlée au plus vif incarnat.

Ces observations tout-à-fait nouvelles pour l’Académie, parurent exagérées à plusieurs de ses membres, dont quelques-uns existent encore. Mais ils ont été ramenés à mes opinions par les relations d’autres voyageurs, entièrement conformes à mes aperçus.

L’autre Mémoire, non moins intéressant pour la minéralogie, est relatif au platine, dont on. ne conoissoit alors ni le pays (le Choco), ni les mines où il se trouve, ni la manière de l’exploiter. La remise que je fis au Gouvernement de deux cents livres de ce métal précieux, lors de mon départ pour Cayenne, et les cinquante livres que j’en avois déjà distribuées à quelques savans, n’ont pas peu contribué aux essais nombreux d’après lesquels on l’a rendu malléable, et précieux pour les arts.

Envoyé depuis à la Guyane française par l’ancien Gouvernement, pour y faire la recherche du quinquina, je n’ai rien négligé de ce qui pouvoit faire connoître et apprécier cette colonie intéressante, pendant les dix-huit ans que je l’ai habitée. Voici l’aperçu sommaire des observations et des recherches auxquelles je me suis livré pendant ce long séjour.

Les trois premières années, je fis dans l’intérieur de ce vaste pays, couvert de forêts, trois voyages de six mois chacun, à plus de quatre-vingts lieues au-delà des côtes maritimes habitées par les colons. Je formai dans ces déserts une ample collection d’objets d’histoire naturelle, et en 1771, je l’envoyai, enfermée dans vingt-huit caisses, à la Société d’histoire naturelle de Paris. Le catalogue en a été imprimé ; et si l’on n’avoit point égaré les numéros attachés à chaque objet, il m’eût été facile d’indiquer les mêmes lieux où ils ont été recueillis, sur la carte de la Guyane française, que M. Poirson, ingénieur-géographe, a dressée d’après mes relevés, et sur laquelle se trouvent indiqués la qualité des terres, la hauteur et le gisement des chaînes de montagnes, le cours des rivières, et les substances minérales de ce pays, que j’ai conservées seules, comme moins périssables. Le catalogue raisonné de tous ces objets, joint à celui de mes autres collections, est à la suite de cet ouvrage. Une nation indienne assez nombreuse (les Rocoyènes et les Pwpwrwis, parlant le même langage), distribuée dans un assez grand nombre de villages, à l’ouest et par-delà les sources du Camopi, qui tombe dans l’Oyapoc, offrira un tableau du plus grand intérêt.

Je me rappelle ici avec plaisir, que ces bons Indiens ne se dissimulant point leur foiblesse et leur nullité, dans l’état sauvage, me demandèrent un missionnaire pour les tirer de l’ignorance où ils étoient plongés. En les satisfaisant sur ce point, on leur eût rendu un grand service : ils en auroient d’autant mieux apprécié l’importance, qu’ils n’auroient eu à vaincre, pour se former à la civilisation, aucun des obstacles qui s’opposèrent si long-temps aux vœux des plus sages législateurs. Je sentis qu’on les amèneroit sans effort à jouir des avantages de la société, pour peu qu’on sût diriger leur excellent naturel ; que plus éclairés, ils parviendroient à se suffire à eux-mêmes, sous la protection d’un Gouvernement sage, qui leur auroit garanti la plénitude de leurs droits. C’est dans cette vue, que deux des principaux chefs de leur nation me suivirent à Cayenne, avec vingt-huit de leurs poitous ou vassaux. Mais la révolution avoit éclaté en France, et l’ordre que je reçus de discontinuer mes recherches, firent échouer ce noble et utile projet. Mon intention étoit de m’en retourner avec eux, pourvu de toutes les choses nécessaires pour cultiver dans leur pays les denrées coloniales, et pour établir des relations commerciales avec Cayenne, par le moyen des échanges. La découverte du quinquina dans les hautes montagnes de l’ouest, que ia saison pluvieuse m’empêcha de visiter, leur en auroit procuré l’exploitation exclusive, à l’aide de laquelle ils eussent dédommagé le Gouvernement des avances qu’il leur auroit faites. Mon dessein n’a pu se réaliser ; mais je crois qu’on en lira avec plaisir les détails intéressans.

J’ai fait ensuite, à diverses reprises, l’envoi au Muséum impérial d’une foule d’objets d’histoire naturelle, dont une partie a été distribuée aux Musées des Départemens, pour l’instruction publique ; les plus rares ont été exposés au cabinet du Jardin des Plantes, et les autres classés dans ses collections.

A mon retour en France, vers 1802, je fis un Mémoire sur le meilleur moyen de civiliser les Indiens de la Guyane française : le public en a eu connaissance par la voie du Moniteur, qui en donna l’analyse. J’ai lu à la première classe de l’Institut plusieurs autres Mémoires sur l’indigo, le rocou, sur la cannelle, sur le poivre, sur le girofle et sur le coton ; sur la manière de cultiver ces plantes, et sur les diverses manipulations qu’elles exigent. Ils ont paru, les uns à Cayenne, et les autres dans les cahiers de trimestres de la Société d’agriculture de Paris, et dans les Annales de Chimie et du Muséum.

L’Institut a accueilli par un rapport très-satisfaisant, les Observations sur la fièvre jaune, et sur les maladies des tropiques1, que j’ai publiées il y a sept ans, lorsque les puissances de l’Europe, effrayées des effets de cette funeste contagion, proposoient de grandes récompenses à l’auteur du meilleur ouvrage. J’ose me flatter d’avoir le premier présenté cette cruelle maladie sous un point de vue tout-à-fait nouveau. J’ai fait connoitre sa nature éminemment putride, les lieux où elle est endémique, et les circonstances qui la rendent contagieuse. J’ai indiqué les temps qui favorisent son développement, ou qui la font disparoître ; les causes pour lesquelles les hommes de toutes les couleurs et de tous les climats, depuis le noir de l’Afrique, jusqu’au blanc des zones tempérées, sont plus ou moins susceptibles d’en être atteints. Enfin j’ai proposé les moyens de s’en préserver ou de la combattre avec quelques succès. Qu’il me soit permis de dire ici que c’est celui de tous mes ouvrages où se montre plus particulièrement cet esprit d’observation qui m’a toujours guidé dans mes voyages.

Par un autre mémoire sur la possibilité de naturaliser les vigognes sur les sommets non habités des Alpes et des Pyrénées, j’ai fait voir l’avantage qu’il y aurait à employer les riches toisons des ces animaux, aux ouvrages de luxe que nous achetons à grands frais de l’étranger.

La publication de ces différens Mémoires, qui ont tous pour objet l’utilité publique, a fait désirer l’histoire détaillée de mes voyages ; il y a dix ans que j’eusse satisfait à cet empressement, si les circonstances me l’avoient permis, persuadé que les faits nombreux qui s’y trouvent consignés, peuvent être utiles aux sciences, et surtout au perfectionnement de la géographie physique. On y verra, par exemple, que j’ai trouvé la solution des deux questions suivantes, que je soumets d’ailleurs aux savans plus amis de la vérité que curieux de paradoxes.

  • 1°. Pourquoi les plaines au travers desquelles s’écoulent les fleuves et les rivières, sont-elles, à égalité de circonstances, beaucoup plus projetées èt plus étendues à l’Est qu’à l’Ouest des Antilles et de l’Amérique méridionale ; et pourquoi la mer a-t-elle peu de profondeur sur les côtes maritimes de l’Est ?
  • 2°. Comment les côtes de l’Ouest y sont - elles généralement bordées de chaînes de montagnes primitives escarpées, dont les coupes verticales offrent partout à nu des rochers d’une hauteur considérable, dont les bases se perdent dans la profondeur de l’Océan, et dont les masses en blocs ou par fragmens anguleux, séparées les unes des autres, par des intervalles plus ou moins grands, offrent dans leurs enceintes des baies, des anses et des ports, où la mer est ordinairement tranquille et profonde ?

La seule lecture de ces Voyages suffira à tout homme judicieux pour apprécier les causes de ces deux faits importans, qui jettent le plus grand jour sur la géographie physique et sur la géologie du globe, et qu’on ne doit point considérer comme une simple hypothèse, ou comme un rêve de voyageur.

Quelques notions de géographie persuaderont indubitablement au lecteur, que l’application de ces deux phénomènes doit être faite aux contrées du reste du globe, les mêmes causes devant partout produire les mêmes effets, sauf quelques cas particuliers, dont il acquerra la parfaite connoissance dans les détails qui viendront à l’appui de mes observations.

La solution de ces deux questions conduira naturellement le lecteur à examiner les causes des marées et des vents, sur lesquelles nous n’avons eu jusqu’ici que des idées vagues et incomplètes, ainsi qu’il pourra s’en assurer, d’après l’exposé des faits cités dans cet ouvrage.

On s’imagineroit à tort qu’en exprimant franchement ma manière d’envisager les phénomènes arrivés sur le globe, j’aie eu la vaine prétention d’être un novateur et de renverser les idées reçues. Je n’aspire point à une telle gloire. Mais ayant été témoin oculaire de mille faits nouveaux ou peu connus, j’ai cru pouvoir, en les publiant, les accompagner des opinions qu’ils m’ont laissées dans l’esprit, à mesure que je les examinois. Si l’on n’est point satisfait de mes preuves, on me saura du moins quelque gré de mes observations, où des hommes plus profonds que moi, pourront trouver matière à de profondes réflexions. Je leur laisse donc le soin de développer mes idées : puissent-elles les aider à porter avec plus de succès le flambeau de la vérité dans les ténèbres qui enveloppent la plupart de nos connoissances.

Cet ouvrage me donnoit assez de latitude pour m’étendre sur les maladies de la zône torride. Ce que j’en ai dit suffira pour justifier mes connoissances dans l’art de guérir. Certaines cures remarquables par leur singularité, des remèdes inconnus en Europe, que j’ai administrés avec succès ; enfin des renseignemens sur le bicho, le caraté, la lèpre, l’éléphantiasis, le pian et quelques autres maladies, présenteront autant de faits nouveaux dignes de l’attention des savans médecins.

Tel est le plan de cet ouvrage. Je ferai tous mes efforts pour qu’il remplisse l’idée que j’en ai donnée. Je ne regretterai point les trente-cinq années de recherches et de travaux dont il offre les résultats, si j’apprends un jour qu’il a facilité aux gens du monde la connoissance des phénomènes de la nature, dont ils sont détournés trop souvent par l’étude pénible des sciences exactes.

Ce qui donnera peut-être quelque mérite à mes observations, c’est l’indépendance où je me trouve de tous les systèmes. J’ai pensé avec raison que l’étude de la nature est un champ libre, où chacun peut s’exercer, et j’ai cherché à expliquer les phénomènes qu’elle présente à chaque pas, non dans la vue de créer aucun système, mais dans l’idée de tirer quelques matériaux des faits que j’ai observés. Puissent ces matériaux réunis à ceux que les travaux des savans accumulent sans cesse, conduire un jour le génie à tracer à grands traits le merveilleux tableau de la nature, dans l’ordre établi par le Créateur !

Quel que soit le succès de mon livre, il me rappellera, avec d’agréables souvenirs, tout ce que j’ai fait pour le progrès des connoissances humaines. Il me laissera cette consolation que, si je n’ai point pleinement réussi ; j’ai du moins osé l’entreprendre souvent au péril de ma vie. Les objets précieux dont j’ai enrichi les musées d’histoire naturelle et les cabinets de plusieurs savans, seront comme autant de témoignages qui déposeront un jour en faveur de mon zèle et de mon amour pour les sciences, dont l’étude fait encore le charme de ma vieillesse.

CHAPITRE PREMIER

Départ de Bordeaux en novembre 1766. — Arrivée sur les côtes de l’ouest de la Dominique. — Observations géologiques. — Description des côtes de l’ouest de la Martinique. Tableau de cette Ville et des environs.

LA vue des navires et les grands mouvemens d’un port de mer, que le commerce anime, me remplirent d’étonnement, lorsque, pour la première fois, une scène si imposante frappa mes regards. J’éprouvai une surprise plus grande encore, lorsque trente à quarante bâtimens, mouillés non loin de Cordouan, en attendant le vent favorable, mirent tous à la voile. Ce fut pour moi un spectacle magnifique : mon émotion redoubla quand je vis chaque navire, quoique poussé par le même vent, faire une route différente, et bientôt se dérober à mes yeux. Le soir même tout avoit disparu, à la réserve d’un seul vaisseau qui devoit aller de conserve avec le nôtre. Je me promis bien d’apprendre durant la traversée, à connoître les ressorts de cette machine aussi vaste que merveilleuse, et si obéissante, qu’un seul homme la conduit à la main. Je parvins en peu de temps à savoir les noms et l’usage des manœuvres. Falloit-il virer de bord, déployer ou carguer les voiles, j’étois des premiers à y mettre la main ; et en moins de quinze jours j’avois acquis assez d’expérience pour seconder efficacement les pilotins et les matelots. Ces divers exercices m’amusoient et ajoutaient à ma vigueur naturelle. L’un des officiers plus obligeant que les autres, me faisoit voir volontiers comment il faisoit son point. Je compris bientôt l’usage de la boussole, du loch et du gouvernail, et je sentis qu’avec du zèle et du courage, on peut devenir marin en peu de temps.

Nous essuyâmes un coup de vent à la hauteur des Açores. On mit à la cape sous la misaine. La mer étoit devenue si houleuse que le navire de conserve peu éloigné de nous, paroissoit renversé sur les lames, et disparoissoit en un clin d’œil. Je crus plusieurs fois qu’il alloit périr ; mais mon inquiétude étoit loin d’être partagée par mes compagnons ; l’expérience leur faisoit juger le danger peu imminent. Nous étions assaillis de temps en temps par de violens coups de mer, et le vent ayant cessé tout à coup, nous éprouvâmes des roulis si rudes, qu’il devint impossible de rester debout sans se tenir aux haubans. Je parvins à descendre dans la chambre où étoient deux passagères, étendues sur des matelas, ou plutôt confondues pêle-mêle avec des malles qui s’étoient détachées dans ce bouleversement. Elles jetoient les hauts cris, lorsque le roulis les entraînoit au côté opposé. En voulant les secourir, je fus aussi renversé et baloté avec elles ; mais on vint bientôt nous dégager : on conçoit que cette scène apprêta à rire. Après avoir dépassé l’île de Madère, nous eûmes les vents d’est ou alisés, qui ne nous quittèrent plus.

Cependant la vie uniforme qu’on mène à bord, devient fastidieuse à la longue. Les poissons volans, dont quelques-uns tomboient sur notre navire ; des troupes de marsouins qui nous visitoient de temps en temps ; quelques poissons pris à la ligne, ou harponnés, étoient pour nous des sujets de distraction mais qui ne pouvoient dissiper l’ennui de deux mois de navigation, ni chasser la mauvaise humeur qui déjà nous avoit tous gagnés, lorsqu’un des matelots postés dans les hunes, cria terre ! A ce cri bien heureux, une douce gaieté brilla sur tous les visages. Je l’aperçus bientôt cette terre promise, comme un foible nuage qui s’élevoit peu à peu sur l’horizon. Mais par la latitude qu’on venoit de prendre, on se trouvoit sous le vent de la Dominique ; et il fut décidé que nous suivrions cette route qui devoit retarder notre arrivée de quelques jours. Les voiles furent brassées pour rallier la terre, et l’on conjectura que le débordement de l’Orénoque nous avoit ainsi dérivés au nord, pendant les deux jours précedens qu’on n’avoit pu prendre hauteur. Cette conjecture étoit fausse, on verra pas la suite que ce fleuve n’est débordé qu’en mai, juin et juillet.

Le lendemain nous nous trouvâmes à une portée de canon de la côte, avec le calme et un beau soleil. J’eus tout le loisir de l’examiner. Excepté quelques baies de peu d’étendue, elle présentoit partout des rochers à nu, d’une hauteur considérable, et coupés à pic : la mer paroissoit tranquille à leur pied. La vue de l’intérieur offroit partout un terrain d’une pente roide, que l’éloignement me représentoit inculte et stérile ; il étoit dominé par des forêts dont on ne distinguoit pas bien les arbres. A midi, nous nous trouvâmes devant la baie du Roseau, capitale. de l’île, environnée de mornes et de hauteur également escarpées. Examinés de plus près, les rochers me parurent gercés de fentes perpendiculaires et transversales, occupés par des nids d’oiseaux marins, parmi lesquels je reconnus le bel oiseau blanc, nommé paille-en-cul, qui venoit voltiger autour du navire. L’ensemble de ce vaste tableau étoit tracé à grands traits. Partout des rochers en ruines, qui sembloient menacer de leur chute, environnoient des vallées que l’agriculture n’embellissoient que faiblement ; partout un aspect sauvage signaloit cette terre déserte. Nous étions sous vent, c’est-à-dire, à l’opposé du vent d’est, qui, comme on sait règne toute l’année entre les tropiques. Un calme plat nous retenoit sous la côte. Les Anglais n’étoient en possession de cette île que depuis trois ans.

Dans l’après-midi quelques rafales d’un vent de terre nous en éloignèrent insensiblement : l’île de Marie Galante peu élevée au-dessus de la mer, et nullement montagneuse, nous restoit à tribord ou à la droite du vaisseau.