Winston Churchill

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« Nous sommes tous des vers », avait modestement confié le jeune Winston à une amie, « mais je crois que moi, je suis un ver luisant ! ». Le mot n’est pas trop fort : Alexandre Dumas aurait pu inventer un personnage de ce genre, mais dans le cas de Winston Leonard Spencer-Churchill, la stricte réalité dépasse de très loin la fiction. Jusqu’à 26 ans, les aventures du jeune officier et du reporter évoquent immanquablement celles de Tintin, mais ensuite, le personnage devient une synthèse de Clemenceau et de De Gaulle, l’humour et l’alcool en plus… ainsi qu’une imagination sans limites : « Winston, disait le président Roosevelt, a cent idées par jour, dont quatre seulement sont bonnes… mais il ne sait jamais lesquelles ! » C’est pourtant le général de Gaulle qui l’a le mieux jugé : « Il fut le grand artiste d’une grande histoire. » Cette vie a été un roman, elle est racontée comme tel, sans un mot de fiction. Se fondant sur des recherches dans les archives de huit pays, la consultation de quelque quatre cents ouvrages et l’interview de nombreux acteurs et témoins, ce récit épique montre comment un homme solitaire, longuement façonné par d’exceptionnels talents et de singulières faiblesses, a pu infléchir le cours de notre siècle, avec la complicité d’un destin qui s’est radicalement départi de son impartialité.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021002241
Nombre de pages : 716
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FRANÇOIS KERSAUDY
WINSTON CHURCHILL
Le pouvoir de l’imagination
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-224-1
À la mémoire de Georges Lebeau,
Fantassin de la Résistance,
Homme de cœur et d’action
AVANT-PROPOS
En janvier 1950, l’hebdomadaire américainTime Magazinenommé Winston Churchill avait « l’Homme du demi-siècle » ; en juin 2000, le mensuel françaisHistoria a jugé le « demi » superflu, et l’a baptisé « Homme d’État du siècle ». Comment justifier un tel honneur ? Le général de Gaulle s’en est chargé lui-même, en décrivant Churchill comme « le grand champion d’une grande entreprise, et le grand artiste d’une grande Histoire », et en ajoutant : « Dans ce grand drame, il fut le plus grand. » Depuis le grand drame, pourtant, Winston Churchill est resté au centre de furieuses controverses, qui ont terni son image sans jamais affecter sa stature ; en France, le personnage se résume trop souvent à Dresde et Mers el-Kébir ; en Grande-Bretagne, la presse se plaît à souligner ses travers, et la liste de ses crimes imaginaires est souvent plus longue qu’un discours de Fidel Castro. Derrière un tel rideau de fumée, le personnage risque fort de s’estomper ; or, cet homme-là e présente un intérêt unique : existe-t-il au cours du XX siècle une vie aussi fabuleuse que celle de Winston Spencer-Churchill ? D’innombrables biographies ont tenté de la ressusciter : certaines sont trop courtes pour être lisibles, d’autres trop longues pour être lues ; certaines sont férocement critiques, d’autres béatement hagiographiques ; certaines sont si anciennes qu’elles sont devenues introuvables, d’autres si ennuyeuses qu’elles méritent de le rester ; certaines n’existent qu’en langue anglaise, d’autres ont été bien hâtivement traduites ; certaines font mourir le héros avant sa naissance, d’autres le font renaître après sa mort ; le somptueux Winston ChurchillWilliam Manchester ne présente  de aucun de ces inconvénients, mais il s’arrête à 1940 – un quart de siècle trop tôt… Décidément, nous voici obligés de repartir à la découverte du plus prodigieux homme-orchestre des temps modernes. Le voyage sera long, agité, parfois désopilant, souvent exténuant, et toujours affreusement dangereux… Mais, comme Winston Churchill lui-même, le lecteur ne trouvera jamais le temps de s’ennuyer ; et en revivant pas à pas cette existence fabuleuse, il ne peut manquer d’enrichir la sienne. La première édition de cet ouvrage a été par nécessité quelque peu synthétique. Avec la disparition des contraintes d’espace et la parution d’innombrables nouveaux ouvrages et documents, il est devenu possible de présenter une version bien plus complète – tenant compte en outre des nombreux commentaires et témoignages suscités par l’édition originale.
CHAPITRE PREMIER
LES CAPRICES DU DESTIN
Le 30 novembre 1874, au palais de Blenheim, dans l’Oxfordshire, naît Winston Leonard Spencer-Churchill, fils de Randolph Churchill et de Jennie, née Jerome. L’heureux père s’est empressé d’écrire à sa belle-mère : « Le garçon est merveilleusement beau, […] avec des 1 cheveux noirs, et il est en très bonne santé, compte tenu de sa naissance avant terme . » C’est là une version officielle : le bébé n’est probablement pas né avant terme, mais ses parents s’étant mariés sept mois plus tôt seulement, il fallait bien sauvegarder les apparences ; « merveilleusement beau » est sans doute un peu outré, s’agissant d’un gros poupon aux yeux tombants et au nez en trompette ; quant aux cheveux noirs, c’est une vue de l’esprit : le petit Winston est d’un roux flamboyant… Il reste tout de même une certitude : le nouveau-né a d’illustres ancêtres. Du côté de son père, il descend de John Churchill, premier duc de Marlborough, qui vainquit les troupes de Louis XIV à Blenheim, Malplaquet, Ramillies, Oudenarde, et partout ailleurs où il les rencontra. En récompense, la reine Anne lui offrit un somptueux château à Woodstock, dans l’Oxfordshire, que l’on baptisa Blenheim, du nom de sa plus belle victoire. Étonnant édifice que ce palais de Blenheim, qui pouvait fort bien rivaliser avec Versailles : des tours imposantes, trois hectares de toits, trois cents pièces, un parc de mille quatre cents hectares… Après la mort du duc en 1722, son château comme son titre revint à sa fille aînée Henriette, puis au fils de sa seconde fille, Charles Spencer. Dès lors, d’un Spencer à l’autre, le nom de Churchill va disparaître, jusqu’à ce e qu’en 1817, le 5 duc de Marlborough se voie accorder par décret royal la permission de s’appeler désormais « Spencer-Churchill », afin de perpétuer la mémoire de son illustre ancêtre. e On ne saurait dire en conscience que ce 5 duc, esthète indolent et jouisseur impénitent, ait e ajouté au patronyme familial un lustre particulier. Il faudra attendre le milieu du XIX siècle et e l’avènement du 7 duc, John Winston, homme profondément religieux et dévoué à la Couronne, pour voir redorer quelque peu le blason des Spencer-Churchill, ducs de Marlborough – une entreprise apparemment sans lendemain, car son fils aîné et héritier, George, marquis de Blandford, va promptement renouer avec la tradition d’oisiveté et de débauche si chère aux e Spencer. Mais le 7 duc a aussi un fils cadet, Randolph, sur qui il a reporté tous ses espoirssans que l’on sache trop pourquoi, car à l’âge de vingt-trois ans, lord Randolph Spencer-Churchill, jeune homme éloquent, spirituel et impétueux, n’a encore rien fait. Rien du tout ? Eh bien si : à l’été de 1873, il a rencontré dans un bal donné à Cowes, sur l’île de Wight, une jeune Américaine prénommée Jennie, et l’a demandée en mariage trois jours plus tard… Jennie Jerome, jeune beauté aussi romantique qu’énergique, est la deuxième fille de Clara et Leonard Jerome. Ce dernier, descendant d’une vieille famille huguenote qui a émigré en e Amérique au début du XVIII siècle, est le type même duself-made-man: financier, magnat de la presse, courtier en Bourse, impresario, propriétaire d’écuries de course, fondateur du Jockey Club, philanthrope, armateur de voiliers et yachtsman lui-même, c’est là une description très incomplète de ce fabuleux Yankee à l’heureuse nature et à la prodigieuse énergie qu’est Leonard Jerome. Son épouse Clara, généreuse et entreprenante, a parmi ses ancêtres une Iroquoise et un lieutenant de Washington ; elle est très ambitieuse pour son mari, pour elle-même… et pour leurs trois filles, avec lesquelles elle s’est installée dans le Paris du second Empire, espérant par-dessus tout les voir épouser des Français bien nés. Voilà qui était en très bonne voie lorsqu’en 1870, les Prussiens viennent intempestivement contrecarrer ses projets, me l’obligeant à se réfugier en Angleterre avec ses filles. C’est ce qui explique que M Clara
(1) Jerome et ses filles aient été présentes au bal donné à Cowes en l’honneur du tsarévitch le 12 août 1873. C’est à ce bal, on s’en souvient, que Jennie Jerome a rencontré un jeune homme aux yeux globuleux mais à la moustache conquérante, à la taille brève mais au titre séducteur : lord Randolph Spencer-Churchill, qu’elle épousera le 15 avril 1874. Tel est l’enchaînement de hasards dynastiques, géographiques, politiques, sociologiques, psychologiques, sentimentaux et physiologiques qui explique l’apparition sept mois plus tard, le 30 novembre 1874, d’un petit rouquin replet dans le palais ancestral des ducs de Marlborough… Tandis que le nouveau venu commence à considérer son imposant environnement, on peut à loisir se poser quelques questions ; et d’abord celle-ci : Winston Leonard Spencer-Churchill a-t-il vu le jour dans une famille riche ? Le palais de sa naissance ne doit pas faire illusion : il e appartient certes à son grand-père, le 7 duc de Marlborough, mais son père Randolph n’en est pas l’héritier. Ce n’est pas forcément un malheur, du reste, car les frais d’entretien, d’ameublement, d’amélioration et d’agrandissement de l’auguste demeure ont déjà ruiné plus e d’un Marlborough – à commencer par George Spencer, le 4 duc, qui l’enrichit d’une fabuleuse collection de tableaux et de joyaux, et lui adjoignit un somptueux parc avec un immense lac e artificiel ; sans oublier le 5 duc, qui y fit ajouter des appartements, des pavillons, une bibliothèque de livres précieux, une collection d’instruments de musique, un jardin botanique, un jardin chinois, une roseraie, des fontaines, un temple, des grottes, une rocade et un pont… avant d’être rattrapé par ses créanciers. Il est vrai que le palais n’est pas seul en cause : depuis e Charles Spencer, petit-fils de l’illustre premier duc, jusqu’à George Blandford, fils aîné du 7 duc, l’attrait du jeu semble avoir constitué chez les Marlborough une tare congénitale, qui engloutira en moins d’un siècle et demi une immense fortune. Rien d’étonnant dès lors à ce que le Premier e ministre Disraeli ait pu écrire en 1875 à la reine Victoria que le 7 duc de Marlborough n’était 2 « pas riche pour un duc ». Il aurait pu ajouter que ses deux fils, George et Randolph, vivaient très au-dessus des moyens de leur père… e Dans l’aristocratie anglaise du XIX siècle, ces questions de détail pouvaient se régler aisément à l’aide d’un judicieux mariage. D’ailleurs, n’est-ce pas précisément ce que vient de faire Randolph Spencer-Churchill en épousant Jennie Jerome, fille du millionnaire Leonard Jerome ? À vrai dire… pas tout à fait ; car si, à la différence des Spencer, le fabuleux entrepreneur qu’est Leonard Jerome possède un réel talent pour amasser de l’argent, il est plus doué encore pour le dépenser. S’étant constitué une fortune respectable à New York depuis 1850, il se trouve bientôt ruiné par son train de vie, sa philanthropie et quelques investissements hasardeux. Nullement découragé, ce diable d’homme entreprend d’amasser une seconde fortune plus considérable encore – qu’il perd tout aussi rapidement dans les années qui suivent la guerre civile. L’argent qu’il n’a plus lui permettra toutefois de continuer à mener grand train, d’assurer une existence luxueuse à son épouse et à ses filles installées dans le Paris frivole du second Empire, et même d’offrir à Jennie une dot confortable lors de son mariage avec lord Randolph. Tout comme les Spencer, les Jerome semblent avoir toujours considéré qu’« il est déjà triste d’être pauvre, si en plus il fallait se priver ». Lorsque le petit Winston fait ses premiers pas hésitants dans les interminables galeries du palais de Blenheim, il est constamment entouré d’une quantité de reliques martiales : armes, armures, étendards, tableaux de batailles à foison. C’est l’ombre du grand Marlborough, bien e sûr, et celle, très atténuée, de quelques successeurs, comme le 3 duc, Charles Spencer, colonel de la garde royale, qui commande la malheureuse expédition de Rochefort en 1756, puis celle d’Allemagne, au cours de laquelle il trouvera la mort. Peut-être instruits par cet exemple, ses héritiers occuperont surtout dans l’armée des postes honorifiques, et se feront davantage remarquer sur les champs de courses que sur les champs de bataille ; ce qui ne les empêchera pas de rester toujours de fidèles serviteurs de la Couronne, animés au plus haut point par la e passion de la politique. Le 3 duc fut ainsi nommé lord du Trésor, puis, en 1755, lord du Sceau e e privé – une fonction qu’occupera également son fils George, le 4 duc. Son successeur, le 5 duc, déjà connu pour ses dépenses extravagantes, sera nommé… commissaire au Trésor. En e 1867, c’est le 7 duc, John Winston, le père de Randolph, qui est nommé lord président du
Conseil dans le gouvernement conservateur de Disraeli – une fonction dont il s’acquittera plus qu’honorablement. Sept ans plus tard, Disraeli lui offrira même le poste de lord lieutenant (vice-roi) d’Irlande ; mais les frais de représentation seraient à sa charge, ils sont vertigineux, et le e 7 duc de Marlborough, pour les raisons que nous connaissons, n’a rien d’un homme riche ; il va donc refuser cet honneur. Lorsque les ducs de Marlborough ne sont pas occupés à restaurer leur palais de Blenheim, à servir leur roi, à chasser le renard, à fuir leurs créanciers ou à éponger les dettes de leur progéniture, ils se livrent à une occupation traditionnelle : représenter leur circonscription au Parlement. Depuis plus d’un siècle, en effet, les bonnes gens de Woodstock ont réélu le châtelain – ou son fils – avec une touchante fidélité, et certains des élus prendront leur rôle très e au sérieux ; c’est le cas du 7 duc, qui passera quinze ans aux Communes et s’y taillera une réputation d’excellent orateur – un don qui va bientôt se révéler héréditaire. Si son fils aîné George est bien trop absorbé par la poursuite du plaisir pour se mêler sérieusement de la chose publique, son cadet Randolph se découvrira très tôt une fibre politique et un talent certain pour l’exprimer. En février 1874, il est élu triomphalement au siège « familial » de Woodstock, et trois mois plus tard, tout le monde, à commencer par le Premier ministre Disraeli, s’accorde pour dire que le premier discours aux Communes du jeune député conservateur – et jeune marié(2) Randolph Spencer-Churchill laisse fort bien augurer de son avenir politique . Lorsque son fils Winston, ce beau garçon joufflu aux boucles rousses, commence à étudier de plus près son environnement immédiat, il remarque que beaucoup de personnes se succèdent dans la nouvelle demeure londonienne de Charles Street – et que ses parents, eux, s’en absentent souvent. De fait, les mondanités semblent remplir l’essentiel de l’existence de Randolph et de sa jeune épouse. Il est vrai qu’ils ont de qui tenir : les ducs de Marlborough ont tous été célèbres pour le luxe ostentatoire de leurs réceptions et la démesure du cercle de leurs fréquentations ; depuis le collège et l’université – invariablement Eton et Oxford – jusqu’à l’exercice des fonctions – le plus souvent honorifiques – qui leur sont confiées par le roi et le Premier ministre, les Marlborough de Blenheim se sont toujours trouvés au centre d’un véritable tourbillon mondain où se mêlaient vieux lords, notabilités locales, enfants de bonnes familles, députés, ministres, financiers, officiers et diplomates. Depuis le règne de la reine Anne jusqu’à ceux de George III et de Victoria, ils ont étépersona gratissimaà la Cour, et les souverains ont parfois jugé bon de se rendre eux-mêmes en visite au château de Blenheim. Dès lors, le goût presque inné de lord et lady Randolph Spencer-Churchill pour les mondanités devient plus facile à comprendre… Même tableau mondain outre-Atlantique, avec bien sûr la royauté en moins : qu’il soit riche ou ruiné, Leonard Jerome donne des réceptions coûtant jusqu’à 70 000 $ (de l’époque) par soirée ; on y rencontre tout le gratin du monde des arts, de la politique et de la finance. Après cela, on s’en souvient, sa fille Jennie connaîtra le faste des réceptions et des bals donnés à Paris par la famille impériale. Immédiatement après la naissance de leur fils, les heureux parents vont s’y replonger avec délices. « Nous vivions, se souviendra Jennie, dans un tourbillon de réjouissances et de fièvre. J’ai assisté à de nombreux bals absolument merveilleux qui […] se prolongeaient jusqu’à cinq 3 heures du matin . » Leur fils Winston écrira lui-même que ses parents « menaient une joyeuse existence, sur un pied un peu plus grand que ne le justifiaient leurs revenus. Disposant d’une excellente cuisinière française, ils recevaient sans discernement. Le prince de Galles, qui leur 4 avait témoigné dès le début une grande gentillesse, venait quelquefois dîner chez eux . » C’est un fait : Son Altesse Royale Albert Édouard de Saxe-Cobourg, futur Édouard VII, s’est constituée une petite cour de noceurs bien nés, le « cercle de Marlborough House », dont les principaux piliers sont lord Beresford, lord Carrington, le duc de Sutherland, le comte d’Aylesford, et bien sûr lord Randolph Churchill lui-même. Les principales activités de ce cercle princier ? Réceptions, bals, courses de chevaux, jeux de hasard et chasse à courre… Ces mondanités, le petit Winston dans ses premières années n’en percevra que l’éclat ; elles cachent pourtant quelques réalités plus sordides. L’abus d’alcool en est une, et pas e e nécessairement la plus insignifiante. Dans l’Angleterre des XVIII et XIX siècles, la boisson n’a
pas été seulement « le fléau des classes laborieuses » ; dès leurs années de collège, les enfants de l’aristocratie organisaient d’interminables bacchanales, et l’âge ne faisait qu’améliorer leurs performances à cet égard – lorsque leur organisme ne les trahissait pas prématurément. À cette pratique désastreuse, les Marlborough paieront un bien lourd tribut : depuis William, marquis de Blandford, le propre petit-fils du premier duc de Marlborough, qui mourra à 23 ans sans avoir e dessoûlé, jusqu’à Randolph, fils cadet du 7 duc, qui sera arrêté à 20 ans pour ivresse et voies de fait, il y a exactement un siècle et demi d’alcoolisme mondain et de libations dévastatrices. Ces mondanités comportent un autre aspect tout aussi trivial, mais encore plus lourd de conséquences : il s’agit des multiples liaisons extraconjugales des intéressés – que l’on hésite à nommer affaires de cœur, tant le cœur semble y tenir une place réduite. Que les jeunes aristocrates participent à des orgies initiatiques n’est certes que la continuation d’une tradition e qui remonte au X siècle, et même aux temps de l’occupation romaine. Que les jeunes filles de bonne famille soient écartées de telles pratiques jusqu’au mariage se conçoit aisément ; mais une fois mariées – souvent à des hommes beaucoup plus âgés qu’elles, auprès de qui elles s’ennuient mortellement –, ces dames s’emploient avec entrain à rattraper le temps perdu. Que les nobles lords aient eux-mêmes des maîtresses en plus de leurs légitimes épouses, voilà qui ne scandalise personne, même durant la sévère époque victorienne – d’autant que l’exemple vient de haut : le prince de Galles est un fieffé libertin, entouré d’un cercle fermé – quoique démesurément large – de dames du meilleur monde qui se succèdent dans son lit, sans que son épouse, la princesse Alexandra, y trouve grand-chose à redire. Dans tout cela, une seule concession à l’époque victorienne : en dehors du cercle des initiés, la plus grande discrétion est de rigueur. Dans la haute société de l’ancienne colonie d’outre-Atlantique, on retrouve les mêmes appétits, avec les titres de noblesse et la discrétion en moins. Le père de Jennie, Leonard Jerome, en est un exemple extrême : immensément généreux à tous égards, fort épris de (3) chanteuses d’opéra , il a d’innombrables maîtresses et quelques enfants illégitimes. Son épouse Clara ne s’en formalise guère plus que la princesse Alexandra. Il est vrai que Clara est elle-même très loin de mener une existence monacale ; durant son séjour à Paris, la liste de ses amants se lit comme un abrégé du gotha européen. Il va sans dire que ces pratiques sportives étaient rigoureusement interdites à sa fille Jennie avant son mariage. Après ? Eh bien ! elle a suivi l’exemple de ses parents, et celui de son époux… C’est justement dans le cas de l’époux que commencent à apparaître les graves inconvénients de cette frénésie d’activité sexuelle. Est-ce à l’occasion d’un rapport mondain, demi-mondain ou purement prolétarien que lord Randolph Churchill a contracté la syphilis, quelques mois seulement avant son mariage ? Lui seul aurait pu le dire… et encore. Mais il n’existe à l’époque aucun remède efficace contre les maladies vénériennes, et tout cela se terminera très mal. Autre affaire d’alcôve qui aura de lourdes conséquences : celle du frère aîné de Randolph, le très érudit, très talentueux et très débauché George, marquis de Blandford. Marié depuis six ans à lady Albertha, la fille du duc d’Abercorn, Blandford est également devenu l’amant d’une belle Galloise, elle-même mariée au comte d’Aylesford – «Sporting Joepour les intimes. Rien là » que de très banal, compte tenu des mœurs de l’époque, si Blandford n’avait commis la seule erreur impardonnable dans ce genre d’affaire : il a manqué de discrétion, et le mari a été informé. Or, le comte d’Aylesford est un des membres les plus en vue du « cercle de Marlborough House », et donc un intime du prince de Galles, qui le soutient lorsqu’il menace d’entamer une procédure de divorce contre l’épouse volage. C’est alors qu’intervient Randolph Churchill : pour aider son frère George, qui ne manquerait pas d’être quelque peu éclaboussé par l’action en justice, il se rend auprès de la princesse Alexandra. Ne pourrait-elle intercéder auprès de son auguste époux, afin qu’il modère les ardeurs procédurières de son vieil acolyte «Sporting Joe? Il est vrai que Randolph a des arguments de poids ; en l’occurrence, une » série de lettres enflammées écrites à lady Aylesford… par le prince de Galles lui-même ! Eh oui :
l’héritier du trône, fin connaisseur qui ne fait pas le détail, a été lui aussi l’amant de lady Aylesford. Mais en faire état – ou même laisser entendre que l’on pourrait en faire état – constitue un nouveau manquement de taille au fameux devoir de discrétion. La reine Victoria en personne se déclare choquée ; quant au prince de Galles, il écrit à Disraeli que lord Blandford et lord Randolph Churchill font courir sur son compte « des bruits mensongers », et qu’il est « fort dommage qu’il n’y ait point d’île déserte sur laquelle ces deux jeunesgentlemen(?) puissent être 5 bannis . » Mais à Son Altesse il n’est rien d’impossible, même de créer une île déserte ; il décrète que dorénavant, sa porte sera fermée aux deux frères – et à toute personne qui continuerait à les recevoir. Aucun courtisan ne s’aviserait de braver un tel édit ; pour Randolph et sa jeune épouse, si dépendants de la vie mondaine, c’est quasiment un arrêt de mort… Quelques personnalités influentes vont tenter de faire appel de cette sentence – à commencer par le vieux duc de Marlborough, qui ira lui-même plaider la cause de son fils auprès du prince de Galles. Mais c’est la duchesse son épouse qui finira par obtenir un résultat, en faisant appel au Premier ministre. Disraeli est un fin renard, qui sait que sa souveraine ne se résoudra jamais à brouiller définitivement la Couronne avec les ducs de Marlborough. Il faut dans cette affaire de l’imagination et de la diplomatie, deux qualités dont Disraeli n’a jamais manqué ; il fera donc à la duchesse cette réponse : « Ma chère lady, il n’y a qu’une solution. Persuadez votre époux d’accepter le poste de lord lieutenant d’Irlande, et d’emmener lord Randolph avec lui. Cela 6 mettra un terme à toute l’affaire . » On se souvient que le duc de Marlborough avait refusé deux ans plus tôt la charge pénible et onéreuse de vice-roi d’Irlande. Mais c’est maintenant une porte de sortie honorable pour son fils préféré, qui deviendrait à Dublin son secrétaire particulier et échapperait ainsi au mortel ostracisme qui le guette à Londres. Voilà donc pourquoi, à la mi-décembre 1876, le duc et la duchesse de Marlborough, accompagnés de lord et lady Randolph Churchill et d’un enfant de deux ans prénommé Winston, embarquent sur le paquebotConnaughtà destination de l’Irlande. Il se passera bien des années avant que Winston Churchill ne comprenne l’engrenage complexe des circonstances qui ont motivé ce départ ; pour l’heure, en tout cas, personne ne fait très attention à lui. Personne, si ce n’est sa nurse. Jennie et Randolph Churchill savaient sans doute que leurs obligations mondaines les empêcheraient de s’occuper sérieusement de leur enfant. D’ailleurs, le fils d’un lord doit impérativement avoir une nurse : les convenances l’exigent. Mais le destin voudra que lord et lady Churchill en engagent une excellente, et bien des choses s’en trouveront changées. Elle se nomme Mrs Everest – un patronyme, il faut bien l’avouer, à l’exacte mesure de la tâche qui l’attend…
Notes
(1)Le futur Alexandre III. (2) Un lord aux Communes ? En fait, Randolph n’avait de lord que le nom : il s’agissait d’un « titre de courtoisie ». (3)Sa fille a été baptisée Jennie en hommage à Jennie Lind, le « rossignol suédois ».
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