Voyage aux marges du savoir

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Les marges du savoir, c'est là où le savoir n'est pas totalement constitué, là où il s'élabore dans les entrailles de la recherche scientifique. Au cours de cette promenade on pourra rencontrer des êtres humains qui se débattent pour rester altruistes, des campus universitaires qui se transforment en centres commerciaux, des théories économiques en chantier... qui contribuent à la pratique quotidienne des chercheurs et à la fabrication du savoir. Notre relation au monde contemporain est observée, analysée, disséquée de façon critique.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
Lecture(s) : 91
EAN13 : 9782296463196
Nombre de pages : 170
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Voyage aux marges du savoir


























Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est
d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Derniers ouvrages parus

Arno TAUSCH, Philippe JOURDON, Trois essais pour une économie
politique du 21ème siècle, 2011.
Valérie LE HENO, La désobéissance : un moteur d'évolution, 2011.
Philippe BOUQUILLION et Yolande COMBES (sous la dir. de),
Diversité et industries culturelles, 2011.
Georges FERREBOEUF, Participation citoyenne et ville, 2011.
Philippe GOOSSENS, Les Roms : dignité et accueil, 2011.
André CHAGNON, Malades et médecins : pour mieux se comprendre,
Eux et nous, 2011.
Philippe DELOIRE, Et si la France disait oui à l’Europe, 2011.
Jean MONTANIER et Alain AQUILINA, Violences, loi du silence, loi du
plus fort, 2011.
Dominique ROTH, Economie et psychanalyse. Le progrès en question,
2011.
Claude OBADIA, Les lumières en berne ? Réflexion sur un présent en
peine d’avenir., 2011
Levent ÜNSALDI, Le développement vu de Turquie, 2011.
Maurice T. MASCHINO, Cette France qu’on ne peut plus aimer, 2011.
Véronique WASYKULA, RMI : vous devez savoir, 2011.
Antoine BRUNET, Jean-Paul GUICHARD, L’Impérialisme économique.
La visée hégémonique de la Chine, 2011.
Louis R. OMERT, Le Sursaut. Essai critique, social et philosophique,
2011.
Jean-Pierre DARRÉ, De l’ère des révolutions à l’émancipation des
intelligences, 2011. Julien Gargani






Voyage aux marges du savoir
Ethno-sociologie de la connaissance





















L’Harmattan

























© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55320-0
EAN : 9782296553200



1. Introduction au voyage

Accepteriez-vous de me suivre ? Je vous propose une
promenade agréable dans des lieux connus, mais finalement,
peu visités. Il ne s'agit que d'une petite promenade car cela se
passe souvent près de chez vous. Pourtant, ce monde là est
relativement extraordinaire et intriguant. Il s’agit du monde de
la recherche scientifique.

Par où commencer ? Comment entamer le morceau ? Il n'est pas
totalement illogique pour comprendre ce monde de commencer
par comprendre ceux qui prétendent élaborer la connaissance,
les scientifiques, les universitaires. Il faut bien commencer par
quelque chose. Commencer par comprendre le savoir entrain de
s'élaborer, la science entrain de se faire, les us et coutumes de la
vaste communauté des chercheurs, c'est questionner la paire de
lunette, le filtre, qui nous permet collectivement d'accéder à la
connaissance du monde, ou tout du moins, à une partie d'entre
elles. C'est donc une promenade intellectuelle potentiellement
merveilleuse ou du moins stimulante.

Si on arrive à comprendre les méthodes, plus ou moins
collectives, de construction de la connaissance, on peut
imaginer faire un pas vers une meilleure connaissance du
monde. Ainsi, cette tache un peu dérisoire de mieux comprendre
la science entrain de se faire, se révèle être un formidable point
d'observation de la « compréhension du monde » et de la société
occidentale. Pas moins.

Ces micro-observations d'un coin du monde sont une porte
d'entrée sur le monde. C'est donc un formidable voyage
7 initiatique que l'on peut réaliser en se baladant dans le monde de
la science, avec les chercheurs.

Un voyage, ce n'est pas forcément des vacances. On peut
voyager pour le travail, par exemple pour participer à un
congrès ou lors d'une mission sur le terrain. Le déplacement de
soi, s'opère dès que l'on quitte son cocon, ses habitudes. Le
voyage sous-entend une distance entre le voyageur et le lieu du
voyage, une prise de recul, une découverte. Cette distance
initiale, favorise la mise à distance par rapport à l'objet qu'on
souhaite regarder. La difficulté de la mise à distance, c'est qu'il
ne faut ni être trop loin, ni être trop proche de l'objet étudié.
Trop loin, on risque de perdre les subtilités, la précision, la
rigueur de l'analyse. Trop proche, on perd la capacité
d'étonnement, de surprise et de questionnement qui accompagne
le voyageur en état de découverte. Le voyage, c'est justement
l'occasion de voir autrement des choses qu'on avait tellement
regardé qu'elles étaient devenues invisibles.

Le voyage peut nous transformer, nous enlever une couche de
naïveté ou au contraire, nous rendre la capacité à
l'émerveillement. Ce voyage dans le monde de la recherche
scientifique, cette expérience de vie, peuvent être considérés
comme des promenades successives. Chacune apportant son lot
de découvertes. Chaque promenade dans ce monde enchanté,
nous permet de survoler l’étendu de notre naïveté, de notre
envie d’y croire.

Ce n’est pas à partir de concepts purs que cette petite histoire va
vous être comptée. C’est sur le terrain, les mains dans la terre
parfois, que le témoignage qui va suivre pioche ses idées.
Quelques observations, une pincée de théorie et un chouillat de
rire sont les ingrédients du spectacle qui se déroulera derrière
cette introduction. Approchez, Approchez !

8 C’est dans la rêverie de la ballade, que d’étranges idées
naissent, planent et finissent par se fracasser sur la peau. La
science entrain de se faire est faite d’Hommes (et donc aussi de
femme), elle n’est donc pas totalement extérieur dans son
fonctionnement à ce qui se trame dans le reste du monde. Il ne
sera donc pas présenté dans les pages suivantes, une science en
lévitation au dessus du monde. Il ne sera pas non plus présenté
un monde sans aspérités, totalement conditionné par la
dynamique des marchés financiers et les histoires d’amours des
petits soldats de la connaissance.

Pour respirer un peu d'air pur, nous prendront le large. Nous
irons nous promener sur un campus scientifique au milieu des
arbres. Il faudra parfois faire quelques efforts en poussant un
peu les branches mal taillées, se faufiler entre les digressions.
Mais on ne découvre rien sans effort. Même le tourisme le plus
vulgaire demande un peu de volontarisme, d'effort sur
soimême. Que se cache-t-il derrière les apparences lices des
campus scientifiques ? Qu'y fait-on ? Douce rêverie d'un
promeneur solitaire, nous irons là-même d'où viennent les
articles scientifiques, dans les laboratoires! Nous toucherons les
paillasses sales et les béchers, les dispositifs expérimentaux
sophistiqués et les stations de calcul. Nous franchirons les
barrières, les frontières des campus, de ces maisons de plus en
plus closes. Le chemin emprunté par ce deuxième chapitre est
celui d'une vallée au sud-ouest de Paris. Il faut suivre la route
pour y découvrir ce qu'on y fabrique aujourd'hui et ce que l'on y
fabriquera demain. Entrez, mesdames et messieurs, dans le
deuxième chapitre !

La description, l’observation peuvent n’être considérées que de
simples anecdotes, néanmoins c’est de ce côté là que penchera
le texte qui suit. La théorie ne sera pas désincarnée.
L'expérience sera la chair des mots noirs sur fond blanc. Il ne
s'agit pas de suivre un théorème, mais d'écouter un témoignage
de première main. Bien sur, chaque témoignage, chaque
9 évènement décris est daté, usé par le temps qui passe, décalé par
rapport au nouveau, à la mode du moment. Il suffit de 10ans,
parfois moins, pour changer une somme significative de détails.
Il faut peu de temps pour faire d'un fait en pleine
transformation, un élément banal accepté de tous.
Qu'importe-til alors de décrire un changement entrain de se faire ou de
décrire cent ans plus tard le changement mineur qui s'est
produit ? Soyez patient. Le spectaculaire n'est pas toujours
l'essentiel. Le spectaculaire est même souvent superficiel.
Amusons-nous à décrypter l'ordinaire, les petits ennuis. C'est le
frottement de l'histoire ordinaire qui abrase les idéaux, qui
nourrit les rancœurs et allume les mèches. Regardons le
spectacle ordinaire, mais avec des yeux un peu plissés et un
éclairage légèrement différent.

Le détail mineur, le quotidien sont souvent passés sous silence.
On tait ce qui est trop peu reluisant pour être exposé aux yeux
de tous. On hésite entre un léger dégout de l'exhibitionnisme,
une honte de soi et une croyance que le microscopique
n'influence jamais le macroscopique. Dans le doute, on ne fait
rien, on ne parle pas. Mais la description du microscopique
a-telle un sens ou seul compte le macroscopique ? Si on ne sait
pas, il faut le dire aussi. Les transformations sont-elles faites, la
plupart du temps, de multiples détails qui évoluent, ou seul
compte les bonnes grosses révolutions ? Pourquoi ne vouloir
laisser aucune trace de ce qui se fait collectivement, de ce qui se
joue, à un moment donné ? Mais au final, on cache l'essentiel à
force de recouvrir la plupart de ces petits gestes par des
silences. C'est pourtant porté par le souci du détail qu'on
peaufine le moindre graphique, qu'on soupèse les mots et les
virgules. Il y a bien une peur du « qu’en dira-t-on ? » qu'on a
intégré. Il faut faire bonne impression jusque dans le détail... et
d'un autre côté on affirme qu'on se fiche du détail. Voilà
pourquoi, le chapitre 3 permettra qu'on se perde dans les détails,
ces choses sans importances que tous les gens bien comme il
faut, tentent de contrôler. En effet, ces petits riens qui changent
10 sans arrêt, ces manies, ces modes, ces astuces, ces techniques,
font le quotidien de la recherche. Leurs apparitions et leurs
disparitions, aux conséquences apparemment minimes, sont
souvent un fait majeur du quotidien. Et puis si on ne les inscrits
pas, comment feront ceux qui viendront plus tard pour mesurer
ce qui a changé ? Pour connaitre le quotidien de la recherche
entrain de se faire, il faut accepter de se faire petit. Il faut
accepter de se faire transporter pour avancer dans des endroits
où on arrive rarement par hasard. Il faut un intermédiaire,
quelqu'un qui soit un peu guide (pour ceux qui ne connaissent
pas du tout), un peu témoin, un peu médiateur, un peu
instrument de mesure...

Suivez-moi! Il faut faire un peu de bruit autour de la recherche
pour qu'elle soit audible au delà des murs des laboratoires. Faire
parler de soi le plus possible, le plus loin possible, le mieux
possible. Mais les murs des laboratoires sont épais et ne
favorisent pas la communication vers l'extérieur. Mais puisqu'il
est dans l'air du temps de s'exposer, de se faire voir pour exister,
les scientifiques se montrent. Il est devenu presque explicite
qu'il faut se vendre pour avoir une chance d'être bien payé. Il
faut exhiber tout ses atouts, et même plus, pour obtenir de
l'argent ou, à défaut, de la reconnaissance institutionnelle. On
vend sa force de travail, sa pensée, comme avant. On donne son
corps à la science et puis aussi un peu aux entreprises. Il faut
bien vivre, trouver des financements. Comme la prostitution est
un vilain mot, on ne se prostitue pas. On se donne à fond. On va
chercher les contrats avec les dents.

Parfois pour faire parler de soi, on a tendance à faire du
spectaculaire, du sensationnel ou de la provocation. On fabrique
alors de grandes théories qui ont souvent une durée de vie
limité. C'est humain. Publish fast and dark. Cela peut permettre
d'améliorer le quotidien et mettre du beurre dans les épinards
(être financé). L'observation quotidienne de la science entrain
de se faire permet de relativiser les discours et d'insister sans
11 honte sur les limites des modèles, des lois de la nature, des
théories, des savoir, de la vérité, de la réalité... Les postures
d'autorité dans l'expertise ont été analysées à travers un
exemple. Plutôt que d'analyser cents exemples différents, j'en ai
analysé un qui a le mérite d'être un peu médiatique, un brin
politique, un tantinet provocateur. Cette analyse constitue le
thème du quatrième chapitre. Nous suivront la trace d'un article
scientifique sur la répartition des richesses depuis sa production,
jusqu'à sa diffusion.

Perdu dans les détails des stratégies individuelles, des choix de
vie, on oublie parfois de prendre un peu de recul, pourtant, c'est
nécessaire aussi. La tête dans le guidon, on pense que là-bas,
dans l'arène scientifique, c'est la guerre de chacun contre tous, et
puis au détour d'une discussion, de petits gestes simples, on
s'aperçoit que non. Certains chercheurs font le choix d'entrer
chaque matin sur un champ de bataille, d'autres pas, alors qu'ils
travaillent dans la même discipline, dans les mêmes bâtiments.
Durant le cinquième chapitre, c'est cette alternance apparente de
compétition/coopération que nous suivront. C'est le lieu de
petites résistances à la marche infernale à rythme forcé, qu'on
peut encore découvrir ça et là dans les universités et ailleurs. Un
lieu inattendu de vie sans haine de l'autre ou de soi. Une forme
de vie, ni primitive, ni suicidaire, qui continue encore à exister.
Brrr...











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2. Petite ballade sur un campus scientifique :
surveiller et produire


Résumé pour ceux qui sont pressés d'aller se promener :

A travers l'étude du campus d'Orsay et du plateau de Saclay de
l'université Paris-Sud, on constate que le rôle des universités a
évolué. L'université devient un ghetto de production de
techniques et de techniciens. Pour augmenter la productivité,
des techniques de contrôle de l'espace et des individus sont
mises en place (caméra, architecture, fiches d'évaluation…).
Ces techniques tendent à rendre tout le monde visible, à obliger
les gens à se laisser examiner. Certaines de ces techniques de
surveillance servent également à protéger des « ennemis »
extérieurs.
La mise en concurrence des individus et des groupes de
personnes, conduit à adopter le cadre de la « guerre
économique », comme la matrice qui conditionne toutes les
actions. Ceci concerne aussi bien la recherche que
l'enseignement. La mise en conformité des comportements du
personnel et des étudiants vis-à-vis des nouveaux objectifs de
production se réalise grâce à la réorganisation administrative,
financière et architecturale de l'université.







13 2.1 Introduction à la promenade sur un campus

Les luttes qui visent à modifier le rôle de l'université mettent en
évidence que ses missions peuvent être redéfinies aussi bien de
l'intérieur que de l'extérieur de l'université (et que donc elle n'est
pas totalement autonome). Les différents pouvoirs (politique,
économique…) souhaitent reformuler les finalités de
l’éducation afin de les faire correspondre à leur idéologie et/ou
leur intérêt, quels qu'ils soient. Actuellement, la réorganisation
de l'université va dans le sens de son rapprochement avec les
entreprises non seulement pour la formation des étudiants, mais
aussi pour la réalisation des travaux de recherche au nom de la
« guerre économique » et d'un objectif de « croissance »
souvent ambiguë (croissance de quoi ?).
Á un temps donné, est enregistré dans l'organisation et dans
l'architecture des universités, le résultat des luttes politiques,
économiques et sociales. Il s’agit ici d’analyser le rôle de
l'université à travers l'étude, entre autres, des objets et des lieux,
mais aussi à travers les règlements et les pratiques quotidiennes.
Lieux et objets sur lesquels le personnel et les usagers agissent.
Lieux et objets qui laissent leur trace sur les individus et leurs
pratiques en contraignent les individus à agir suivant certaines
directions plutôt que d'autres.

L'identité des chercheurs, des universitaires, est légitimée,
reconnue par l'appartenance à une institution (cooptation), qui
se matérialise entre autres par sa présence entre les murs de
cette institution. L’étude de ces drôles d'objets que sont les
campus universitaires va nous permettre de préciser certaines
des fonctions de l’université. Les pas guidés par l’architecture,
les règles administratives et tous les autres objets de leur
quotidien, les universitaires font leur travail sur des chemins qui
canalisent leurs actions. C’est à une sorte d’ethnologie de
l'individu académique que nous souhaitons procéder, non pas
uniquement à travers ce qu'il dit ou ce que l'on dit de lui, mais à
travers ce qu'il fait et ce qu'on lui fait faire par l’intermédiaire
14 de l’architecture, des instruments de recherche et des règles
administratives. Cette approche ne vise pas à nier ou à faire
abstraction des rapports sociaux de domination qui déterminent
les interactions entre les différents acteurs, mais à creuser le rôle
que jouent des éléments apparemment secondaires comme les
objets, l'architecture ou les renseignements administratifs.

2.2 Méthode et données : ballade à l’intérieur du campus de
l’université Paris-Sud

Pour réaliser cette étude, je me suis focalisé sur le campus
d’Orsay de l’université Paris-Sud (plateau de Saclay compris).
Ce campus est censé se développer considérablement dans les
prochaines années (cf. le projet de développement du plateau de
Saclay de 2008). Sur le campus d'Orsay, historiquement, les
principales spécialités sont la physique, les mathématiques et la
biologie. L'ingénierie et les formations professionnalisantes s'y
développe également désormais. L'enquête repose sur un travail
d'observation et de discussion avec les acteurs, sur une période
d'environ un an. L'analyse de règlements, de documents
administratifs, de rapports ministériels, de rapports d'UMR
(Unité Mixte de Recherche qui regroupe du personnel issu de
plusieurs entités de recherche comme par exemple des
personnes du CNRS, du CEA et de l'Université), de projets de
développement du campus ont également été utilisés. La
fréquentation des laboratoires, des salles de cours, des
bibliothèques, des restaurants universitaires, des amphithéâtres,
des couloirs, des salles de café, c'est-à-dire du campus au
quotidien, ont permis de décrire les caractéristiques, de creuser
les apparences et d'analyser ce qui semble disparaitre derrière
les façades des bâtiments et les arbres du campus. En toile de
fond, cette étude permet de documenter le travail de
construction de l'organisation des activités de recherche et
d'enseignement.


15 2.2.1. Réflexion sur les façades

Construire un bâtiment, aménager un espace n'est pas un acte
neutre. Les idées et les préférences de ceux qui construisent s'y
déchiffrent. De nombreux éléments influencent le processus de
construction : qui fait construire les bâtiments, qui réalise la
construction, pour qui et dans quel but, sous quelle forme et
avec quels matériaux ? S'agit-il d'édifices de prestige, destinés à
impressionner par leur taille, leur style et leur décoration ou de
simples locaux pour stocker des marchandises et parquer des
individus durant la journée ?

Construire un campus est un acte social qui dépend, bien
entendu, de l'argent dont dispose l'université, c'est-à-dire de ce
que les pouvoirs politiques et économiques auront bien voulu –
ou pu – donner. Tous les bâtiments traduisent l'esprit de leur
temps ou, tout au moins, celui du maître d'œuvre (souvent, c'est
l'État…) et de son architecte.

L’architecture fait partie de la « communication », des discours,
que les institutions (et les entreprises) tiennent sur elles-mêmes
et qu’elles diffusent à la fois à l’extérieur de leur mur et à
l’intérieur. Á l'intérieur, ces discours sont réalisés dans le but de
faire adhérer à un projet commun, à motiver les gens. Ceci vise
également à donner une image positive à l’extérieur, en
direction de ceux qui sont susceptibles d’en faire partie un jour
ou de lui apporter quelque chose. De même, les sites internet et
les brochures ne servent pas à apporter une information
objective, mais à mettre en valeur, à faire venir des étudiants, à
encourager certains mécènes (y compris l'État et les élus) à
donner plus d'argent. Ce qui est donné à voir est intéressant
parce que cette information peut être replacée dans un contexte
et parce qu’elle met en évidence, par contraste, ce qui n’est pas
donné à voir, ce qui est caché. A travers les façades, l’université
est en continuelle représentation.
16 Ce sont, entre autres, la puissance symbolique et financière de
l’université qui sont enregistrées. C'est aussi son rôle social qui
apparaît de façon parfois flouté dans l'architecture et
l'urbanisme des universités. La correspondance entre le fond et
la forme n'est pas totale, mais elle n'est pas négligeable.
L'espace prédétermine une histoire, un projet, qui en retour le
redessine et imprime sa trace en lui.

2.2.2 Le campus

On ne se rend jamais sur le campus d’Orsay par hasard. Si on
peut voir la Sorbonne ou Jussieu en visitant Paris, c’est
rarement un concours de circonstances touristiques qui conduit
là-bas, à 25 km au sud-ouest de Paris. On y accède soit par la
route, soit par le RER. Les gens qui résident suffisamment
proche pour s’y rendre à pied sont peu nombreux. De banlieue à
banlieue, la voiture est souvent le seul moyen de s’y rendre.

2.2.2.1. L'édification du campus

Tourné vers les sciences, le campus a été construit sur plusieurs
années, des années cinquante (1955) aux années soixante-dix, à
la recherche d’espaces pour les grands instruments des
physiciens parisiens. Puis le reste est venu s’agglomérer de
façon plus ou moins heureuse. Le futur campus du plateau de
Saclay (plan campus, 2008) est le lieu d'une réorganisation
importante de la recherche en région parisienne. Un
déménagement n'est pas quelque chose d'anodin. Cela implique
des changements plus profonds qu'une simple translation. Un
transfert affecte souvent l'aménagement interne : les locaux sont
différents, des groupes peuvent fusionner, il peut aussi y avoir
une sélection de matériel à déménager, à jeter, à moderniser, à
mutualiser avec d'autres laboratoires proches. Le temps de
transport entre le nouveau lieu de travail et les habitations peut
être allongé. Un transfert affecte donc les pratiques des
individus, ainsi que leurs relations professionnelles et privées.
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