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Voyages sociologiques France-Allemagne

De
198 pages
Ce livre comprend une analyse de fond des interférences franco-allemandes sous le regard sociologique. Il touche aux habitudes de penser le lien social, aux habitudes de coeur et aux habitudes du collectif au travers de concepts, d'idées et de pratiques très diverses allant du discours amoureux aux images de la Grande Guerre. L'auteur dessine un tableau fascinant de deux "cultures" qui en se distinguant forment toujours le noyau de l'Europe contemporaine.
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V oyages sociologiques France-Allemagne

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus Alexis ROSENBAUM, La peur de l'infériorité, 2005. Jean STOETZEL, Théorie des opinions, 2005. Gheorghe FULGA, Connaissance sociale et pouvoir politique, 2005. Audrey ROBIN, Une sociologie du «beau "sexe fort" ». L 'homme et les soins de beauté, de hier à aujourd'hui, 2005. Yves de la HAYE, Journalisme, mode d'emploi. Des manières d'écrire l'actualité, 2005. Monique ROBIN et Eugénia RATIU (dir.), Transitions et rapports à l'espace, 2005. Mariana LUZZI, Réinventer le marché? Les clubs de troc face à la crise en Argentine, 2005. P. NICOLAS-LE STRAT, L'expérience de l'intermittence dans les champs de l'art, du social et de la recherche, 2005. P. CADOR, Le traitement juridique des violences conjugales: la sanction déjouée, 2005. V. CHAMBARLHAC, G. UBBIALI (dir.), Épistémologie du syndicalisme,2005. M. FALCOZ et M. KOEBEL (dir.), Intégration par le sport: représentations et réalités, 2005; L. OLIVIER, G. BÉDARD, J. FERRON, L'élaboration d'une problématique de recherche. Sources, outils et méthode, 2005. Stéphane BELLINI, Des petits chefs aux managers de proximité, 2005.

Werner

Gephart

Voyages sociologiques
France- Allemagne
En collaboration avec Vanessa Bressler

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. Sciences. BP243, Université

Soc, PoL et Adm. KIN XI

L'Harmattan ItaIia Via Deg!i Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan BurlÜoa Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

1053 Budapest

de Kinshasa

- ROC

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8998-6 EAN : 9782747589987

Introduction Le vqyage comme méthode sociologique
Dans un cercle de comparatistes bien établis je me rappelle avoir posé la question naïve - selon les regards des observateurs - à un des grands maîtres du métier: Quelle méthode recommandez-vous aux jeunes qui veulent labourer le champs de la sociologie comparée? - La réponse fut simple, mais significative: « Voyager» ! Loin d'une plaisanterie ou d'une coquetterie professionnelle il ne fait aucun doute que le voyage joue un rôle important - mais parfois méconnu - dans la méthodologie comparatiste. Emile Durkheim se moque, dans sa leçon d'ouverture à Bordeaux, de ces récits littéraires des voyageurs aux pays de la pensée sauvage. Pourtant, c'est grâce aux voyages, cette fois-ci en Allemagne, qu'il a obtenu sa chaire à Bordeaux. Et ces récits sont pleins d'observations ethnologiques sur le terrain de l'université allemande, comme par exemple sur le fameux quart d'heure que Durkheim résume ainsi: « [...] et voilà d'ou vient cette heure académique (akademischeStunde) qui a fini par devenir l'unité 7

de temps dans la vie universitaire» 1. Durkheim en tant qu'ethnologue de l'université allemande ne s'appuie sur rien d'autre que ses expériences vécues du voyage qui mettent en faveur le rôle social de l'étranger, décrit d'une manière exemplaire par Georg Simme12, comme nous le verrons. Le cours de Georg Simmel sur «l'Histoire de l'éthique» figure d'ailleurs parmi les sujets particuliers que l'on étudie à Berlin quand Durkheim y passe. Il est peu probable que Durkheim eût la chance d'écouter Georg Simmel parler sur le « regard sociologique », expression simmelienne pour décrire le devoir du sociologue. Cette «optique », caractérisant le voyageur sociologique, se trouve dans une lettre de Simmel à un autre voyageur universitaire3, Célestin Bouglé, qui, à la suite de Durkheim, fait son voyage en Allemagne et dont il fait le récit sous le pseudonyme de Jean Breton4. Simmellui écrit dans une lettre du 12 novembre 1896: «Es ist freilich eine schwere Aufgabe, die Studenten zu dem soziologischen Blick zu erziehen, auf den alles ankommt, u. der in der einzelnen sozialen Erscheinung sogleich die soziale Form u. den materialen Inhalt zu scheiden versteht. Hat man aber erst einmal dies en Blick, so sind auch die soziologischen Thatsachen nicht so sehr selten zu finden. »5
1 Emile Durkheim, La philosophie dans les universités allemandes in Revue internationale de l'enseignement, n° 13, 1887, p. 313-336 (p. 322). 2 Cf Georg Simmel, Exkurs über den Fremden in Soziologie. Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung, Berlin 1968 ( 1908). 3 Voir toujours le bel ouvrage de Claude Digeon, La crise allemande de la pensée française (I 870-1914), 2ème éd., Paris 1992 (I959).
4

Jean Breton, Notes d'un étudiantfrançais en Allemagne, Paris

1895. Voir aussi le même auteur sous son propre nom de Célestin Bouglé, Les sciences sociales en Allemagne. Les méthodes actuelles, Paris 1896. 5 « C'est assurément une tâche difficile que d'éduquer les étudiants au coup d'oeil sociologique dont tout dépend, et qui dans les occurrences sociales singulières s'y entend aussitôt à distinguer la 8

Le projet

comparatiste

De quels faits sociaux (<<oiiale Thatsachen») voulonss nous traiter? Et comment le « regard sociologique» se prêtet-il à une comparaison scientifique des deux mondes culturels, à savoir la cultureet la structuresocialeen France et en Allemagne? Parlant des «faits sociologiques» - retraduction de la traduction des «faits sociaux» en «soiiologischeTatbestande» par René Konig; - nous estimons que le regard est imprégné par des catégories ou des concepts filtrant l'immensité diffuse des sensations du monde. Notre intérêt sociologique s'insère par là dans la tradition des grandes questions sur le social, c'est-à-dire sur ce problème éternel: «Was die Welt im Innersten zusammenhiilt ». Sociologiquement parlant: qu'est-ce qui fait l'intégration de la société moderne face à d'innombrables tendances centrifuges qui rendent difficiles la cohésion sociale? La vie sociale se déroule par acteset interactions,par une or;ganisationsociale plus ou moins accentuée, au travers de normes sociales qui s'appuient sur des représentations en grande partie de caractère collectif.7 Il est du sort de la sociologie d'être dans l'impossibilité de saisir l'interaction de ces différents facteurs, qui seuls expliquent le processus complexe et dynamique de la vie sociale. Je tiens à l'importance des structures qui reproduisent ces mentalités de longue durée si difficilement à cerner sans toutefois ridiculiser le travail scientifique mais en le délivrant
forme sociale du contenu empirique. Mais une fois ce regard sociologique acquis, les faits sociaux ne se trouvent plus si rarement. » Lettre du 12 novo 1896 de Georg Simmel à Célestin Bouglé, Archives privées Bouglé, Bibliothèque Nationale.
6

Cf. l'introduction de René Konig à la version allemande des
dans les

Règles de la méthode sociologique, 1961. 7 Voir l'explication et l'élaboration de ces catégories chapitres suivants.

9

des simples préjugés des peuples. Tocquevillien à cet égard, je préfère parler des «habitudes de cœur », formule adaptée par Robert N. Bellah dans ses Habits 0/ the Heaft3 peu surprenant pour un durkheimien d'ailleurs. Car ces «habitudes de coeur» relèvent d'une part le côté des représentations mais aussi l'intemalisation de valeurs et d'images dans le «forum intemum» des acteurs. N'est-ce pas à travers ces «habitudes» que nous croyons regarder dans «le cœur» des gens qui nous semblent en tant qu'étranger «étranges» en ce sens que leur représentations, habitudes et affections ne se retrouvent pas dans nos coeurs? De l'autre côté si jamais nous avons le sentiment d'être membre d'une culture qui n'est pas notre «Lebenswelt» originaire nous nous exprimons ainsi: Dans un petit coin de mon coeur je suis polonais, grecque ou bien je me sens même français. Plutôt réservée à la «Lebenswelt» la conception de la nature, de la famille et de l'amour s'oppose à un monde de systèmes (<<5ystemwelt»)9 par lequel nous pensons aux sphères publiques de l'Etat, de l'économie et du droit. Finalement nous croyons bons - à côté de ces sphères qui se partagent le rôle de dynamiser et de restructurer la vie sociale - d'insister sur l'importance des mécanismes et processus constituant la continuité de la vie sociale à travers sa mémoire. Les victoires, les culpabilités, les échecs et les responsabilités morales tels qu'elles se présentent dans une mémoirecollective se joignent sur le plan théorique avec le fameux concept de la « conscience collective» qui, bien sûr, n'existe pas comme entité ontologique. Mais elle résume sous forme de multiples consciences le réservoir de souvenirs du passé, et souvent
8

Cf. Robert N. Bellah, Habits of the Heart. Individualism and

Commitment in American Life, 1985. 9 Je reprends ici les différentiations de Jürgen Habermas. Cf. Theorie des kommunikativen Handelns, Francfort!Main 1981. Voir pour une critique de cette distinction Werner Gephart, Gesellschaftstheorie und Recht. Das Recht im soziologischen Diskurs der Moderne, Francfort/Main 1993, p. 127-178. 10

d'un passé qui est caractérisé par le fait de ne pas vouloir passer. Ainsi nous restons proches des catégories sociologiques qui ne veulent pas nier leurs dettes à la tradition française, à savoir ce que nous devons à la pensée durkheimienne qui rayonne dans les coins les plus cachés comme par exemple l'école des Annales et sa réception en Allemagne. Voici le plan général du livre.

L'illusion

comparatiste

Si nous voulons diriger notre regard vers la vie sociale en France et en Allemagne sur cet écran des structures sociales, comment pouvons-nous rendre compte, comment pouvons-nous saisir les différences? Et à quelle fin nous sert l'étude de ces « différences» une fois découvertes d'une manière méthodique? La conception méthodologique de la « comparaison» s'inscrit dans les luttes paradigmatiques entre causalistes et herméneutes, structuralistes et « culturalistes ». Dans la logique d'une explication causale la comparaison permet de varier les facteurs hypothétiquement suspects d'être « cause» d'une structure sociale ou bien d'un phénomène culturel. John Stuart Mill et ses successeurs s'inscrivent dans cette optique. La variation des conditions antécédentes permettrait de compenser les défis d'une situation expérimentale impossible à réaliser hors du laboratoire artificiel. Au-delà de cette conception des sciences sociales en tant que sciences de la nature l'interprétation de la sociologie comme « Kulturwissenschaft)) désigne une place tout à fait différente à la « comparaison ». Elle seule peut constituer cet « individu historique» qui fait l'objet de recherche des

11

Car c'est la différence qui fait l'identité unique de ces êtres monades peuplant le monde culturel. Tandis que la vue causale tend à éliminer les différences des phénomènes à étudier, l'approche culturaliste risque de perdre toute sorte de comparabilité si la différence devient une présupposition a priori de la recherche. Simplifiant les choses, on pourrait dire que la recherche des relations causales accorde une prime à une analyse de ressemblances ou « d'égalités» en matière de structures sociales, tandis que la recherche des cultures comme « individus historiques» présume la différence comme point de départ et résultat présupposé.11 Le discours sur « différences et identités» entre la France et l'Allemagne est tout à fait imprégné par ce problème sous-jacent qui, à mon idée, ne se prête pas à la réflexion de ce discours littéraire, politique et culturel d'une toute autre fonction, à savoir de cette fonction sociale d'affirmer la spécificité de sa propre sphère culturelle allemande ou française. Notre « objet de comparaison» se distingue d'autres pratiques de cette sorte par le fait que cet objet se trouve en permanente interactionhostile et paisible, constituant même
« Kultu1Wissenschqften

))10,

Voir pour la distinction entre Kulturwissenschaften et Naturwissenschaften le résumé de Heimich Rickert, Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft, 6ème éd., Tübingen 1926. Rickert dépasse l'importance qu'on lui attribue en tant que précurseur méthodologique ou Gewiihrsmann de Max Weber. Pour une lecture française des écrits méthodologiques de Max Weber voir la traduction parfois erronée in Max Weber, Essais sur la théorie de la science,
Paris 1964

10

- qui

dans la traduction

de Wissenschaftslehre

en « théorie

de la science» évoque plutôt les sciences naturelles que les Kulturwissenschaften au sens de Weber et Rickert! Il Pour une réconciliation de ces stratégies différentes cf. York Bradshaw et Michael Wallace, Informing generality and Explaining Uniqueness: The Place of Care Studies in Comparative Research in Charles C. Regin (éd.), Issues and Alternatives in Comparative Social Research, Leiden 1991, p. 154-171. 12

un seul système de relations, englobé dans d'autres réseaux internationaux. En même temps les spectateurs de ce spectacle d'un « couple» souvent fatiguant ne sont pas neutres, mais plutôt départagés en différents rôles: admirateurs et critiques, traîtres et patriotes, mais ils sont très rarement « spectateurs objectifs ». Cet obstacle ubiquitaire des sciences sociales est notoire dans ce discours historique qui s'est formé depuis des siècles entre civilisation française et culture allemande. La «comparaison» comme méthode des sciences sociales se perd donc facilement dans «le jardin des malentendus »12 entre la France et l'Allemagne, où le sens méthodologique de « comparer» les deux cultures et structures sociales s'obscurcit entre une recherche de l'identité culturelle et sociale des deux pays d'une part et une objectivité forcée d'autre part qui dans la ressemblance d'indicateurs empiriques ne représente que l'effet d'interactions multiples des deux pays qui dans ce sens ne forment qu'un seul système, système composé de différences.

Le (( vqyage )) entre la France et l'Allemagne

Les « voyages» transforment cette ambiguïté en pratique sociale et symbolique. Le « voyageur» profite de sa situation sociale d'« étranger» au sens simmelien. Cet «étranger» méthodologique n'est pas exclu du groupe mais, au contraire, en fait bien partie. (Tant et si bien que l'on me demandait après le dimanche des présidentielles comment j'avais pu voter me trouvant le week-end en Allemagne!)

12Cf. Jaques Leenhardt malentendus, Paris 1990.

et Robert

Picht

(éd.), Au jardin

des

13

Le voyage de Tocqueville en AmériqueJ3 et celui de Weber14 à St. Louis et aux Etats Unis en témoignent. Dans une certaine mesure ces voyages ont changé notre image du monde et de la culture moderne. Nos moyens de voyager ont changés avec l'avion et le TGV. Mais l'espace social du compartiment remplit toujours une fonction communicationnelle assez spéciale. N'obligeant à rien, le discours est beaucoup plus libre et ouvert, sans être alourdi de conséquences sociales ou identitairesl5. Ce « système social simple »16fournit l'espace mobile du changement culturel. C'est-à-dire que très souvent, entre ces deux sociétés, dans la sphère symbolique des « frontières », le voyageur laisse derrière lui une culture, une « Lebenswelt», pour se plonger dans une autre, s'adaptant à une voix et une pensée différentes, à d'autres allures et d'autres rythmes comme l'annonçait même ce critique méthodologique du « voyage» qu'était Durkheim. L'interaction des cultures se transforme par là à l'intérieur du chercheur qui devient « membre» de différentes cultures et structures sociales. Parmi ces « cultures» figurent les sciences sociales avec leurs cultures
13Pour une appréciation de Tocqueville comme comparatiste voir: Neil J. Smelser, Alexis de Tocqueville as Comparative Analyst in Ivan Vallier (éd.), Comparative Methods in Sociology, Berkeley, Los Angeles, Londres 1971, p. 19-47. 14cf. Wolfgang J. Mommsen, Die Vereinigten Staaten von Amerika in Max Weber, Gesellschaft, Politik und Geschichte, Francfort/ Main 1974, p. 72-96. 15Cela n'exclut pas d'être fatiguant, au moins d'après Gustave Flaubert: « Je m'embête tellement en chemin de fer qu'au bout de cinq minutes je hurle d'ennui. On croit, dans le wagon, que c'est un chien oublié; pas du tout, c'est M. Flaubert qui soupire!» (Flaubert, Correspondances, Paris 1929, vol.5, p. 153-154). Voir aussi le bel ouvrage de Wolfgang Schievelbusch, Gechichte der Eisenbahnreise, Zur Industrialisierung von Raum und Zeit im 19. Jahrhundert, Munich/Vienne 1977. 16Cf. Niklas Luhmann, Einfache Sozialsysteme in Zeitschrift für Soziologie, n° 1, 1972, p.51-65. 14

respectives et leurs communautés scientifiques. Et même sur ce plan, le « culturalisme» des sciences sociales en Allemagne visant à la recherche des « individualités historiques» d'une part et le regard objectiviste d'une sociologie comme « science de la nature» en France d'autre part se rencontre dans notre projet de « comprendre» et « d'expliquer» quelques différences et identités entre la France et l'Allemagne. Désenchantés d'une « illusion comparatiste» nous commençons notre voyage par un regard sur le plus fameux voyage du monde moderne, celui de Goethe en Italie.

Le vqyage modèle? Le sens sociologique du (( vqyage en Italie ))17

Le fait que le voyage en Italie de Goethe ait été pour le poète un voyage vers lui-même et qu'il marque en même temps un tournant crucial dans le développement de ses études scientifiques ainsi que dans son art poétique est chose entendue au sein de la recherche sur Goethe. TIme semble que l'on ne s'intéresse pourtant pas assez au fait, que le « voyage italien» fasse également ressortir le « sociologue », alors que cet aspect mériterait plus d'attention.18 Pourtant Goethe lui-même ne laisse pas de place au doute: il place l'analyse des moeurs au même rang que la poésie et la découverte de la nature. Comme tout voyage que l'on entreprend, le voyage en Italie donnait à Goethe la chance de vivre une expérience sociologique élémentaire. Mais Goethe l'a-t-il vécu en tant que
17Voir aussi: Werner Gephart, Goethe ais Gesellschaftsforscher"? Eine soziologische Lektüre der Italienischen " Reise in Willi Hirdt und Birgit Tappert (éd.), Goethe und Italien, Bonn 2001, p. 105-124. 18On peut bien sur en trouver des rudiments chez Hans Georg Werner, Goethes Reise durch Italien aIs soziale Erkundung in GoetheJahrbuch n° 105 (1988), p. 27-41. 15

telle? Et pourquoi donc ceux des pères fondateurs de la sociologie étant adeptes de Goethe ne se prononcent-ils pas sur cette hypothèque littéraire de la sociologie en Allemagne, alors qu'aucun poète classique allemand n'a laissé plus de traces profondes dans les textes classiques de la sociologie que Goethe? Georg Simmel19 lui-même a rédigé un livre sur Goethe dédié à Marianne Weber, la femme du sociologue, mais livre qui n'a retenu que peu d'attention au sein de la recherche sur Goethe.2o En traitant de l'interaction des idées et des intérêts au travers des Affinités électives21 Goethe, Simmel y a recours à de une imagerie présupposée, si bien que la question se pose de savoir, si ces dépendances sont basées sur des réminiscences intrinsèques de l'intelligentsia, telles qu'on peut les trouver en grand nombre par rapport à l'Olympien dans les sciences humaines allemandes22, ou bien si ces dépendances sont la substancesemte de la pensée sociologique contemplative qui cache derrière la forme littéraire du V V'ageen Italie une analyse de la société, et qui lui attribue une certaine importance pour la forme de la sociologie allemande, tout comme le roman français joue, sans nul doute, une certain rôle dans la naissance de la sociologie française.
19Georg Simmel, Goethe, Leipzig 1913. 20Karl Robert Mandelkov attire l'attention sur ce manque: Das Goethebild Georg Simmels in Moritz BaBler (éd.), Von der Natur zur Kunst zurück Neue Beitrage zur Goethe-Forschung. Gotthart Wunberg zum 65. Geburtstag, Tübingen 1997, p. 219-233; On trouve également des références à la relation entre l'image de la modernité de Goethe et de Simmel in Werner Gephart, Bi/der der Moderne. Studien zu einer Soziologie der Kunst- und Kulturinhalte, Opladen 1998, pp. 25. 21Voir par exemple: Max Weber, Die protestantische Ethik und der 'Geist' des Kapitalismus. Gesammelte Aufsatze zur Religionssoziologie J, Tübingen 1920, p. 82. 22Voir sur la récéption de Goethe en Allemagne: Karl Robert Mande1kow, Goethe in Deutschland Rezeptionsgeschichte eines Klassikers,2 vol., Munich 1980 u. 1989. 16

Je souhaite procéder en deux étapes: en premier lieu je souhaite porter un regard sociologique sur le 1/qyageen Italie en l'examinant sous l'aspect d'une reconstruction d'un espace sociologique d'observation et d'expérience, pour enchaîner dans une deuxième partie sur la question de savoir si Goethe a profité de cet espace pour non seulement se découvrir luimême, mais surtout s'il en a profité de manière sociologique, à savoir, s'il a « découvert la société ». « Le plaisir du voyage ne peut être qu'un plaisir abstrait, si l'on veut y goûter dans sa pureté [...] »)23, écrit Goethe dans le journal de voyage destiné à Charlotte von Stein qui, lavé des ses résidus protestants, ne contient dans sa forme littéraire plus que les rudiments d'une éthique du voyage désignant celui-ci comme un travail. C'est ainsi qu'à l'origine on pouvait lire dans le dit journal: « Tout un chacun espère au fond de trouver pour son argent du plaisir en voyage. Il s'attend à trouver toutes les choses dont il a tant entendu parler, non comme le ciel et les circonstances le veulent, mais comme il les voit dans son imagination, et il ne trouve presque rien à cette image, ce qui fait qu'il ne trouve quasi aucun plaisir. »)24our cette expérience P pure de l'idée qu'il se fait du voyage, Goethe doit travailler durement et incessamment25, et ce n'est qu'en laissant derrière lui le col du Brenner, puis le lac de Garde et enfin Rome, qu'il trouve en Sicile et à Naples un soupçon de bonheur à voyager.

Johann Wolfgang von Goethe, Reisetagebuch für Frau von Stein. Erstes Stück in Samt/iche Werke, II. Abt., vol. 3, éd. Karl Eibl, Francfort! Main. 1991,75. 24Reisetagebuch.für Frau von Stein, FrA II, vol. 3, 75. 25L'étroitesse du lien de Goethe avec l'éthique de travail puritaine est bien visible chez Max Weber, qui met particulièrement en valeur les conditions sine qua non de «l'action» et du «renoncement» comme découverte tardive de Goethe, dans son travail sur le protestantisme: Max Weber, Protestantische Ethik, 1972 (1920), p. 203 (le passage sur Goethe n'est pas encore dans la première version de 1904/1905). 17

23

L'ébauche d'une analyse sociologique nous montre ici quels critères choisir, pour arriver à une analyse formelle de la constitution de l'egovqyageur(<< reisendes !ch ») à l'intersection des cercles sociaux de la société de départ (<< usgangsA gesellschaft »), de la sociétéde vqyage(<< eisegesellschaft ») et de R la « sociétévisitée» (<<ereiste Gesellschaft »). TIva de soit pour b une recherche à caractère scientifique du voyage que le modèle d'analyse utilisé porte tout d'abord l'attention du chercheur sur le bien propre de la société que le voyageur quitte, et qui lie ce dernier par un tissage de relations durables, et non sur l'inconnu de la société visitée. Avant même que ne se produise un contact réel avec l'inconnu, le voyageur fait l'expérience de «collectivisations
occasionnelles )}26 (<< Gelegenheitsvergesellscheiftungen ») éphémères

ainsi que de formations sociales locales plus ou moins vivaces dans lesquelles il se fond partiellement en sa qualité d'étranger lors de ses séjours. Ceci est également applicable par l'intermédiaire du voyage de Goethe aux cercles sociaux au sein desquels s'accompli (selon moi) la renaissance sociale de «l'ego errant ». Ce sont le génie communicatif de Goethe et son don de tisser toujours de nouveaux liens qui font que son cercle d'amis semble finir par décider tacitement de l'avancement de son voyage, et ceci à tel point qu'il demande à Charlotte von
26Pour la théorie voir l'ébauche de Niklas Luhmann Eirifache Sozialsysteme in Zeitschrift für Soziologie 1, (1972). Chez Simmel Ie sens des liens sociaux non-institutionnalisés est très nettement souligné. Ainsi peut-on lire dans «Exkurs über das Problem: wie ist Gesellschaft moglich » : « Il existe en plus des apparitions qui sont en grande partie visibles et qui s'imposent de part leur importance intérieure et extérieure une multitude de formes relationnelles et d'interactions plus petites et apparemment de moindre importance entre les hommes, mais qui sont proposées en masses non quantifiables et qui produisent la société telle que nous la connaissons en se glissant entre les formes sociales globales et ainsi dites officielles. » (in Soziologie. Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung, Berlin 51968 (11908), 14f.) 18

Stein de bien vouloir l'excuser partout où il ne peut écrire !27 La lettre devient ainsi un médium par lequel le voyageur peut moduler à la fois la distance souhaitée et la proximité communicative. TIme semble, de ce fait, que les relations épistolaires28 ne sont pas uniquement attrayantes pour les sciences littéraires, mais qu'elles jouent également le rôle d'indicateurs
interprétables dans une sorte de
sociogramme

du vqyage.

Le voyage pose ainsi des exigences communicatives hautement complexes allant à la fois dans la direction du monde propre que l'on vient de quitter et dans celle d'un monde nouveau, inconnu. Peut-être est-il vrai que, comme Goethe le postule avec autorité envers son fils, l'on ne peut être «touché par les choses et les personnes inconnues >'P9 uniquement lorsque on réussit en tant que voyageur à remplir
ces eXigences.

Le rapport secret du cardinal Comte Herzan adressé au Prince Kaunitz nous laisse entrevoir le genre de formes sociétales30que Goethe fréquente pour augmenter ses chances de perception sociologique lorsqu'il écrit. «Ses fréquentations ici (il s'agit de Naples, W.G.) n'étaient quasi que des artistes allemands, en compagnie desquels il visita à plusieurs reprises et à chaque fois avec la même attention les galeries, antiquités

27 Lettre du 2 février 1787 de Goethe à Charlotte von Stein, in Goethe, Briefe, WA IV, vol. 8, p. 158. 28Voir Georg Simmel, Exkurs über den schriftlichen Verkehr, in Soziologie 51968, 287f.
29

Lettre du 29 juin 1830, imprimé dans August von Goethe, Auf

einer Reise nach Süden. Tagebuch 1830. 1ère impression d'après les manuscripts, édité par Andreas Beyer et Gabriele Radecke, Munich! Vienne 1999, 235. 30 Voir à propos du culte sociétal Jürgen Fohrmann, Gesellige Kommunikation um 1800. Skizze einer Form in Soziale Systeme 3 (1997), 361-378. Voir aussi Wolfram Hogrebe, Societas Teutonica. Profile der Frühromantik und das Elend der deutschen Geselligkeit, Erlangen/Jena 1996. 19