Déchets nucléaires : où est le problème ?

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Faut-il avoir peur des déchets nucléaires ?
Sont-ils vraiment, comme le pense une partie du public, ce fardeau empoisonné ingérable faisant peser une menace fatale sur nous-mêmes et sur nos descendants ?
Ou sont-ils au contraire, comme l’estime la grande majorité des scientifiques, des résidus que l’on sait fort bien conditionner et mettre hors d’état de nuire ?
Entre le public inquiet et les ingénieurs rassurants, comment comprendre l’immense décalage des attitudes ? Et comment, face à ces déchets laissés en héritage, faire la part des choses entre ceux qui dénoncent « un crime contre les générations futures » et ceux qui jugent « la difficulté résolue » ?
Bref, « Où est le problème ? »
Sans craindre de bousculer bien des idées reçues mais sans méconnaître les risques encourus, Francis Sorin éclaire ici en quelques chapitres percutants les problèmes et les solutions liés à la gestion de ces déchets en France. Il s’attache particulièrement au devenir des déchets de haute activité et à vie longue, pour lesquels l’Andra prépare un stockage souterrain dans le cadre du projet Cigéo.
Au plus près des interrogations du public, c’est une vision d’ensemble de cette problématique que propose l’auteur, fondée sur des réalités tangibles qui méritent d’être enfin mieux connues et partagées. Une contribution appelée à compter dans le débat nouvellement engagé sur la gestion des déchets nucléaires les plus dangereux.
Publié le : mercredi 4 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782759818679
Nombre de pages : 160
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Copyright

Dédicace

À Abigail, Adrien, Floriane et Valentin

Remerciements

Mes plus vifs remerciements à Ghislaine, Fanny, Lesley, Julien et Fabien dont les réflexions et les conseils m’ont été infiniment précieux.

Présentation

Oserais-je le proclamer : je n’ai pas peur des déchets nucléaires !

L’objet de ce livre est d’expliquer pourquoi.

En affichant une tranquillité raisonnée à l’égard de ces résidus tellement diabolisés, j’ai conscience d’être à contre-courant d’une bonne partie de l’opinion française. Beaucoup de nos compatriotes se représentent, en effet, les déchets nucléaires comme un fardeau empoisonné ingérable qui fera peser sur nos descendants une menace perpétuelle.

Ressassée par les militants anti-nucléaires – et relayée sans autre forme d’examen par nombre de médias – cette image caricaturale acquiert le statut d’une évidence. Une grande partie de l’opinion tient pour avéré que l’« on ne sait pas quoi faire des déchets nucléaires » et le récent débat public1 sur la gestion des déchets à vie longue a propagé l’allégorie de centres souterrains de stockage géologique dépeints en « bombes à retardement » vouées à répandre, dans les entrailles de la Terre et dans les corps de nos enfants, des contaminations irréversibles !

Cette sombre prophétie autorise même les militants les plus radicaux à ranger les promoteurs de la stratégie de stockage géologique, décidée par la France, dans la catégorie des « assassins irresponsables »… Un réquisitoire solennellement acté, un soir de janvier 2006, à Lyon, lors de la réunion publique de clôture du premier débat national sur la gestion des déchets nucléaires. Déclamé en tribune par sa rédactrice et figurant au compte-rendu officiel de la réunion, le pamphlet incriminant lesdits « assassins » stigmatise ces « nucléocrates et politiques assoiffés de pouvoir et d’argent… qui ont décidé de poursuivre leur œuvre diaboliqueen ensemençant la Terre de leurs déchets nucléaires ». Notre planète est alors invitée à se révolter : « Terre… refusecette mortelle semence qu’un jour victimes innocentes, nos enfants paieront de leur vie et tous leurs descendants ».

Acteur du débat sur les déchets et présent en tribune à cette réunion lyonnaise en tant que directeur à la Société française d’énergie nucléaire2, je figurais bien entendu au premier rang des « nucléocrates » visés par cette diatribe. Expérience inédite que de se voir assigner ainsi, devant le tribunal de l’Histoire, une place parmi les grands prédateurs de l’humanité, quelque part entre Pol Pot et Attila ! Je crois bien que c’est ce soir-là que m’est venue, pour la première fois, l’idée d’écrire ce livre… Il témoigne du décalage vertigineux qui existe entre les images dramatisées ayant cours auprès d’une partie du public exprimant l’angoisse suscitée par les déchets nucléaires et l’opinion des scientifiques et des ingénieurs chargés de les gérer. Ces derniers estiment que ces déchets, y compris les plus radioactifs et ceux à la durée de vie la plus longue, peuvent être stockés avec la garantie qu’ils ne provoqueront aucune nuisance inacceptable à la population ou à l’environnement.

Cette antinomie des convictions peut bien sûr laisser le public perplexe mais elle ne doit pas accréditer l’idée que, sur le plan technique, la controverse s’équilibre entre deux groupes d’égale expertise campant sur des positions antagonistes de portée équivalente. Car il faut souligner d’emblée un fait majeur : l’immense majorité des scientifiques et des ingénieurs, ceux qui travaillent directement à la question des déchets nucléaires, les évaluateurs et contrôleurs, les industriels, les chercheurs… se rejoignent – en France et à l’international – pour estimer que le risque, dont ces résidus sont porteurs, est et sera efficacement maîtrisé avec les techniques dores et déjà disponibles. Les scientifiques contestant ouvertement cette opinion sont peu nombreux. Leur argumentation ne doit pas s’en trouver dévalorisée pour autant mais il est juste de souligner que leur positionnement très critique sur les stratégies de gestion des déchets conduites en France – notamment sur le stockage géologique des déchets de haute activité – est très minoritaire au sein de la communauté scientifique.

En fait, ceux qui portent la contradiction et proclament définitivement « insoluble » le problème des déchets, ceux qui interpellent et remettent en cause le travail des experts de terrain se recrutent essentiellement, au-delà du public concerné, parmi les partis et associations militantes opposés au nucléaire. Quelle que soit leur compétence technique sur la question, leur voix porte et rencontre dans le pays un écho incontestable, tant il est vrai que la sphère médiatique relaie plus volontiers les coups de cymbale alarmistes que les petites musiques rassurantes. Ainsi courent les rumeurs, les clichés douteux, les dramatisations outrancières forcément plus audibles, de prime abord, que le discours didactique du technicien.

Parmi le flot des arguments qui se choquent ainsi frontalement sans laisser poindre, ou si peu, le moindre espace de compromis, comment faire la part des choses ? Ces quelques chapitres ont l’ambition d’y aider… et de proposer quelques éléments de réponse à l’interrogation : « où est le problème ? »

Sur ce livre : contenu, déroulé, auteur

  • Ce livre n’est donc pas un traité académique ou un manuel d’enseignement s’attachant à présenter, avec la neutralité requise, toutes les questions liées aux déchets nucléaires. C’est un livre engagé dans le débat sociétal, un essai qui prend parti et revendique l’expression de sentiments personnels sur les grandes questions controversées.
  • Ces questions concernent essentiellement les déchets les plus dangereux, ceux qui posent vraiment problème. C’est à ces déchets dits de « haute activité » (HA) que ce livre est prioritairement consacré. Pour fixer les repères, je traiterai également, de façon plus rapide et synthétique, des autres catégories de résidus nucléaires ; mais ce sont les « HA » qui retiendront ici toute l’attention car ce sont eux qui constituent la contrainte majeure que doit gérer l’industrie nucléaire et qui cristallisent véritablement le débat.

Les développements qui suivent ont donc pour objet :

  • de montrer d’abord concrètement ce que sont les déchets nucléaires et de dire en quoi ils sont dangereux (ce qui nous conduira à quelques explications sur la radioactivité) ;
  • de présenter les modes de gestion appliqués aux différentes catégories de déchets ;
  • d’expliquer la stratégie, retenue en France, pour le stockage des déchets à vie longue, à savoir le stockage en profondeur, dans des couches géologiques aux caractéristiques bien déterminées (projet Cigéo conduit par l’Andra)3 ;
  • d’évaluer la sûreté de ce mode de stockage appliqué aux déchets les plus virulents, ceux de haute activité (HA) ;
  • d’estimer leur impact au fil du temps et de jauger, dans les hypothèses les plus pénalisantes, les conséquences qu’ils pourraient avoir sur la santé de nos lointains descendants et sur l’environnement ;
  • d’avancer enfin quelques considérations d’ordre sociétal et éthique sur l’antinomie saisissante que nourrit, dans l’opinion, ce stockage des déchets en profondeur, « crime contre les générations futures » pour les uns, « problème résolu » pour les autres…

 

Le titre me valant quelque légitimité à m’exprimer sur cette question – au-delà de ma profession de journaliste scientifique – est celui d’observateur et évaluateur extérieur ayant pu accéder très largement, sur le terrain et à travers de multiples documents et contacts, aux réalités du dossier. Cette possibilité m’a été ouverte en tant que membre du Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire4. Nommé à cette instance par le Parlement dans le collège des « personnalités qualifiées », j’y ai siégé de 2008 à 2014 et j’ai participé aux travaux de contrôle et d’évaluation de la politique nationale de gestion des déchets nucléaires et des actions et projets des producteurs de déchets et de l’Andra. J’ai également étudié la question en tant que journaliste, rédacteur en chef de la Revue générale nucléaire, et en tant que directeur de l’information à la Société française d’énergie nucléaire, dont je suis, depuis 2014, le conseiller du président. Si donc je n’ai pas été « nourri dans le sérail », j’ai pu néanmoins en explorer attentivement « lesdétours ». C’est ainsi que je me suis forgé mon idée sur la façon dont on s’occupe des déchets nucléaires en France. Ce livre en est la libre expression. Il n’est porteur d’aucun dogme, d’aucun catéchisme. Il se revendique, face à ces déchets nucléaires mythifiés, comme le témoignage d’une conviction personnelle fondée sur des réalités tangibles qui méritent d’être mieux connues.

1. Débat public officiel en 2013/2014 sur le projet Cigéo, centre industriel de stockage géologique. Ce grand équipement à l’étude depuis plusieurs années assurera le stockage définitif, en profondeur, des déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue. Sa mise en service est prévue pour 2025, sous réserve des autorisations nécessaires. www.debatpublic-cigeo.org

2. La SFEN est une association scientifique sans but lucratif, créée en 1973, regroupant 4 000 adhérents, chercheurs, ingénieurs, industriels, médecins, enseignants, jeunes professionnels, étudiants. Son objet est de travailler au progrès des sciences et techniques nucléaires et de contribuer à l’information sur cette forme d’énergie. Elle est un « carrefour des connaissances » représentatif du secteur nucléaire français.www.sfen.org

La SFEN édite, tous les deux mois, la Revue générale nucléaire qui rend compte de l’évolution des sciences et des techniques nucléaires en France et dans le monde ainsi que des autres aspects de cette énergie. Elle publie également une chronique des principaux faits d’actualité concernant la situation et les développements du nucléaire. Par ailleurs, la SFEN s’est engagée, en partenariat avec EDP Sciences, dans la réalisation d’une revue académique internationale à comité de lecture : European Physics Journal – Nuclear.

3. L’Andra, Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs est l’organisme public chargé de la gestion de ces déchets en France. www.andra.fr

4. Le HCTISN, créé par la loi du 13 juin 2006, est une instance de concertation et de débat sur les risques liés aux activités nucléaires et l’impact de ces activités sur la santé des personnes, l’environnement et sur la sécurité nucléaire. Il compte 40 membres répartis en sept collèges. www.hctisn.fr

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Gérer les déchets et leur radioactivité : comment se pose le problème ?

La plupart des activités humaines produisent et continueront de produire des déchets. Au fil des siècles, l’Homme s’en est débarrassé en les dispersant dans l’environnement ou en les regroupant dans des décharges plus ou moins fonctionnelles. Ces pratiques ont considérablement évolué au cours des dernières décennies, sous l’impulsion, notamment, du secteur nucléaire confronté dès l’origine à des déchets préoccupants. Ainsi est née la notion de « gestion des déchets », exprimant la nécessité de les prendre en compte comme un élément constitutif du processus économique.

Autant dire que cette « gestion » se veut à l’opposé des petites manœuvres tendant à s’affranchir de la contrainte des déchets en les enfouissant subrepticement « sous le tapis » ou en les camouflant dans l’arrière-cour de l’usine, comme cela s’est pratiqué trop longtemps ! La norme est aujourd’hui à la mise en œuvre de systèmes cohérents, depuis l’origine de la production des déchets jusqu’à leur évacuation définitive, destinés à garantir leur innocuité à long terme à l’égard des personnes et de l’environnement. Telle est la ligne de conduite, à présent unanimement revendiquée, en tout cas dans les pays industrialisés… et que le secteur nucléaire s’efforce de mettre en pratique depuis quelques dizaines d’années.

« Nucléaires », « radioactifs » : que sont ces déchets et d’où viennent-ils ?

L’expression fameuse de « déchets nucléaires » renvoie à une réalité très diversifiée. Elle désigne en fait toute substance dont aucun usage n’est prévu, ni à des fins de réutilisation ni à des fins de recyclage, dont le niveau de radioactivité ne permet pas la décharge directe dans l’environnement et qui doit donc être stockée. La référence à la radioactivité est évidemment capitale dans cette définition. Au sens communément admis, un déchet nucléaire est un déchet radioactif (j’utiliserai indifféremment les deux expressions) c’est-à-dire un corps dont une des caractéristiques essentielles est d’émettre des rayonnements.

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