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Un petit choix pour l'homme - 2

De
329 pages
Théo Salper ne laissera pas le monde dans l'état où il l'a trouvé. Mais qui est Théo? L'homme a besoin d'évoluer, sa planète se meurt, entre guerre et destruction, quel choix lui reste-t-il? Clone devenu chercheur, Théo est celui qui proposera à l'humanité un choix pour son avenir. Voici le temps des Constructeurs, Théo dont le cerveau génial apportera à l'humanité la capacité de changer, sa femme Gabrielle qui fait de lui un homme, son plus que frère Aldric que le gouvernement écoute, et Laura, témoin de l'histoire. Tous quatre se battent pour l'avenir. Mais les hommes sont-ils prêts à évoluer? Et qu'en coûtera-t-il aux Constructeurs?
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2 Titre
Un petit choix
pour l'homme

3Titre
Chantal Belben
Un petit choix
pour l'homme
Tome II, Aldric
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01128-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304011289 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01129-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304011296 (livre numérique)

6 8



Tournants climatiques
Restera-t-il bleu
Toute ma vie ?
Ou s’obscurera-t-il peu à peu ?
Comme notre monde qui se meurt
Mon ciel à moi me rend heureux
Mais lorsque des bombes le traversent
Il devient orageux
Puis la foudre le perce.
Quand sera-t-il de nouveau bleu ?
Et pour combien de temps ?
La violence s’éteindra
En même temps que notre monde
Mais d’ici là,
Je dois préparer nos tombes.
Quand sera-t-il de nouveau bleu ?
Et pour combien de temps ?
Aucune solution n’existe
pour sauver cette Terre
Peut-être seulement
D’arrêter toutes ces guerres
Tout ça pour dire que le bleu
demeure éphémère.
Marc Vivent


9
CHAPITRE VIII : LES SALES GOSSES
Parfois l’Histoire se construit en se servant des hom-
mes. Parfois naissent des hommes qui en infléchissent le
cours. D’autres fois, très rare, naît un homme qui de-
viendra l’Histoire.
Les années Mateo Gaadloer firent la preuve de
l’efficacité de la politique planétaire unifiée pour offrir
des solutions aux conflits du monde. Malheureusement,
après Mateo Gaadloer se succédèrent un nombre de pré-
sidents suprêmes manquant d’envergure, et l’Agence
Planétaire d’Ethique dût trop souvent intervenir pour
garantir la paix. Les députés planétaires élus, favorables
dans leur large majorité à l’unification terrestre, perdi-
rent leur influence, et nombres de conseillers furent choi-
sis sans réelle représentativité. Les peuples se détournè-
rent de ce système qui ne reflétait plus leurs aspirations
réelles, et les États-Associés reprirent de l’indépendance,
mettant en danger l’unité si durement acquise. Il fallait
redonner confiance aux peuples en leur président univer-
sel, il fallait offrir au monde les moyens de continuer la
guérison planétaire. Cette situation mis en place les pre-
miers rouages de ce qui fit que l’histoire devint ce que
l’on sait.
11 Un petit choix pour l'homme
L’adolescent ne dort pas, les yeux ouverts en
grand sur les poutres de chêne clair, il est ail-
leurs. Laissant ses neurones parfaits guider sa
pensée, il échappe pour un temps aux senti-
ments trop forts d’un garçon de quinze ans qui
vient coup sur coup de tomber amoureux fou
de la plus belle fille du monde, et d’enterrer son
père. Un léger coup frappé à la porte le fait sur-
sauter, et frottant des deux mains ses yeux
exorbités, il se redresse pour consulter sa mon-
tre : il est une heure du matin de cette nuit de
décembre. Minuscule dans un pyjama rose, Lili
se tient devant la porte, ses nattes noires défai-
tes, sa petite figure marbrée de sillons de lar-
mes.
– Je n’arrive pas à dormir, Théo.
– Entre, crevette. Dans son repaire encom-
bré de matériel, il l’installe sur le lit et lui essuie
les yeux. Tu veux m’en parler ? Elle secoue la
tête et il la prend sur ses genoux, ému de cette
détresse qui fait écho à la sienne. Lili, papa était
beaucoup plus qu’un sourire, des épaules ou des
bras, même si ces bras nous manquent tant… Il
est toujours là, tu sais.
Lili renifle.
– Je voudrais qu’il revienne, Théo.
– Je sais crevette, moi aussi.
La porte s’entrouvre à nouveau, et Gabrielle
apparaît, en peignoir bleu ciel. Elle sourit en
voyant la petite fille sur les genoux de Théo, et
12 Les sales gosses
de ses yeux profond comme l’océan, lui envoie
un clin d’oeil.
– Je peux entrer ?
Ils lui font une place sur le lit.
– Pas moyen de dormir !
L’adolescente prend la main de Lili, la frotte
entre les siennes.
– Tu es glacée.
Théo soulève la couette et engouffre la petite
fille dessous. Les grands yeux d’or vont de
Théo à Gabrielle.
– On va fêter Noël quand même ?
– Bien sûr, Lili, Noël ne s’arrête pas pour les
chagrins des hommes. Il essuie son petit nez et
lui embrasse le front, Gabrielle aime la façon
dont il console sa petite soeur ; Papa aimait
Noël, il ne voudrait sûrement pas que tu rates
cette fête !
Lili ferme les yeux et au bout d’un moment,
bercée par les paroles des adolescents, s’endort
enfin. Gabrielle souffle à voix basse :
– Tu crois que c’est une bonne idée de fêter
Noël ?
Le garçon hausse les épaules.
– Il faut bien continuer à vivre, faire les ges-
tes de la vie, alors on retrouve ses repères.
– Tu as souvent dû le faire.
– Retrouver mes repères ?
– Ou les perdre.
Il trouve qu’elle est ravissante avec son nez
tout rouge et son regard bleu-vert qui déborde
13 Un petit choix pour l'homme
de larmes. Lui ne pleure plus. Il analyse sans fin
ce que sera sa vie sans la solide présence de son
père. Il faudra être fort pour sa mère, pour Lili.
Se penchant en avant il embrasse les lèvres de
Gabrielle, chacun offrant à l’autre le seul ré-
confort qui soit à sa portée. Rien n’aurait
davantage pu souder Gabrielle et Théo que ces
quelques jours qui suivent la mort de Christian.
– C’est tellement triste de commencer à
s’aimer en perdant ton père !
– L’amour n’est pas triste, Gabrielle, surtout
pas à cause de papa qui savait si bien aimer !
Se sentir amoureux les aide infiniment.
– Je t’aime, Théo.
– Je t’aime aussi.
– Comment on va faire ?
– Je ne sais pas encore.
Elle se roule en boule contre Lili.
– Et nos parents, comment ils vont faire ?
Théo a un sourire imperceptible.
– Fais-leur confiance, Gaby, ils sauront gérer
ça.
« Vous êtes les enfants de deux grandes
amours. »
Ils se prennent la main par-dessus Lili en-
dormie et se sourient des yeux ; tous deux pen-
sent que c’est une bien belle façon de passer
leur première nuit ensemble.

Trois silhouettes prostrées dans le grand salon
jouent au roi du silence. Une fois fait ce qu’il y
14 Les sales gosses
avait à faire, ne reste que l’absence et un vide
gigantesque de la taille d’un héros. Devant le
feu qu’ils fixent tous trois jusqu’à l’hypnose, Vi-
viane craque d’un seul coup :
– On ne va pas faire semblant de ne plus
s’aimer ! Elle lève son regard bleu sur son mari
attristé, sur son amie muette : Sorcière, tu crois
nous aider en ne t’effondrant pas, mais nom
d’un chien c’est toi qui a besoin d’épaules en ce
moment ! Comme si elles n’attendaient que ce
feu vert pour rompre leur digue, les larmes en-
vahissent les yeux d’or, Audrey sanglote et Ollie
se lève pour la prendre dans ses bras. Viviane
continue, implacable : Il n’y a pas Ollie et moi,
et toi toute seule : il y a notre quatuor amputé
qui doit continuer à avancer !
Audrey quitte les épaules d’Ollie et les deux
femmes restent longtemps dans les bras l’une
de l’autre. Le soulagement qu’elle retire de cette
étreinte est tel qu’elle comprend combien il était
vain de vouloir s’en passer.
– Si tu savais comme ça me fais du bien de
t’entendre me dire ça, Viviane !
– Christian me manque tellement que j’en ai
des vertiges, mais on est là, bon sang, on est
là…
Ollie est sûrement celui des trois qui a le plus
pleuré depuis ces derniers jours. Il a une moue
pitoyable.
– Christian m’a dit que je devrais assurer,
mais qui le remplacera pour moi ?
15 Un petit choix pour l'homme
Audrey l’attire vers elles, lui offrant son pre-
mier vrai sourire depuis des jours :
– Question idiote, Ollie, Christian ne se
remplace pas.
Il secoue la tête.
– Un quatuor amputé ! Tu as de ces expres-
sions, Viviane !
Ils sauront gérer leur deuil, bien sûr, le grand
amour sert aussi à cela. Le soir, sur la plage, la
sorcière regarde les étoiles et pleure en silence.
Mais elle a repris vie et elle avancera. Pour Lili,
pour Théo, pour les autres.
– Il faudrait bien plus que la mort, après
tout, pour que tu cesses de me protéger !

Ce premier Noël les rassemble donc tous chez
Mélanie et Manu, et finalement même Lili finit
par rire devant les montagnes de cadeaux que
chacun a cru devoir préparer. Théo constate
une fois de plus qu’il est bon d’avoir une famille
pour se serrer les coudes.
– Sony ?
– Ollie ?
– Tu repars demain ?
– On m’attend, tu sais.
– Tu as toujours mon numéro ?
– Bien sûr. Je pourrais venir voir Gabrielle
chez toi, cet hiver ?
Le californien attrape le garçon par les épau-
les.
16 Les sales gosses
– Tu es chez toi dans ma maison, Théo, il
fronce les sourcils, soudain sévère : Mais tâche
d’être sage, Gaby est…
– Une gosse, oui, je sais !

Arizona. Lorsqu’on pénètre dans le hall im-
mense, c’est la fraîcheur qui surprend tout
d’abord. Dehors le désert chauffé à blanc
n’épargne ni homme ni bête ; mais dans le bun-
ker des sables, les hommes ont fait leur place.
La fontaine et les plantes grasses accentuent
l’ambiance d’oasis, et la climatisation à énergie
solaire est sans faille. Le garçon s’arrête un ins-
tant devant la petite reproduction exposée au
bas de la plaque de bronze. Son nom, Théo
Salper, a rejoint depuis des années déjà celui des
chercheurs gravés ici. Il est familier des lieux.
Jamais il ne passe devant cet hologramme sans
s’y arrêter ; mais il lui semble pourtant étrange,
ce jour-là, que cette image demeure alors que
son père repose si loin, sous le sable des dunes.
On reconnaît d’ailleurs mal Christian dans le
visage dur de soldat exposé ici. Mais bien sûr,
c’était il y a longtemps. « Tu as bien fait, papa,
tu as fait ce qu’il fallait. » Il ne pense pas à lui-
même, mais au jour où son père a permis à
l’unité politique de se poursuivre en évitant la
mort au premier président de la Terre. Théo ne
fait pas beaucoup de politique, mais quand
Christian Salper vous a éduqué, on a quelques
principes de base. L’unité planétaire est ici rap-
17 Un petit choix pour l'homme
pelée par le symbole de l’OGP, vaste globe sans
frontière qui tourne majestueusement au dessus
des têtes.
« Ancestrale utopie de vouloir réunir une hu-
manité de milliards de personnes autour d’un
même coeur. Impossible projet, sauf si le centre
est parfait. Autant dire que ce coeur ne doit pas
être humain. » Théo a beaucoup réfléchi à ce
qu’il y a à faire, il a tout le temps de réfléchir, et
personne ne réfléchit aussi bien que lui. Depuis
son enfance il engrange silencieusement des in-
formations, des idées, des rêves ; il a tellement
voyagé autour de la planète qu’il maîtrise parfai-
tement les langues et les coutumes des divers
continents, et la diversité des cultures l’a tou-
jours fasciné. Les conflits et leurs causes aussi :
Théo est très au fait des problèmes de son
temps.
– Désolé pour ton père, petit !
– Merci, Max.
Les marques de sympathie le réconfortent
vraiment. « Depuis Gabrielle, je suis un vrai
coeur d’artichaut. » Il emprunte les ascenseurs
vers le point stratégique de ce centre de recher-
che où de nombreuses personnes travaillent
jour et nuit. La disposition des lieux évoque un
poste de contrôle à la veille d’un lancement spa-
tial, les vastes écrans scintillent aux murs, des
moniteurs encombrent le moindre bureau, des
imprimantes crachent leurs résultats sans dis-
continuer. La pièce recueille les travaux de la
18 Les sales gosses
planète entière, à charge pour ces hommes et
femmes d’en trier et d’en évaluer le contenu.
L’adolescent pousse la porte en ménageant son
effet :
– Bonjour, seigneurs de la connaissance !
– Salut, Théo !
Les voix diverses des ordinateurs reprennent
en écho : « Bonjour, Théo »
Un informaticien se retourne en bougonnant.
– Jamais ces foutues machines ne m’ont ré-
pondu bonjour !
Théo s’installe à son bureau en lui souriant et
fait craquer ses doigts.
– Mais moi, je ne les ai jamais traitées de fou-
tues machines !
Il se sent à sa place dans cette ambiance
d’activité incessante.
– Quel est le programme ?
– La navette d’exploration martienne, tou-
jours… Et tiens, une nouvelle énigme génétique
découverte au labo B, si tu pouvais y jeter un
coup d’oeil ?
Théo attrape le microdisque.
– Je pourrais l’envoyer à ma mère ? Cela lui
changerait les idées.
– Depuis quand tu demandes la permission ?
Le seul problème de sécurité que le centre
planétaire de recherche n’ait jamais pu résoudre,
c’est Théo Salper, qui sort et rentre comme il
veut, avec tout ce qu’il veut.
19 Un petit choix pour l'homme
La grande salle s’est vidée peu à peu, les
équipes de nuit ne vont pas tarder. La tête
blonde demeure seule devant son moniteur qui
affiche des données à une vitesse vertigineuse,
qu’aucun homme ne pourrait suivre. Aucun
sauf lui, bien sûr.
– Théo ?
Il frémit et cligne des yeux en sortant de sa
quasi-transe.
– Bonsoir Sue-Li.
La femme qui vient d’arriver l’a connu tout
gamin, et elle s’assoit près de lui en secouant la
tête devant ses yeux bouffis.
– Tu dors quand, exactement, Théo ?
– Exclusivement chez moi, en France.
Il éteint son pupitre en souriant dans le va-
gue, et elle soupire.
– Désolée pour ton père, Théo, c’était quel-
qu’un de bien.
– Ouais. Merci.
La nuit, dans sa chambre impersonnelle du
centre, il laisse son cerveau fonctionner libre-
ment. Il n’a pas menti à Sue-Li : pour lui il
n’existe pas de vrai sommeil. Un rêve étrange
l’entraîne vers des plaines désertiques, des
paysages sauvages où son esprit retrouve un
monde disparu. Théo ressent depuis l’enfance
des émotions d’un autre temps, et ajouté à sa
solitude de clone génial, cette faculté l’éloigne
encore un peu des autres. Il a remarquablement
réussi à faire oublier aux chercheurs qui
20 Les sales gosses
l’entourent ses possibilités, et quelques rares
personnes seulement réalisent et appréhendent
la puissance mentale qu’il possède. Son père en
faisait parti. Il enverra à Rafan Mata Anou la
teneur de ce rêve, le vieux chercheur, depuis
plusieurs années, compile les « souvenirs » de
Théo en une encyclopédie sur les origines de
l’homme. Son ouvrage a déjà une assez bonne
consistance, et le monde que lui décrit l’enfant
se compare aux quelques connaissances concrè-
tes qu’en a le vieux savant fou. « Tu occupes ses
vieux jours », plaisante souvent Audrey qui exa-
gère, car Jurassic Doc continue parallèlement de
mener des travaux de recherche remarquables
sur le passé génétique humain. L’adolescent se
lève et tente de contacter son foyer, mais Lili et
sa mère sont sorties, et il salue leur messagerie.
Il est trop tard pour déranger Gabrielle, alors il
fait sonner un autre numéro en France. Ce cor-
respondant là répond toujours.
– Al ?
– Théo ?
– Je voulais être sûr que vous étiez là.
– On est là, Théo, tu veux que je vienne te
voir ?
– Non, merci Al, bonsoir.
Aldric se tourne vers son père qui soupire :
– Pauvre gosse !
– On sera toujours des gosses pour toi papa,
pas vrai ?
Manu ébouriffe les cheveux noirs de son fils.
21 Un petit choix pour l'homme
– Bien sûr !
Ils retournent à la table du petit déjeuner où
Mélanie les attend. Aldric s’apprête à rejoindre
l’université mondiale de physique appliquée,
une année difficile en perspective, mais il a un
but depuis l’enfance : participer à la conquête
de la galaxie ! Les Salper n’ont jamais eu peur de
l’ampleur de leurs rêves.

– Monsieur le directeur ?
Benjamin Linkstein salut avec amitié
l’adolescent qui entre dans son bureau, il dirige
depuis deux ans le centre de recherche plané-
taire le plus performant du monde, mais il a
commencé chercheur ici-même, et il est un de
ceux qui se souviennent avoir vu arriver, dix ans
auparavant, un petit garçon blond et génial.
– Assieds-toi, Théo.
Linkstein a des fils de vingt ans, dont il a
souvent comparé la vie à celle de cet enfant dif-
férent. Pas facile, la vie de Théo. Le garçon qui
le connaît bien et a été à plusieurs reprises invité
chez lui, reste très cérémonieux. Le problème
doit le préoccuper, pour qu’il ne l’appelle pas
boss comme à son habitude.
– Monsieur, je voudrais savoir ce qu’il en est
de moi, maintenant.
– Comment ça, ce qu’il en est de toi ?
– Mon tuteur légal, Christian Salper, vient de
mourir, qui est responsable de moi, à présent ?
22 Les sales gosses
Le regard bleu ne quitte pas celui du directeur
qui se trouble sous cette double interrogation. Il
est sûr que Théo a déjà ses réponses.
– Le garant d’un clone est son donneur géné-
tique.
Le garçon a une grimace expressive.
– Mon donneur ? Il a beaucoup à
m’apprendre, c’est sûr !
Les restes congelés du donneur de Théo re-
posent depuis des années dans le laboratoire de
Rafan Mata Anou.
– J’essaie de te dire que tu es un cas particu-
lier, Théo.
– Brillant pour un directeur de centre plané-
taire ! Alors de qui dépend ce cas si particulier ?
– Directement de l’Agence, Théo, tu es assi-
milé à une expérience.
Le jeune visage se ferme et les yeux de Théo
s’approfondissent, digérant l’information.
– Je ne peux pas bouger sans votre autorisa-
tion ?
– Je ne t’ai jamais empêché de bouger !
– Mais dans vingt ans, qui pourra empêcher
que je me retrouve en cage ? Réfléchissez-y,
monsieur, je dois beaucoup à l’OGP, mais j’ai
largement rempli ma part de contrat. Je veux
une identité d’homme libre, je veux être un
chercheur, et non pas un rat de laboratoire !
Faites-le savoir à l’Agence, monsieur !
Il sort et Linkstein reste longtemps immo-
bile, choqué de l’amertume qu’il a pu lire sur le
23 Un petit choix pour l'homme
visage de ce presque enfant. Il pense à ses pro-
pres fils. Théo devient un homme, et il se dé-
couvre esclave. Il décroche alors son téléphone
et appelle les juristes les plus compétents. « S’il
y a une seule chose dont je pourrais être fier en
quittant ce poste, ce sera d’avoir pu t’aider,
Théo ! »

La rue calme de ce quartier résidentiel offre
son uniformité de maisons à étages s’ouvrant
sur des jardins, presque toutes semblables, avec
leurs hauts perrons et leurs fenêtres aux rideaux
tirés. Il ne se trompe pas de porte : depuis qu’il
a quitté la France à l’âge de cinq ans, le foyer
des Hillson est devenu le sien pour de nom-
breux week-end, et certains soirs de solitude, il
est venu ici profiter de la légèreté de Viviane et
Gaby, et de la tendresse paternelle de Ollie. Vi-
viane l’accueille avec chaleur.
– On te voit bien souvent, jeune homme de-
puis l’été !
– L’Agence a besoin de moi ici, je n’y peux
rien !
– Gabrielle rentre ce soir, heureuse coïnci-
dence !
Théo sourit à lange blond en s’installant près
de la cheminée.
– Comment se porte le gouvernement ?
– Ne m’en parle pas ! Tsou-Chang a la bou-
geotte, et je n’ai pas une minute à moi !
Ils rient tous les deux.
24 Les sales gosses
– Les pays rattachés reprennent de
l’autonomie, à cette allure, tout le travail de
Gaadloer sera bientôt à refaire ! Ton père doit
se retourner dans sa tombe !
– L’unification se fera, Viviane, en son
temps, et à sa façon.
– A sa façon, Théo ?
Ils se retrouvent dans la cuisine, où l’ange
blond ouvre le frigo.
– Tu es trop jeune pour boire une bière ?
– Tu rigoles ? Vingt-cinq mille ans !
Viviane secoue sa ravissante tête.
– Arrête avec ça ! Gabrielle devient folle à
force de t’entendre lui répéter combien elle est
jeune !
– Mais elle l’est, non ?
Elle pose son regard moqueur sur ce gamin
au cerveau de surhomme.
– Toi aussi, Théo. Tu as le même coeur
qu’elle !
– Touché !
Ollie voyage quelque part dans le monde, et
Théo passe la soirée entre Viviane et Gabrielle.
Gabrielle est discrète, presque effacée, sa dou-
ceur et sa gentillesse ne l’empêchent pourtant
jamais d’obtenir ce qu’elle souhaite ; au fond,
elle tient de sa mère la ténacité des combattants,
même si ses combats, pour l’instant, ne sont
que ceux d’une adolescente. Le soir Viviane ne
dit rien en les voyant s’enfermer dans la cham-
bre de sa fille, elle a une confiance solide en
25 Un petit choix pour l'homme
Théo. Bien plus qu’en Gabrielle, dont les
quinze ans éblouissants lui donnent parfois de
terribles migraines.
– Je suppose que toute mère doit en passer
par-là !
Mais toute mère bien sûr, n’a pas en charge la
responsabilité de la sécurité du premier homme
de la planète.

Les adolescents s’embrassent amoureuse-
ment, sans se lasser, ayant appris ensemble ce
délicieux passe-temps. Ils ont mille choses à se
raconter, et ne voient pas passer les heures. La
tête sur les genoux de son amie, Théo met au
repos sa recherche incessante, Théo se laisse
aller à oublier ce qu’il est. La jeune fille caresse
ses cheveux d’or.
– Tu travailleras toute ta vie comme cher-
cheur ou tu as d’autres projets ?
– Tu as quelque chose contre les cher-
cheurs ?
Gabrielle éclate de rire et lui embrasse le
front.
– Mon père a de hautes ambitions pour sa
fille unique, figure-toi ! De toute façon tu n’as
rien d’un chercheur, tu serais plutôt un trou-
veur, pas vrai ?
Le garçon répond doucement :
– Je distingue mal mon avenir, Gabrielle,
mais j’ai une certitude : je suis né pour cons-
truire.
26 Les sales gosses
– Tu es né pour ? Tu crois à la prédestina-
tion ?
Théo se redresse pour la dévisager.
– Pas toi ?
– Waoh, je préférerais imaginer que je suis
maître de ma destinée !
Il repose sa tête sur ses genoux et son regard
s’éloigne.
– Je suis né… pour vous ouvrir les yeux sur
ce que je sais voir.
Gabrielle trouve ces propos très confus.
– Et que vois-tu Théo ?
– L’univers, Gabrielle, la juste place des
hommes dans l’univers.
Il a vraiment l’air perdu dans cette idée, et
elle le secoue doucement pour le ramener au-
près d’elle.
– Théo ? Je sais moi en tout cas pourquoi je
suis née ! Il lève sur elle son regard bleu brûlant.
Je suis née pour toi.
Jamais de toute sa vie elle ne dira une vérité
plus vraie. Ils s’embrassent à nouveau en rou-
lant sur le lit.
– Tu viens au bout du monde, cet été ?
– Ouais. Tes parents aussi ?
– Forcément, ils ne peuvent pas laisser ta
mère toute seule !
Non, cela serait inconcevable.
– Tu as des nouvelles d’Aldric ?
27 Un petit choix pour l'homme
– Bien sûr, presque chaque jour, il a intégré
son école de physique, et il en bave ! Il me tarde
de le revoir !
Laissant leur avenir aux mains du destin, ils
s’endorment blottis l’un contre l’autre, en sou-
riant sur la même pensée, des vacances de sable
et de soleil, ensemble. Théo serre fort celle qui
le protège déjà si bien de lui-même ; Gabrielle
qui parle à son coeur.

– Théo Salper !
– Madame la directrice ?
Yola MBala se dirige vers son jeune cher-
cheur, une image satellite à la main et l’air assez
furieux.
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Les quatre satellites que la base doit lancer
demain, il me semble ?
– Tu as trafiqué ces satellites, Théo !
Non seulement le garçon n’a pas l’air embêté,
mais il affiche un sourire désarmant.
– Trafiqué, non, je les ai reprogrammés, ils
marchent au poil ! Ne faites pas cette tête, ma-
dame, il me fallait des points d’ancrage supplé-
mentaires là-haut, et jamais l’Agence ne m’aurait
donné quatre satellites.
– Alors tu t’es servi !
– Écoutez, ils fonctionneront très bien, et
moi j’en avais besoin.
La directrice baisse les bras, comprenant
l’inutilité de poursuivre ses griefs.
28 Les sales gosses
– Non, madame MBala, je ne vous dirai pas
pourquoi j’en ai besoin. Si, ils pourront trans-
mettre ensemble… Je reste deux jours de plus si
cela peut vous être utile. Non merci, ce soir je
dîne en ville !
La très compétente dirigeante du Centre Spa-
tial Africain ressort en secouant la tête, désar-
mée. Cela surprend au début, mais on s’habitue
vite à entendre Théo répondre à des questions
que l’on n’a pas posées.

– Bloquer les réseaux de communication
planétaire serait un jeu d’enfant, tu imagines le
chaos ? L’Agence ne peut rien contre moi.
L’armement, la recherche, les capitaux… Une
pichenette et tout s’effondre !
– Tu n’as jamais été tenté ?
– Non. Finalement j’ai eu de la chance, on a
fait de moi un type bien.
Gabrielle écarquille ses yeux.
– Les chevilles ça va ?
Théo s’étire de tout son long. Allongé sur le
lit de son amie, il la regarde travailler tout en lui
parlant du sujet préféré de Gabrielle. Lui.
– Je t’assure, j’aurais pu mal tourner, si de-
main je veux faire effondrer les marchés ou dé-
clarer des guerres, j’ai les moyens de le faire.
Elle mordille le bout de son stylo.
– Mouais, mais quel intérêt ?
– Le pouvoir, Gaby, tu n’aimerais pas sortir
avec le maître du monde ? Imagine les nations à
29 Un petit choix pour l'homme
nos pieds, les puissances entre nos mains, sans
parler de tout l’argent qu’on pourrait détour-
ner !
Elle en reste rêveuse.
– Tu ferais ça pour moi ?
– Non. Je suis vraiment un type très bien, je
passe mon temps à dépanner les recherches
bloquées au lieu de conquérir le monde…
Il plaisante, mais Gabrielle sait que cela est
tout à fait vrai.
– Un autre toi pourrait fiche la planète en
l’air ? C’est pour ça que tu n’as jamais voulu dire
comment refaire l’expérimentation de ta nais-
sance ?
– Exactement.
Les yeux bleus de Théo s’envolent vers quel-
ques rêves, et Gabrielle termine sa dissertation.
– Honey ? Tu m’aides pour les maths ?
– J’aurai quoi en échange ?
– Je croyais que tu étais un type bien !
– Il y a des limites, belle enfant !
Il vient se placer derrière elle, Gabrielle sent
ses mains lui caresser les épaules, descendre
vers son coeur dont les battements s’accélèrent.
Théo se penche pour l’embrasser, leurs cheveux
dorés se mêlent et leurs bras se resserrent. Il ef-
fleure de la main sa jeune poitrine frémissante.
– Tu me rends fou, Gabrielle.
– Tu n’as qu’un mot à dire, Théo !
Gabrielle connaît exactement la puissance de
sa séduction, et dans son chemisier déboutonné
30 Les sales gosses
plus que nécessaire, elle est la tentation person-
nifiée. Théo s’assoit au bureau en soupirant.
– Fais-voir tes maths !
– Tu es un sale type, elle pose sa tête blonde
contre celle du garçon. Je veux être à toi, Théo.
– Ne t’inquiète pas, chérie, je suis à toi.
Théo a envie de Gabrielle à en crever, voilà
une expérience qu’il ne maîtrise pas du tout ! Le
Théo de quinze ans se jetterait bien sur elle sans
aucun scrupule ; celui de vingt-cinq mille pré-
fère qu’elle soit sûre de son choix, le jour où elle
deviendra sa femme.

La chaleur du mois d’août réunit une fois de
plus le monde de la sorcière au bord de l’océan.
De loin, sa maison parait suspendue par quel-
que magie entre ciel et mer, puis le sentier fait
découvrir la dune sur laquelle elle se dresse,
dominant l’océan de sa façade blanche, ouvrant
ses fenêtres bleues aux embruns. Ollie aimerait
bien savoir ce que Théo et Gabrielle mijotent.
Ces deux enfants s’aiment, il est convaincu de
l’authenticité de leurs sentiments, mais cette an-
née il les regarde papillonner, et cela le rend
nerveux. Assis sur le balcon qui domine la
plage, à côté de l’adolescent blond pour une
fois seul, et qui lit un dossier énorme, il décide
de se renseigner.
– Sony ?
– Ollie ?
– Je t’aime comme un fils.
31 Un petit choix pour l'homme
Les yeux d’azur se posent sur lui, amusés.
Nul doute que pour les touristes qui arpentent
la plage, on pourrait de loin les prendre pour
père et fils : les cheveux blonds, le regard bleu,
et même de près l’expression de Théo rappelle
celle de l’américain. Si Théo a pris à quelqu’un
sa faculté d’écoute et d’attention, c’est à cet
homme plus qu’à aucun autre.
– Ne t’inquiète pas, Ollie, Gabrielle et moi…
– Ce que j’aimerais savoir, c’est ce que ma
fille et toi avaient fait ou non !
– C’est privé, Ollie ! Devant le visage renfro-
gné, il précise, bon prince. Nous n’avons rien
fait, tu es content ?
– Parfait, je me sens vraiment comme un
vieil imbécile, maintenant !
– Non, Ollie, tu as hérité de la lourde charge
de nous protéger, c’est tout.
– D’accord, Théo, je suppose que ton père
me dirait de vous laisser tranquille.
– Mon père ne supportait pas l’idée que Lili
puisse le quitter un jour, il te comprendrait par-
faitement. L’oeil du garçon ne serait-il pas un
tantinet moqueur ? La vérité, c’est que nous
n’avons ENCORE rien fait.
Ollie gémit en grimaçant.
– Tu veux me gâcher mes vacances…
– Ce que je voudrais, Ollie, c’est que tu me
fasses confiance.
Il se lève et embrasse sur la joue l’américain
qui a horreur de ça, mais Ollie sourit quand
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