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Séquences : la revue de cinéma. No. 306, Février 2017

De
55 pages
C’est un film d’animation tout à fait hors-norme qui a les honneurs de la couverture de ce numéro de début d’année de Séquences : La Tortue rouge du Belge Michaël Dudok de Wit. En entrevue, le réalisateur s’exprime sur la conception de ce poème visuel qui fait le tour du monde. Ensuite, en gros plan, retour sur certaines œuvres incontournables de la fin 2016 (Elle, Moonlight, Mademoiselle) et annonce des premières sorties de 2017 (Nelly, Sieranevada, Mes nuits feront écho, Maudite poutine). Au niveau des festivals : compte-rendu de deux manifestations (le dernier Festival du Nouveau Cinéma et celui de San Sebastián), ainsi qu’une entrevue avec Dieter Kosslick, directeur de la Berlinale. Le dossier central de la revue s’attaque quant à lui à un gros morceau, Claude Jutra. Une série d’articles analyse les représentations pionnières à l’œuvre dans les films du réalisateur : une prise de position sur l’héritage cinématographique de ce monument, déboulonné l’hiver dernier suite à la publication de sa biographie signée Yves Lever.


  • Mot de la rédaction

  • 2. Revues de cinéma… Certitude ou Requiem Élie Castiel


  • En couverture

  • 3. Michaël Dudok de Wit Élie Castiel

  • 4. La tortue rouge Élie Castiel

  • 6. Michaël Dudok de Wit Élie Castiel


  • Les films

  • 10. Elle Maxime Labrecque

  • 12. Mademoiselle Julie Demers

  • 14. Moonlight Julie Vaillancourt

  • 16. Quand on a 17 ans Jean-Marie Lanlo

  • 18. Aquarius Sami Gnaba

  • 19. Arrival Pierre-Alexandre Fradet

  • 20. Ce sentiment de l’été Jérôme Delgado

  • 21. D’encre et de sang Claire Valade

  • 22. La Fille inconnue Jean Beaulieu

  • 23. Mal de pierres Pascal Grenier

  • 24. Maudite poutine Charles-Henri Ramond

  • 25. Mes nuits feront écho Charles-Henri Ramond

  • 26. Nelly Guillaume Potvin

  • 27. Sieranevada Élie Castiel

  • 28. Victoria Claire Valade

  • 29. Don’t Look Back Maximilien Nolet


  • Dossier

  • 30. Mise aux points

  • 31. Claude Jutra en son âme et conscience Élie Castiel

  • 32. À tout prendre Julie Vaillancourt

  • 34. Pour le meilleur et pour le pire Jean Beaulieu

  • 35. La dame en couleurs Charles-Henri Ramond

  • 36. Claude Jutra-précoce et libre Pierre Pageau

  • 37. Claude Jutra biographie Luc Chaput


  • Panoramique

  • 38. FNC|Section focus Charles-Henri Ramond

  • 40. Documentaires Luc Chaput

  • 42. Festival de San Sebastián Pamela Pianezza

  • 44. Dialogues avec le cinéma Charles-Henri Ramond

  • 44. Ken Loach : cinéma et société Maximilien Nolet

  • 46. [Pierre] Billard ... [Fritz] Weaver Luc Chaput


  • Arrêt sur image

  • 48. Luciano Tovoli Élie Castiel

  • 54. Dieter Kosslick Anne-Christine Loranger

Voir plus Voir moins
FESTIVAL DU NOUVEAU CINÉMA |DE SAN SEBASTIÁN FESTIVAL  | ENTREVUES :TOVOLI / DIETER KOSSLICK LUCIANO
OE N 306|JANVIER - FÉVRIER 2017|62 ANNÉE|5,95$
, C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8
Séquences
ANNE ÉMOND NELLY
SOPHIE GOYETTE MES NUITS FERONT ÉCHO
BARRY JENKINS MOONLIGHT
WWW.REVUESEQUENCES.ORG
KARL LEMIEUX MAUDITE POUTINE
KLEBER MENDONÇA FILHOI AQUARIUS
CRISTI PUIU SIERANEVADA
MICHAËL DUDOK DE WIT
Envoi de publication, enregistrement no 7957, No de la convention 40023102
44
DOSSIER
30
Revues de cinéma… CertitudeouRequiem
31
Erratum : Dans le dernier numéro (305 | Novembre-Décembre 2016), à la page 37, la critique deTwo Lovers and a Bear, aurait dû être signée Jérôme Delgado et non pas Jean-Marie Lanlo. Nous présentons nos sincères excuses aux deux rédacteurs pour cette faute d’inattention.
EN COUVERTURE
PANORAMIQUE
MISE AUX POINTS [une sélection des films sortis en salle à montréal]
ARRÊT SUR IMAGE
Michaël Dudok de Wit «Comprendre la beauté du vide»
GROS PLAN Elle> Décalage sentimental |Mademoiselle> Le sexe, la contrainte et la libération |Moonlight> Sortir de l’ombre | Quand on a 17 ans> Le temps du renouveau?
FLASHBACK Dont Look Back> Le regard qui tue
54
29
CLAUDE JUTRA En son âme et conscience
En couverture :La tortue rougede Michaël Dudok de Wit
6
LES FILMS
4
38
MANIFESTATIONS Festival du nouveau cinéma | San Sebastián
2
MOT DE LA RÉDACTION
SOMMAIRE
10
18
SÉQUENCES306| JANVIER – FÉVRIER 2017
ENTREVUESLuciano Tovoli > Paysages de la vision Dieter Kosslick > Dans les rouages de la Berlinale
Mademoiselle
RECENSIONS Dialogues avec le cinéma: Approches interdisciplinaires de l’oralité cinématographique Ken Loach : Cinéma et société
46
SALUT L’ARTISTE [Pierre] Billard… [Fritz] Weaver
La tortue rougeComme au premier jour
CRITIQUES Aquarius >Home, sweet home |Arrival > Un jeu à somme non nulle |Ce sentiment de l’été> En deuil et en douceur |D’encre et de sang> Délire de grandeur |La Fille inconnue > Mauvaise conscience |Mal de pierres> Mourir d’aimer |Maudite poutine> Entre destruction et renaissance |Mes nuits feront écho> Une forme certaine de sérénité |Nelly> Citizen Nelly |Sieranevada> Entre la pudeur et la provocation | Victoria> Dérapages
2| MOT DE LA RÉDACTION
Revues de cinéma… CertitudeouRequiem ommencer l’année en mode prémonitoire peut sembler défaitiste, mais force C est de souligner que le débat sur l’avenir des revues spécialisées, de cinéma et d’autres disciplines connexes, demeure, dans le milieu, la principale question à l’ordre du jour. Et pour cause, car en y réfléchissant, on se rend compte que la chute grandissante des revues imprimées, c’est bel et bien le résultat d’un affaissement grandissant de la pensée intellectuelle, d’un refus de dialogue entre le créateur et le critique. Critique dans le vrai sens du mot, qui connaît le cinéma, les règles de la mise en scène, de la direction d’acteurs, et surtout et avant tout, qui discerne la magie qui s’opère (ou dans certains cas, ne s’opère pas) lorsque les divers éléments de l’aventure filmique s’assemblent et ne composent qu’un, le film. Opinion :Jugement, avis, sentiment qu’un individu ou un groupe émet sur un sujet, des faits, ce qu’il pense.Ou encore :Ensemble des idées d’un groupe social sur les problèmes politiques, économiques, moraux…(extraits du Larousse). La différence entre lacritiqueet l’opinion, en matière de cinéma : le critique analyse, pratique l’autopsie d’un corps filmique et en fin de compte, tente de saisir le rapport du créateur au monde et à son métier. D’où un dialogue virtuel qui n’existe pas essentiellement dans l’avis, autre moyen de promouvoir ou de mercantiliser un produit. Si les étoiles existent dans certaines revues comme la nôtre, c’est parce que le nombre est en quelque sorte le résumé de nos commentaires et une façon de prouver aux multiples publics que nous ne sommes pas aussi dangereux qu’ils le pensent. Les critiques peuvent blesser les créateurs, et tant mieux parce que les commentaires, si justifiés et bien argumentés, peuvent servir de base à des améliorations. Et lorsque le texte sert d’éloge à l’œuvre, c’est la reconnaissance d’un créateur qui résiste au temps et continue à transcender son corpus de création. Lacertitude: elle est une, c’est que la pensée critique ne peut disparaître fonction inhérente à notre entendement que rien ni personne ne peut déloger du moment où nos signes vitaux opèrent normalement. Mais lerequiemest l’une des conséquences de faits de société où la majorité s’en fiche totalement de ce que tel ou tel pense de telle ou telle chose. Le requiem, c’est la fin du débat, c’est en finir avec l’échange, c’est aussi le refus de communiquer. Entre certitude et requiem, c’est également choisir entre la parole et le silence, entre la foi et la méfiance. C’est ne plus croire à la transmission des valeurs de l’esprit.
Élie Castiel Rédacteur en chef
Photo :Rien sur Robertde Pascal Bonitzer (un film sur le métier de critique de cinéma) SÉQUENCES306| JANVIER – FÉVRIER 2017
Conseil d'administration :Yves Beauregard, Élie Castiel, Mario Cloutier, Martine St-Victor, Odile Tremblay Directeur de la publication :Yves Beauregard Rédacteur en chef :Élie Castiel | cast49@sympatico.ca Comité de rédaction :Luc Chaput, Charles-Henri Ramond Réviseur :Maximilien Nolet Ont collaboré à ce numéro :Maria Pia Arpioni, Jean Beaulieu, Jérôme Delgado, Julie Demers, Pierre-Alexandre Fradet, Sami Gnaba, Pascal Grenier, Gulio L. Giusti, Maxime Labrecque, Jean-Marie Lanlo, Anne-Christine Loranger, Maximilien Nolet, Pierre Pageau, Pamela Pianezza, Guillaume Potvin, Julie Vaillancourt, Claire Valade
Correspondants à l'étranger :Anne-Christine Loranger (Allemagne), Pamela Pianezza (France) Design graphique :Simon Fortin – Samouraï Tél. :514 526-5155 |www.be.net/samourai Directeur marketing :Antoine Zeind Tél. :514 744-6440 |azeind@azfilms.ca Placement publicitaire :Élie Castiel Tél. :514 598-9573 |cast49@sympatico.ca Comptabilité :Josée Alain Conseiller juridique :Dave Tremblay Impression :TC.Transcontinental Interglobe Distribution :Disticor Tél. :1-800-668-7724 Rédaction et courrier des lecteurs :Séquences, 1600, avenue de Lorimier, bureau 41, Montréal (Québec) H2K 3W5 Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Séquences n’est pas responsable des manuscrits et des demandes de collaboration qui lui sont soumis. Malgré toute l’attention apportée à la préparation et à la rédaction de cette revue, Séquences ne peut être tenue responsable des erreurs techniques ou typographiques qui pourraient s’y être glissées. Administration, comptabilité et anciens numéros :s’adresser à Séquences, C.P. 26, Succ. Haute-Ville, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 656-5040 Fax :418 656-7282 revue.capauxdiamants@hst.ulaval.ca Tous droits réservés er ISSN-0037-2412Dépôtlégal:1trimestre 2017 9782924354223 Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives Canada Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives nationales du Québec Séquences publie six numéros par année. Abonnements :Josée Alain C.P. 26, Succ. Haute-Ville, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 656-5040 Fax :418 656-7282 30 $ (tarif individuel taxes incluses pour 1 an) (tarif individuel taxes incluses pour 2 ans)55 $ 46 $ (tarif institutionnel taxes incluses pour 1 an) 75 $ (tarif individuel États-Unis pour 1 an) 100 $ (tarif outremer pour 1 an) Séquences est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP)www.sodep.qc.caElle est indexée par Repère, par l’Index des périodiques canadiens et par la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF) et son projet P.I.P. Séquences est publiée avec l’aide du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts de Montréal et du Conseil des Arts du Canada.
4| MICHAËL DUDOK DE WIT
LATORTUE ROUGE C o m m e a u p r e m i e r j o u r Suite à notre introduction, l’effet est concluant puisqueLa tortue rougeest l’un des plus beaux poèmes animés de cette décennie.
ÉLIE CASTIEL our sa douce et impeccable simplicité, sa candeur majestueuse, réverbérations hollywoodiennes, le cinéma s’étant emparé de sa lenteur élégiaque, comme un début du monde imprévisible tous ces héros (et rarement héroïnes) révélés pour justifier notre aPhallucinant. Ève n’est plus issue de la côte d’Adam, mais émergeussi stupéfaction et frayeur face à l’inconnu, pour cette genèse où, pour l’Homme, tout est découverte, émerveillement, mais foi. Le travail de déconstruction de Michaël Dudok de Wit est réinventée,La tortue rougeest une pure splendeur. comme une étoile marine du corps d’une tortue tuée par le Dès le début, pendant, à peine, une fraction de seconde, le Premier homme qui, dans une scène bouleversante, se rend visage de l’homme se démenant dans l’eau de l’océan, tentant compte de son crime. Le pardon, la rédemption et le premier de rejoindre l’embarcation, montre une détresse qui déchire geste amoureux naissent de ce reptile de forme ovale, de l’ordre le cœur; cet accomplissement graphique illustre déjà, en plus des Chéloniens. Cette fusion entre l’Homme et l’Animal devient, d’une mer en colère, tyrannique et capricieuse, la prouesse de la pour le cinéaste, un début du monde et de la civilisation. Le refus technique formelle du film et la teneur du propos. Récit simple de la morale religieuse établie ne le rend pas impur, hérétique ou d’une sorte de Robinson Crusoé de la genèse qui découvre un iconoclaste, mais au contraire donne à l’individu une puissance monde préparé d’avance où il pourra se construire une vie.autreet le situe au rang des maîtres à penser. Pour nos contemporains, les récits bibliques de l’Ancien et D’emblée, la nature est présente, prête avec comme seuls du Nouveau Testament prennent, dans la plupart des cas, des bruits, les divers sifflements du vent, les chuchotements des
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Photo : La tortue rouge, reptile unique devenu légitime
8| MICHAËL DUDOK DE WIT
« Dans l’art de l’animation, il y a un moyen naturel de surmonter les frontières, si on le veut. On voit ça, par exemple, dans ces films qui ont des animaux qui parlent. »
m’ont généreusement aidé avec leurs opinions et leurfeedback. Je voulais apprendre de leur vaste expérience professionnelle et j’étais aussi très curieux de voir leur perspective personnelle, ainsi que leur perspective japonaise. Mes conversations étaient surtout avec Isao Takahata, qui parlait pour lui-même et pour le studio, et elles avaient une grande valeur pour moi. Nous parlions des symboles, des émotions, de l’histoire et de la fluidité narrative. Pendant la phase suivante, la phase de la fabrication du film, qui s’est passée principalement dans le studio Prima Linea en France avec une équipe d’artistes européens, Studio Ghibli a continué sa responsabilité de coproducteur, mais est resté très discret avec le soutien artistique.
Il y a quelque chose d’universaliste dans cette première proposition de long métrage. L’art de l’animation seraitil, du moins en ce qui vous concerne, une déclaration politique (political statement, en anglais, donne plus d’impact) selon laquelle les frontières seraient abolies ? Dans l’art de l’animation, il y a un moyen naturel de surmonter les frontières, si on le veut. On voit ça, par exemple, dans ces
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films qui ont des animaux qui parlent. Mais s’il y a quelque chose d’universaliste dansLa tortue rouge, je crois que c’est plutôt le récit. D’abord, nous ne savons pas de quel pays vient le personnage principal, de quelle culture, de quelle place dans la société et de quel siècle. L’histoire du film n’a pas besoin d’expliquer cela; ces détails seraient plutôt des distractions. Ensuite, toute l’histoire se passe dans des endroits qui n’ont pas vraiment de nationalité : la nature tropicale et l’océan. Finalement, le film parle des cycles de la vie, un sujet universel. Je ne voulais pas faire unpolitical statementsur les frontières; je suis plutôt intrigué par la beauté unique des sujets universels.
La tortue rouge, c’est aussi la filiation entre l’Homme et l’Animal. Une symbiose sublime, et dans le même temps territoriale (la Terre et la Mer), s’établit entre ces personnages animés, comme s’il s’agissait de raconter la genèse du Monde et son évolution, évacuant par là tout concept biblique. C’est ce qui explique fort probablement, le désaveu de la parole, comme au début des temps, dans une perspective évolutive darwinienne.
Photo :Une symbiose sublime entre l'Homme et les créatures de la mer
10|LES FILMS|GROS PLAN| PAUL VERHOEVEN
Elle Décalage sentimental
L’adaptation cinématographique du roman de Philippe Dijan, qui raconte une tranche de vie d’une femme en contrôle alors que tout l’accable, fait s’entrechoquer Éroset Thanatos dans un jeu périlleux qui n’est pas étranger pour l’actrice principale. Isabelle Huppert brille dans un rôle cousu sur: celuimesure pour elle d’une femme fascinante, autoritaire etmystérieuse.
MAXIME LABRECQUE éjà, avec un personnage aussi riche et étoffé, le récit partait D avec de nombreuses pistes prometteuses à explorer. Un passé lourd et traumatisant, une mère qui tente de préserver la fougue de sa jeunesse, unfils niais et encombrant, un voisin trop parfait pris dans le jeu des apparences, un amant bête marié à sa meilleure amie et associée(AnneConsigny, magnétique), un père en prison... tant d’éléments narratifs exploités qui façonnent le personnage de Michèle. Au point où on se dit qu’avoir un entourage aussi demandant, c’est un peu trop pour une seule personne. Seulement avec ces éléments, de nombreuses possibilités d’histoires étoffées pouvaient être racontées. Mais survient l’impensable : dans le confort de sa demeure, Michèle se fait violer par un homme masqué, sous le regard vide de son chat. Dès lors, tous les hommes qu’elle croise deviennent, pour le spectateur, sujets de spéculations. D’ailleurs, Verhoeven laisse ici et là des traces — que le spectateur devra distinguer des fausses pistes — qui lancent ce dernier dans une sorte de quête. Le spectateur scrute, dévisage, demeure à l’affût et s’inquiète, car la menace peut venir de partout. Mais le récit ne prend pas une tangente paranoïaque à laIt Follows(2014) de David Robert Mitchell. La posture de Michèle n’est pas celle d’une victime, et Verhoeven ne fait pas non plus un film-commentaire sur la culture du viol. Si l’événement est présenté dès l’ouverture du film, l’accent est davantage mis sur les efforts de Michèle pour couvrir les traces et réparer les dégâts matériels par la suite. Dès le départ, un décalage s’opère. Suite à cet événement traumatique, Michèle paraît déconnectée, non pas en mode survie mais plutôt comme si cette attaque était banale. Mécanisme de défense, peut-être. Cela dit, le fait qu’elle soit à la tête d’une importante boîte de production de jeux vidéo explique possiblement cette réaction pour le moins insolite. Toujours entre la réalité et la fiction, entre l’immersion et la sensation, sa capacité à bien comprendre dans quel univers elle se trouve s’en trouve possiblement altérée. Ses liens sensori-moteurs paraissent rompus. Elle erre, le regard vide, insondable, comme sur cette photo de jeunesse prise après les massacres commis par son père. Cet état second l’habite dans presque tout le film. Ce flottement incertain, cette déconnexion
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qui provoque le doute même sur le viol, est verbalisé par le personnage principal lors d’un souper entre amis, où elle parle de l’événement comme on parlerait d’une recette de sauce à spaghetti. Deuxième décalage. Son entourage ne sait trop comment réagir devant sa désinvolture. En outre, comme elle gère de multiples dossiers professionnels et personnels — qu’ils soient familiaux ou amicaux — elle a toujours la tête en mode solutions. Et comme l’agresseur frappera de nouveau, elle se prépare. Méthodique — son univers professionnel vidéoludique bourré d’hémoglobine et de monstres tentaculaires déteint sur elle —, Michèle prépare sa défense en achetant du poivre de Cayenne et une petite machette. Une autre trouvaille fort amusante qui témoigne d’un élément moins abordé du récit : sa facette humoristique. Même si ce versant n’est pas celui qui prime, le brouillage des frontières entre la réalité et la fiction amène Michèle à être incrédule ou à agir à contre-courant devant certaines situations. Ce décalage déclenche tantôt une angoisse, tantôt un sourire chez quelques spectateurs. Un procédé récurrent chez la protagoniste consiste à répéter la phrase que son interlocuteur vient de prononcer, ou le dernier mot, mais avec une intonation telle que s’enclenche un certain mécanisme comique venant souvent frustrer la personne avec qui elle s’entretient. Ainsi, si ces situations improbables — la copine de son fils accouche d’un enfant dont il n’est clairement pas le géniteur; sa mère qui se fiance à un gigolo — provoquent évidemment un rire, ce n’est que temporaire. Le spectateur qui baisse ses gardes est saisi par le retour de l’assaillant, mais Michèle parvient finalement à lui arracher son masque, révélant ainsi son identité. Il a maintenant un visage, et la balance du pouvoir est désormais entre les mains de la femme. Le récit passe donc d’une paranoïa contrôlée, d’unwhodunit hitchcockien, à un jeu de pouvoir et de séduction malsain entre Michèle et son agresseur,
Photo :La posture de Michèle n'est pas celle d'une victime
12| PARK CHAN-WOOK
Mademoiselle Le sexe, la contrainte et la libération Le voilà, le chefd’œuvre classique de Park Chanwookun suspense victorien, cousu de dentelles et de satin. Pour la première fois peutêtre, celui qui était reconnu pour la crudité de sa violence propose un film qui repose sur le nondit. En racontant le récit à travers trois points de vue, l’horreur deMademoiselle(sourde, cachée, sousentendue) se dévoilera couche par couche. Et n’en sera que plus saisissante. JULIE DEMERS ous sommes en Corée dans les années 30, pendant l’occu- Les femmes dansMademoisellene sont que des possessions. pation japonaise. Un Coréen obsédé par le pays du Soleil Dociles et naïves, elles peuvent être manipulées, achetées, violen-N levant a fait construire un manoir à la mode nippone. Il tées. Et elles sont montées les unes contre les autres pour éviter garde dans sa bibliothèque des livres japonais anciens et y accueille tout mouvement de solidarité ou de révolte. Leur avenir ne leur des visiteurs pour vendre ces documents à l’encan. Chaque soir, appartient pas : pour être libres, elles peuvent espérer qu’un homme Hideko, sa nièce, en fait la lecture pour faire augmenter les mises. change leur destin. Ou mieux encore : elles peuvent s’enlever la vie. Attiré par l’odeur de l’argent, un escroc se rend au manoir pour Park Chan-wook ne fait pas que dévoiler l’accablant fomenter un plan sinistre. Avec l’aide de la femme de chambre quotidien des femmes : il met en scène le désir masculin pour en Sook-he, il tente de conquérir le cœur de la jeune fille pour la révéler le côté sombre. Lors des séances de lecture, Hideko est marier, l’enfermer dans un asile et lui dérober sa fortune. immobile, offerte, soumise. Elle est coiffée, maquillée, vêtue des L’histoire paraît presque banale. Et pourtant : Park Chan- soies les plus chères. La jeune fille lit des livres où sont estampés wook en fait un labyrinthe narratif, qui emprisonne le spectateur desshunga, ce qui signifie littéralement « images du printemps ». et le tient en haleine pendant plus de deux heures.Mais Hideko ne récite pas des poèmes sur les cerisiers en fleurs, mais Mademoiselledes textes érotiques. Des histoires de viol, de torture. « est davantage qu’un scénario bien cousu. C’est Si les aussi et surtout une réflexion sur la place des femmes dans la femmes sont prises par force, elles ont plus de plaisir », y raconte-culture traditionnelle et sur le pouvoir libérateur de la sexualité. t-on. Et des hommes respectables écoutent, émus aux larmes Comme la plupart des dames de l’époque, Hideko vit par « tant de beauté ». Après la lecture, Hideko chevauche une dans la contrainte. Elle n’a jamais quitté le manoir et paraît marionnette en bois suspendue dans les airs. La métaphore est prisonnière de son destin. L’oncle planifie d’épouser sa propre forte : elle n’est qu’un jouet, une poupée que l’on peut manipuler nièce pour lui soutirer sa richesse. Il l’a élevée avec violence à sa guise. Sous des apparences de raffinement, d’élégance et de afin de brimer en elle toute émotion. Jamais son souffle ne doit rituel, l’érotisme masculin a quelque chose d’ignoble. s’emporter dans la lecture. Jamais elle ne doit trébucher sur un Au Japon, aucun fantasme n’est condamnable s’il demeure dans mot. On dit d’elle qu’elle est froide comme un cadavre. En fait, le domaine de la fiction. Selon plusieurs, ces fantaisies permettraient l’oncle a tué chez elle toute volonté. aux Japonais de se défouler sans mettre personne en danger; et ce
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Photo : Les femmes dansMademoisellene sont que des possessions
14| BARRY JENKINS
Moonlight Sortir de l’ombre
Adaptation de la pièce de théâtreIn Moonlight Black Boys Look Blue, le deuxième opus de Barry Jenkins surprend par la force tranquille du propos et la signature cinématographique.Moonlightoffre un portrait douxamer d’un Afroaméricain négociant avec son homosexualité, sa famille et son milieu, tout en restant fidèle à luimême.
JULIE VAILLANCOURT l’intimidation de celui jadis surnommé « little » continue. Son air chétif et peu confiant nourrit son bourreau. Puis, lorsqu’un jour sur la plage son ami cubano-américain Kevin le masturbe, il a sa première expérience (homo)sexuelle; il semble enfin en paix avec ses désirs. Quelques jours plus tard, Kevin se retourne contre lui. S’ensuit une série de violences physiques et verbales (intimidation, homophobie) et la prison pour Chiron. Le troisième et dernier chapitre, nommé « Black », quitte lecomingofage.Désormais adulte, l’acceptation personnelle de Chiron démontre comment un Afro-américain homosexuel de Miami peut surmonter ce qui semblait être un chemin d’autodestruction prédéterminé. La forme du film, avec l’utilisation de nombreux plans hors focus, ajoute à cette idée de questionnement identitaire, de l’aspect « flou » des situations à leur dénouement incertain. Il en résulte parfois des plans à l’esthétique quasi documentaire (par exemple, lorsque Kevin fume à l’extérieur du restaurant et qu’il jette un regard à la caméra). Cette esthétique évoque le caractère semi-autobiographique du film, adaptation de la pièce In Moonlight Black Boys Look Bluede Tarell Alvin McCraney, originaire de Miami et ouvertement gai. Cela dit, l’aspect flou de l’homosexualité de Chiron demeure tout au long du récit, en ce sens que la relation homosexuelle n’est pas explicitement présentée à l’écran. Cela confronte un double tabou/idée préconçue, car le Chiron « Black » du dernier chapitre est musclé, imposant,dealer
priori,Moonlightse présente comme uncomingofage, puisque la première partie du récit plonge le spectateur MiaÀmi, Chiron, qui doit composer avec sa mère monoparentale au cœur de la difficile réalité d’un jeune garçon de et droguée. De cette famille dysfonctionnelle, il trouvera refuge chez un voisindealerde drogue, Juan, qui habite avec sa copine Teresa. Le couple offrira nourriture et réconfort, en plus de répondre à ses questions : « Que veut dire le mot tapette ? Suis-je une tapette ? », demande Chiron enfant. « C’est un mot utilisé pour faire en sorte que les personnes gaies se sentent mal. Tu peux être gai, mais ne laisse personne te traiter de tapette ! », réplique Juan. Si la question du petit garçon surprend en raison de son jeune âge, la réponse dudealerde drogue surprend par sa maturité (et son milieu d’appartenance). Le lien paternel se tissant entre Chiron et Juan se traduit par de très belles scènes symboliques, notamment lorsque Juan apprend au petit garçon à nager; de la caméra sous-marine à la musique classique, la scène prend la forme d’un baptême identitaire (noyer ses préjugés, s’accepter, se purifier, renaître). Malgré cette renaissance (c’est-à-dire le début de l’acceptation personnelle), le deuxième chapitre nous transporte dans l’univers de Chiron adolescent, alors que ses problèmes se transposent de l’enfance à l’adolescence; sa mère, complètement dépendante au crack, ne se soucie guère de son fils et lui demande même de l’argent pour consommer. À l’école,
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La forme d'un baptême identitaire
16|ANDRÉ TÉCHINÉ
Quand on a 17 ans Le temps du renouveau ? Depuis plus de 40 ans, André Téchiné fait partie des cinéastes majeurs du cinéma français. Cependant, ses œuvres les plus marquantes (Barocco,Hôtel des Amériques,Rendezvous,Ma saison préférée) commencent à dater. Ces dernières années, nous avions même l’impression de l’avoir un peu perdu (le fond ayant été touché avecImpardonnables, qui portait bien son nom). AvecQuand on a 17 ans, il retrouve ses thèmes de prédilection (la famille, l’homosexualité, la jeunesse, le sentiment amoureux) et une partie de son talent. Sa manière de filmer la montée du désir fait mouche. L’écriture manque par contre de rigueur, principalement dans la première partie ! Au moins, à 73 ans, Téchiné semble amorcer un léger retour après quelques années au ralenti. Espérons qu’il ne s’agisse pas d’une rémission illusoire. JEANMARIE LANLO epuis plusieurs années, nous avions un peu perdu André joue un rôle éminemment symbolique, le passage de l’hiver glacial D Téchiné. Sa volonté de s’intéresser de nouveau aux au printemps très chaud n’étant pas uniquement ressenti par le tourments amoureux (le thème principal de ses meilleurs thermomètre mais aussi par les deux principaux protagonistes. films) et de poser un nouveau regard sur l’adolescence (plus de La nature possède une autre fonction symbolique, accentuée 20 ans aprèsLes roseaux sauvageslà encore par le passage des saisons. Lorsque le film débute, en, un de ses derniers grands films) semblait d’autant plus une bonne idée qu’il a fait appel hiver, le village et la montagne semblent deux univers presque à une coscénariste devenue par le biais de ses propres films irréconciliables en raison des étendues neigeuses et glaciales une spécialiste du sujet (Céline Sciamma a notamment réalisé qui font du passage de l’un à l’autre une véritable expédition. Naissance des pieuvres,TomboyetBande de filles). Ces deux contraires représentent aussi l’opposition des deux Comme ce fut le cas avecLes roseaux sauvagesadolescents qui y vivent. L’un est tellement noyé dans la masse, la nature est une nouvelle fois omniprésente et joue un rôle plus que qu’il finit par en être exclu pour excès d’insignifiance, l’autre simplement décoratif. Les Pyrénéesysont en effet filmées au rythme estpresque inaccessible(trop beau, trop distant). D’ailleurs, ils des saisons, de l’hiver au printemps. Le paysage de montage rend sont dès le début (trop ?) clairement définis comme étant deux encore plus palpable le temps qui passe, et l’évolution du climat individus à part, et en un sens, déjà unis par leurs différences.
SÉQUENCES306| JANVIER – FÉVRIER 2017
Photo : Deux individus unis par leurs différences