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Séquences : la revue de cinéma. No. 296, Mai 2015

De
55 pages
Peu d’artistes ont autant inventé leur langage cinématographique ou dévoilé le corps masculin d’une manière aussi flagrante que Peter Greenaway. Avec Eisenstein in Guanajuato, le truculent cinéaste de The Cook, The Thief, His Wife & Her Lover louvoie à nouveau entre les rives du sexe et de la mort, dont les périlleux méandres changèrent à jamais le propos et l’œuvre du réalisateur soviétique. La section critique de ce numéro se penche sur des films de fiction comme Boychoir, décrit comme « les nouveaux choristes », sur Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, ainsi que sur le canular version 2.0 de Sophie Deraspe, le Profil Amina. La revue fait aussi le point sur les derniers Rendez-vous du cinéma québécois et sur le festival Regard sur le court métrage au Saguenay. La rétrospective soulignant les 60 ans de Séquences se poursuit, avec un arrêt sur les années 1975 à 1984, particulièrement marqué par le cinéma de Fassbinder.


  • Mot de la rédaction

  • 2. Trêve d’ironie…crevons l’abcès Élie Castiel


  • En couverture

  • 3. Peter Greenaway Élie Castiel

  • 4. Eisenstein in Guanajuato Anne-Christine Loranger

  • 6. Peter Greenaway Anne-Christine Loranger


  • Les films

  • 10. Une nouvelle amie Mathieu Séguin-Tétreault

  • 13. Autrui Jérôme Delgado

  • 14. Boychoir Denis Desjardins

  • 15. Cinderella Patricia Robin

  • 16. Le profil Amina Charles-Henri Ramond

  • 17. Les Merveilles Maxime Labrecque

  • 18. Les Nouveaux Sauvages Carlo Mandolini

  • 19. Monsoon Pascal Grenier

  • 20. Red Army François D. Prud’homme

  • 21. Respire Jean-Marie Lanlo

  • 22. The Price We Pay Pierre Ranger

  • 23. The Salt of the Earth Luc Chaput

  • 24. The Tale of the Princess Kaguya Julie Demers

  • 25. Timbuktu Asher Pérez-Delouya

  • 26. White God Guillaume Potvin


  • Arrêt sur image

  • 28. The Disapearance of Eleanor Rigby Jean-Marie Lanlo

  • 29. The Humbling Pascal Grenier

  • 29. Dying of the Light Pascal Grenier

  • 30. Breathe Umphefumlo. La Bohème, sauce sud-africaine Anne-Christine Loranger

  • 31. Vincent n’a pas d’écailles Pierre-Alexandre Fradet

  • 32. Mise au points


  • Panoramique

  • 33. Les Rendez-vous du cinéma québécois Luc Chaput, Charles-Henri Ramond

  • 34. Berlinale Anne-Christine Loranger

  • 36. Regard sur le court métrage au Saguenay Jean-Philippe Desrochers

  • 37. Du cinéma en Europe : 25 ans en 25 films Charles-Henri Ramond

  • 37. L’Autre et ses représentations au cinéma Luc Chaput

  • 38. [Harve] Bennett…[Sandy] Whitelaw Luc Chaput


  • Étude

  • 41. L’École à l’écran Élie Castiel

  • 42. L’examen avant la rentrée Patricia Robin


  • Séquences-60 ans de cinéma

  • 45. Troisième partie Élie Castiel

  • 46. Sergio Amidei [1904-1981] Charles-Henri Ramond

  • 46. Jean-Louis Bory [1919-1979] Luc Chaput

  • 47. Louis Daquin [1908-1980] Charles-Henri Ramond

  • 47. Dalton Trumbo [1905-1976] Patricia Robin

  • 48. Cadavre exquis (1976) Luc Chaput

  • 49. Ceddo (1976) Charles-Henri Ramond

  • 50. L’État des choses (1982) Patricia Robin

  • 51. Rainer Werner Fassbinder Luc Chaput

  • 52. Le désespoir amoureux Luc Chaput

Voir plus Voir moins
RENDEZ-VOUS DU CINÉMA QUÉBÉCOIS|BERLINALE|REGARD SUR LE COURT MÉTRAGE AU SAGUENAY|L'ÉCOLE À L'ÉCRAN
OE N 296|MAI - JUIN 2015|60 ANNÉE|5,95$
MÉLANIE LAURENT RESPIRE
FRANÇOIS OZON UNE NOUVELLE AMIE
WIM WENDERS / JULIANO RIBEIRO SALGADO , C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 THE SALT OF THE EARTH  Séquences
DVDNED BENSON THE DISAPPEARANCE OF ELEANOR RIGBY
Envoi de publication, enregistrement no 7957, No de la convention 40023102
SÉQUENCES 60 ANS DE CINÉMA T R O I S I È M E PA R T I E
WWW.REVUESEQUENCES.ORG
SÉQUENCES– 60 ANS DE CINÉMA
TROISIÈME PARTIE19751984 Hommages posthumes : Sergio Amidei / Louis Daquin / Dalton Trumbo| Flashbacks dans le temps :Cadavres exquis> Le glaive (1976) aveugle de la justice /Ceddo> L’éternelle (1976) discorde /L’État des choses (1982) > Voyage au pays de l’errance| Rainer Werner Fassbinder > Le désespoir amoureux
SÉQUENCES296|MAI — JUIN 2015
PANORAMIQUE
SALUT L’ARTISTE [Harve] Bennett... [Sandy] Whitelaw
EN COUVERTURE
MOT DE LA RÉDACTION Trêve d’ironie… crevons l’abcès
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45
13
LES FILMS
ARRÊT SUR IMAGE
GROS PLAN Une nouvelle amie> Transfiction
37
MISE AUX POINTS [une sélection des films sortis en salle]
41
ÉTUDE
38
DIRECTEMENT EN DVD The Disappearance of Eleanor RigbyUn tiens > vaut mieux que deux tu l’auras|Dying of the Light|The Humbling
28
33
SCRIPTS Du cinéma en Europe : 25 ans en 25 films|L’Autre et ses représentations au cinéma
L'ÉCOLE À L'ÉCRAN
30
32
En couverture :Eisenstein in Guanajuatode Peter Greenaway
HORSCHAMP Breathe Umphefumlo >La Bohème, sauce sud africaine|Vincent n’a pas d’écailles> L’Amérique, c’est fait pour les enfants : l’ordinaire du héros
MANIFESTATIONS Les Rendezvous du cinéma québécois| Berlinale|Regard sur le court métrage au Saguenay
Timbuktu
PETER GREENAWAY Eisenstein in Guanajuato> D’Éros et Thanatos Peter Greenaway > « Les Grecs pensaient que toute notre vie se partage entre notre commencement et notre fin… »
3
CRITIQUES Autrui> Deux solitudes|Boychoir> Les nouveaux choristes|Cinderella > Promesse tenue|Le Profil Amina> Canular 2.0|Les Merveilles> De miel et de mythes|Les Nouveaux Sauvages> De bruit etde fureur|Monsoon> Être d’avant le déluge|Red Army> La ruse des Russes|Respire > Pour survivre…|The Price We Pay> Dans l’œil du cyclone |The Salt of the Earth> Portrait d’un artiste ambulant |The Tale of the Princess Kaguya > Rééducation du regard|Timbuktu > Terreur poétique|White God> Grognements
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MOT DE LA RÉDACTION
Trève d’ironie… crevons l’abcès l y a des choses que nous cachons pendant longtemps. On veut en parler, mais on résiste, du moins par écrit. Arrive quand même un temps où il ne I faut plus les taire, question de remettre les pendules à l’heure. Depuis la progression incontrôlée des liens Internet sur le cinéma, sans compter ces journaux distribués gratuitement dans les métros, les revues spécialisés de cinéma connaissent des temps de vaches maigres. Évitant le conflit d’intérêts, je préfère ne m’en tenir qu’àSéquences. Il fut un temps où, après les quotidiens montréalais que vous connaissez, Séquences(et les autres) tenait la deuxième place en matière de publication influente en ce qui a trait aux critiques de films, sans compter, bien entendu, sur les articles de fond alimentant chaque numéro. Les temps ont changé et, malgré le passage inéluctable et fulgurant des années,Séquencescélèbre pourtant (ou tente de le faire, si le hasard le permet) en 2015 son e 60 anniversaire. La plus ancienne au Québec et la troisième plus ancienne francophone au monde, après lesCahiers du CinémaetPositif. Mais l’indifférence candide du milieu, mis à part deux ou trois organismes liés à l’industrie du cinéma – et que nous préférons ne pas nommer –, se fait sentir. Temps économiques obligent, la reconnaissance des revues comme Séquencesquasiment absente. Chose bizarre alors que, depuis de est nombreuses années, nous profitons des événements cinématographiques pour parler de certains films avant qu’ils prennent l’affiche. Le journalismevedette, surtout dans le milieu du cinéma, est devenu aujourd’hui une véritable marque de commerce. Des nouveaux visages (et quelques anciens aussi) nourrissent les publicités de films à l’affiche, faisant croire que seuls leurs avis comptent. Ce n’est pas de leur faute. Une chose est certaine : nous avons toujours respecté leur travail et leurs idées dans la plupart des cas. C’est uniquement un choix éditorial émanant des distributeurs. Point. Mais avoir recours également aux publications spécialisées, c’est mettre le public en contact avec le raisonné, l’approfondi, avec une façon autre de voir le cinéma et surtout de le comprendre. Mais aussi une façon de distinguer le travail des spécialistes. Dans le cas deSéquences, c’est finalement lui donner la place qu’il mérite en tant que périodique ayant contribué à la connaissance du cinéma dans son ensemble, en tant qu’art de la représentation. Il est temps que le milieu commence à changer de mentalité et surtout que les responsables nous voient comme de véritables partenaires. J’oubliais… le recours à des revues spécialisées est régulier… mais il s’agit de publications françaises et étrangères. On peut tenter ex nihilo de donner la place aux revues d’ici. Du moins, si on s’en donne la peine. Élie Castiel Rédacteur en chef
Photo : Par ordre chronologique, le premier numéro des 3 plus anciennes revues francophones de cinéma
SÉQUENCES296|MAI — JUIN 2015
w w w . r e v u e s e q u e n c e s . o r g
Conseil d'administration :Yves Beauregard, Élie Castiel, Mario Cloutier, Martine StVictor, Odile Tremblay
Directeur de la publication :Yves Beauregard
Rédacteur en chef :Élie Castiel | cast49@sympatico.ca
Comité de rédaction :Luc Chaput, CharlesHenri Ramond, Patricia Robin
Correction des textes :Richard Gervais
Rédacteurs :Jérôme Delgado, Julie Demers, JeanPhilippe Desrochers, Denis Desjardins, PierreAlexandre Fradet, André Giguère, Pascal Grenier, Maxime Labrecque, JeanMarie Lanlo, Carlo Mandolini, Asher PérezDelouya, Guillaume Potvin, François D. Prud'homme, Pierre Ranger, Mathieu SéguinTétreault.
Correspondants à l'étranger :Aliénor Ballangé (France), Anne Christine Loranger (Allemagne), Pamela Pianezza (France)
Design graphique :Simon Fortin — Samouraï Tél. :514 5265155 |www.be.net/samourai
Directeur marketing :Antoine Zeind Tél. :514 7446440 |azeind@azfilms.ca Élie Castiel | cast49@sympatico.ca
Comptabilité :Josée Alain
Conseiller juridique :Guy Ruel
Impression :Transcontinental S.E.N.C.
Distribution :Maison de la Presse Internationale Tél. :18004633246, poste 405
Rédaction et courrier des lecteurs :Séquences, 1600, avenue de Lorimier, bureau 41, Montréal (Québec) H2K 3W5
Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs.Séquencesn’est pas responsable des manuscrits et des demandes de collaboration qui lui sont soumis.
Malgré toute l’attention apportée à la préparation et à la rédaction de cette revue, Séquencesne peut être tenue responsable des erreurs techniques ou typographiques qui pourraient s’y être glissées.
Administration, comptabilité et anciens numéros :s’adresser àSéquences, C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 6565040 Fax :418 6567282 revue.capauxdiamants@hst.ulaval.ca
Tous droits réservés e ISSN-0037-2412฀•฀Dépôt฀légal:฀ ฀2trimestre 2015 ISBN9782924354124 (PDF) Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives Canada Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Séquencespublie six numéros par année.
Abonnements :Josée Alain C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 6565040 Fax :418 6567282
30 $ (tarif individuel taxes incluses pour 1 an) 55 $ (tarif individuel taxes incluses pour 2 ans) 46 $ (tarif institutionnel taxes incluses pour 1 an) 75 $ (tarif individuel ÉtatsUnis pour 1 an) 100 $ (tarif outremer pour 1 an)
Séquencesest membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP)www.sodep.qc.ca Elle est indexée par Repère, par l’Index des périodiques canadiens et par la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF) et son projet P.I.P.
Séquencesest publiée avec l’aide du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts de Montréal et du Conseil des Arts du Canada.
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3
Pourquoi avoir choisi un film dont nous ne sommes pas certains s’il sera distribué ou s’il sortira au Québec ? Une chose est certaine : notre correspondante en Allemagne l’a vu à la Berlinale et elle a eu le grand privilège de rencontrer nul autre que le célèbre Peter Greenaway. Il s’agit du filmEisenstein in Guanajuato. Aurionsnous pu résister à cette unique tentation ? Mais aussi, et surtout, parce que les hasards et exigences de plus en plus rigides et tortueux d’une distribution au Québec – qui se penche presque essentiellement sur les têtes influentes (quotidiens, cotes d’écoute et autres phénomènes du genre) – ne nous permettent pas de toujours choisir un film québécois. Il faut bien le dire : préparer à l’avance un film en page couverture est une lourde tâche pour les revues, du moins en ce qui a trait àSéquences. Mais revenons aux choses sérieuses. Greenaway, c’est une idée bien particulière du cinéma; c’est l’inscrire dans une perspective de la représentation animée, à la fois picturale, photographique et aérienne. C’est en quelque sorte de l’anti cinéma revendiquant sa présence, son hégémonie culturelle, sa langue particulière et son vocabulaire sans doute sibyllin et ô combien révélateur. Peter Greenaway, c’est une rencontre avec l’art dans sa plus militante et exigeante figuration. C’est l’organique et l’abstrait. Le trompel’œil et le concret. Et pour nous, c’est profiter de sa disponibilité pour l’avoir dans nos pages. Et comment oser oublier Eisenstein, le sujet du film... Question de découvrir une partie de sa vie rarement documentée. Comment alors résister à cette sensuelle invitation ? La réponse à notre simple interrogation n’en est que plus claire.
Élie Castiel Rédacteur en chef
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4EN COUVERTURE P E T E R G R E E N A W AY
D’Éros et Thanatos
Eisenstein in Guanajuatode capturer le cinéaste soviétique à un moment de saisissante découverte personnelle en tente même temps que d’immense frustration professionnelle, lesquelles coïncident avec la perte de sa virginité à l’âge de 33 ans. Hilarant, percutant et inventif, ce nouvel opus montre Peter Greenaway à son meilleur. Certains diront à son pire.
AnneChristine Loranger e visionnement deThe Cook, the Thief, His Wife & HerGreenaway, entre l’Eisenstein des soulèvements populaires Lover (Le Cuisinier, le Voleur, sa femme et son amant, deLa Grève(1924),Le Cuirassé Potemkine(1925),Octobre : pLdes destinées marquées par les choix et combats individuelsénétrés par un glaive de poésie. Les choses ne se sont 1989) nous avait laissés avec le sentiment d’avoir étéLes dix journées qui ébranlèrent le monde (1927) et celui (heureusement) pas améliorées depuis, l’œuvre de Peter d’Alexandre Nevski(1938) et d’Ivan le terrible(1944/1946). Greenaway étant un chapelet d’îles baignées par les eaux En 1931, Sergei Eisenstein débarque à Guanajuato pour bouillonnantes des fleuves Éros et Thanatos. Les grands tourner¡Que Viva Mexico!, un hommage à la révolution mexicaine navires prudes, bienpensants ou sentimentaux s’y fracassent de 1912. Financé par le romancier américain Upton Sinclair et sa sur des récifs de trouble et d’ivresse. Tant mieux. femme, le réalisateur russe choisit Guanajuato pour une raison: la Tant mieux parce que, contrairement à beaucoup de petite ville possède un musée des morts unique au monde. Or, grands noms, Greenaway (72 ans) trouve le moyen d’explorer le la mort et le sexe fascinent Eisenstein qui les met constamment médium cinéma tout en tirant parti de ses expériences passées. en scène sous toutes leurs formes. Nonobstant son génie et sa S’il remet le lit deNightwatching, deProspero’s Books et célébrité, le bouillonnant Sergueï est, à 33 ans, un homme timide deThe Pillow Booket pudique qui reste persuadé que sa virginité lui est une garantieau centre de l’action, il se renouvelle en délaissant ses travelling latéraux et en adoptant de larges de créativité et d’inspiration. «Il se retrouve au Mexique, face à travelling circulaires qui construisent la tension sur l’acte à venir. une société complètement nouvelle et différente», souligne Peter Car tout est là, tout aura lieu là, dans ce lit sur lequel Eisenstein Greenaway en conférence de presse. Celui qu’il appelle «le père (Elmer Bäck) saute et culbute, lieu de passage obligé selon du cinéma mondial» y deviendra «beaucoup plus ouvert à la
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Photo : La virginité, une garantie de créativité et d'inspiration
condition humaine». Il y tournera plus de 500 kilomètres de film qu’il ne pourra jamais monter, la disgrâce stalinienne le frappant dès son retour en Russie. Mais les signes, impressions et symboles (religieux et paganisées) du Mexique l’imprégneront à jamais. Comme la caméra vigoureuse de Reinier van Brummelen, l’œuvre entière de Greenaway tourne autour du lit, pièce d’ameublement hautement symbolique, cheflieu d’Éros et de Thanatos, de la conception, de la naissance et de la mort. «Tout le film porte sur le sexe et la mort», explique le cinéaste. «Nous sommes au Mexique. Les Mexicains sont très concernés par la notion de mort et la façon dont elle est représentée», ajoutet il. L’innovation est cette foisci de concentrer ces trois activités non seulement en un seul lieu, mais en un seul acte. Le pudique Sergueï se fait culbuter au mitan précis du film par son compagnon Palomino, meurt à sa virginité et naît aux joies de l’amour, du plaisir et d’une nouvelle conception de luimême. Héros vierge crucifié par la verge d’Éros, c’est dans sa chair qu’Eisenstein expérimente à 33 ans la panoplie de l’érotique et du macabre, dont il avait métaphoriquement nourri ses films sans jamais y avoir touché luimême. Greenaway fait ici un usage bienvenu du digital en projetant autour des deux hommes au lit des dessins érotiques d’Eisenstein, mettant ainsi en valeur la profondeur du lien qui le lie à son amant et l’influence que cet amour aura sur sa vision artistique. Jubilatoire dans ses dialogues, l’esthétique d’Eisenstein in Guanajuato est à couper le souffle et réinvente le langage biographique par ses juxtapositions d’images et de la musique de Prokofiev, «l’autre Sergueï» russe. Amoureux de ses personnages centraux, Greenaway ne manque pas depuis ses débuts de pousser ses acteurs bien au delà des limites tolérées par l’Actors Studio. « Je voulais m’assurer que tout cela était très physique, très viscéral », décritil. Le jeu de séduction de Luis Alberti en Palomino, le bel intellectuel chargé d’accompagner Eisenstein dans tous ses déplacements, ferait danser un vieux portrait de Staline. Précisons que Greenaway exigeait de l’acteur Elmer Bäck son cœur, son âme et sa queue (sic). Bäck répond présent à chaque scène avec une vitalité à couper le souffle, dans un déluge de mots. Y atil chose plus nécessaire au monde qu’une œuvre trans formatrice? Tout en discutant ouvertement (et, étant donné la pré sente vague d’homophobie russe orchestrée par Vladimir Poutine,
La profondeur du lien qui lie Eisenstein à son amant
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fort louablement) de sodomie dans le cinéma et de cinéma dans la sodomie,Eisenstein in Guanajuatorend hommage au style du cinéaste soviétique, le plus grand de tous les temps pour Gree naway. Si les écrans divisés d’Abel Gance sont au rendezvous, le montage, les prises de vue et le strict choix de la luminosité rendent hommage au réalisateur russe. Greenaway est d’ailleurs attentif à ce que l’enchaînement des images crée un sens intrinsè 1 que, notamment par l’utilisation de dominantes . Alors que beaucoup de films populaires sont violents, la spécificité de Greenaway est de montrer la cause et l’effet de la violence. SesCharlots: ils sontratent pas une marche  ne traumatisés à vie. Si la Révolution d’Octobre avait en dix jours secoué le monde, ses dix premiers jours au Mexique ébranlèrent à jamais Eisenstein. Jamais il ne se remettra de son séjour au Mexique. Mais ce qui retient également notre attention, c’est de constater que la grandeur de la culture grecque classique est d'avoir compris qu'un peuple a autant besoin d'extase et d'enivrement que de structures morales et esthétiques, autant besoin de Dionysos que d’Apollon. La force de l'art dans Eisenstein in Guanajuatoest de faire jaillir l'abandon extatique au sein d'une structure filmique d'une impeccable symétrie mathématique. On est loin ici dupanem etcircenses romains, adopté par Holllywood. « Peutêtre que les 120 ans que le cinéma a déjà vécus sont seulement le prologue, lance Greenaway dans un moment d’exaltation. Le cinéma commence maintenant. Et tous les cinéastes doivent montrer quel moyen d’expression extraordinaire il représente ! » Feriezvous par hasard référence à la sensation d’ivresse et de trouble qu’on ressent avec votre film, Mr. Greenaway ? Oui ? Tant mieux ! ★★★★★ Cote : 1Ada Ackerman.Eisenstein et Daumier.Des affinités électives: Armand. Paris Colin, 2013.
Origine :PaysBas / Mexique / Finlande / Belgique –Année :2015 –Durée :1 h 45 –Réal. :Peter Greenaway –Scén. :Peter Greenaway –Images :Reinier van Brummelen –Mont. : Elmer Leupen –Mus. :Sergueï Prokofiev –Son : Raoul Locatelli –Dir. art. :Ana Solares –Cost. :Brenda Gómez –Int. :Elmer Bäck (Sergueï Eisenstein), Luis Alberti (Palomino Cañedo), Rasmus Slatis (Grisha Alexandrov), Jakob Öhrman (Eduard Tisse), Maya Zapata (Concepción Cañedo), Lisa Owen (Mary Craig Sinclair), Stelio Savante (Hunter Kimbrough) Prod. :Felix, Femke Wolting, San Fu Maltha, Christina Velasco – Bruno Dist. / Contact :Films Boutique (Allemagne), Pyramide Distribution (France).
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Peter Greenaway « Les Grecs pensaient que toute notre vie se partage entre notre commencement et notre fin… » Peu d’artistes ont aussi complètement inventé leur langage cinématographique que Peter Greenaway ou dévoilé le corps masculin d’une manière aussi flagrante. AvecEisenstein in Guanajuato, le truculent cinéaste deThe Cook, The Thief, His Wife & Her Loversa femme et son amant) louvoie à nouveau entre les rives du sexe et de la mort, dont les(Le Cuisinier, le Voleur, périlleux méandres changèrent à jamais le propos et l’œuvre du réalisateur soviétique.
Propos recueillis et traduits de l'anglais parAnneChristine Loranger
Quelle est votre attirance pour les thèmes d’Éros et de Thanatos ? C’est un thème de la Grèce antique. Les Grecs pensaient que toute notre vie se partage entre notre commencement et notre fin. Moi, j’ai quatre enfants et je suis très conscient de la conception de chacun d’entre eux. C’est extraordinaire, c’est le moment le plus important de notre vie, mais nous en savons si peu.
Votre œuvre cinématographique dans son ensemble est une interaction entre ces deux concepts. J’ai toujours filmé cela, même aussi loin queThe Draughtman’s Contract(1982). Dans l’essence, c’était la même chose. Si vous regardez les dix derniers films que vous avez vus, je parie que
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quelqu’un a été tué et que quelqu’un baisait. Éros et Thanatos sont essentiels à tout le cinéma. Mais c’est également vrai de tout l’art occidental, de toute notre culture. Notre commencement et notre fin, qui nous sont inconnus, hors d’atteinte, sont ce qui nous fascine le plus. Nous utilisons les acteurs et actrices comme nos émissaires pour explorer ce territoire où nous ne pouvons aller nousmêmes. Dès lors que nous employons des acteurs et actrices, nous leur demandons de baiser et de mourir. C’est le contrat que nous passons avec eux et cela atoujours été comme cela depuis les débuts du cinéma.
Il y a beaucoup de baise dans vos films mais rarement de baiser. Je parled’amour parce que c’est une rarement proposition très éphémère et discutable. Cela n’a ni la physicalité d’un corps qui baise ou d’un corps qui meurt. Ily a une vérité qui demeure au sein d’Éros et de Thanatos, et cela, peu importe que vous soyez un aborigène ou que vous veniez de l’East End. C’est vrai pour toutle monde. Mais l’amour, lui, change selon la culture où vous vous trouvez (…). La plupart des gens dans le monde ne sont pas à même de choisir leur partenaire sexuel. Si vous pensez à tous les Chinois, tous lesIndiens, les gens du MoyenOrient... Nous sommes extraordinairement privilégiés en tant qu’Européens d’avoir ce choix. Statistiquement, vous allez tomber amoureux deux fois et demie dans votre vie. La demie, c’est à cause de ceux qui sont chanceux au point de tomber amoureux trois fois. Mais si vous avez le droit le tomber amoureux deux fois et demie, c’est plutôt éphémère, non ?
La filmographie d’Eisenstein suggèretelle qu’il était homosexuel, selon vous ? Absolument et je peux produire des preuves (…). Il est évident qu’il était très troublé par sa sexualité. Il était encore vierge à 33 ans, même si nous ne devrions pas trop nous exciter à ce propos. Les gens ont commencé à baiser en 1983, l’année de l’invention d’une méthode contraceptive pour les
Photo : Peter Greenaway en tournage
femmes. Soudainement, le sexe récréatif est devenu tout à fait acceptable et tout le monde le fait maintenant. Mais avant cela, la plupart des gens avaient très peu d’activités sexuelles jusqu’à ce qu’ils se marient. La plupart des hommes se mariaient vers38ans,lesfemmesbeaucoup plusjeunes,bien sûr. Isaac Newton est mort encore vierge à 78 ans. Comparé à aujourd’hui, le sexe n’existait pratiquement pas.
Et l’homosexualité d’Eisenstein ? Si vous avez vuLe Cuirassé Potemkine(1925) récemment, c’est plein de pénis qui éjaculent (sous forme de canons qui tirent) et de matelots nus; un vrai délice pour ceux qui s’intéressent à la théoriequeer. Selon moi, et j’ai beaucoup étudié Eisenstein et le monde russe depuis soixante ans, la perte de la virginité d’Eisenstein au Mexique a changé sa vie et son œuvre. J’ai d’ailleurs soustitré le filmLes dix jours qui ont secoué Eisensteinpour faire écho àOctobre (dont le soustitre étaitLes dix jours qui ont secoué le monde). Ses films n’ont plus été les mêmes après. Les trois premiers contenaient beaucoup de mouvements de groupe, il y montrait le peuple en marche, alors que ses films suivants sont beaucoup plus personnels et individuels. Je pense que son séjour au Mexique lui a permis de réévaluer à la fois son pays et le régime stalinien. De conceptuel qu’il était, son regard s’est tourné vers la condition humaine. Il est devenu fasciné par les destins et choix individuels. On voit cela très bien dans Ivan le terrible(1945) ouAlexandre Nevski(1938).
Durant la scène où Eisenstein perd sa virginité avec Palomino, Eisenstein ne peut éviter d’être sodomisé, non ?
Photo : Un des dix jours qui ont secoué Eisenstein
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Ce sont tous les deux des adultes consentants. Ils le veulent tous les deux. Personne ne force quoi que ce soit sur qui que ce soit. Eisenstein est un peu réfractaire parce qu’il est timide, mais pas parce qu’il n’est pas consentant (…). Eisenstein lui mêmeétait très articu, très volubile.Il narrêtejamaisde parler durant tout le film. Même son amant parle sans arrêt pendant qu’ils baisent – ils n’arrêtent jamais.
Il arrête de parler quand il quitte Guanajuato. Oui, quand il part… Mais dans un sens, il n’arrête jamais de parler. Nous allons tourner deux autres films sur Eisenstein. Il est allé dans le tout premier festival de films au monde, à La Sarraz, en Suisse, près de la frontière française. Il a discuté làbas si le cinéma est un art ou une industrie. Et il n’y a pas de réponse à cette question parce que le cinéma a besoin d’être les deux : un art et une industrie. Horace, en l’an 60, a déclaré que l’art doit instruire et distraire, et que, si vous faites l’un sans l’autre, vous avez échoué. Comme MichelAnge, un artiste imaginatif mais également très instructif.
Estce que vous allez voir du cinéma ? Non, je trouve le cinéma tellement ennuyant, décevant. Ce qui est excitant se passe en télévision, avec la vidéo, er l’Internet. Le cinéma est mort le 1 septembre 1983 avec l’apparition de la télécommande. Avant cela, vous n’aviez aucune interférence; vous étiez assis et vous regardiez. À partir de 1983, le cinéma est devenu actif. Il y a une nouvelle Trinité dans le monde : Dieu le téléphone cellulaire, son Fils l’ordinateur portable et le SaintEsprit la caméra portable. De même que Dieu était censé vous donner le pouvoir et
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vous offrait le Ciel, le dieu Microsoft offre à la population des masses de communications. Les médias sociaux ont émergé de cela. Nous pouvons maintenant communiquer de façon beaucoup plus sophistiquée qu’avant.
Pour en revenir au film luimême, pourquoi avezvous choisi Elmer Bäck ? J’ai passé 18 mois à essayer de trouver l’acteur idéal pour jouer Eisenstein. Il aurait dû être joué par un Russe, mais très peu d’acteurs russes de 33 ans sont capables de jouer en anglais. Or, je devais tourner un film en anglais. Le physique représentait moins un problème; avec du maquillage, des costumes et des perruques, on peut arriver à beaucoup de choses. Mais Elmer ressemble à Eisenstein : il a un front très large comme lui et une tête ébouriffée. Il a un accent finnois, ses parents sont scandinaves. C’est un excellent imitateur, il a imité l’accent russe. Je ne crois pas que les gens de Vladivostok seraient très impressionnés, mais étant donné que ce film (en principe) ne se rendra jamais au Festival du film de Moscou, cela ne me dérange pas trop.
Le gouvernement russe atil tenté de vous censurer (à cause des nouvelles lois homophobes en Russie) ? Oui, en faisant de la coercition. Mon nom est très connu en Russie à cause deThe Cook, The Thief, His Wife & Her
Loverqui a été incroyablement populaire làbas. Il a été présenté partout. J’ai beaucoup voyagé en Russie depuis très longtemps et je parle russe. On m’a dit que je ne serai plus jamais le bienvenu en Russie. C’est Poutine qui a créé cette vague d’homophobie. Mes amis à SaintPétersbourg et à Moscou se sentent aussi inquiets que moi de cette situation. C’est seulement un phénomène politique et social créé par un homme qui veut le contrôle, qui ne veut plus être considéré comme un Européen.
N’y atil pas des précédents dans l’Histoire russe ? Lénine n’avaitil pas banni l’homosexualité ? Oui et non. Lénine a cherché à ouvrir le débat en 1917 en affirmant que les homosexuels et les lesbiennes ne seraient pas persécutés. Mais cela a tourné court en 1932 quand une série de mesures bannissant la sodomie a été instaurée. La sodomie était permise entre homme et femme, mais pas entre hommes. Cela n’avait rien à voir avec la sodomie elle même, c’était juste un acte politique. Poutine fait de même. Cela a à voir avec le contrôle, c’est tout.
La troisième partie d’Ivan le terriblea été détruite par les Soviétiques. Après son retour du Mexique, Eisenstein est aussi tombé en disgrâce pendant 8 ans… Cherchaitil à protester contre le régime ?
Photo : (En principe), Eisenstein in Guanajuato ne se rendra jamais au Festival du film de Moscou – Ce qui ne dérange pas trop Greenaway SÉQUENCES296|MAI — JUIN 2015