Les ports et la navigation en méditerranée au moyen-âge

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Ce colloque a réuni, à l'initiative du Service Régional de l'Inventaire (DRAC Languedoc-Roussillon), en collaboration avec la Ville de Lattes, 30 des meilleurs spécialistes français et étrangers de la Méditerranée occidentale et orientale sous la direction scientifique de Ghislaine Fabre, Conservateur en Chef du Patrimoine (DRAC Languedoc-Roussillon, SRI) Daniel Le Blévec (Université Paul Valéry-Montpellier3) et Denis Menjot (Université Lumière-Lyon2). Du 12 au 14 novembre 2004, les chercheurs se sont réunis au Musée archéologique Henri Prades à Lattes et ont ainsi pu communiquer sur trois thèmes : ports et marchands languedociens, espaces, structures et trafics portuaires et flottes, navigation et faits maritimes.
Publié le : samedi 3 octobre 2009
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EAN13 : 9782304024982
Nombre de pages : 336
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Les ports et La navigation
en Méditerranée
au Moyen ÂgeOuvrage réalisé par :
L’Association pour la connaissance du patrimoine en Languedoc-Roussillon (ACPLR)
Coordination générale :
Xavier Fehrnbach, conservateur en chef du patrimoine, conseiller pour les musées à la Drac
Languedoc-Roussillon
Comité de lecture :
Denis Menjot, professeur à l’université Lumière-Lyon 2 UMR 5648-CIHAM
Daniel Le Blévec, à Paul Valéry de Montpellier
Xavier Fehrnbach, conservateur en chef du patrimoine
Conception graphique et maquette :
Dominique Augerd et Véronique Marzo
Mise en page :
Dominique Augerd
Remerciements :
• à Mme Jacqueline Baissette, présidente de l’ACPLR, sans qui cet ouvrage n’aurait pas pu être
édité ;
• à Mme Ghislaine Fabre, conservateur en chef du patrimoine, à l’initiative de ce colloque ;
• à la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Languedoc-Roussillon (Ministère de la
Culture et de la Communication) et à ses directeurs successifs, Mme Marion Julien et M. Didier
Deschamps ;
• à l’ensemble des agents du service régional de l’Inventaire ;
• à Denis Menjot et Daniel Le Blévec pour leur ténacité ;
• à M. Cyril Meunier, maire de Lattes pour avoir permis d’accueillir le colloque dans le cadre des
emanifestations consacrées au 800 anniversaire de l’octroi de la charte communale ;
• à Christian Landes, responsable en 2004 du musée Henri Prades ;
• aux services techniques de la ville de Lattes et à l’ensemble du personnel du musée
archéologique ;
• à l’ensemble des intervenants et des participants ;
• au service communication de la DRAC et à ses stagiaires.
© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com
Illustration de couverture : ISBN : 978-2-304-02498-2 (livre imprimé)
eDécor mural peint du XIII siècle figurant l’histoire 13 : 9782304024982
de Saint Eustache,
ISBN : 978-2-304-02499-9 (livre numérique)Montpellier, Hostal des Carcassonne
13 : 9782304024999 actes du coLLoque de Lattes
12, 13, 14 novembre 2004
Musée archéologique Henri Prades
Les ports et La navigation
en Méditerranée
au Moyen Âge
sous la direction de
Ghislaine Fabre
Daniel Le Blévec
Denis Menjot
Editions du ManuscritLes ports et La navigation en Méditerranée au Moyen Âge
Sommaire
Introduction
par Ghislaine Favre, Daniel Le BLévec et Denis Menjot 9
coMMerce et ports Languedociens
eCoutumes et commerce de Montpellier au XIII siècle
par André gouron 15
Le commerce et les marchands montpelliérains au Moyen Âge
par Kathryn reyerson 19
e eLes relations entre Pise et Montpellier (XII -XIV siècles) 29
par Enrica saLvatori
eQuelques remarques à propos de marchands montpelliérains à Famagouste au XIV siècle
par Brunehilde iMhaus 37
e e Montpelliérains et Vénitiens sur les routes de l’Orient (XIV -XV siècles)
par Bernard douMerc 45
e ePorts du golfe du Lion et trafics maritimes, XI -XV siècles
par Gilbert Larguier 63
Aigues-Mortes et le Rhône à la fin du Moyen Âge
par Jacques rossiaud 77
Montpellier : topographie d’une ville marchande
par Ghislaine FaBre et Jean-Louis vayssettes 87
Topographie médiévale de Lattes
par Christian Landes 103
espaces, structures et traFics portuaires
Les ports des Alpes maritimes au Moyen Âge : le « sacre » de Nice
par Alain venturini 117
Le système portuaire de Venise à la fin du Moyen Âge
par Jean-Claude hocquet 129
e eLe caricatore méditerranéen, fragment d’un espace maritime éclaté (XI -XV siècles)
par Henri Bresc 149
Les ports de la Sardaigne et le commerce méditerranéen au Moyen Âge
par Jean-Michel poisson 161e eLes ports de Chypre (XIII -XV siècles)
par Catherine otten-Froux 177
Constantinople et les ports pontiques : topographie, liens entre le port et la ville, fonctions
par Michel BaLard 195
Ports et trafics maritimes sur la côte murcienne au Moyen Âge
e e(milieu XIII - début XVI siècle)
par Denis Menjot 205
Le port « construit » sur les litttoraux du monde musulman méditerranéen et atlantique
e e(VIII - XV siècle), d’après les sources arabes
par Christophe picard 217
e eL’essor de l’activité commerciale de la façade maritime du Maghreb aux XIII et XIV siècles
par Dominique vaLérian 229
Qu’est-ce qu’un port ? Les données des portulans
par Patrick gautier daLché 237
FLottes, navigation et Faits MaritiMes
eLe financement des flottes royales de Catalogne au milieu du XIV siècle
par Manuel sanchez Martinez 247
Activités navales et insfrastructures maritimes : les éléments du pouvoir fatimide en
Méditerranée orientale (969 - 1171)
par David BraMouLLé 257
eLe port de Marseille au XIV siècle et la place des activités de construction et de réparation
navales dans sa vie maritime
par Josée-Valérie Murat 275
Faits maritimes dans la chronique de Bertran Boysset (1368 - 1414)
par Philippe rigaud 283
La piraterie musulmane et les conquêtes de Majorque par les Chrétiens : raison ou prétexte ?
par Robert vinas 291
e eGuerre de course et seigneurs corsaires en Méditerranée occidentale, XIV - XV siècles
par Philippe coLoMBani 299
Peur plaisir en Méditerranée dans les derniers siècles du Moyen Âge
par Christine Bousquet-LaBouérie 305
Conclusions
par Jean-Louis Biget 315
Crédits d’iLLustrations 325
pLanches hors texte
Les ports et La navigation en Méditerranée au Moyen Âge
Introduction La célébration des 800 ans de la charte de franchises
accordée à Montpellier et à Lattes par Pierre II
d’Aragon en 1204 a été l’occasion, opportunément
saisie par la Ville de Lattes et la Direction régionale
des Affaires Culturelles de Languedoc-Roussillon
(Service de l'Inventaire Général) d’organiser une
rencontre internationale de médiévistes sur Les
ports et la navigation en Méditerranée médiévale
Ce colloque a rassemblé pendant trois jours, les 12,
13 et 14 novembre 2004, au musée archéologique
Henri Prades de Lattes, une trentaine de spécialistes
de l’histoire de cet espace marchand et culturel que
1représente le bassin méditerranéen , principalement
aux derniers siècles du Moyen Âge, pour exposer
leurs recherches et débattre de leurs résultats Ce
volume rassemble les communications qui y ont été
présentées
Dès l’Antiquité, des échanges économiques,
humains, techniques, culturels et artistiques
s’instaurent entre les rivages est/ouest et nord/sud de
la Méditerranée qui s’ourlent de mouillages et de
colonies d’abord phéniciennes, puis grecques,
carthaginoises, étrusques et romaines Ensuite ces échanges
ne vont plus cesser de se démultiplier et se renforcer,
leur intensité et leurs directions variant selon les
époques en fonction de multiples facteurs d’ordre
démographique, économique et politique
e eAux VII et VIII siècles de notre ère, l’expansion
rapide de l’Islam sur les côtes sud de la mer et dans
la péninsule ibérique n’arrêtent pas les échanges,
comme les historiens à la suite d’Henri Pirenne l’ont
longtemps cru, mais apportent des changements
profonds dans ce monde que les Romains appelaient
mare nostrum, désormais contrôlé par les marines
2musulmanes
Une revitalisation de la navigation et du commerce
eméditerranéens s’amorce au X siècle avec l’essor
des villes de l’Italie du Sud, à commencer par
Amalfi, mais aussi Naples et Gaète Un commerce
triangulaire se met en place qui relie l’Italie du Sud,
l’Afrique du Nord et le Levant En mer Adriatique,
le rôle commercial de Venise s’affirme aussi très tôt,
la Sérénissime bénéficiant d’une position privilégiée
dans l’Empire byzantin où elle jouit de franchises
La première croisade (1096-1099) voit l’entrée en
jeu des villes de Gênes et de Pise et dès le milieu du
eXII siècle, des villes du sud de la France, dont le
port de Marseille Montpellier émerge vers 1040 et
son seigneur crée le port de Lattes avant 1121
Le commerce va connaître un remarquable essor depuis Montpellier, ensuite à partir de Marseille Si
avec la multiplication de comptoirs et de colonies Barcelone connaît des difficultés, moins importantes
essentiellement génoises et vénitiennes, établies en cependant que les historiens ne le pensent
généraleMéditerranée orientale, notamment en mer Noire, ment, Valence prend la relève et Séville devient la
dans les terres des croisés et au Maghreb L’apogée plaque tournante du commerce entre la Méditerranée
du trafic entre l’Ouest méditerranéen et les ports et l’Europe du Nord par la route ouverte par les
edes croisés au Levant, surtout Saint-Jean-d’Acre, marchands italiens à la fin du XIII siècle, empruntée
ese situe vers le milieu du XIII siècle avec les désormais par des flottes de plus en plus
imporpréparatifs de la croisade de Louis IX et la création tantes
du port d’Aigues-Mortes par ce même souverain Les infrastructures portuaires se développent
De Marseille également, des liaisons commerciales dans les grandes villes marchandes et de véritables
s’étendent en Afrique du Nord, à Ceuta, à Tunis et complexes portuaires naissent comme à Venise alors
à Bougie Les négociants de Montpellier et d’autres que sur toutes les côtes de multiples mouillages
villes languedociennes y participent activement, et de simples embarcadères sont utilisés par les
ainsi que ceux de Barcelone et de Catalogne qui marchands Les moyens de navigation se
transfors’intéressent aussi à la Sicile ment et s’améliorent avec de nouveaux types de
Les marchands de la Méditerranée occidentale navires gros porteurs adaptés aux trafics de produits
bénéficient de l’expansion des Mongols et de l’éta- pondéreux et équipés des dernières améliorations
blissement d'une pax mongolica en Asie, qui permet techniques comme la voile triangulaire ou le
gouverdes voyages en Orient et facilite grandement l’arrivée nail d’étambot
des produits exotiques de l’Inde et de la Chine dans De nombreux documents, livres de comptes,
les ports du Moyen-Orient Ces produits d’Asie, archives fiscales, iconographie, viennent éclairer
ainsi que ceux du Proche-Orient, sont importés par tous les aspects de la vie à quai ou à bord des navires
les marchands italiens qui les transportent jusqu’aux Défilent ainsi les producteurs, les marchands, les
foires de Champagne administrations portuaires et fiscales (consulat de
La reconquête des terres des croisés par les musul- mer à Montpellier, politique navale du royaume
mans, achevée avec la perte de Saint-Jean-d’Acre d’Aragon, des Fatimides, des Lusignan de Chypre,
en 1291, profite aux îles, surtout à Chypre, et etc ), les denrées embarquées, les équipages, la
à des royaumes comme la Petite Arménie, mais piraterie (musulmane ou celle des «-seigneurs
donne un net coup d’arrêt à l'expansion commerciale corsaires-»), l’attrait et les périls de cette mer si
européenne Celui-ci est accentué par la désintégra- capricieuse-…
3tion de l’Empire mongol à partir des années 1330, Depuis l’ouvrage fondateur de Fernand Braudel ,
par la peste noire qui saigne l’Asie et l’Europe et les espaces portuaires et les activités maritimes en
par les longs conflits, dont la Guerre de Cent Ans Méditerranée n’ont jamais cessé d’être des objets
n’est que le plus célèbre, qui désorganisent les d’étude qui ont intéressé des générations d’historiens
4courants d'échanges en Europe La compétition entre de la très haute Antiquité jusqu’au Temps présent
les places marchandes, les guerres entre les cités Les spécialistes du millénaire médiéval ne sont pas
portuaires italiennes notamment, aggravent encore la en reste La production historique est jalonnée de
situation alors que la menace turque grandit dans les travaux individuels ou collectifs sur les navires, les
deux derniers siècles du Moyen Âge, jusqu’à la perte conditions de navigation, les marins et les équipages,
de Byzance sous les coups des armées de Mehmed sur les cités portuaires, leurs infrastructures et leur
5II en 1453 qui marque la fin de l’Empire romain organisation, sur les zones côtières Les villes, dans
d’Orient leur très grande majorité portuaires en Méditerranée,
Le commerce méditerranéen ne s’interrompt pas ont pratiquement toutes fait l’objet d’une ou plusieurs
pour autant, mais s’adapte à la conjoncture et les monographies plus ou moins étoffées, à commencer
itinéraires se diversifient Ainsi, par exemple, si par les métropoles d’Europe Occidentale ou du
6les ports du sud de la France n’expédient plus au monde musulman médiéval
Levant que quelques bateaux par an, au début du Depuis plusieurs années, l’histoire des ports et de
eXV siècle, les navires de France à l’initiative de la navigation marque quelque peu le pas ou n’est
Jacques Cœur, dynamisent un temps les échanges en abordée qu’indirectement par le biais de l’étude
Méditerranée durant les années 1440 et 1450, d’abord du commerce, des instruments des échanges ou
10Introduction
des sociétés urbaines Mais des aspects importants, Outre l’accent tout particulier mis tout d’abord sur
notamment sur le plan des infrastructures techniques le complexe formé par Montpellier-Lattes, les ports
restent à approfondir, des zones côtières à explorer et les marchands du Languedoc, nous l’avons ensuite
A ce titre l’archéologie peut se révéler riche d’ensei- centré autour de deux thèmes : les espaces, les
strucgnements par l’exploration de nouveaux sites ou tures et les trafics portuaires (des mouillages siciliens
d’épaves échouées aux complexes vénitien et
constantinoLe colloque de Lattes qui faisait suite à celui politain en passant par les ports des côtes
musulorganisé par la Société des historiens médiévistes de manes), puis, les flottes, la navigation et les faits
l’enseignement supérieur public sur les ports, tenu maritimes
à La Rochelle en 2004, avait pour ambition de faire
le point et de relancer des recherches sur les espaces
portuaires et la navigation dans l’ensemble des côtes
du bassin méditerranéen depuis des colonnes d’Her- Le comité scientifique,
cule jusqu’au Proche-Orient et au Maghreb sans
oublier les îles : Baléares, Sicile, Corse, Sardaigne Ghislaine Fabre,
et Chypre depuis le VIIIe siècle jusqu’à l’aube du Daniel Le Blévec,
eXVI siècle, avec une priorité aux derniers siècles du Denis Menjot
Moyen Âge, mieux éclairés par les sources
1 J aureLL (éd), El Mediterráneo Medievo, XXV Settimane di Studio del voir P -Boucheron et d Menjot, La
medieval y renacentista, espacio de Centro Italiano di Studi Sull'Alto Medievo, ville médiévale dans Histoire de l'Europe
mercado y culturas, Pampelune, 2002 2 vol Spolète, 1978 R Wunger, The ship urbaine, t 1, J L Pinol (dir ), Paris 2003, p
in the medieval economy (600-1600), 869-902 Pour la façade méditerranéenne 2 Ch picard fait le point des
controLondres, 1980 Comercio y navegación du royaume de France, L'Histoire urbaine verses dans son introduction à la réédition
e en el Mediterraneo en la Edad media, en France (Moyen-Âge-XX siècle) Guide de l’ouvrage de Henri pirenne, Mahomet
Anuario de Estudios Medievales, bibliographique, 1965-1996, Paris, 1996 et Charlemagne, Paris, 2005
24, 1994 Ch -picard, La mer et les Les villes de Méditerranée ont fait l'objet
3 F BraudeL, La Méditerranée et musulmans d’Occident au Moyen Âge d'une grande entreprise comparatiste
le monde méditerranéen à l’époque de e e(VIII -XIII siècle), Paris, 1997 Città fondée sur une enquête collective, J Cl
Philippe II, Paris, 1966 portuali del Mediterraneo. Storia e Garcin (dir ), Grandes villes
méditerra4 Parmi bien d’autres objets dont un archeologia, E -poLeggi (éd ),Gênes, néennes du monde musulman médiéval,
état de la question a été dressé il y a plus 1989 Puertos, ciudades portuarias Rome, EFR, 2000
de vingt ans par G pistarino, La storia y comunidades marítimas, Montréal,
mediterranea, problemi e prospettire, Congreso Internacional de Historia
Gênes, 1983 Marítima, 1995 Zones côtières littorales
dans le monde méditerranéen au Moyen 5 Pour n'en citer que
quelquesÂge : défense, peuplement, mise en valeur, uns : Navigation et gens de mer en
Castrum 7, 2001 Ports maritimes et ports Méditerranée de la Préhistoire à nos
e fluviaux au Moyen Âge, XXXV Congrès jours, Paris, Maison de la Méditerranée,
de la SHMES La Rochelle, 2004, Paris, 3, 1980 F MoraLes BeLda, La marina
publications de la Sorbonne, 2005 de al-Andalus, Barcelone, 1970 La
navigazione mediterranea nell'Alto 6 Pour une bibliographie sélective
Les ports et La navigation en Méditerranée au Moyen Âge 11CommerCe et
ports languedoCiensLes ports et La navigation en Méditerranée au Moyen Âge
Coutumes­et­commerce­de­Montpellier­
eau­XIII ­siècle
André­GOURON
Professeur émérite, Université Montpellier 1
Rien n’est plus ambigu que le mot de «-coutumes-» Guilhem-VIII, avait laissé une succession obérée
Nous avons tendance à y voir en effet, un ensemble de lourdes dettes, et confié son jeune fils aîné
de règles fondées sur une tradition vénérable, et à une sorte de conseil de régence, composé de
donc validées par la longue durée Et pourtant, les quinze notables, presque tous gros propriétaires
«-coutumes » des villes méridionales se définissent fonciers Ce conseil n’a pu gouverner la ville qu’en
comme des textes nés dans des circonstances politi- créant de nouveaux impôts, portant apparemment
ques et économiques bien précises, et qui ne sont pas sur la consommation, ce qui a manifestement suscité
forcément le reflet d’anciens usages la fureur d’une partie de la population De toute
Ce caractère en quelque sorte circonstanciel est évidence, les chefs de la révolte, issus de familles
particulièrement évident dans le cas des coutumes de récente implantation, et de moindre fortune
de Montpellier Leur promulgation, qui a eu lieu le immo-bilière que les membres du conseil, se sont
15 août 1204 pour le texte principal, en 122 articles empressés, à travers un accord avec le roi d’Aragon,
selon la meilleure édition, aux Layettes du Trésor pour modifier le système fiscal et envisager l’emploi
des Chartes, et le 13 juin 1205, pour un supplément des recettes à des dépenses d’intérêt général D’où
en 17 articles, dépend étroitement, en effet, de la deux caractéristiques majeures des coutumes de
conjoncture locale, elle-même dictée, à mon avis, par Montpellier : la création d’un impôt à sou et à livre,
de récents bouleversements sociaux et économiques donc proportionnel aux patrimoines, et l’affectation
On a beaucoup écrit sur les événements politiques de la recette à la construction de remparts, désormais
qui surviennent alors, et je ne les évoquerai que de la grande affaire de la collectivité, qui va y procéder
façon rapide, afin de corriger la vision qu’en donnait immédiatement
Alexandre Germain, valeureux éditeur de textes, Il faut bien voir, en second lieu, que ces coutumes
mais un peu trop porté à la larme à l’œil lorsqu’il sont imposées à un personnage qui, malgré son beau
évoquait le sort de l’héritière de la seigneurie, Marie titre de roi d’Aragon, est impécunieux et faible Les
de Montpellier bourgeois de Montpellier, eux sont immensément
En fait, les droits qu’invoquait la noble dame n’ont riches – nous aurons à revenir sur ce trait, essentiel
été qu’un prétexte, au cours d’une révolution urbaine pour l’histoire économique de la ville – et ils
procèqui s’est produite entre la fête de Pâques et le 15 dent comme il convient en l’espèce Ils vont prêter
juin 1204, révolution dont les Montpelliérains ont d’énormes sommes à Pierre d’Aragon contre une
si soigneusement effacé les traces qu’il est difficile série de concessions, parfois exorbitantes : mise
aujourd’hui d’en retrouver les mobiles en gage de revenus seigneuriaux à titre d’intérêt,
De longues recherches, menées naguère, m’ont destruction du château, et même interdiction faite
permis de parvenir à cette conclusion que des au roi d’entrer dans la ville avant remboursement
causes économiques et sociales expliquent cette intégral du capital prêté Quant aux coutumes, les
révolution, et, par voie de conséquence, motivent consuls se voient accorder la potestas statuendi et
les rédacteurs des coutumes L’avant-dernier seigneur, corrigendi, la puissance de légiférer, une puissance
15­André Go URo N
qui va les enivrer d’un orgueil démesuré Désormais, Montpellier présente une face visible, mais aussi une
eet pour toute la première moitié du XIII siècle, face cachée
Montpellier constitue une sorte de république à l’ita- Au nombre des dispositions les plus détaillées,
lienne, à peu près indépendante, et capable de s’orga- je compte celles qui concernent les étrangers :
niser en fonction de son activité commerciale leur condition fait l’objet de onze articles en 1204
Cette activité commerciale, précisément, connaît et en 1205 De toute évidence, ces étrangers sont
au treizième siècle une période d’apogée qui n’a des commerçants, dont les activités sont des plus
pas d’équivalent dans l’histoire de la ville jusqu’à variées : l’article 30, qui leur accorde sauvegarde
nos jours, et dont la vision que nous pouvons en en temps de guerre comme de paix, concerne ceux
avoir s’est trouvée remarquablement précisée grâce qui ont «-déposé ou prêté de l’or, de l’argent, des
à des travaux récents, et en premier lieu aux études monnaies ou quelque bien que ce soit, ou bien les
de Kathryn Reyerson À l’époque où sont promul- ont mis en société, ou qui tiennent une table, une
guées les coutumes, Montpellier bénéficie de toute boutique ou exercent n’importe quel officium »
évidence du déclin de Saint Gilles, jusqu’alors le Seul l’article 29 traite de ces étrangers en tant que
grand port languedocien que contrôlent les Gênois pèlerins, qui s’ils sont venus prier ad limina beatae
Les Montpelliérains, qui sont depuis longtemps en Mariae, disposent d’une sécurité de deux jours
relations tant avec les Gênois qu’avec les Pisans, D’une manière générale, les coutumes se montrent
ont le grand avantage d’échapper, à partir de 1204, favorables à l’activité de ces étrangers, qui sont
aux conflits politiques qui ont marqué Saint-Gilles à d’ailleurs libérés de toute dépendance s’ils résident
travers d’incessantes querelles entre la célèbre abbaye l’an et jour et abandonnent leur ancienne tenure
et la maison de Toulouse Et surtout, ils disposent Seules activités réservées aux Montpelliérains : la
d’immenses quantités d’argent monnayé Chacun teinture en rouge et le commerce des draps
sait que l’atelier monétaire de Mauguio frappe une D’où viennent ces étrangers ? Les coutumes de
monnaie très répandue : le sou de Melgueil est 1204 ne donnent aucune indication En revanche, le
d’usage courant depuis l’Espagne jusqu’aux Alpes texte promulgué l’année suivante, dans son article
Mais ce n’est que tout récemment, et grâce à la belle 2, contient une mention intéressante : l’étranger
thèse soutenue par M Marc Bompaire à l’Université poursuivi en justice, au civil comme au pénal, subira
de Paris-IV, que l’on a pu mesurer l’énormité de la une mise sous séquestre provisoire des ses biens,
masse monétaire qui transite par l’atelier melgorien mais cette disposition ne s’appliquera pas aux Gênois
Quelle que soit l’origine du métal ainsi frappé, la ni aux Pisans pour les délits commis entre
euxconséquence est évidente : à Montpellier, il circule mêmes On voit là apparaître les citoyens de ces deux
de l’argent, beaucoup d’argent D’où l’originalité du villes qui ont toujours dominé le commerce maritime
commerce montpelliérain : il n’est pas dirigé par de Montpellier Gênois et Pisans disposent d’ailleurs
des armateurs, et il ne s’appuie qu’assez peu sur les d’une franchise fiscale pour les marchandises qu’ils
productions locales, hormis quelques exceptions, chargent ou débarquent Cette franchise n’est pas
comme la teinture des draps, la pharmacopée et les mentionnée dans les coutumes proprement dites,
produits d’un artisanat très diversifié, ainsi qu’il mais résulte d’un statut consulaire un peu postérieur,
convient à une grande ville à l’échelle médiévale relatif aux « consuls de mer » Nous y voyons ces
L’économie montpelliéraine est avant tout fondée sur personnages chargés de la taxation et de la police des
les échanges, terrestres ou maritimes, sur le finance- navigans anant o tornant per mar o per estanh, vers
ment de ces opérations, et finalement sur la capacité ou de Montpellier ou du castel de Lattes, à travers le
à négocier que déploient les acteurs du théâtre urbain grau ou la goleta, mais tenus d’exempter les marins
C’est bien cet « art of the deal » qui fait le beau titre ligures ou toscans
du dernier livre de notre collègue de Minneapolis Quant aux voyages entrepris par les Montpelliérains
Sur ces bases, que l’on voudra bien m’excuser eux-mêmes, ils ne sont pas ignorés par nos textes
d’avoir résumées à l’excès, peut-on affirmer que les L’article 5 de la rédaction annexe de l’année 1205
coutumes de 1204/1205 rendent un compte exact permet à celui qui se trouve poursuivi par une
de la situation ? La réponse, on va le voir, n’est plainte, alors qu’il est en instance de départ, de
pas simple à donner Nous devons tenir compte de donner caution et de mettre à exécution son viaticum
ce que les textes précisent, mais aussi de ce qu’ils Et surtout, un statut consulaire, qui vient s’adjoindre
se gardent bien d’évoquer Le droit coutumier de aux coutumes en 1223, organise dans les moindres
16eCoutumes et commerce de Montpellier au XIII siècle
détails l’exécution des volontés testamentaires du garde des remparts C’est là l’amorce d’une
réglemercator qui vient à mourir lors d’un voyage causa mentation de ces mêmes métiers par les consuls, qui
navigandi per mare vel per terram ; et de préciser ne se priveront pas de l’organiser de cent manières
eque les marchandises du défunt seront déposées en différentes, tout au long du XIII siècle, évitant ainsi
douane si sunt in terra Sarracenorum Voici qui vient la formation de maîtrise ou de jurandes
confirmer l’importance des relations commerciales Mais qu’en est-il du grand commerce, de l’activité
entretenues par les Montpelliérains avec les pays des banquiers-changeurs, des poivriers et des
invesarabes, une importance que l’on pouvait déjà inférer tisseurs sur terre ou sur mer ? Ici, les contraintes
d’un texte faisant état, dès 1158, d’une leude propre deviennent rares, et nos coutumes bien discrètes En
aux marchandises échangées avec le littoral espagnol matière d’intérêts, le seul texte vraiment contraignant
de Valence à Almeria est celui de l’article 116 : quelle que soit la durée du
Je note que, parmi les acteurs du commerce prêt, et nonobstant tout serment contraire, les intérêts
montpelliérain, les Juifs semblent traités sur un cumulés ne sauraient dépasser le montant du capital
pied d’égalité avec les chrétiens L’article 16 de la En fait, cette règle, qui laisse une marge de manœuvre
«-charte-» de 1204, qui fixe une limite aux intérêts considérable à la fixation du taux contractuel, provient
cumulés des opérations de crédit, s’applique aux de l’interprétation donnée à un passage du Code de
Judeis vel Christianis. Du reste, selon l’article 68, Justinien A-t-elle du reste été vraiment respectée ?
toute action en paiement d’intérêts suppose la presta- Je n’en suis pas sûr, en tout cas en matière de
morttion du serment ou de la foi jurée, et ceci doit être, gage, cette opération par laquelle les fruits du bien
selon la rare expression ici utilisée, le jus commune engagé ne viennent pas réduire le capital emprunté
in Christianis et Judeis Quant à la forme de ce On en a un exemple éclatant avec les énormes prêts
serment, elle fait l’objet de l’article 16 du supplément (175 000 sous) accordés par la ville de Montpellier
adopté en 1205 : le serment des Juifs sera prêté sicut à l’impécunieux Pierre d’Aragon, et gagés sur les
in sacramentali antiquo continetur, comprenant une revenus de la seigneurie : en 1213, le pape Innocent
interrogatio et une responsio, et donc à l’exclusion III se plaignait de l’attitude des bourgeois qui, selon
du formalisme chrétien lui, auraient non seulement perçu des intérêts à la
Si nos coutumes attirent donc l’attention par hauteur des capitaux prêtés, mais aussi empoché en
ce qu’elles décrivent des formes juridiques du outre une summa non modica
commerce, elles ne sont pas moins intéressantes par Une autre disposition remarquable traite de la
ce qu’elles ne précisent guère, ou même pas du tout lésion : selon l’article 39, et à l’inverse du système
Ces silences affectent une part considérable de l’acti- romain, c’est la vente de meubles, et non
d’immeuvité commerciale bles, qui peut donner lieu à une action en rescision
Certes, le commerce de détail et l’artisanat ne sont ou en supplément de prix de la part du vendeur
pas oubliés, ce qui est du reste tout à fait normal lésé d’ « outre-moitié » Signe évident de
l’impordans cette république marchande On y proclame tance attachée par les Montpelliérains aux fortunes
le principe de la liberté d’installation et d’exercice mobilières, donc commerciales
(art -8), sauf à respecter la spécialisation tradition- Ajoutons encore l’article 100, lui aussi fort peu
nelle des rues et des quartiers, considérée comme romain d’allure : la vente sera formée par paumée,
intangible hors exceptions (art 28) On y prohibe par versement du prix ou d’arrhes ou par transfert de
tout monopole, ce qui faut entendre, à mon avis, la chose Autrement dit, les négociants préfèrent ici
comme toute entente sur l’approvisionnement ou sur un signe tangible d’accord à une vente formée par un
les prix (art 96) On va même jusqu’à entériner la simple consentement difficile à prouver
pratique coutumière dite de participation au marché, Quant aux placements financiers réalisés par
qui autorise un habitant de la ville à s’approvisionner, les négociants sur la place de Montpellier, il faut
pour sa consommation familiale, au prix de gros beaucoup d’attention pour en trouver des traces dans
dont il constate la fixation (article 6 des coutumes les coutumes de la ville : le captalarius, autrement
de 1205) Et surtout, phénomène important pour dit l’investisseur lancé dans une opération
commerl’avenir, les métiers les plus divers se trouvent en ciale collective, n’apparaît ici que de façon
margiquelque sorte enrégimentés dans un système politico- nale Les articles 34 à 36 organisent la vente et la
défensif qui assigne à chaque profession une place distribution de ses biens, avec règlement des
créanprécise, et dans les élections consulaires, et dans la ciers en pourcentage (per rationem librae) s’il est
17 André Go URo N
insolvable et en fuite ; et l’article 83 vient limiter sa du Petit Thalamus) en état d’insolvabilité
participation au paiement des leudes à concurrence de Tout cela, en définitive, ne fait pas beaucoup La
sa part dans le capital, ou des bénéfices déjà acquis coutume écrite n’est pas faite pour le grand commerce,
Mais aucune règle ne vient définir les rapports entre et surtout pas pour le commerce maritime-: sauf
associés, ni non plus la formation, le fonctionnement, erreur de ma part, les mots de mer ou de rivage sont
la dissolution du contrat, ni surtout la répartition des absents des textes élaborés en 1204 et 1205, chose
risques et des pertes, un problème pourtant majeur surprenante dans une république urbaine si
préocdans le cas du commerce maritime cupée du voisinage de la côte qu’elle se fera concéder
Cette observation doit être étendue à bien d’autres en emphytéose le littoral de Sète au Rhône
aspects des relations commerciales Ici rien n’est Au fond, la législation coutumière de Montpellier
dit de la commenda si répandue dans le monde reflète assez exactement la situation politique, une
méditerranéen, ni du change, ni des sûretés réelles situation elle-même dictée par la présence d’un
ou personnelles (sauf à autoriser la femme à se porter monde de négociants où tout s’achète et tout se vend,
caution dans le cadre de sa profession, comme on le même le métal monnayable À partir de 1204, et plus
lit à l’article 38) Rien non plus sur le dépôt, alors encore d’une seconde révolution survenue deux ans
que l’on peut imaginer la fréquence de ce contrat plus tard, une oligarchie marchande s’est emparée
en constatant l’étendue des caves dont disposent les du pouvoir Elle n’hésitera, ni à réglementer les
bourgeois activités des artisans et des boutiquiers, ni non plus à
Certaines de ces lacunes, il est vrai, se trouvent les taxer selon un système qui n’est équitable qu’en
comblées par des textes additionnels aux coutumes apparence Mais il est hors de question, pour elle,
Ainsi, en 1212, un statut consulaire organise le de soumettre les opérations de change, de banque
règlement des dettes contractées par les sociétés à ou de grand négoce à des contraintes qui seraient à
l’instant de leur dissolution (art 2), et fixe à trois ans même de peser sur des négociations souvent secrètes
la prescription des actions en paiement des loyers – songeons au commerce avec les Sarrasins – et où,
(art 3) Citons encore, à titre d’exemple, un statut toujours, les bénéfices espérés sont à la mesure des
de 1223 qui met en place la procédure de la cession risques pris par les investisseurs Pour le monde des
de biens, véritable ancêtre de la faillite, aux forma- poivriers ou des changeurs, ce qui compte, c’est la
lités humiliantes pour le débiteur (conduit aux tables loi du contrat, ou bien encore un jus mercatorum de
de change après avoir été dépouillé de ses braies, caractère international, mais non pas la norme locale,
qui sont placées sur sa tête), et qui est réservée aux si soigneusement rédigée qu’elle soit
negociatores (mercadiers dans la version provençale
18 Les ports et La navigation en Méditerranée au Moyen ÂgeLes ports et La navigation en Méditerranée au Moyen Âge
Le­commerce­et­les­marchands­montpelliérains­
au­Moyen­Âge
Kathryn­REYERSON
Professeur
Université du Minnesota
La ville de Montpellier figure au Moyen Âge montpelliérain se modifierait encore si la perspective
parmi les centres du bassin ouest de la Méditerranée et la documen-tation venaient du Levant et non du
les plus importants au point de vue du commerce bassin ouest de la Méditerranée Pour évoquer le
maritime Ce fait a quelque chose d'énigmatique sujet du commerce et des marchands montpelliérains
dans la mesure où Montpellier n'était pas un port cette étude se divisera en trois parties: d'abord, mon
et où ses liaisons avec la mer constituaient toujours esquisse de l'évolution du commerce
montpelliéun défi pour le commerce maritime L'immigration, rain à travers cinq siècles; puis, les mécanismes
surtout italienne, exposait la ville aux techniques les du commerce et, enfin, le personnel d'affaires à
2plus développées dans les domaines du commerce Montpellier Tout au long de cette étude, je mettrais
et de la finance L'esprit d'initiative des habitants, en évidence les dimensions multiculturelles du
locaux et étrangers, facilitait une collaboration de commerce montpelliérain Les lecteurs de ce volume
Montpellier avec d'autres villes du sud de la France pourront assembler certaines pièces du « puzzle »
Mais il reste toujours des points d'interrogation sur grâce aux travaux de Lattes, mais, dans l'avenir, il
l'histoire commerciale de cette ville languedocienne restera encore des recherches à faire
Les communications du colloque de Lattes sur « Les La réponse aux questions d'origine du commerce
ports et la navigation méditerranéenne au Moyen montpelliérain est maigre L'histoire de Montpellier
Âge » ont bien montré qu'il n'existe pas d'unanimité n'entre pas, évidemment, dans les débats sur le
à propos d'une seule trajectoire pour le commerce commerce méditerranéen du Haut Moyen Âge, vu
e 3montpelliérain à travers les cinq siècles de son sa fondation vers la fin du X siècle Pour la région
eexistence médiévale Les épaves de la documenta- de Montpellier, les traces du commerce du XI siècle
tion donnent aux historiens des visions pas toujours remontent à un document de 1055 du Cartulaire
compatibles les unes avec les autres, selon les de Maguelone qui fait mention de quelques navires
perspectives des spectateurs/historiens Dans cette destinés au commerce — des navibus
mercimo4étude, partant d'une optique montpelliéraine, je me nialibus — dans les étangs La présence probable
base, pour ma vision du commerce et des marchands de marchands montpelliérains en Syrie avant la
montpelliérains, sur le Grand Chartrier pour la première croisade (1096-99) dénote, de la part des
e e période du XII au XIV siècle, et sur la documen- habitants, une vocation commerciale à l'échelle
intere 5tation notariale de la fin du XIII siècle et de la nationale
e 1premiere moitie du XIV siècle En ce qui concerne Malheureusement, les origines lointaines du
ela deuxième moitié du XIV et la première moitié commerce montpelliérain échappent aux historiens;
edu XV , en dehors de mes propres recherches, je cependant, il est certain que l'établissement d'une
bénéficie des recherches d'autres savants Une étude réputation commerciale, telle que l'a remarquée
edu Languedoc ou de l'ensemble du Midi pourrait en Benjamin de Tudèle au milieu du XII siècle, ne se
changer l'interprétation La vision du commerce fait pas du jour au lendemain
La description de Montpellier par Benjamin de
­19Kathryn REYERSo N
Tudèle est bien connue des spécialistes de l'histoire siècle Les marchands de Montpellier faisaient du
du commerce en Méditerranée médiévale : commerce du Levant jusqu'à l' Afrique du Nord,
« C'est un lieu très favorable au commerce, où avec la collaboration de Marseille et plus tard celle
13viennent trafiquer en foule Chrétiens et Sarrasins, de Narbonne Mes travaux ultérieurs ont relevé la
où affluent des Arabes du Garb, des marchands de collaboration entre Montpellier et d'autres villes du
la Lombardie, du royaume de la Grande Rome, de Midi, collaboration qui constitue la clé du succès
toutes les parties de l'Egypte, de la terre d'Israël, pour cette ville languedocienne plutôt dépourvue
de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Angle- de facilités portuaires par rapport à ses
rivaux14terre, de Gênes, de Pise et qui y parlent toutes les partenaires Grâce, cependant, au développement
6langues…» d'Aigues-Mortes et aux ports des étangs tel Lattes, et
Déjà à l'époque de Benjamin de Tudèle, le commerce à des collaborateurs, Montpellier dépassait Marseille
de la ville de Montpellier avait une réputation inter- dans le domaine de la domination commerciale, à
nationale, attirant des gens de partout dans le monde la suite de la conquête angevine de cette dernière
15méditerranéen dans les années 1260 Les produits de luxe du
eCe n'est qu'avec le XII siècle que l'on commence à Levant, surtout les épices et les soieries, étaient
observer un commerce en développement Avec cette importés par Montpellier; les draps et les matières
époque est venue la domination des villes italiennes, primaires étaient exportés au retour Les réseaux
Pise et Gênes Pise a été présente dans le sud de la commerciaux de distribution à partir de Montpellier
eFrance au début du XII mais, plus tard, son influence s'étendaient aux foires de Champagne où la présence
7a diminué Gênes a assumé une domination commer- des Montpelliérains est attestée dès les années 1220,
ciale à la suite de la révolte communale de 1141-1143 mais aussi vers Paris, vers le sud-ouest et l'Espagne,
16à Montpellier Le seigneur de Montpellier, Guilhem et, par mer, vers l'Angleterre
VI, a accordé à Pise et à Gênes des privilèges de Le commerce montpelliérain a subi le contrecoup
libre commerce et de protection, une exemption de la perte des terres des croisés en Moyen Orient,
douanière, et des fondachi, ainsi que son soutien pour culminant avec la chute de Saint-Jean d'Acre en
8 17les Génois contre le comte de Toulouse Cependant, 1291 Les directions commerciales se sont alors
les avaient des ambitions plus grandes Ils réorientées vers Chypre et vers la Petite Arménie,
ont réussi à établir une hégémonie commerciale sur tout en continuant avec l'Egypte (la ville d'Alexandrie
18le sud de la France, interdisant, aux Montpelliérains, en particulier) et l'Empire byzantin (la Romanie) À
9le commerce au Levant Dès 1155, néanmoins, il partir d'un apogée probable pour Montpellier à la
eétait permis aux Montpelliérains d'aller de Gênes en fin du XIII siècle, que l'on peut observer à travers
10Espagne Par ailleurs le transport de pélerins en des registres notariés, les affaires deviennent plus
11Terre Sainte était également autorisé difficiles à suivre dans les premières décennies du
eAprès ces débuts un peu contraints, les marchands XIV siècle, en raison de la pénurie de registres
de Montpellier se sont libérés du joug génois vers Des crises sociales, survenues à Montpellier dans
ela fin du XII siècle, grâce en partie aux demandes les années 1320, se sont calmées dans les années
d'aide de la part de Conrad de Montferrat et de Gui 1330, époque à laquelle on peut remarquer, grâce
de Lusignan aux gens de Saint-Gilles, de Montpellier, aux archives notariales à partir de 1327, une certaine
de Marseille, et de Barcelone dans la troisième relance commerciale, qui s'est poursuivie jusqu'à
croisade Aux Montpelliérains étaient accordées des l'épidémie de la Peste Noire en 1348 Une centaine
exemptions douanières à Tyr et des privilèges à de contrats de commandes et de sociétés maritimes
Saint-Jean d'Acre et ailleurs dans le royaume latin de demeurent pour la période antérieure à 1350, dont
12Jérusalem la plupart concernent celle comprise entre 1327 et
eLe XIII siècle inaugure une époque d'indépendance 1344: environ un quart ont visé le commerce avec
commerciale pour Montpellier, soutenue par la charte Chypre, trois ont mentionné Alexandrie, deux la Petite
19 de 1204, comme l'a évoqué André Gouron dans son Arménie, et seize l'Empire byzantin Les autres
étude Des traités diplomatiques avec les villes du sud contrats maritimes avaient pour destination le sud
de la France et des privilèges commerciaux venant de l'Espagne, Majorque, Valence, Barcelone, Naples,
de l'empereur Frédéric II, ainsi que de Chypre et de Salerne, la Sicile ainsi que la Sardaigne Toute la
Tripoli, révèlent l'étendue des contacts commerciaux navigation en direction du Levant, mentionnée dans
des Montpelliérains dans la première moitié du ces contrats, s'effectuait par Aigues-Mortes, à deux
20 Le commerce et les marchands montpelliérains au Moyen Âge
exceptions près, lorsque, en 1339, Collioure a été le la survivance du registre notarié d'Amalric, il est
port de départ de navires barcelonnais en direction de possible de suivre ce commerce aussi bien que les
l'Empire byzantin Entre 1327 et 1343, des contrats opérations financières des Montpelliérains à partir
30maritimes concernant huit années (1327, 1333, 1336, de contrats de change En dehors du Levant, les
1339, 1340, 1341, 1342, et 1343) décrivent des Montpelliérains commerçaient, à partir de Marseille,
31navires mouillés à Aigues-Mortes à destination du avec l'Afrique du Nord: Bougie, Ceuta, et Tunis
Levant, dont les capitaines étaient originaires de La conquête angevine, puis les pertes des terres
Narbonne, Perpignan, Barcelone, Majorque, Venise, des croisés au Moyen Orient ont occasionné un
Pise, Gênes, Lucques, Montpellier, et Aigues- ralentissement du commerce de Montpellier à
20 32Mortes De 1336 à 1346 des départs annuels partir de Marseille Cependant, la présence de
à Chypre et en Romanie étaient lancés par des Montpelliérains à Famagouste et en Petite Arménie
emarchands de Narbonne et de Montpellier, associés dans le dernier quart du XIII siècle est attestée dans
Ainsi le « Saint-Clémens » a fait le trajet entre les documents de Marseille De nouveau, dans les
Aigues-Mortes et la Romanie en 1336, 1342, et 1343 années 1315-1320, avec une prolongation jusqu'aux
et à Chypre en 1339 avec une cargaison de toiles 1350, les Montpelliérains et Marseillais ont
21teintes en écarlate et des draps de laine français Le collaboré, parfois avec la participation des marchands
« Sainte-Marie-de-Vauvert » a relié Aigues-Mortes de Béziers, pour faire du commerce vers Collo et
33et Chypre en 1341, 1342, 1343, et 1346 Parmi Alger Cette collaboration constituait en même
les Montpelliérains utilisant ces navires, Jacques temps une occasion pour des contacts entre cultures en
34de Magalassio collaborait avec des marchands de Méditerranée Les marchands de Montpellier et de
Narbonne pour des exportations de draps du nord Marseille commerçaient également ensemble à
destide la France, de Narbonne, et de Champagne vers nation de Majorque, de Naples, et de la Sardaigne Le
22Chypre Par ailleurs, Raymond Saralhier, marchand trafic entre Montpelliérains et Marseillais s'effectuait
de Narbonne et bourgeois de Chypre, représente un soit sur des navires montpelliérains, soit sur des
35autre exemple de cette collaboration Il s'est spécia- navires marseillais Des Montpelliérains, Pélegrin
lisé en ventes d'épices à Montpellier et, en 1351, y a Christol, Pierre de Cabannes, Pierre de Bourget,
23établi un entrepôt Saralhier possédait des navires Bertrand de Sard, Bernard Roard, Bernard Giraud,
24au Levant et servait parfois de banquier au pape Raymond Fabre, et Arnaud Raynaud, participaient
En 1353, il a été remarqué à Majorque, commerçant à ce commerce à partir de Marseille Par ailleurs,
25avec des marchands de Montpellier En dehors Pierre Austria, citoyen de Marseille et bourgeois de
de Chypre, destination préférée des marchands de Montpellier, a fait du trafic de grains à Montpellier
Narbonne et de Montpellier, ils collaboraient aussi dans les années 1330 et 1340, en collaboration avec
dans des exportations à travers le bassin ouest de la les Montpelliérains qui voyageaient sur ses navires
36Méditerranée, vers la Sicile, Naples, et la Catalogne dans toute la Méditerranée
Cette collaboration entre Montpellier et Narbonne Des voyages en partance de Marseille et
d'Aiguesest plus facile à suivre à partir des sources montpel- Mortes sont effectués pendant de nombreuses
liéraines, mais les documents de Marseille révèlent années, avec la participation d'une grande
divere aussi une collaboration importante, dès le XIII sité de capitaines, de marchands, et très
probable26 37siècle La croisade de 1248 a créé un moment ment d'équipes Il faut remarquer surtout la flotte
privilégié pour le commerce à partir de Marseille organisée par les Montpelliérains et les Narbonnais
Sur vingt-deux contrats comportant une participation dans les années 1330 et 1340 et leur collaboration
montpelliéraine à destination d'Acre en 1248, six commerciale soutenue dans le deuxième quart du
27 econcernaient des Montpelliérains exclusivement XIV siècle Impressionnante est la
Dans les autres cas, les Montpelliérains collabo- entre Montpelliérains et Marseillais sur plus d'un
38raient avec des marchands de Marseille, du Puy, de siècle
Rodez et de Sarlat Ils voyageaient sur des navires
emarseillais, exportant des draps d'Arras, d'Ypres, de Pendant la deuxième moitié du XIV et le début
e28Reims, et de Châlons On compte environ quarante du XV siècle, selon Jean Combes, dont le jugement
Montpelliérains dans ce commerce pendant les mois pessimiste est peut-être à réviser (voir les travaux
de mars à juillet 1248 Certains étaient bien connus: de Bernard Doumerc, Gilbert Larguier, et
Jean29les Crusol, les Imbert, et les Tornamira Grâce à Louis Biget dans ce volume), le commerce montpel-
21Kathryn REYERSo N
liérain était moins brillant Certes, il y avait des et à Bernard de Roiano, deux marchands éminents
marchands internationaux, tels Jacques Jourda et de Montpellier, de décharger le navire, le «
SaintBernard Salamon, qui commerçaient avec le Levant et Clémens », dont le capitaine était un marchand de
39Paris D'autres se spécialisaient, comme l'immigré Montpellier Ce navire était attendu à Aigues-Mortes,
catalan, Guilhem Basquese, dans le commerce du en provenance de l'Empire byzantin Les débardeurs
40safran, importé de la Catalogne Les conclusions de étaient sensés transférer les marchandises dans des
e Debra Salata suggèrent, en fait, qu'à la fin du XIV barques capables de naviguer sur les étangs,
vraisemsiècle Basquese et ses collègues ont pu contrôler blablement à destination de Lattes Ils devaient
un pourcentage important du commerce du safran ensuite apporter les marchandises dans des charrettes
à Montpellier et peut-être un ou deux pour cent du aux magasins de Montpellier
41trafic total du safran catalan en Méditerranée On Nous avons, par chance, quelques informations
constate la présence de marchands montpelliérains sur le « Saint-Clémens », à l'aller en Romanie Ce
au Levant, et le phénomène de collaboration au navire est décrit comme appartenant aux marchands
niveau des transactions semblerait avoir continué de Montpellier et de Narbonne Mi-avril 1343,
Mais il n'y a plus de flotte Jean Combes n' a trouvé le «-Saint-Clémens » a fait l'objet d'un contrat
46qu'un navire montpelliérain ou deux effectuant des de commande pour sa cargaison Deux drapiers
42voyages du Languedoc au Levant à cette époque associés de Montpellier, Guillaume Bertholomé et
Les marchands montpelliérains et languedociens André Tilhol, avaient investi 3 127 livres de monnaie
auraient ainsi été obligés de voyager sur les bâtiments courante en draps français et draps locaux, expédiés
43des autres La situation s'est améliorée, au point vers l'Empire byzantin par l'intermédiaire de leur
de vue du transport, avec la création par Jacques partenaire-voyageur, Guillaume Sudre, du diocèse de
Coeur, dans les années 1440, d'une flotte française Cahors Sudre avait déjà voyagé auparavant, de la part
qui atteignait au moins sept navires au début des de ces drapiers, à destination de Pera, le quartier des
47années 1450 À la même époque, Coeur a négocié Génois à Constantinople Il ne reste pas de contrat
la construction de la Grande-Loge à Montpellier Or, commercial pour Magalassio et Roiano, les
embauau milieu des années 1440, Coeur et son associé Jean cheurs des débardeurs, mais ils ont certainement
de Village commençaient à transférer petit à petit fait aussi des investissments, à l'aller, sur le
«-Saintleurs opérations commerciales du marché montpel- Clémens », dont ils allaient récupérer les profits avec
44liérain à Marseille Durant une courte période, le retour du navire Il n'y a pas de règle stricte, mais il
les marchands montpelliérains, immigrés italiens semble, d'après les contrats commerciaux survivants,
et originaires de la ville, ont pu bénéficier de leur que les départs pour l'Empire byzantin avaient lieu au
association avec Jacques Coeur, dont l'éloignement printemps, et le voyage durait au minimum six mois,
était considéré comme une sorte de trahison Le d'avril à octobre, par exemple, comme dans le cas
départ de Coeur puis sa condemnation ont entrainé cité Certainement, le voyage en été était préférable
la chute du commerce de Montpellier, qui sera de à l'hiver, bien que l'on ait également des contrats
48nouveau dépassée par le superbe port de Marseille, dressés en septembre pour Chypre
dont l'acquisition par Louis XI aura lieu en 1481 Des liaisons maritimes et terrestres situaient
Après ce survol du commerce médiéval montpel- Montpellier comme entrepôt d' importations et
liérain, je voudrais aborder la seconde partie de d'exportations de marchandises dans le monde
mon étude qui vise les mécanismes du commerce méditerranéen Les produits du commerce maritime,
Les spécialistes de l'histoire de Lattes connaissent à l'importation, arrivaient aux parages de Montpellier
bien le rôle important joué par cet ancien port dans et devaient ensuite être transportés à la ville La
les liaisons maritimes de Montpellier, fondée sur la liaison de Lattes à l'étang se faisait par un canal (la
terre ferme à une dizaine de kilomètres de la mer Il Robine), et de l'étang à la Méditerranée par des graus-;
en'y a que très peu de documents qui nous informent il en existait au moins quatre aux XIII siècle: le grau
sur le transport des marchandises de la mer aux Neuf, le grau de Maguelone, le grau de Cauquillouse,
49marchés de la ville Cependant, un contrat notarié et le grau de Vic Des barques faisaient le
va-etdu 17 octobre 1343 fournit des renseignements sur vient pour décharger les marchandises des navires en
45les mécanismes et le rythme du commerce Trois mer Le chemin liant Lattes à Montpellier était géré
débardeurs (dockers) de Montpellier (le mot latin par des consuls de mer qui percevaient des impôts,
est fayserius) ont promis à Jacques de Magalassio des mailles, entre autres, destinés à l'entretien du
22Le commerce et les marchands montpelliérains au Moyen Âge
50chemin, ainsi que des graus et des canaux À route qui reliait Montpellier aux villes de Cahors et
e 58l'époque de la fondation d'Aigues-Mortes au XIII de Figeac et au-delà
siècle, la liaison de Lattes à Aigues-Mortes était Un autre réseau de routes reliait également
assurée par la Robine, l'étang de Mauguio, et le canal Montpellier avec l'ouest de la France et l'Espagne,
51 59de la Radelle Jean Combes a bien mis en avant les d'une part, et l'Angleterre, de l'autre Francesco
difficultés d'entretien des graus et des canaux, et les di Balduccio Pegolotti nous renseigne, dans La
problèmes d'ensablement du port d'Aigues-Mortes Pratica della mercatura (entre 1310 et 1340), sur la
52restent légendaires manière dont la marchandise, dans ce cas, un sac de
David Abulafia et Antonio Riera Melis ont noté laine, arrivait par mer de Londres à Libourne et puis
que le roi de France a amélioré les installations était acheminée par terre à Montpellier et à
Aiguese 60portuaires d' Aigues-Mortes vers la fin du XIII Mortes, grâce aux opérations des aubergistes
siècle et a fermé, ou essayé de fermer, les graus Depuis longtemps on étudie les opérations des
qui menaient de Montpellier à la Méditerranée, via grands marchands, c'est-à-dire, des marchands
interLattes, pour contraindre le commerce à passer par nationaux Ce qui est beaucoup moins connu, ce sont
53Aigues-Mortes En effet le roi Philippe III a essayé les activités d'un personnel intermédiaire comme
d'établir un monopole Aigues-Mortes-Nîmes pour les aubergistes Dans un livre récent —The Art of
54contrôler le commerce à l'entrée en France Le Petit the Deal — j'ai étudié en détail comment on faisait
Thalamus de Montpellier rapporte que les Italiens les affaires au Moyen Âge et quels étaient les
interont quitté Montpellier le 1er novembre 1278, mais ils médiaires du commerce Je passerai maintenant
55n'ont pas disparu pour longtemps de la ville à ma troisième partie qui concerne le personnel
61Montpellier servait de plaque tournante entre le du commerce Les frères Cabanis, marchands et
monde méditerranéen et le nord et l'ouest de l'Europe merciers de Montpellier, m'ont fourni un tissu de
Alexandre Germain a noté qu'en 1346 un réprésen- fond pour cette exploration car on peut identifier le
tant des consuls a décrit la ville ainsi: «-Dicta villa personnel intermédiaire dont ils se servaient, grâce à
mercibus et mercatoribus est fundata Notorium et un registre de notaire préservant plus de trois cents
62manifestum est quia locus Montispesulani est clavis- contrats de leurs affaires Dans les années 1330
56maris istius terre » Les produits de provenance et 1340 les Cabanis exportaient de la mercerie de
régionale ou bien les draps de laine et et de lin, si cotés Lucques vers Cahors, Toulouse, Valence en Espagne,
en Méditerranée, venant des sites de production du Burgos, et Castille et envoyaient du safran à Paris,
nord de la France, des Pays Bas, et de la Bourgogne, illustrant bien le succès commercial de Montpellier
63fournissaient une partie importante des exporta- à cette époque
tions maritimes vers les points méditerranéens Les Il n'existait pas à Montpellier de grandes
compaépices et les soieries, importées du monde méditer- gnies d'affaires comme dans les villes de la Toscane
ranéen, étaient acheminées vers le nord et l'ouest de — pas de sociétés telles que les Bardi et les Peruzzi
l'Europe, partant en bateaux de cabotage ou par des En revanche, c'est le modèle génois qui servait
57voies terriennes La documentation montpelliéraine d'exemple pour Montpellier Il s'agit, à la base, de
montre un commerce important reliant le Levant et l'emploi de contrats de commande portant sur un
les foires de Champagne et les marchés de Paris peu seul voyage ou bien des sociétés de terre engageant
64avant l'arrivée de la Peste Noire un petit nombre de marchands À Montpellier,
Le réseau routier reliant Montpellier aux foires de j'ai été frappée par le nombre de sociétés entre
Champagne et aux marchés de Paris était dense Il frères — les Cabanis, les Alamandin, les Bordel,
y avait plusieurs chemins possibles pour y accéder les Crusol, entre autres — pour lesquels il ne reste
: –-la vallée du Rhône, une route assez directe de pas de contrat d'association, bien que les notaires les
la côte aux foires, mais interdite par Philippe de nomment fratres et socii, c'est-à-dire frères associés,
65Valois qui exigeait le passage par les sénéchaussées dans les contrats commerciaux Les marchands de
de Carcassonne ou de Beaucaire ; – la Regordane Montpellier étaient entourés d'un personnel
suborà l'est, partant de Montpellier à Nîmes ou à Alès donné - des partenaires-voyageurs, des facteurs,
et puis traversant, des Cévennes au Puy, Brioude, des procuratores, des agents de toute sorte -, et
Issoire, Clermont et au-delà, avec l'avantage de tracer profitaient de l'existence d'une dense infrastructure
un chemin entièrement à l'intérieur du territoire commerciale dans la ville Les nombreux notaires,
française ; — enfin un passage plus à l'ouest, par une courtiers, aubergistes, et transporteurs étaient
essen23 Kathryn REYERSo N
tiels au fonctionnement du commerce à Montpellier modèle génois a influencé la forme contractuelle du
66 71même et à l'étranger Les notaires travaillaient de commerce montpelliérain Les Lucquois ont fourni
façon proche avec leurs clients, servant de représen- une importante contribution à Montpellier en tant que
tants dans certains contrats, et fournissant des rensei- financiers et agents de la monnaie française Mais
gnements sur les marchés et les affaires Certes, la l'apport des régions françaises, des gens attirés par la
confiance jouait pour les notaires en ce qui concerne mer, a aussi été important L'arrivée d'un surplus de
les détails des engagements de leurs clients, mais ils population du centre de la France avant le milieu du
ese trouvaient au centre (nexus) du déroulement du XIV siècle, a fourni de la main-d'oeuvre à l'artisanat
commerce Les courtiers étaient ceux qui permet- et aux métiers de transport aussi bien qu'aux milieux
72taient aux vendeurs et aux acheteurs de se rencontrer marchands Les liens avec l'Espagne — surtout la
Souvent, dans les contrats notariaux, on les trouve Catalogne et la région de Valence — ont amené à
dans le rôle de témoins Eux aussi étaient essentiels Montpellier des immigrés étudiants et marchands,
73au fonctionnement des affaires Les aubergistes tels Guilhem Basquese En 1356 les consuls de
et les transporteurs étaient très liés Les trans-ont remarqué, dans une requête au roi,
porteurs, originaires de la région montpelliéraine la présence importante d'étrangers dans la population
mais aussi étrangers du centre de la France, trans- de la ville : « Ladicte ville est proprement lieu fundé
portaient les marchandises exportées des marchés de marchandise ; et plus des deux parties des habitans
de Montpellier vers le nord, vers l'ouest, et vers d'icelle sont d'estranges parties, les uns Cathalains, les
le marché international qu'était la cour papale à autres Espaignols, Jenevois, Lombars, Venessiens,
e 67Avignon au XIV siècle Les transporteurs étaient Chiprois, Provensals, Alamans, et d'autres plusieurs
74les clients des aubergistes, eux-mêmes souvent des estranges nacions »
immigrés préservant des liens avec leurs pays d'ori- La diversité de sa population, pendant toute la
gine, surtout l'Italie Les aubergistes vendaient des période médiévale, a fait de Montpellier une ville
bêtes de frêt aux transporteurs et leur octroyaient un cosmopolite, ce qui correspond aux remarques de
crédit important En quelque sorte, les aubergistes Benjamin de Tudèle sur la présence d'une multitude
dirigeaient l'industrie du transport à Montpellier Et de gens de toute sorte et de toutes origines Le sort
les aubergistes dans leurs auberges, ainsi que les de son commerce reste plus difficile à cerner Du
e enotaires, servaient de sources d'informations de toute XII siècle au milieu du XIV siècle, la ville a connu
sorte pour une clientèle très variée du succès dans le commerce maritime Si l'on en
À l'étranger, les Montpelliérains profitaient de croît Pétrarque, étudiant en droit à Montpellier dans
leurs liens avec les villes du sud de la France et les années 1316-1320, les choses ont changé dans
eavec les villes italiennes pour naviguer sur le terrain la seconde moitié du XIV avec l'acquisition de la
75des centres commerciaux s'étendant de l'Afrique du ville par le roi de France Certes, le changement
68Nord au Levant Ils avaient gagné leurs propres politique a pu amener une perte d'indépendance
privilèges dans beaucoup de ports étrangers, comme commerciale La Peste Noire a certainement décimé
76en témoigne le nombre important de traités diploma- la ville démographiquement Mais il nous reste des
69tiques Ils profitaient, comme les autres marchands recherches à faire pour atteindre un consensus sur
méditerranéens, des caravanserai et des fondachi et le sort commercial de Montpellier au seuil de l'âge
70d'un statut extraterritorial moderne
Les rapports multi-culturels à chaque niveau des
opérations commerciales ressortent de la culture
maritime de Montpellier La présence d'une
population internationale à Montpellier a beaucoup
contribué au standing et au fonctionnement de la
ville dans le commerce méditerranéen Au niveau
du milieu marchand, la contribution italienne était
la plus marquée L'immigration italienne renforçait,
en particulier, les cadres commerciaux et financiers
de la ville Cette tendance s'est manifestée tôt et a
continué même à l'époque de Jacques Coeur Le
24Le commerce et les marchands montpelliérains au Moyen Âge
1 Il s'agit des fonds des Archives ont renouvellé l'étude du commerce mon article, « Montpellier and Genoa; The
Municipales de Montpellier, surtout le méditerranéen pour le Haut Moyen Âge dilemma of dominance » dans Journal of
Grand Chartrier, la Commune Clôture et Voir P horden et N -purceLL, The Medieval History, 20, 1994, p 359-72
la série BB des registres de notaires , et Corrupting Sea. A Study of Mediterranean 10 A gerMain, Commerce, t I, 96,
la série II E des de des History, Oxford, Blackwell Publishers, note 1: « A Janua usque Montempesulanum,
Archives Départementales de l'Hérault 2000 ; M MccorMick, Origins of the et a Montepesulano usque Yspaniam,
ubicuPour une énumération plus ample, voir European Economy. Communications mque posse habebimus, tuti erant atque
ma thèse, Commerce and Society in and Commerce AD 300-900, Cambridge, securi, cum omnibus rebus suis »
Montpellier 1250 - 1350, 2 t , Ph D , Cambridge University Press, 2001
11 Sur les privilèges des Montpelliérains, Yale University, 1974 4 Cartulaire de Maguelone, éd J voir aussi W heyd, Histoire du commerce e2 De grands savants des XIX et Rouquette et A Villemagne, t I, du Levant au Moyen Âge, 2 t , Leipzig, eXX siècles ont étudié l'histoire écono- Montpellier, publié par les éditeurs, 1912, 1885-6, Amsterdam, Adolf M Hakkert,
mique de Montpellier au Moyen Âge p 8-9: 1055 Les liens avec Narbonne 1967, p 186-7 e eEntre autres, du XIX siècle, A gerMain, sont déjà importants au XI siècle Un
12 A gerMain, Commerce, t II, p 1-Commerce et Histoire de la commune de accord commercial liait les hommes de
2 Montpellier, 3 t , Montpellier, Imprimerie Montpellier et les seigneurs de Narbonne
13 Voir le développement dans mon de Jean Martel, aîné, 1851, et Histoire en 1079 Voir J caiLLe, Les marchands
article, Montpellier et le transport du commerce de Montpellier antérieure- de Montpellier et la leude de Narbonne
e maritime: le problème d'une flotte médié-ment à l'ouverture du port de Cette, 2 t , dans le dernier quart du XI siècle,
vale, dans Le Languedoc, le Roussillon et Montpellier, Imprimerie de Jean Martel, dans Bulletin historique de la ville de
ee la mer des origines à la fin du XX siècle, aîné, 1861 ; du début du XX siècle, Montpellier 5, 1985, p 3-5
éd, Jean Rieueau et Gérard Cholvy, t L -guiraud, Recherches et conclusions 5 La source est Guillaume de
I, Paris : Éditions l'Harmattan, 1992, p nouvelles sur le prétendu rôle de Jacques Malmesbury Voir A gerMain,
98-108 Coeur, Paris: Picard, 1900, et Recherches Commerce, t II, p 2, note 1 Voir aussi
topographiques sur Montpellier au Moyen 14 Montpellier et le transport maritime, H oueLLette Testroet, ed Polyhistory: A
Âge, dans Mémoires de la société archéo- et and Genoa Critical Edition, Binghamton: CEMERS,
logique de Montpellier, 2e sér I (1899), 1982 15 Sur le déclin de Marseille, voir
89-355 ; des années 1930 Louis Thomas, É -Baratier et F reynaud, Histoire du 6 A Berne, Consuls sur mer et d'outre-Montpellier, ville marchande: histoire e commerce de Marseille, t II, Paris, 1951 mer de Montpellier au Moyen-Âge (XIII économique et sociale de Montpellier eet XIV siècles), Carcassonne, Imprimerie 16 Voir le développement dans des origines à 1870, Montpellier :
André Gabelle, 1904, p 13 Voir aussi ma thèse, Commerce and Society in Libraire Valat, Libraire Coulet, 1936, et
l'édition de M -koMroFF, Contemporaries Montpellier, t I, Chapitre 2 Montpellier entre la France et l'Aragon
of Marco Polo (New York, 1928), p 254 e pendant la première moitié du XIV 17 Pour des détails sur la
situaIl nous manque d'autres sources pour siècle, dans Monspeliensia, mémoires et tion commerciale de Montpellier au econfirmer la présence au XII siècle à documents relatifs à Montpellier et à la Levant après la perte d'Acre, voir mon
Montpellier de gens de bon nombre de région montpelliéraine, I, Montpellier, article, Montpellier and the Byzantine
ces provenances, mais Tudèle apporte 1928-1929, p 1-56 ; et de la seconde Empire : Commercial Interaction in the
néanmoins des observations intéres-emoitié du XX siècle, les regrettés G Mediterranean World before 1350, dans
santes roMestan (de multiples articles dont Les Byzantion, t XLVIII, 1978/1979, p
4567 Voir A dupont, Les relations relations commerciales entre Montpellier 76
commerciales entre les cités maritimes de et Valence dans la première moitié du 18 Pour une discussion de privilèges, e Languedoc et les cités méditerranénnes XIV siècle, dans Acta de VIII Congresso voir Montpellier and the Byzantine
d'Espagne et d'Italie, Nîmes : Chastanier de historia de la Corona de Aragon, 1967, Empire
et Almeras, 1942, et E saLvatori, Boni II, 3, p 243-53, J BauMel, Histoire
19 Voir l'inventaire synoptique des amici et vicini Le relazioni tra Pisa d'une seigneurie du Midi de la France, t
contrats maritimes dans ma thèse, et le città della Francia meridionale I: Naissance de Montpellier (985-1213),
Commerce and Society, t II, p 235-78 dall'XI alla fine del XIII secolo, Piccola Montpellier, Éditions Causse & Cie, 1969,
Biblioteca Gisem 20, Pisa, Edizioni ETS, 20 Commerce and Society in et t II, Montpellier sous la seigneurie de
2002, p 29-31 Montpellier, t I, p 84-5 Jacques le Conquérant et des rois de
Majorque, Rattachement de Montpelliéret 8 Voir A gerMain, Commerce, t I, p 21 Quatre contrats de commandes pour
et de Montpellier à la France (1213- 93-4, et p 94, note 2 un total de 1 105 l p t donnent des
1349), Montpellier: Éditions Causse & précisions 9 Pour les termes du traité de 1143,
Cie, 1971, et Jean Combes, entre autres voir A gerMain, Commerce, t I, p 22 Voir mon livre, Business, Banking
: Montpellier et le Languedoc au Moyen- 94, note 2: «-Homines Montis pesulani and Finance in Medieval Montpellier,
Âge, Montpellier: Société archéologique non ibunt versus Orientem, nisi terra- Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval
de Montpellier, 1990 Récemment, D tenus usque Januam Sed si alliquo casu Studies, 1985, p 19-20
aBuLaFia, A Mediterranean emporium pelagus intrarent, quod meditatum non 23 Voir Commerce and Society in The Catalan kingdom of Majorca, fiet, vel si ultra Januam irent impulsi Montpellier, t II, Appendice IV, pour Cambridge, Cambridge University Press, aliqua maris sevitia, vel aliquo alio modo les ventes d'épices, par exemple, A D 1994, a renouvellé l'étude du commerce bona fide, quamcicius poterunt exibunt Hérault, II E 95/375, P de Pena, f 24v, du royaume de Majorque, dont faisait pelagus, et redibunt Januam vel citra, sine 35r, 71v partie Montpellier de 1276 à 1349
mercium quas portaverint transmuta- 24 Voir J coMBes, Un marchand de 3 Peregrine Horden et Nicholas cione contracta » Les ambitions génoises Chypre bourgeois de Montpellier, dans Purcell, ainsi que Michael McCormick eallaient continuer au XIV siècle Voir
25 Kathryn REYERSo N
Études médiévales offertes à Augustin des Catalans, des Aragonais, des Italiens 52 J Combes, Bref apogée et lent
Fliche, Montpellier, 1951, p 33-39 Voir du nord et de la Sicile Voir Montpellier déclin, Introduction géographique et
histoaussi A gerMain, Histoire de la commune et le transport maritime, p 107 Jacques rique, dans Gard. Canton Aigues-Mortes,
de Montpellier, t II, p 218, note 1 Coeur et les marchands du sud de la Inventaire Général des monuments et
France, voyageant avec lui en 1432, ont des richesses artistique de la France, 25 Archivo Historico de Mallorca,
été emprisonnés par des gens de Calvi en Paris, Imprimerie Nationale, 1973 En Lletres comunas, 13, f 113r
Corse, expérience qui a permis à Coeur évoquant le sort, voire le déclin,
d'Aigues26 Pour les documents de l'histoire du de créer des liens avec les gens du Midi Mortes, port intimement lié au commerce ecommerce de Marseille au XIII siècle, il Voir mon livre récent, Jacques Cœur. maritime de Montpellier, Combes a dit :
faut consulter L Blancard, éd Documents Entrepreneur and King's Bursar, New « M Fernand Braudel a pu présenter La
inédits sur le commerce de Marseille au York, Pearson/Longman, 2004, p 50-1 Méditerranée et le Monde méditerranéen
Moyen-Âge, 2 t , Marseille, typ Barlatier- à l'époque de Philippe II sans écrire une 38 Il nous reste à mieux connaître, à Feissat père et fils, 1884-1885 seule fois le nom du port de Saint Louis » travers des recherches futures, la
composi27 L BLancard, Documents inédits, (p 22 )tion des équipes et la façon de les recruter
II, les actes 31, 55, 183, 236, 547, 561 ainsi que leur brassage dans les ports du 53 D aBuLaFia, A Mediterranean
28 L BLancard, Documents inédits, sud de la France et ailleurs en Méditerranée emporium, p 154 Voir aussi Antonio
II, p 519-23, a donné une liste de noms de où les fondachi et les caravansarai les Riera Melis, La Corona de Aragòn y el
navires utilisés dans ce commerce à partir recevaient Voir le nouveau livre d'O reino de Mallorca en el primer cuarto
de Marseille R constaBLe, Housing the Stranger in del siglo XIV, t 1, Las repercussiones
the Mediterranean World, Cambridge : arancelarias de la autonomìa balear 29 Sur les rapports commerciaux
Cambridge University Press, 2004 (1298-1311), Madrid, Barcelona, 1986 entre Montpellier et Marseille, voir J
Combes, Les relations commerciales 39 J coMBes, Un groupe d'hommes 54 Les ordonnances des roys de France
e e entre Marseille et Montpellier au XIII d'affaires montpelliérains à la fin du XIV de la troisième race, t IV, 669: février
esiècle, dans Congrès de civilisation et siècle et au commencement du XV , dans 1278 Voir aussi A gerMain, Commerce,
culture provençales, Publications de l'Ins- Montpellier et le Languedoc au Moyen- t I, p 277-84, Pièces justificatives L, et
titut méditerranéen du Palais du Roure, Âge, Montpellier, 1990, p 98 A M Montpellier, Grand Thalamus, f
IV, Avignon, 1951, p 42-6 61r-61v Voir aussi J -pagézy, Mémoires 40 Voir la thèse de D A saLata,
sur le port d'Aigues-Mortes, 2 t , Paris, 30 Sur les sources pour l'année Sugar and Spices : The Trade of
1879, 1886 Voir aussi Morize, Aigues-1248, consulter John H Pryor, Business Guillelmus Basquese in Late Medieval
eMortes au XIII siècle, dans Annales du Contracts of Medieval Provence. Selected Mediterranean Europe, Ph D diss ,
Midi, 26, 1914, p 313-48 'notulae' from the Cartulary of Giraud University of Minnesota, 2002
Amalric of Marseilles, 1248, Toronto, 55 « La chronique romane » dans Le 41 D A saLata, Sugar and Spices,
Pontifical Institute of Mediaeval Studies, Petit Thalamus de Montpellier, ed F Chapitre 4 42 Combes, Hommes d'affaires
1981 Pégat et al, Montpellier, La société archéo-montpelliérains, p 85-120
logique de , 1840, p 338, « 31 Voir Commerce and Society in 43 Et les contrats de commandes le
En lan de M e CC e LXXVIII, issiron Montpellier, t I, p 70 démontrent Voir J coMBes, Hommes
de Montpellier li Lombartz, las vespras 32 É Baratier et F reynaud, Histoire d'affaires montpelliérains, p 100
de Totz Santz » En fait, les Italiens ont du commerce de Marseille, t II Paris, 1951, J -Combes cite des navires narbonnais,
porté plainte auprès des officiers royaux p 210 catalans, marseillais, gênois, savonais,
à propos de ces nouvelles règles Voir A
lucquois, et rhodiens, utilisés par les 33 É Baratier et F reynaud, Histoire gerMain, Commerce, I, p 125 ss
marchands montpelliérains du commerce de Marseille, t II, p
21756 A gerMain, Commerce, I, ii,
18 L'implantation des Aragonais à Ceuta 44 Voir Jacques Cœur. Entrepreneur note-1
rendait difficile le commerce avec cette and King's Bursar pour l'historiographie
57 J coMBes, Transports terrestres ville de Jacques Cœur et pour la discussion
à travers la France centrale à la fin du à propos de questions telles que 34 En Afrique, les colonies catalanes et
e eXIV siècle et au commencement du XV , la composition de sa flotte et le italiennes avaient une infrastructure pour
dans Fédération historique du Languedoc déménagement de son centre d'affaires à soutenir le commerce des étrangers Voir e méditerranéen et du Roussillon, 29Marseille Ch -E Dufourcq, L'Espagne catalane et le
congrès, Mende, 1955, p 3-7, et Agde e eMaghrib aux XIII et XIV siècles, Paris: 45 Archives Départementales de et la mer A propos d'un ouvrage récent, Presses Universitaires de France, 1966, l'Hérault (dorénavant A D Hérault), II E dans Études sur Pézenas et sa région, no et mon article,«The Merchants of the 95/372, fol 94v 3, 1971, p 26-32 Voir aussi mon article, Mediterranean : Merchants as Strangers»
46 A D Hérault, II E 95/372, fol 13r « Commerce and Communication » dans dans The Stranger in Medieval Society,
New Cambridge Economic History, éd 47 A D II E 95/372, fol ed F R P Akehurst and Stephanie Cain
David Abulafia, Cambridge, Cambridge 13v Van D'Elden, Minneapolis,The University
University Press, 1999, p 50-71 of Minnesota Press, 1997, p 1-13 48 Voir l'inventaire synoptique des
contrats de commandes dans ma thèse, 35 Voir Montpellier et le tranport
Commerce and Society, t II, p 235-78 58 Voir ma thèse, Commerce and maritime 36 Voir Commerce and Society
Society, t I, p 126-7 Voir aussi l'étude in Montpellier, t I, p 72-3 49 A Berne, Consuls, p 16
séminale de R -H Bautier, Recherches 37 Une autre histoire à écrire serait 50 A , p 20-1
sur les routes de l'Europe médiévale, dans celle des corsaires et des pirates 51 J coMBes, Origine et passé Bulletin philologique et historique, 1960, Les marchands montpelliérains en d'Aigues-Mortes, dans Revue d'histoire Paris, 1961, p 99-143 Méditerranée étaient victimes de pirates économique et sociale, 50 (1972), p
59 Y renouard, Les voies de commu-de multiples nationalités : des Majorcains, 304-26
nication entre pays de la Méditerranée
26Le commerce et les marchands montpelliérains au Moyen Âge
et pays de l'Atlantique au Moyen- 67 Voir Commerce and Society in ut memoria tamen tua, nostrae
astipuÂge, problèmes et hypothèses, dans Montpellier, t I, p 146-52 letur assertioni, de his quae simul ambo
Mélanges Louis Halphen, Paris, Presses vidimus, cupidius tecum loquor, inde 68 Voir The Art of the Deal, p 17-46,
Universitaires de France, 1951, p 587- igitur simul quoque, nam quid divisim et The Merchants of the Mediterranean
94 magna aetatis partis gessimus, vicina
69 Voir A gerMain, Commerce, et iam pubertate ad Montem Pessulanum, 60 F di BaLduccio pegoLotti, La Montpellier and Genoa, et Montpellier florentissimum tunc oppidu, iurisque ad pratica della mercatura, éd Allan Evans, and the Byzantine Empire studium delati, aliud ibi quadriennium Cambridge, MA, Harvard University
70 O R constaBLe, Housing the exegimus, cuius tunc potestas, penes Press, 1936, p 257-8
Stranger maiores Balearice regem erat, exiguum
61 Du point de vue administratif, les praeter loci angulum, Francorum regi 71 Voir mon article, Lucchese in
consuls sur mer surveillaient les voyages subditum, qui ut semper praepotentium Montpellier in the Era of Castruccio
maritimes sur les navires, selon un établis- importuna vicinia est, brevi totius oppidi Castracani: The Mintmasters' Penetration
sement du 16 janvier 1329 dans le Petit dominium ad se traxit, quae nam vero of Languedocian Commerce and Finance,
Thalamus Voir Berne, Consuls, 23-4, et tunc ibi quoque tranquillitas? quae pax? dans Actum Luce, Rivista di Studi
Le Petit Thalamus, p 274 À l'étranger, les quae divitiae mercatorum? quae schola-Lucchesi, 13-14, Lucca, 1984-5, p
203consuls d'outre-mer veillaient aux intérêts rium turbat? quae copia magistrorum: 15
des Montpelliérains et représentaient leur quanta ibi nunc horum omnium penuria, 72 Voir mon article, Patterns of recours en justice Malheureusement, on publicarumque et privatarum rerum, Population Attraction and Mobility: The n'a que peu de détails sur les opérations quanta mutatio, et nos scimus, et cives qui Case of Montpellier, dans Viator, 10, des Montpelliérains dans ces offices À utrumque viderunt tempus sentiunt »1979, p 257-80 cet égard, la thèse de A Berne, Consuls,
76 Voir mon article, Changes in déçoit le lecteur 73 D A saLata, Sugar and Spices,
Testamentary Practice at Montpellier on and G -roMestan, A propos du commerce 62 A D Hérault, II E 95/374, J the Eve of the Black Death, dans Church des draps dans la Péninsule Ibérique au nogaret, 1336-1342 History, 47, 1978, p 253-69 Moyen Âge. Les marchands languedo-63 Voir mon développement sur les
ciens dans le royaume de Valence pendant frères Cabanis dans The Art of the Deal: ela première moitié du XIV siècle, dans Intermediaries of Trade in Medieval
Bulletin philologique et historique, Montpellier, Leiden: E J Brill, 2002
1969, t I, Paris, 1972, p 115-92, et Les
64 Business, Banking and Finance, relations commerciales entre Montpellier
Chapter 1, 9-39 et Valence, p 243-53
65 Voir R S Lopez et I W rayMond, 74 A gerMain, Commerce, I, ii
Medieval Trade in the Mediterranean
75 F petrarca, Opera omnia, éd, World, New York et Londres: Columbia
H Petri (Basel 1554), Rerum senilium University Press, 1955, p l85-7, sur la
lib 10, De mutatione temporum, p 960 societas terrae
: « Et quanquam de maioribus possem,
66 Voir The Art of the Deal, passim
Les ports et La navigation en Méditerranée au Moyen Âge 27 Les ports et La navigation en Méditerranée au Moyen Âge
Les­relations­entre­Pise­et­Montpellier­
e e(XII -XIV ­siècles)
Enrica­SALVATORI
Docteur en Histoire médiévale,
Département de médiévistique, Université de Pise
La présente communication porte sur les relations entre Pise et Montpellier, il est donc possible de
entre Montpellier et Pise afin d’attirer l’attention mieux définir une périodisation plus générale de
sur les rapports entre ces deux villes, pour toute une la projection en Méditerranée des villes du Midi et
série de raisons que j’énumérerai rapidement et que de l’organisation de la Méditerranée en un réseau
2j’espère parvenir à approfondir complexe de relations et d’interdépendance
La première de ces raisons est que les historiens La troisième et dernière raison est qu’un splendide
ont d’ordinaire négligé le rapport entre Pise et document, conservé à Montpellier et relatif à un
Montpelllier tout comme la présence de Pise dans le contentieux entre un marchand du lieu et certains
Midi Cette lacune de la recherche est due sans doute habitants de Pise, nous permet justement de
perceà des sources difficiles d’accès et à des témoignages voir avec une extrême clarté l’un des principaux
insuffisants, de sorte qu’il est difficile de déter- tournants du système des circuits et des relations en
e eminer les dates et les formes de la présence pisane Méditerranée entre la fin du XIII et la fin du XIV
3en Languedoc et en Provence, ce qui, par consé- siècle
quent, privilégie les études sur les relations entre Il est tout à fait possible de subdiviser en trois
1Montpellier et Gênes Je suis néanmoins convaincue phases l’histoire des relations entre les deux villes
qu’une lecture plus attentive aussi bien de l’ensemble ; j’adopterai, en partie, les phases proposées
des sources que des documents de la zone gênoise en leur temps par Katherine Reyerson pour les
4nous permettra de reconsidérer l’importance de la relations entre Montpellier et Gênes Pour des
présence pisane à Montpellier et dans le Midi Cela raisons de synthèse cette présentation est forcément
nous donne en outre la possibilité, de réduire d’un schématique, néanmoins ces phases se présentent
peu le poids de la domination commerciale génoise comme des moments révélateurs de changements
e esur le Golfe du Lion entre le XII et le XIII siècle généraux, c’est-à-dire comme le résultat de situations
En second lieu, les relations entre Pise et complexes parvenues à maturation par la convergence
Montpellier, dans leur particularité même, ont, à de plusieurs facteurs coexistants
mon avis, une portée plus générale Elles permettent
de faire mieux comprendre le fonctionnement des
eDu début du XII siècle jusqu’aux années 1180 relations internationales, du commerce et de la
circulation en Méditerranée pendant la période
qui nous intéresse De plus, elles peuvent aussi C’est une période caractérisée essentiellement par
éclairer de façon significative la diffusion et le la domination commerciale de Pise et de Gênes dans
5développement du droit international, la manière dont toutes les escales maritimes du Golfe du Lion Si
se sont organisées les relations entre les villes ainsi ce fait est désormais acquis, il est vrai aussi que
que le problème de la présence et de l’enracinement le peu de sources existantes à ce sujet empêche
des étrangers dans les ports d’accueil Partant des souvent d’éclairer les modalités selon lesquelles
modifications et de l’organisation des relations cette domination fut conquise et maintenue Par
­29Enrica SALVATo RI
exemple, contrairement à la recherche historique En revanche, Pise et Gênes figurent ensemble,
traditionnelle, il faut reconsidérer l’importance de d’accord et au même rang, dans le célèbre épisode
la présence de Pise à Montpellier et dans tout le de 1143 lorsqu’elles aidèrent Guillaume VI de
12Midi D’après les documents qui nous restent, c’est Montpellier à étouffer la révolte de ses concitoyens
Gênes qui, indubitablement, se dresse en puissance Les deux communes maritimes envoyèrent alors, on
hégémonique Cependant, en dépit du manque, le sait, leurs propres flottes à Montpellier et fournirent
fortuit selon moi, des sources concernant Pise, à Guillaume le soutien décisif pour mater la rebellion
certains documents semblent montrer un plus grand et reprendre la ville en main De retour sur le trône,
6équilibre des forces entre les deux villes Il existe le seigneur de Montpellier les remercia en signant un
en effet des témoignages de relations évidentes traité favorable à leurs intérêts et dont, il ressort une
13entre Pise et le monastère de Saint Victor à Marseille série d’informations extrêment intéressantes
edès la fin du XI siècle qui font clairement paraître Tout d’abord, il est évident que, dans la première
el’intérêt de la ville toscane pour les rivages du moitié du XI siècle, Montpellier était, aux yeux
7Nord-Ouest de la Méditerranée Il y a également des puissances maritimes, une place commerciale
le célèbre Liber Maiorichinus, texte poétique qui d’un grand intérêt avec laquelle elles avaient établi
raconte la conquête des Baléares entre 1113 et 1115 depuis longtemps des relations étroites mais pas
et qui montre la bonne connaissance et les bons toujours faciles Cela nous est indiqué par les impôts
rapports qui, à cette date déjà, existaient entre la «-usuels-» que Génois et Pisans avaient coûtume de
ville toscane et les seigneurs les plus importants payer en entrant dans le port de Lattes et par le fait
de Provence et de Languedoc, dont Guillaume de que les marchands de Montpellier avaient auparavant
8Montpellier C’est d’ailleurs de Montpellier que subi des dommages de la part de leurs confrères des
parvinrent les premiers renforts à la flotte lancée deux villes italiennes suite à des actes de piraterie
14 dans cette conquête En effet, celle-ci avait suivi maritime qui nous sont inconnus
une route inhabituelle et était arrivée aux Baléares Pour réparer ce dommage subi, les parties en cause
par le sud-est après être passée par la Sardaigne, avaient décidé d’une augmentation temporaire des
alors que les renforts de la mère patrie arrivèrent droits de douane Ce qui nous indique qu’avant la
suivant la route septentrionale-: c’était celle-ci qui révolte un accord précis - qui n’a malheureusement
aurait dû normalement être parcourue: « C’était la pas été conservé - avait été signé entre les villes
douzième heure du jour suivant lorsqu’arrivèrent de Après 1143, la présence pisane et génoise à
Montpellier dix navires envoyés en août par Pise vers Montpellier fit un remarquable saut qualitatif De
9tous les grands ports de Provence » l’impôt habituel versé à l’entrée et à la sortie des
On m’objectera, avec raison, qu’à l’exception du marchandises, on passa non seulement à l’annulation
Liber, durant toute la première moitié du siècle, de l’impôt et de la dette antérieure mais aussi à la
Pise n’est pratiquement jamais mentionnée dans les création dans la ville de sièges officiels et d’immeubles
sources, alors que Gênes l’est partout, de l’accord de représentation : deux maisons pour deux nationes
de 1109 avec Bertrand de Saint Gilles jusqu’aux qui, dès lors, disposeraient de leurs propres locaux pour
documents de soumission de juillet 1138 des hommes le dépôt des marchandises, pour les réunions et pour la
15d’Antibes, de Fréjus, d’Hyères, de Marseille et de rédaction des actes d’achat et de vente
10Fos Je répondrai cependant qu’il s’agit-là de Au cours de l’épisode de 1143, Pise et Gênes
documents officiels, diplomatiques, qui ne se sont semblent donc dominer à égalité les trafics au départ
pas toujours traduits concrètement dans les faits et et à l’arrivée de Montpellier au point qu’au milieu
equi, de plus, posent bien des problèmes d’analyse En du XI siècle, Benyamin de Tudèle dit de la ville
1109, Bertrand de Saint Gilles accorda à Gênes des que «-des peuples de toutes les nations s’y livrent
droits qu’il ne détenait pas et qu’il ne parvint même à leurs trafics par l’intermédiaire des Génois et des
16pas à récupérer durant son existence Pour ce qui est Pisans-»
du tribut imposé aux hommes d’Antibes, de Fréjus, Que les deux puissances italiennes soient présentes
d’Hyères, de Marseille et de Fos, nous ne savons pas en même temps, d’égale à égale, n’impliquait
s’il fut jamais payé réellement ni pendant combien cependant pas qu’elles possèdaient le même réseau
de temps et nous ne sommes pas à même non plus de relations ou de types de relations Je tenterai de
d’évaluer à quel point la domination de Gênes sur ces m’expliquer à l’aide de deux exemples :
11localités était réelle et stable Guillaume Caym, le consul pisan qui, avec son
30 e eLes relations entre Pise et Montpellier (XII -XIV siècles)
homologue génois, sauva Guillaume de Montpellier
e eétait le fils de Guillaume Caimo, mort en 1113 au De la fin du XI siècle au début du XII un intense
cours de l’expédition aux Baléares et appartenait à trafic se développa entre Gênes, Pise et les ports du
ela famille de Mercato qui s’illustra entre le XII et le Midi Pour les deux puissances thyrréniennes, le sud
e 17XIII siècle dans le commerce maritime de la France devint un marché précieux, faible du
Autre exemple : au cours de la décennie 1165 à point de vue politique et relativement inexpert du
1175, au plus fort de la guerre entre Pise et Gênes point de vue commercial, donc à exploiter
pleinedans les eaux provençales précisément, la commune ment en tant qu’étape importante dans le vaste circuit
de Pise demanda une aide financiaire à ses ressor- méditerranéen et comme zone d’approvisionnement
tissants en Provence et en Languedoc et stipula des en matières premières Ce que confirme, entre autres,
prêts avec eux Parmi ces derniers, figuraient les le fait que les places commerciales de Provence et
frères Masca Un siècle plus tard, nous trouvons du Languedoc furent parmi les causes directes d’une
un membre de cette famille, Buonaccorso Masca, longue guerre entre les deux puissances italiennes,
toujours dans le Midi, à Montpellier même, comme de 1165 à 1175, menée en partie le long même des
18consul de la nation pisane dans cette même ville côtes du Midi Cette rivalité, qui dura au moins une
Voilà deux petits exemples, révélateurs cependant trentaine d’années, même après la fin de la guerre,
d’un phénomène qui demanderait un peu plus de changea sensiblement le système de relations Ni
temps pour qu’on l’expose correctement, à savoir la Pise ni Gênes ne disposèrent jamais d’une hégémonie
stratégie différente suivie par Pise et par Gênes pour « indiscutée sur la région mais le conflit laissa aux
conquérir » les places commerciales françaises C’est places commerciales locales l’espace nécessaire pour
probablement l’initiative spontanée des marchands faire surface et jouer un rôle de premier plan dans le
20pisans qui fut à l’origine de la création d’un réseau commerce international C’est ce que j’appellerai
de liens commerciaux avec Narbonne, Montpellier, la phase « des traités »
Saint-Gilles, Arles, Marseille, Grasse et d’autres Si, au cours de la période précédente, c’est sur
ports, de moindre importance, de la côte En un l’initiative « italienne » que furent dictés les clauses
certain sens, ce fut un phénomène spontané et non de paix et les traités et que furent aussi, en un
organisé, favorisé par la mère patrie uniquement certain sens, exportées dans le Midi toute une série
parce que les membres de la classe dirigeante de de connaissances juridiques et normatives qu’y
21la ville, donc les acteurs de premier plan dans cette trouvèrent par la suite un terrain fertile , dans la
expansion maritime de la ville, étaient précisément seconde phase, l’initiative changea résolument de
les marchands et les armateurs les plus actifs et les main et ce furent les places commerciales françaises
plus entreprenants : les de Mercato, les Masca Ces qui dictèrent les règles des relations
derniers promurent et inaugurèrent des relations, ils Bref, la guerre des galères laissa – dans le Midi
ouvrirent des marchés sans soutien diplomatique – de plus en plus de place à celle des diplomates,
équivalent de la part de la commune, sans effort des ambassadeurs et des notaires, se consacrant à
militaire non plus leur permettant de maintenir les la rédaction et à la signature d’accords
politico19positions gagnées à titre individuel L’attitude de commerciaux détaillés, contraignants et surtout
eGênes fut bien différente car elle promut sur le plan durables Toute la première partie du XII siècle est en
institutionnel, de manière consciente et systéma- effet caractérisée par ces accords d’une durée de dix,
tique, un évident projet d’hégémonie, qui lui permit trente et même cinquante ans qui, par delà l’évidente
d’imposer des accords coercitifs et protectionnistes fragilité des promesses réciproques, témoignent de la
avec des partenaires plus faibles, de se mêler aux conscience qu’avaient les parties d’intéragir avec des
luttes entre les grands seigneurs de la région et de réalités proches, de l’usage d’un langage commun
mettre l’embargo sur tous les ports hostiles Cette ainsi que de l’existence d’un point de référence
stratégie n’obtint pas le résultat espéré : les effets juridico-normatif commun qu’on adaptait d’une fois
22pratiques des accords furent souvent réduits à néant sur l’autre aux exigences contingentes
par les événements Mais les accords furent rédigés
et ils restèrent en vigueur
Par delà le contenu de chaque pacte, on perçoit
clairement que l’initiative a changé de main et
qu’elle part du Midi Les exemples à ce sujet sont
e e-De la fin du XII à la seconde moitié du XIII siècle
31 Enrica SALVATo RI
nombreux, même si celui de Montpellier est sans les coupables et la victime mais cet arrangement fut
28aucun doute le plus éclairant rejeté par la partie lésée L’affaire fut portée en
Le 28 août 1225, Gênes et signè- jugement et le choix du tribunal fut déterminé par
rent à Montpellier un traité pour trente-quatre ans un critère géo-politique À l’époque, en effet, Arles
23 Parmi les témoins, il y avait même un Pisan ; cinq se trouvait dans le comté de Provence, au pouvoir
jours plus tard seulement, un pacte analogue, d’une des Anjou ; Montpellier appartenait pour sa part à
durée de vingt-neuf ans, fut établi entre Montpellier Jacques Ier d’Aragon Comme le délit avait eu lieu
24et Pise Ces dates sont éloquentes La validité près d’Arles, le procès se tint au barreau de Nice par
29des deux contrats couvrit simultanément plus de volonté du sénéchal de Provence Nous ne savons
trois décennies Cela ne peut signifier qu’une seule pas exactement quelle fut la sentence, mais celle-ci
chose: que l’initiative partit de Montpellier Une fut transmise au plus proche représentant des Pisans
30note figurant dans la liste des consuls de Montpellier dans la région, le consul pisan de Montpellier Ce
pour cette même année 1225 nous le confirme dernier en fit part à ses concitoyens ainsi, bien sûr,
indirectement On peut y lire : « […] in quorun qu’aux autorités locales Cependant, la sentence
consulatu pax facta est cum Ianuensibus, Pisanis, déplut à la victime, Guillaume Corgola, qui fit appel
Niensibus, Tholonensibus et cum domis Arearum et non pas auprès du sénéchal de Provence ni auprès
25cum Antiboli » Ainsi, cette année-là, les consuls des consuls de sa ville, mais directement auprès du
31de la ville française s’efforcèrent avec détermination roi d’Aragon Dans le très intéressant jugement – la
erde poursuivre une politique d’accords sur un grand pragmatica sanctio – prononcé par Jacques I sur
32rayon afin de favoriser sur les lieux un afflux libre l’affaire , on constate immédiatement à quel point le
et important de marchands La rivalité entre Gênes renforcement des monarchies nationales et des
princiet Pise était loin d’avoir disparu mais les lieux et les pautés avait mis en crise tout le système d’accords et
objets de l’affrontement avaient changé Le Midi, et de pactes bilatéraux entre des villes indépendantes,
Montpellier en particulier, était désormais devenu système qui avait remarquablement fonctionné
important sur le plan international ; il avait changé jusqu’alors et qui, je le rappelle, était essentiellement
de nature, de lieu de colonisation et de domination : le fruit de l’initiative locale En effet, devant le roi
eril était devenu un interlocuteur actif et, en substance, Jacques I se présentèrent Guillaume Corgola et les
au même niveau que les puissances italiennes consuls de Montpellier Les consuls déclarèrent que,
C’est probablement cette vitalité des places pour eux, l’affaire était désormais close en raison
commerciales françaises et plus spécialement de de l’arrangement trouvé par les Pisans, le bailli du
e e 33Montpellier qui explique qu’entre le XI et le XIII roi et par eux-mêmes Guillaume Corgola réitéra
siècle, Pise n’eut dans le Midi qu’un seul « siège son opposition et parvint à obtenir du souverain – au
officiel » et qu’un seul consul, comme par hasard à mépris évident de tous les accords précédemment
Montpellier Les origines de sa présence remontent, signés et contre la volonté de ses propres concitoyens
nous l’avons vu, à 1143, même s’il existent des doutes – une sentence extrêmement favorable : il pouvait
sur la véracité de ce témoignage À partir de 1225, en percevoir à titre personnel un impôt d’un denier par
revanche, sa présence est attestée avec certitude et le livre sur les marchandises pisanes entrant et sortant
consulat pisan à Montpellier se maintient durant tout de Montpellier et l’empocher jusqu’à ce qu’il se soit
34le siècle Ce fut la seule institution officielle de la dédommagé De plus, il fut le seul à obtenir le
26natio pisane dans tout le Midi droit de mener des investigations sur la provenance
de toutes les marchandises parvenant à Montpellier,
e fussent-elles apportées par les Pisans ou par d’autres, Après la seconde moitié du XIII siècle
ainsi que le pouvoir d’exiger des marchands une sorte
Entrons dans la troisième phase Je préfère l’illus- de déclaration d’identité sous serment (iuramento de
35trer par un seul exemple, révélateur à mon avis, et dicenda veritate) Jacques d’Aragon conclut son
tiré des archives de Montpellier jugement sur une menace à peine voilée à l’endroit
En 1257, le navire du marchand Guillaume Corgola de l’existence même du consulat pisan à Montpellier
de Montpellier fut délesté de toute sa cargaison par : « Sur l’immeuble que possède la commune de Pise
un vaisseau pisan dans les bouches du Rhône, proba- à Montpellier nous ne décidons rien pour l’instant
27blement au sud d’Arles Le lendemain du vol, on et nous nous réservons le droit d’établir les mesures
36tenta de trouver un arrangement à l’amiable entre à prendre » Bonaccorso Masca, le consul des
32e eLes relations entre Pise et Montpellier (XII -XIV siècles)
Pisans à Montpellier, n’eut alors d’autre choix que exempts et libres de quelque impôt ou péage que
37 38d’accepter les décisons prises par l’autorité royale ce soit à Pise et inversement Ce document
Les classes de marchands des deux villes, Pise et testimonial fut expressément réclamé par les consuls
Montpellier, désiraient donc fortement maintenir des de Montpellier afin d’obtenir une déclaration
relations nouées depuis un siècle et demi mais, entre- publique attestant les privilèges commerciaux dont
temps, la toile de fond avait totalement changé Les jouissaient réciproquement les marchands de Pise et
relations d’égal à égal, nées dans la seconde moitié de Montpellier depuis soixante ans Plus précisément,
edu XII siècle à l’initiative des Italiens puis conso- les consul demandèrent cette déclaration au bailli du
elidées sous la poussée française au cours du XIII roi humiliter supplicando De toute évidence, une
siècle grâce à la multiplication des pactes bilatéraux nouvelle phase avait commencé durant laquelle le
entre des entités semblables (villes, communes), ne système de relations entre les villes était rapidement
pouvaient plus fonctionner Entre la classe active entré en crise Marchands et armateurs devaient donc
sur le plan économique et ceux qui détenaient plus suivre de nouvelles routes qui, du point de vue des
fortement le pouvoir politique, un évident déphasage relations entre Pise et Montpellier, attendent encore
s’était produit d’être étudiées
En 1312, dans un long document testimonial
rédigé au barreau de Montpellier, un groupe de
marchands locaux déclarèrent sous serment que
les hommes de Montpellier avaient toujours été
e1 Sur la pauvreté de la documentation XIII siècle, Nîmes, 1942 ; G pistarino, A -schauBe-: « gli sforzi genovesi per
sur le commerce maritime de Pise, voir Genova e l’Occitania nel secolo XII, in escludere questi paesi dal commercio
D -aBuLaFia, The two Italies. Economic Atti del primo congresso storico Liguria- d’alto mare passavano per l’esclusione di
relations between the Norman Kingdom Provenza (Ventimiglia-Bordighera: 1964), Pisa nella Francia meridionale, ma questa
of Sicily and the nothern communes, Bordighera, Aix-Marseille, Fédération concorrenza deve essere stata più forte di
Cambridge, Cambridge University Press, historique de Provence - Institut interna- quello che a prima vista può apparire »,
1977 ; pour les problèmes liés à une étude tional d’études ligures, 1966, p 64-130 Storia del commercio, cit p 704
historique limitée par les sources internes ; G jeheL, Les Génois en Méditerranée 7 E saLvatori, “Boni amici et vicini” e ed’une ville, voir G rossetti, Civiltà Occidentale (fin XI - début XIV siècle). cit , p 32-39
urbana e sistema dei rapporti nell’Europa Ébauche d’une stratégie pour un empire,
8 C caLisse, Liber Maiolichinus
del Medioevo e della prima età moderna: Amiens, Centre d’Histoire des Sociétés
de gestis Pisanorum illustribus, Roma
una proposta di ricerca, in Spazio, società Université de Picardie, 1993 ; K L
1904 (Fonti per la Storia d’Italia, 29),
e potere nell’Italia dei Comuni, Napoli, reyerson, «-Montpellier and Genoa:
vv 419-444 Voir aussi G scaLia, Per
1986 (Europa Mediterranea - Quaderni, 1), The dilemma of dominance » in Journal
una riedizione del ‘Liber Maiolichinus’,
p 307-319, p 308 Pour ce qui concerne les of Medieval History, XX (1994), p
Bullettino dell’Istituto Storico Italiano
relations entre Gênes et le Midi la biblio- 359-372 ; G petti Balbi, « Le
rappreper il Medioevo e Archivio Muratoriano,
graphie est très étendue, voir A schauBe, sentanze genovesi in Provenza in età
LXXII, 1959, p 79-112 ; Id , Contributi
Handelsgeschichte der Romanischen basso medievale », Comunità forestiere
pisani alla lotta antiislamica nel
Wölker des Mittelmeergebiets bis zum ende der e “nationes” nell’Europa dei secoli
XIIIMediterraneo centro-occidentale durante
Kreuzzüge, München und Berlin, 1906, aussi XVI, études réunies par G Petti Balbi,
il secolo XI e nei primi decenni del XII,
dans la traduction italienne ici utilisée : Napoli, GISEM-Liguori, 2001 (Europa
Anuario des Estudios Medievales, X ,
Storia del commercio dei popoli latini nel Mediterranea Quaderni, 18), p 205-218
1980, p 135-144
Mediterraneo fino alla fine delle Crociate, 2 E Salvatori, “Boni amici et vicini”.
9 Liber Maiolichinus cit , vv 525-531 Torino 1915 ; G -gauthier-ziegLer, Le relazioni tra Pisa e le città della
La traduction en français nous appartient Les relations entre Gênes et Grasse du Francia meridionale dall’XI secolo agli
e e Voir aussi E saLvatori, “Boni amici XII au XV siècle, «-Mémoire de l’Ins- inizi del XIV, Pisa, ETS, 2002 (Pi Bi Gi,
et vicini” cit , p 27-32 En relation à titut Historique de Provence », (1932), 20)
l’expédition des Baléares et à la position p 172-177 ; R S Lopez, Le relazioni
3 Voir ci-dessous de Pise dans la Méditerranée occidentale, commerciali tra Genova e la Francia nel
il faut considerer aussi l’œuvre du diacre Medioevo, «-Cooperazione Intellettuale 4 K reyerson, Montpellier and
Guido, Liber compositus de variis », VI (1937), p 75-86 ; A dupont, Genoa, cit
historiis pro universis utilitatibus lectori Les relations commerciales entre les
5 Voir la bibliographie à la note 1 proventuris, écrite probablement entre cités maritimes de Languedoc et le cités
e 1118 et 1119, manuscrit de la Bibliothèque maritimes d’Espagne et d’Italie du X au 6 Hypothèse déjà formulée par
33

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