Voyage dans le monde de l'adolescence

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Etant à la fois clinicien et anthropologue, parlant la langue et soucieux de déceler les étapes des cheminements thérapeutiques de ses patients, particulièrement des adolescents, l'auteur dresse un tableau des diverses pratiques qui coexistent à Mayotte et des systèmes étiologiques auxquels elles se réfèrent. Qui sont ces adolescents, comment conçoivent-ils leur vie, quel est leur monde ?
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782296930674
Nombre de pages : 165
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Voyage dans le monde de l’adolescence Parcours mahorais d’un médecin devenu anthropologue

JEAN MICHEL VIDAL

Voyage dans le monde de l’adolescence Parcours mahorais d’un médecin devenu anthropologue

Remerciements À mes enfants Tristan et Valéria, qui m’ont accompagné tout au long ce parcours mahorais de six années. Parcours parfois un peu chaotique pour eux mais dont ils gardent aujourd’hui un souvenir ébloui. À mes amis et collègues : Martine et son olivette qui m’ont permis d’écrire ce livre ; Gilles et Ellen qui ont su me conseiller et me guider dans mon parcours d’anthropologue médical et m’ont vivement encouragé à écrire de ce livre. ; A mes tendres amis québécois… Et enfin; aux différents directeurs de la DASS de Mayotte pour leur soutien dans ce projet et tout particulièrement aux Drs Jean Julvez et Martial Henry. Aux adolescents du monde entier…

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10467-9 EAN : 9782296104679

SOMMAIRE

PREFACE…………………………………………………………………..7 PROLOGUE ……………………………………………………………...11 INTRODUCTION Un questionnement anthropologique surgit du travail clinique…….....15 I- La « reconnaissance» de l'autre à travers et au-delà de la médecine…….18 II- Les adolescent(e)s mahorais : le lien entre continuité et rupture……….19 III- Circonscrire l’adolescence, est-ce possible ?..........................................25 Chapitre I MAYOTTE : Particularismes et contextualisations……........................25 I- L'ethnographie mahoraise : un savoir récent……………………………27 II- Le « patchwork » linguistique…………………………………………..27 III- L'univers familial et social mahorais…………………………………..30 IV- La cohabitation de l'Islam et du monde des esprits…………………….37 V- Les réseaux géographiques et fantasmatiques : « Les Comores-l'AfriqueMadagascar-la France »…………………………………………………….39 VI- Le travail des anthropologues à Mayotte………………………………41 Chapitre II Le mythe de l’adolescence à Mayotte ou le métarécit à rumeur……….47 I- La construction du « métarécit polyphonique à rumeur mythique »……47 II- La mise en scène du mythe……………………………………………...52 III- Variations sur le thème de la famille : l'espace originel du mythe…….53 IV- Variations sur le thème du village……………………………………...60 V- L'air des Firiki m'bili……………………………………………………67 VI-Le double canon renversé sur le thème populaire………………………71 VII- Variations sur les thèmes de l'au-delà, de l'ailleurs et de l'à-venir……79 VIII- Reprise des variations sur les thèmes de l'ambiguïté et de la double appartenance (Firiki M’bili) : le corps en souffrance………………………91 IX.-Mythe et identité. La configuration centrale du mythe……………….100

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Chapitre III L'approche anthropologique des problèmes de santé………………...105 I- Une pratique clinique à orientation anthropologique ou la mise en évidence des liens existant entre la clinique médicale et l’anthropologie socioculturelle……………………………………………………………..105 II- Les cas cliniques……………………………………………………….108 CONCLUSION…………………………………………………………..143 BIBLIOGRAPHIE………………………………………………………151

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Préface « Du mythe à la réalité. Les jeunes d’une île de l’Océan indien entre soleil et ombre ». Gilles Bibeau, Département d’anthropologie, Université de Montréal Les ouvrages écrits par les Occidentaux, fussent-ils anthropologues, sur les sociétés insulaires de l’Océan Indien ont porté, jusqu’à récemment, la marque du vieil impérialisme issu de l’exploration du monde et des empires coloniaux. Ni Louis-Antoine de Bougainville ni James Cook ni les autres grands navigateurs qui ont visité, autrefois, les îles des mers orientales ne savaient que le récit de leurs voyages allait donner naissance à un véritable mythe, celui d’îles paradisiaques peuplées de bons et dociles « sauvages », mythe qui a habité pendant longtemps l’imaginaire des touristes et des écrivains. Cocotiers, plages et lagons, poissons colorés et danses lascives, liberté sexuelle et beauté des corps ont ainsi donné lieu à de tenaces représentations auxquelles il a été difficile à quiconque d’échapper. L’anthropologue spécialiste de ces peuples insulaires a essayé de se libérer, et il y a réussi parfois, de ces vieux mythes qui encombrent l’histoire des relations des Occidentaux avec les Comores, Madagascar et tant d’autres îles dispersées entre la côte de l’Afrique et Tahiti et Hawaï. Bien plus et autrement que les voyageurs d’autrefois, l’anthropologue « se laisse déplacer » dans sa rencontre avec les autres peuples, ce qu’il fait à travers sa capacité à parler la langue des autochtones et son écoute de ce que l’autre a à dire au sujet de lui-même. Le métier de l’anthropologue consiste à recueillir des témoignages, à enregistrer des récits et à recenser des signes qui forment un ensemble complexe, souvent exubérant, d’idées, de conduites et de pratiques organisé en des systèmes de sens. Dans son exploration de la logique inscrite au cœur du monde de l’autre, il arrive souvent à l’étranger, y compris à l’anthropologue, de se morfondre face au mur du silence qu’on lui oppose sous prétexte que l’Occidental ne comprendra pas, et de se heurter à des secrets, voire à des mensonges, sans doute parce qu’il y a des choses à ne pas dire, autant de barrières qui doivent être traversées pour entrer dans le monde de l’autre. L’anthropologue participe aussi à des événements étonnants, témoin qu’il est, par exemple, de crises de possession par les esprits en pleine terre d’Islam, comme ce fut si souvent le cas pour le docteur Jean-Michel Vidal, 7

médecin et anthropologue, l’auteur du livre que vous tenez entre vos mains. Discours, pratiques et événements viennent souvent ébranler ses certitudes comme s’il fallait, en le déstabilisant, rendre l’anthropologue disponible pour la découverte d’une autre version de l’humanité. C’est le plus souvent dans des mots approximatifs, incertains, et dans la recomposition de fragments de mythes que l’anthropologue essaie de reconstruire le monde rencontré ailleurs sans qu’il ne soit jamais sûr de rejoindre ce qui est au cœur du vécu de l’autre. Les bribes de récits racontés par les jeunes gens et jeunes filles de Mayotte ont permis au docteur Vidal de composer le méta-mythe de l’adolescence mahoraise : ce mythe « ne cache rien » mais il « n’affiche rien » non plus, et il n’est « ni un mensonge », « ni un aveu », comme l’écrit Roland Barthes (1957). Ce mythe fournit les grands repères à partir desquels les jeunes de Mayotte cherchent à faire sens de leur vie et à construire leur identité. Le récit mythique agit comme une inflexion face à la réalité hybride rencontrée par les jeunes dans leur vie de tous les jours, réalité à laquelle ils s’ajustent sans jamais s’y soumettre. L’anthropologue pratique son métier de chroniqueur du temps présent dans un monde étranger à travers une participation, dans la proximité, à la vie quotidienne d’une autre société, par le biais d’une observation continue qui est complicité avec l’autre, dans une parole qui est adressée autant que reçue grâce à la connaissance de la langue locale, et dans un partage fait de continuels échanges avec les autres. La modestie dont l’auteur de ce livre fait la démonstration prolonge à la fois l’écoute du clinicien et le désir d’appréhender, c’est là le projet anthropologique, la différence dont l’autre est porteur. Malgré la connaissance de la langue (dans ce cas-ci le shimahoré) et le constant souci de rejoindre l’autre là où l’autre est, l’anthropologue ne peut jamais accéder que de biais au monde intérieur de cet autre, même lorsque l’anthropologue se redouble en médecin, comme c’est le cas pour l’auteur de ce livre, et qu’il rencontre l’autre, dans ce cas-ci le jeune qui souffre, dans un espace clinique qui permet de donner accès à ce que l’adolescente ou l’adolescent vit au plus intime. Les philosophes et voyageurs européens ont été confrontés, déjà au temps du Siècle des Lumières, à l’extraordinaire diversité culturelle de l’humanité. C’était au temps où l’Occident entrait en contact avec des sociétés appartenant à des historicités et à des cosmologies étrangères à celles de l’Europe, sociétés de l’ailleurs qui contestaient, d’une manière radicale, la prétendue universalité de la civilisation européenne. Dans le Supplément au Voyage de Bougainville (1772) paru peu après le Voyage autour du monde (1771) de Bougainville, l’encyclopédiste Denis Diderot ironisait au sujet de 8

la possibilité, pour un Occidental, de comprendre, du dedans et en profondeur, les manières de penser et de vivre des habitants des îles des mers du Sud. S’appuyant sur les données du Journal de bord du capitaine James Cook, l’anthropologue Marshall Sahlins défendait dans Îles dans l’histoire (l985), il n’y a pas si longtemps de cela, une position somme toute encore assez proche de celle de Diderot, à savoir que les insulaires ont partout démontré leur capacité à superposer le nouveau à de l’ancien, à intégrer des éléments étrangers dans la culture autochtone, et à établir des équivalences, des calques, comme si les insulaires cherchaient à tout prix, comme toutes les sociétés le font, à domestiquer l’inquiétante étrangeté de la rencontre avec l’altérité. Gananath Obeyesekere, un anthropologue d’origine sri-lankaise, pense que les Hawaïens n’ont sans doute jamais reconnu, comme l’ont pensé les marins anglais, une incarnation de leur dieu Lono dans le personnage du capitaine Cook. Le meurtre de Cook aux mains des Hawaïens représente plutôt, selon Obeyesekere, la rencontre tragique de ce peuple avec le plus grand dieu européen, celui de la puissance, de la conquête et de l’impérialisme, un dieu dont la présence a profondément changé l’histoire des peuples colonisés. Il a fallu du temps avant que les anthropologues ne comprennent la formidable capacité des non-Occidentaux à faire face à ce géant étranger et éventuellement à s’appuyer sur sa force pour reconstruire la société que les premiers contacts avaient souvent contribué à détruire. Dans les faits, ce qui s’est passé autrefois dans les rencontres inégalitaires des Européens et des insulaires a conduit les premiers et les seconds à projeter sur l’autre le « côté obscur » de sa propre identité ; plus tard, celui qui semblait être le plus faible a conquis le plus fort. C’est certainement le cas de Mayotte qui fait aujourd’hui partie, à la différence des autres îles des Comores, de la France, recomposant ainsi son identité à partir d’une position dérivée par rapport à l’ancienne métropole. Quelle est, de nos jours, la réalité de ces populations qui ont connu, en un peu plus de 150 ans, de colossales transformations sociales, culturelles, politiques et économiques ? Il est certain qu’une nouvelle société et une autre culture se sont construites au fil des générations, superposant des éléments nouveaux, étrangers, aux éléments originels, autochtones, qui ont contribué à fabriquer un univers socio-culturel hybride. C’est cet univers dans lequel vivent les jeunes d’aujourd’hui, à Mayotte, que le docteur Vidal restitue ici à travers une analyse de cas cliniques qu’il envisage des points de vue sémiologique et phénoménologique. Ce livre relate le parcours rigoureux d’un homme de grande sensibilité qui a réussi à entrer dans le 9

monde des jeunes mahorais ; il éclaire dans des références à l’humain le côté sombre et caché de ce que certains appelaient, il n’y a pas si longtemps, un paradis. Les cliniciens qui rencontrent dans leur pratique des malades issus de diverses cultures pourront trouver dans ce livre de quoi les aider à mettre en place une clinique culturelle ouverte à la prise en compte des représentations collectives envisagées comme des systèmes de signes et de sens, et fondée sur une analyse sémiologique des récits de souffrance. Les cas cliniques montrent que c’est par la parole que le sens passe le plus souvent. Avec Roland Barthes qui a tant écrit au sujet de la place des « mythologies » dans la construction de l’expérience subjective des personnes, l’auteur de ce livre démontre à partir des situations de maladie comment les mythologies ordinaires s’inscrivent dans l’intimité même de la vie des jeunes mahorais, orientant leurs choix quotidiens, les guidant et leur conférant un certain sentiment de maîtrise de leur histoire propre dans les moments où leur vie apparaît menacée par des difficultés, des menaces ou des maux divers. Le docteur Vidal saisit les trajectoires de vie de ces jeunes sur l’horizon des modèles d’identité et de conduite qui s’imposent aux adolescentes et aux adolescents, dans un travail qui tourne le regard vers ces points de liaison, subtils et paradoxaux, où le personnel s’enroule dans le social, le privé dans le collectif, l’intime dans le public. Il y a bien plus à voir et à dire, nous dit l’auteur de ce livre, que de simplement décrire le quotidien, fut-il tragique, si l’on veut vraiment pouvoir penser l’humain en tant que clinicien ouvert à l’anthropologie ; pour qu’une clinique vraiment plurielle puisse émerger, il faut pouvoir accéder, dans une proximité de l’autre, à ce qui se profile, ou se cache, derrière les trajectoires de vie, souvent fragmentées, brisées, inconséquentes.
Références Barthes, Roland 1957, Mythologies, Paris, Seuil Bougainville, Louis-Antoine de 1992 (1771), Voyage autour du monde, Paris, Éditions La Découverte Cook, James 1998, Relations de voyages autour du monde, Paris, Éditions La Découverte Diderot, Denis 1772, Supplément au Voyage de Bougainville (à compléter) Obeyesekere, G., l992, The Apotheosis of Captain Cook, Princeton, Princeton Univ. Press Sahlins, M., l985, Islands of History, Chicago, University of Chicago Press

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PROLOGUE Avant d’inviter le lecteur à s’immerger dans l’univers de l’adolescence à Mayotte, j'aimerais revenir très brièvement sur la genèse de ce livre et expliquer aux lecteurs pourquoi un tel sujet centré sur les adolescents et pourquoi un tel lieu: Mayotte. Pour cela, il me faut remonter dans le temps. Plus précisément, en 1984, date de ma première affectation à Mayotte en qualité de médecin-chef de secteur, à Mamoudzou, la capitale. Nous y vivrons même, ma famille et moi, deux ans. Deux durant lesquels j'en profitai pour rédiger un mémoire de maîtrise en anthropologie socioculturelle sur les réalités thérapeutiques mahoraises et dans lequel je m'efforçai de mettre en évidence comment, dans une logique parfaite, les mahorais et les mahoraises, lorsqu'ils étaient malades, se créaient des passerelles cognitives leur permettant d'évoluer à leur guise et sans aucune confusion entre les deux univers thérapeutiques en place à Mayotte : la médecine mahoraise non officielle et la biomédecine occidentale française. Ce travail de maîtrise m'a, bien évidement, demandé d’entrer dans l'univers de la médecine mahoraise et m'a alors révélé la nécessité, pour le médecin que je suis, d'intégrer des données culturelles locales relatives au corps, à la santé, à la maladie et à la mort de mes patients si je voulais comprendre et restituer le ou les sens que revêtent des phénomènes aussi complexes que sont la santé, la maladie et la mort en général. Ce mémoire m'a guidé alors vers l'anthropologie médicale et vers l'Université de Montréal. C’est au département d'anthropologie, sous la direction du professeur Gilles Bibeau, que je vais enfin pouvoir continuer à approfondir les liens primordiaux qui se tissent entre santé et culture, et ce, de part le monde. Nous nous sommes donc retrouvés, ma petite famille et moi, à Montréal, chacun à poursuivre nos scolarités respectives. Le fils, inscrit à l’école Saint-Germain d’Outremont, la fille à FACE, leur mère et moi, inscrits à l’université de Montréal, elle en épidémiologie, moi en anthropologie. Nous avons en cela suivi le parcours classique de bon nombre d’immigrants « choisis » par le Québec qui ne pouvant travailler, bien que francophones et diplômés (critères sur lesquels ils ont pourtant été si joliment « choisis »), en profitent alors pour compléter leurs études et leurs 11

savoirs dans des universités très accueillantes à leur égard. Nous avons vécu comme cela deux ans, de 1986 à 1988, puis nous nous sommes installés définitivement à Montréal et avons adopté la nationalité canadienne qui pour nous se traduisait surtout par une nationalité « montréalaise » à laquelle mes enfants et moi appartenons depuis de tout notre cœur. Sans bourse pour m'aider à continuer mes études doctorales, je me suis retourné de nouveau du côté de Mayotte et j’ai signé un contrat avec la DASS pour deux nouvelles années (soit de 88 à 90) comme médecin chef de secteur, mais cette fois-ci, bien décidé à fuir la capitale Mamoudzou tant je désire me fondre dans la culture villageoise mahoraise. J'accepte le poste le plus excentré au sud de l'île, à Kani-Keli. De retour à Mayotte, ma formation doctorale en anthropologie médicale à l’Université de Montréal se révèle être un outil fantastique lors de mes consultations à un tel point qu’ayant obtenu l’accord de mes supérieurs hiérarchiques dans l’administration de la santé à Mayotte (la DASS), je décide d'ouvrir le samedi matin.une consultation médicale à visée anthropologique en dehors des heures classiques de consultation: Très vite, et à mon grand étonnement, ce qui au départ était conçu pour me permettre de continuer à travailler sur des concepts classiques de l’anthropologie médicale acquis à l’Université de Montréal devint une consultation à part entière, m'obligeant à établir un carnet de rendez-vous. Cette consultation obtient particulièrement du succès auprès d'une tranche de la population : les adolescent(e)s. C'est à ce moment précis que les jeunes Mahorais se sont imposés à moi, et que l'idée première à la base de cette recherche s'est élaborée. Les adolescentes et les adolescents mahorais développent sous les yeux de tous, des caractéristiques culturelles relativement originales au sein de la culture mahoraise, et ils y forment le lien entre une continuité affirmée et une rupture souhaitée. Leur position, leur façon d'être au quotidien, malades ou pas, pouvait me permettre de comprendre à travers le jeu d'une identité difficile, fluide, labile et néanmoins très mahoraise, ce qui se joue socialement et culturellement sur la scène mahoraise. Les jeunes se situent dans un processus social très mobilisateur où stabilité et instabilité constituent des facteurs qui agissent en synergie et font apparaitre des processus d'identification et de déidentification, de liaison et de rupture avec les modèles culturels traditionnels mahorais mais aussi occidentaux.

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Cette tranche de la population mahoraise, en s'imposant à moi, est venue me révéler l'importance des phénomènes d'identité dans le contexte de reproduction culturelle et des changements sociaux. De retour à Montréal pour 4 mois vers la fin des années 1990, je passe mon examen de synthèse. Durant celui-ci, il devient évident qu’il me faut passer de la clinique à l'ensemble des adolescents de Mayotte et de les situer dans l'organisation sociale et dans les valeurs culturelles mahoraises. Car, si mon sujet de recherche porte sur les adolescentes et les adolescents mahorais, il convient pour ce livre d'élargir mon champ d'analyse à l'adolescence mahoraise en général et d'y articuler une ethnographie plus large. De retour à Mayotte pour deux nouvelles années (de 90 à 92), je choisis cette fois-ci de travailler en plein centre de l'île, à Combani. De cet endroit stratégique me permettant de rayonner sur toute l’île (en plus de mes fonctions médicales et administratives), j’entame donc un long et profond travail de recherche ethnographique portant spécifiquement sur les adolescentes et les adolescents mahorais. Je suis aidé en cela par 4 informateurs mahorais (3 femmes et 1 homme) de 25 ans en moyenne recrutés sur des fonds d'aide au chômage que j’ai du initier à la conduite des entrevues de type anthropologique. Je tenais à former moi-même ces jeunes tant il me semblait important que pour recueillir la parole de ces adolescents mahorais, d’autres jeunes, quasi de leur âge, leur donneraient accès à une parole plus libre. À la fin de l’été 1992, lorsque mon contrat à Mayotte s’achève, je reviens à Montréal, mes valises pleines de 120 entrevues manuscrites de 3 heures chacune en moyenne, la tête vide et le cœur lourd. Je mets 9 mois environ (une véritable gestation diront certains) avant de pouvoir écrire le premier mot de ce qui deviendra une thèse de doctorat, et quelques 17 ans plus tard, à transformer celle-ci pour lui donner l’aspect du livre qui suit. Dix sept ans ! L’âge de l’adolescence dont il sera question tout au long de cet ouvrage.

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INTRODUCTION

UN QUESTIONNEMENT ANTHROPOLOGIQUE SURGIT DU TRAVAIL CLINIQUE

I- La « reconnaissance » de l'autre à travers et au-delà de la médecine Le 5 Septembre 1984 : assis dans ce minuscule avion à hélices, nous regardons par le hublot, mes enfants et moi, le minuscule aéroport de Mayotte se profiler à l'horizon d'un lagon magnifiquement bleu. L'avion amorce sa descente, et déjà une vague inquiétude m'envahit devant cette seule piste goudronnée et ce hangar en tôle que j'aperçois tout au bout, au beau milieu d’un nulle part microscopique perdu dans l’immensité de l’océan. Oui, légère appréhension pour mes enfants, principalement, que j’entraine avec moi dans ce petit bout du monde qui, vu d’en haut, prend des allures de paradis perdu « robinson-crusoéen » ou de carte postale désuète pour touristes en manque d’exotisme. De Mayotte, trois mois plus tôt, je ne connaissais strictement rien. Il a fallu ce contrat de médecin de médecine rurale et préventive pour que je m'y intéresse, que je pose ma candidature, que je sois sélectionné puis accepté pour une durée de deux ans, renouvelables, m'a-t-on précisé. L'avion s'est posé et la porte de la cabine s'est ouverte. Une chaleur étouffante envahit la carlingue. Il faut dire qu'il est midi et que nous sommes à la fin de la saison sèche. À peine sortis de la carlingue, mes appréhensions se dissipent. Pour moi c'est le choc des retrouvailles. Odeurs, cris, cohue, vêtements chatoyants des femmes, maquillages au bois de santal fascinant, couleur rouge de la terre... C'était l'Afrique qui brutalement me revenait. Afrique où je suis né, Afrique où j'ai vécu les vingt premières et plus belles années de ma vie, avant que l'Occident ne m'emporte dans son tourbillon. Rien ici ne m'étonne, tout me parle. Très vite, j'apprends la langue, le shimaoré. Très vite, mes consultations en tant que médecin de brousse me passionnent. Très vite, ma formation parallèle en sciences humaines, et plus précisément en anthropologie, m'apparaît comme un atout exceptionnel dans ma pratique médicale quotidienne; celle-ci s'est d'ailleurs transformée au fil des ans, se 15

distanciant petit à petit de son but curatif strict pur pour entrer dans l'univers du sens de la maladie à Mayotte. Ce premier séjour de deux ans à Mayotte m'aura donné une approche, un regard autre, un éclairage différent sur les pratiques et images, non pas de la médecine, mais sur la multitude de champs thérapeutiques traditionnels qui existent dans cette petite île de l'archipel des Comores (Vidal, 1986). Un deuxième contrat d'une durée de deux ans va me permettre une immersion plus profonde dans le champ culturel mahorais, puisque j'accepte un poste très excentré dans l'extrême sud de l'île. À l'époque pour rejoindre le chef-lieu en voiture par la piste, il fallait compter une heure et demie en roulant bien. Une heure et demie pour faire trente-cinq kilomètres ! C'est dire l'état des pistes de l'époque. Ces deux années (1988 à 1990) passées dans l'extrême sud mahorais m'ont permis de pousser plus avant ma recherche, de l'affiner. C'est dans le sud mahorais que l'idée de base de cette recherche a commencé à émerger. En offrant à la population une consultation hebdomadaire à visée anthropologique, je ne pouvais imaginer les répercussions tant sociales, politiques et personnelles qu'une telle prise en charge allait entraîner. Cette consultation hebdomadaire (le samedi matin) qui se dispensait indifféremment en français ou en shimaoré ne s'occupait pas seulement de l'aspect curatif médicamenteux d'un problème médical x, mais elle associait la perception, le sens de la maladie au corps malade et elle essayait, avec les patients et leur famille, de reconstruire un univers thérapeutique cohérent au sein d'une sémiologie qui devait être à la fois compréhensible et assimilable aussi bien dans le champ traditionnel mahorais que dans le champ de la biomédecine occidentale. Ce nouveau mode de prise en charge médical inspiré par de nombreux cliniciens d'orientation anthropologique (Nathan, Ortigues) ou par des anthropologues à orientation clinique (Bibeau, Corin, Devisch, Zempleni, Lambek, Good, etc.), eut un succès immédiat auprès d'une clientèle principalement âgée de 14 à 25 ans. Succès tel que je fus obligé d'instaurer un carnet de rendez-vous et des consultations à horaire précis. Rendez-vous auxquels les adolescent(e)s, accompagnés de leur famille, se soumettaient plus facilement que je ne l'aurais pensé, en dépit des contraintes horaires des rendez-vous dépendant des rotations parfois fantaisistes des taxis de brousse. La consultation prit de l'ampleur; elle en vint à intéresser toute l'île, et parfois même toucha l'île voisine d'Anjouan. Les médecins de l'hôpital central et les cinq autres collègues œuvrant dans les autres secteurs de l'île ne tardèrent pas à m'adresser certains de leurs patients : ceux dont la prise en charge devenait trop lourde, ceux aussi chez qui ils identifiaient, sous-jacent 16

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