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Un été chez grand mère

De
225 pages
De l'agonie des coquelicots à la bataille dans les topinambours, la campagne de Charente limousine offre une grande panoplie de jeux, de découvertes et de satisfaction pour un petit garçon qui n'a jamais connu une telle liberté. Quoi de plus étonnant que le ballet tranquille des faneurs dans les champs, que la danse bruyante et macabre de la moissonneuse qui abat sans pitié les coquelicots, que la complexité de la batteuse qui avale des épis et rejette des grains et de la paille, que ses paniers de raisins qui produise un jus si bon et si maléfique. Tant de choses inconnues, tant de choses nouvelles, tout un espace ou l'imagination et les jeux ont libre cours, quoi de plus fascinant au yeux d'un enfant qui regarde ce monde d'adulte.
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2 Titre
Un été chez grand-mère

3Titre
Jean Pierre Villette
Un été chez grand-mère
Choniques de Charente limousine
Ecrits intimes
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00272-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002720 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00273-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002737 (livre numérique)

6 .
8 Un été chez grand mère






Je dédie ce livre à Marie Chartier, ma grand-mère
chez qui j’ai passé des vacances inoubliables et avec
laquelle j’ai appris à comprendre les subtilités
insoupçonnées de la vie à la campagne.
9 Introduction

INTRODUCTION
Ma grand-mère maternelle habite la dernière
maison d’un hameau de la Charente profonde :
Métry. Elle est haute comme trois pommes
mais son profond regard bleu clair fait vite
oublier sa taille. Il vous perce comme un fleuret
affûté au point que vous avez du mal à le
soutenir. Vous êtes mis à nu en un instant, déjà
sur la défensive avant d’avoir engagé le
dialogue. Malgré ses rides, ses cheveux blancs
tressés, roulés en chignon, elle rayonne de
pertinence et de sagesse. Je l’ai vue plus souvent
en colère qu’en pleurs. Il faut dire que le
garnement que je suis lui en fait voir de toutes
les couleurs. Elle n’est pas mélancolique malgré
une vie isolée dans la campagne. Son
intelligence et sa sagacité transpirent dans les
paroles et le regard. Elle est extrêmement
attachante. Vu de mes dix ans, j’ai l’impression
qu’elle connaît tout ce qu’on doit connaître à la
campagne. Elle vit dans une ferme depuis son
enfance, elle ne connaît pas la vie trépidante des
villes. Elle a un peu voyagé, pour une paysanne
11 Un été chez grand-mère
de cette époque ; elle est allée visiter
l’exposition internationale du grand village de
Paris en trente six, peu de temps avant la
deuxième guerre mondiale. Elle nous a
accompagnés aussi une fois jusqu’à Marseille
lors d’un de nos départs pour l’Afrique. Mais à
part Angoulême et Limoges où elle a séjourné
quelques temps chez des parents, elle n’a jamais
apprécié les rues encombrées et l’atmosphère
polluée de la majorité de nos villes. Elle ne
comprend pas comment les gens peuvent vivre
entassés dans les cités, dans la cacophonie des
moteurs. Alors qu’à la campagne, le silence
n’est perturbé que par la ritournelle des oiseaux
et celui, indolent, de la brise dans les feuilles
bruissantes. Elle vit tranquille, en autarcie dans
ce petit village où son jardin et les fermiers à qui
elle loue les terres de ses fermes, lui procurent
pratiquement tout ce dont elle a besoin pour
vivre. Seul le boulanger ou l’épicier qui passent
deux fois par semaine, lui procurent la
couronne de pain frais qui, après chaque repas,
soigneusement pliée dans un torchon, se
conserve jusqu’à leur prochain passage. Elle est
toujours habillée de noir depuis ses veuvages.
Elle porte, été comme hiver une blouse de
coton noir comme ma blouse d’écolier. La
mienne est grise. La grande sagesse de notre
système éducatif, déjà plombé par les idées
avancées du socialisme, a décidé que tous les
12 Introduction
écoliers français de cette époque s’habilleraient
du gris administratif. C’est une couleur peu
salissante et vraiment pas chatoyante, mais elle
permet surtout de cacher les inégalités. Pour
égayer la monotonie des automnes charentais,
on aurait pu mieux faire. Les cours de
récréation, ne risquent pas d’inspirer Monet ou
Gauguin. C’est la grisaille généralisée, elles sont
goudronnées, c’est à dire du plus beau gris
qu’on puisse faire sous le soleil, les enfants sont
habillés de gris, histoire de ne pas trop
contraster avec l’environnement monotone. La
télévision balbutiante est, il est vrai, encore en
noire et blanc. Perturber les élèves avec du bleu,
du rouge ou du jaune ! Mais quelle idée
saugrenue ! On ne sait jamais ! Quelques
couleurs attrayantes, pourraient leur donner des
idées à ces jeunes garnements en trop plein
d’imagination ! Son premier mari est mort juste
après leur mariage, au début de la grande
guerre, celle de dix neuf cent quatorze. Elle n’a
pas eu le temps de s’habituer à la vie commune
et à bien le conaître, ele ne m’en a
pratiquement jamais parlé. Son second mari,
mon grand-père, le facteur que j’ai à peine
connu, a perdu un bras pendant la même
grande guerre. Un mort et un estropié, voilà ce
qui lui restait de sa vie de jeune épousée. Sacrée
jeunesse, d’aucun diront que cela forge le
caractère. Je pense que s’il n’est pas au départ,
13 Un été chez grand-mère
en acier, il doit rester quelques séquelles de ces
maudites aventures pendant tout le reste de sa
vie. Les évènements qu’elle a subis dans ses
jeunes années ont durci son caractère. Il est
bien trempé. Personne ne la contredit sans des
arguments mûrement réfléchis. Son caractère
parfois intraitable, déteindra sur celui de ma
mère qui prendra beaucoup de celui-ci, atténué,
il vrai par une plus grande culture due à la
lecture et les voyages. Elle ne se rend à la ville
de Chasseneuil que pour aller à la foire quand
elle a des lapins à vendre ou des emplettes à
faire. Ses achats se limitent le plus souvent à des
épices et du sel, plus de la mort au rat ou de la
taupicine car ces deux prédateurs sont les plus
grands ennemis d’une cultivatrice qui veut
conserver ses légumes et ses fruits tout l’hiver.
Le téléphone et la télévision n’ont pas cours
dans le village. Les nouvelles de l’extérieur ne
sont connues que par la radio quand il s’agit de
grands évènements ou de déclarations
politiques ; ou par le journal local pour
connaître les naissances, les décès et les chats
écrasés du canton. Évidemment les ragots
colportés par le facteur et les itinérants locaux
tiennent lieu d’informations objectives sur ce
qui ce passe dans les environs immédiats.
– La vache des Chabernots du Queyroi a eu
deux veaux, ce doit être à cause de la bombe
atomique, elle détraque tout !
14 Introduction
– Le père Marchand de la Folie a attrapé la
grippe asiatique, pourtant il n’a pas bougé de
chez lui depuis des mois, et puis la Chine vous
pensez bien qu’il n’y a jamais mis les pieds. Sait-
il seulement ou ça se trouve !
Tous les habitants du hameau sont tournés
vers la terre, leur seule ressource, la sève de leur
vie, de la vie des paysans. Ils n’ont de cesse que
de la travailler, de la bichonner pour qu’elle leur
donne ses meilleurs fruits, de lui parler lorsqu’ils
sont dans le malheur. C’est leur confidente,
celle à laquelle ils se confient sans pudeur,
comme à une mère, le plus souvent en silence,
de ces silences que l’on entend loin, très loin,
sauf dans les villes où on l’a oubliée depuis
longtemps.
La ferme est constituée d’une bâtisse tout en
longueur qui enchaîne les écuries, les granges et
les étables, avant de se terminer par la partie
habitation. Cet ensemble est bordé, devant par
une large cour séparée en son milieu par une
barre de maisonnettes mitoyennes, d’un mètre
de haut, habitées par les lapins : les toits à
lapins. Derrière, la maison donne directement
sur un pré à vaches. La cour s’ouvre d’un coté
sur le chemin du village par un grand portail à
deux battants inégaux, et, à l’autre bout elle se
termine par le jardin potager précédé par un
cognassier dont les formes étranges me font
penser à un dragon. Ses branches ont dû
15 Un été chez grand-mère
pousser quand il avait des crampes, car elles
forment parfois des angles droits et noueux
comme des doigts de sorcière. Cet arbre est si
moche qu’il provoque en moi un élan de
tendresse. Je l’adopte rapidement comme un
compagnon de jeu. Quel étonnement, en
goûtant, un jour de la gelée de coings, j’ai du
mal à imaginer qu’un arbre aussi rabougri, aussi
vilain et tordu, puisse donner des fruits dont le
jus une fois cuit est si bon. La nature réserve
parfois des surprises ! Pour moi, beauté et bon
goût devaient automatiquement aller ensemble.
J’apprendrai par la suite qu’il y a effectivement
des tas d’exceptions. La maison est bordée par
un trottoir cimenté que mes genoux
rencontreront à plusieurs reprises pour mon
plus grand désarroi. La cour, devant la maison,
est recouverte d’un tapis d’herbe épaisse que les
poules fleurissent de leur crottes et de trous
qu’elles creusent en grattant pour découvrir les
vers de terre et autres friandises cachées sous
elles. Habituellement, elles sont enfermées dans
leur enclos. Des pots de géranium forment une
allée qui monte vers le puits. Leur senteur essaie
de faire oublier les effluves des toits à lapin, des
étables, des écuries et du poulailler. Un grand
tilleul recouvre en partie les clapiers, il les
protège, l’été, de son ombre fraîche. Deux
prunus entourent le portillon donnant sur le
chemin de Chante Buse. Là bas, dans ce
16 Introduction
hameau de trois maisons, à peine éloigné d’un
kilomètre de Métry, vit Alain Destrée un de mes
grands copains d’alors. Métry est construit sur
une colline. Cinq fermes constituent les
habitations du haut, elles abritent les Arnaud,
les Chambord, les Sardins, les Patureaux et la
Marie Chartier, ma grand-mère ; Cinq autres
celles du bas ou vivent les Villard, les Raynaud,
les Michaux-Lavallade, les Livertou et les
Cident. J’adore aller retrouver les chemins
creux, les champs, les vignes et les bois où le
temps s’arrête, où la nature s’offre sans pudeur
à mon œil curieux et à mon esprit interrogateur
qui veut toujours en savoir plus sur tous ces
êtres qui nous entourent, qui font la vie et que
nous ignorons le plus souvent. Après ma petite
enfance passée en partie en Afrique et en Corse,
je me retrouve chez ma grand-mère où je
découvre, cet été là, la vie des paysans
charentais, leurs joies et leurs peines, leurs
contraintes dues à la dure vie dans les fermes,
les animaux, le gibier, les insectes et tout un
environnement inconnu jusqu’alors. Cette
campagne n’a pas, contrairement à l’Afrique,
l’air bien redoutable, d’où, pour moi la
découverte d’une nouvelle liberté, car je peux
m’éloigner de la ferme, dans les champs, les
bois et les vignes qui entourent le hameau. Je
retrouve des enfants de mon âge qui eux
connaissent depuis longtemps cette vie dure des
17 Un été chez grand-mère
paysans charentais. En été la vie semble douce
et facile, malgré, les craintes de pluie pendant
les foins ou les moissons et le harassant labeur
que représente le travail répétitif de chaque
jour. Les animaux domestiques demandent une
attention quotidienne, ils mangent tous les
jours. Tous les jours il faut traire les vaches et
les chèvres, changer leur litière, surveiller les
bobos et les maladies. Le travail dans les
champs est difficile car la mécanisation à
outrance n’a pas encore transformé les paysans
en chef d’entreprise dont les soucis de
rentabilité, les contraintes fiscales et les
emprunts bancaires, leur font, aujourd’hui,
oublier leur vraie mission. Il ne faut pas
s’étonner maintenant de voir apparaître des
maladies surprises, la mal bouffe et les ravages
de certaines épidémies. « Lorsque les
technocrates prendront le pouvoir, dans le
désert, - comme disait si bien Coluche, - au
bout de quelques années il faudra qu’ils
achètent le sable ailleurs. » Malheureusement, ils
l’ont pris dans nos campagnes, nous pouvons
en voir le résultat maintenant. Le temps n’est
plus loin ou nous allons être obligés d’acheter
notre nourriture aux africains.
18 Le potager

LE POTAGER
Depuis quelques jours, je surveille
attentivement les fraisiers car les fraises sont
devenues grosses comme le pouce, elles
commencent à rosir. Les rangs de fraisiers sont
dégagés de leurs gourmands. Le fraisier a la
particularité de se reproduire par bourgeonne-
ment d’un nouveau pied qui prend racine au
bout d’un gourmand. Les fraisiers de grand-
mère ne produisent des fraises qu’une seule fois
au début de l’été, ce ne sont pas des fraisiers des
quatre saisons. Je me rappelle leur douce odeur
sucrée qui persiste longtemps dans la maison.
Ha ! Que les fraises, baignées dans un peu de
vin et de sucre, constituent un excellent dessert.
Tous les matins, nous faisons le tour du jardin,
pour apprécier l’évolution des plants de
poireau, des salades et des fraises. Le jardin de
grand-mère ressemble à un damier où toutes les
différentes nuances de couleur verte se côtoient
en carrés peignés tantôt dans un sens, tantôt
dans l’autre. Chacun a ses odeurs, chacun a ses
couleurs. Quel enchantement pour les narines
19 Un été chez grand-mère
de passer de l’odeur acide et piquante du
poireau à celle sucrée et tendre des petits pois,
du persil subtilement amer aux fanes de carotte
douce comme un fruit sucré. Les poireaux vert
foncé alternent avec les petits pois vert tendre,
le persil vert bouteille avec les fanes de carottes
plus claires, les haricots verts avec les haricots
mange-tout vert jaune, les fanes des pommes de
terre vert sombre avec les oignons vert clair, le
cerfeuil en bouquet vert brillant et l’oseille à
grande feuille vernissées. Les haricots
grimpants, sont déjà parés de leurs longues
rames croisées à leur extrémité, elles sont plus
hautes que moi. Les petits poids, plus jeunes et
plus fragiles ne sont pas encore ornés de ces
attributs. Grand-mère me précise qu’elle doit
d’abord les buter. Je la regarde :
– Oui, il faut remonter la terre autour du
pied pour qu’ils soient bien enracinés, répond-
elle à l’interrogation muette.
Elle cueille un haricot vert et me le tend :
– Goutte le, dit-elle.
J’hésite, son odeur ne me plaît pas, je
préférerai une fraise, elle le prend et le mange.
– Ils sont bons à ramasser, nous les ferons
en conserve pour cet hiver.
La plus part des légumes de ce jardin finiront
en conserve pour l’hiver. Cette proposition ne
m’enchante guère, car elle signifie des après
midi d’équeutage ou d’écossage, et, de
20 Le potager

nettoyage avant de mettre-le tout dans des
bocaux. Puis ensuite, il faudra surveiller le feu,
pendant deux ou trois heures, sous le
stérilisateur. Les salades, les poireaux, les
carottes ou les choux me sont plus
sympathiques, ils restent en terre pendant
l’hiver, pas besoin de les ramasser pour les
mettre en conserve. Les pommes de terre sont
plus délicates, quand leur fanes jaunissent, elles
sont déterrées, séchées au soleil puis cachées au
fond d’un cellier sombre pour ne pas qu’elles
pourrissent ou qu’elles germent.
Ce matin là, ho stupeur, nous constatons que
quelqu’un a perturbé le mûrissement des fraises.
Des petits tas de fraises coupées, vertes,
blanches, légèrement rose, non encore
suffisamment mûries, sont alignés dans l’allée.
Nous regardons, incrédules, le désastre, car il
n’y a pas d’autres mots. Grand-mère fronce les
sourcils, elle regarde autour d’elle pour essayer
de comprendre qui a pu faire ça ? Je ne
comprends pas, moi non plus. En tournant
autour du carré de fraisiers nous découvrons
d’autres petits tas, ils nous mènent vers le bout
du jardin sous le sapin géant. Grand-mère
scrute attentivement le sol, elle me fait penser
aux indiens à la recherche d’indices de passage
du gibier. Elle s’est mise à genoux et regarde
dans la haie, Je remarque, moi aussi, une sorte
de petit sentier tracé dans les aiguilles de sapin,
21 Un été chez grand-mère
il se dirige sous la haie. Avec un bâton ele
soulève doucement les feuilles et là, tapis dans
un nid d’aiguilles, entouré de feuilles séchées,
un hérisson nous regarde en pointant son nez
rose en l’air, il se met en boule aussitôt qu’il
nous aperçoit. Doucement, elle tire le hérisson
de son trou. C’est une boule d’épine impossible
à attraper. Le chien, Loulou, frétille de la queue
en le voyant, il essaie de le prendre dans sa
gueule, il déchante rapidement en poussant un
cri plaintif. Le hérisson a vraiment une parade
simple et efficace. Sous l’aspect d’une brosse
ronde se cachent de redoutables piquants.
– Mais, que va-t-on en faire ?
– Je vais l’emmener loin du jardin, me
répond grand-mère.
– En attendant, le régal des premières fraises
est repoussé à plus tard, me dit-elle, s’il en vient
d’autre car il n’en a malheureusement pas laissé
beaucoup, dommage que je ne l’aie pas vu
plutôt.
Je me demande comment elle va transporter
cette boule impossible à tenir dans les mains.
Elle prend le seau du jardin, fait rouler la boule
dedans, et le tour est joué. Nous partons
aussitôt pour une expédition de déplacement
d’individu indésirable sur le territoire du jardin.
Le hérisson fait pour la centième fois le tour de
sa prison, il tourne en rond, sans arrêt, je me dis
qu’il doit bien comprendre que c’est sans issue,
22