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Séquences : la revue de cinéma. No. 307, Mars 2017

De
55 pages
Combat au bout de la nuit, le film fleuve signé Sylvain l’Espérance sur la résistance de la Grèce au capitalisme sauvage, orne la couverture du numéro de printemps de Séquences : serait-ce l’œuvre de la maturité pour le documentariste québécois? Du côté du Danemark, Thomas Vinterberg, célèbre représentant de Dogme 95, se confie en entrevue sur son nouveau film, La Communauté. La section critique offre ses pages aux sorties des derniers et prochains mois, des très convaincantes (Baccalauréat, Neruda, Jackie, Julieta) à celles jugées plus décevantes (Assassin’s Creed, Le Client). La rédaction dresse également un bilan du l’année 2016 du cinéma québécois ainsi que de certains festivals (Image + Nation et les dernières Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal). Pour terminer, une triple rubrique « Salut l’artiste » rend hommage aux disparus Pierre Étaix, Michèle Morgan et Andrzej Wajda, âme cinématographique de la Pologne, dont le touchant film-testament, Les Fleurs bleues, prendra d’ailleurs l’affiche en avril.


  • Mot de la rédaction

  • 2. Le chaos et le salut Élie Castiel


  • En couverture

  • 3. Sylvain L’Espérance Élie Castiel

  • 4. Combat au bout de la nuit Élie Castiel

  • 6. Sylvain L’Espérance Jérôme Delgado


  • Hors-champ en « premier plan »

  • 10. La communauté Anne-Christine Loranger

  • 12. Thomas Vinterberg Anne-Christine Loranger


  • Les films

  • 16. Assassin’s Creed Maxime Labrecque

  • 18. Baccalauréat Élie Castiel

  • 20. Jackie Claire Valade

  • 22. Julieta Pierre-Alexandre Fradet

  • 24. La La Land Julie Demers

  • 26. Le client Jean-Marie Lanlo

  • 28. Les fleurs bleues Denis Desjardins

  • 30. Neruda Jean-Philippe Desrochers

  • 32. Silence Pascal Grenier

  • 34. Iqaluit Charles-Henri Ramond

  • 35. La danseuse Jean Beaulieu

  • 36. La fille de Brest Élie Castiel

  • 37. Le cyclotron Charles-Henri Ramond

  • 38. Polina, danser sa vie Élie Castiel

  •  

  • 39. Mise aux points


  • Arrêt sur image

  • 40. Bilan cinémaquébécois 2016 Charles-Henri Ramond


  • Panoramique

  • 42. RIDM Julie Vaillancourt

  • 43. RIDM Luc Chaput

  • 44. Image+Nation Élie Castiel

  • 46. À bout de patience Charles-Henri Ramond

  • 47. The Chaplin machine Pierre Pageau

  • 49. Paul Guers [1927-2016] Charles-Henri Ramond

  • 49. Bernard Lalonde [1940-2016] Luc Chaput

  • 50. [Pierre] Barouh ... [Tyrus] Wong Luc Chaput

  • 53. Pierre Étaix [1928-2016] Élie Castiel

  • 54. Michèle Morgan [1920-2016] Charles-Henri Ramond

  • 56. Andrzej Wajda [1926-2016] Luc Chaput

Voir plus Voir moins
RENCONTRES INTERNATIONALES DU DOCUMENTAIRE DE MONTRÉAL|IMAGE+NATION|ENTREVUE :THOMAS VINTERBERG
OE N 307|MARS - AVRIL 2017|62 ANNÉE|5,95$
CRISTIAN MUNGIU BACCALAURÉAT
ANDRZEJ WAJDA LES FLEURS BLEUES
PEDRO ALMÓDOVAR JULIETA
, C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8
Séquences
PABLO LARRAÍN NERUDA
DAMIEN CHAZELLE LA LA LAND
ASGHAR FARHADI LE CLIENT
Envoi de publication, enregistrement no 7957, No de la convention 40023102
07
71766 25741 7
9
WWW.REVUESEQUENCES.ORG
COMBAT AU BOUT DE LA NUIT
SYLVAIN L'ESPÉRANCE
critiQueS Iqaluit > Entre deuil et renaissance |La danseuse > Danser dans la lumière |La fille de Brest> Envers et contre tous |Le cyclotron > Particule de l’Histoire | Polina, danser sa vie> Comme un pas de deux
12
GroS Plan Assassin’s Creed> C’est l’animus qui nous mène, qui nous mène |Baccalauréat > Vérités et mensonges |Jackie > Contrôler le récit |Julieta > Vivre et dire le hasard |La La Land > L’anti musical |Le client > Quand toujours plus devient trop ! |Les fleurs bleues> Refus global |Neruda> Le corps disséminé du poète | Silence> Ma foi du bon Dieu
46
42
recenSionS À bout de patience : Pierre Perrault et la dépossession > Cinéaste dans l’œil du cyclone|The Chaplin Machine: Slapstick, Fordism and the International Communist AvantGarde> Communiste et constructiviste
16
« HorS-cHaMP » en PreMier Plan
49
ManiFeStationS Rencontres internationales du documentaire | Image+Nation
ENCOUVERTURE:Combat au bout de la nuitde Sylvain L’Espérance
ThomasVINTERBERG Plus grand que nature
ERRATUM:Dans le dernier numéro (306 > JanvierFévrier 2017), à la page 44, l’année de publication de l’ouvrageKen Loach. Cinéma et sociétéaurait dû se lire 2009 et non pas 2016. Également, la recensionDialogue avec le cinéma est attribuée à Luc Chaput et non pas à CharlesHenri Ramond. Veuillez nous excuser de ces erreurs d’inattention.
NOTE:La critique deCombat au bout de la nuitest dédiée avec tendresse à la mémoire de George Georgis, mon partenaire de vie.
en couverture
SoMMaire
La communauté L’insoutenable interchangeabilité des êtres
PanoraMiQue
leS FilMS
arrÊt Sur iMaGe
cHaMP de réFleXion Bilan cinéma québécois 2016 > Se renouveler pour mieux avancer
MiSe auX PointS [UNESÉLECTIONDESFILMSSORTISENSALLEÀMONTRÉAL]
6
SylvainL’ESPÉRANCE« La Grèce, c’est ce qui nous attend… »
4
10
39
34
Mot de la rédaction
Le chaos et le salut
2
Salut l’artiSte [Pierre] Barouh…. [Tyrus] Wong HOMMAGES:PaulGUERS| BernardLALONDE| PierreÉTAIX| MichèleMORGAN| AndrzejWAJDA
SéQuenceS307| MarS – avril 2017
Silence
Combat au bout de la nuit« Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse… »
40
2| MOT DE LA RÉDACTION
lE ChàOset le salut
out change dans l’univers souvent chao T tique du cinéma : nouvelles technologies, supports et formats de tournage de plus en plus réinventés, luttes intestinales entre le grand écran et le cinémamaison, sans ignor er, bien sûr, les ordinateurs/cellulairesécrans. C’est à nouvelle façon de voir les images en mouvement et d’en parler que nous sommes confrontés quotidiennement. Devant ces surprenantes habitudes de consommation, les sites Internet s’en tirent avec tous les honneurs, tandis que les revues imprimées les vivent avec appréhension, dont la plus néfaste est la notion de temps. Se réinventer sans cesse, c’est là où est le salut. À titre d’exemple, dans ce « Mot de la rédaction », nous voulions aborder le cas deDivines, le film très bien accueilli d’Uda Benyamina (auquel s'ajoute, en dernière minute,Nocturama, de Bertrand Bonello), sorti en salle seulement en France et récupéré partout dans le monde par le géant Netflix, marquant d’un sceau exclusif et ô combien protectionniste son pouvoir hégémonique. Pour nous, il est donc trop tard pour en parler, car quelques sites Internet se sont emparé de la question immédiatement après avoir appris la nouvelle, rendant notre intervention, plus d’un mois plus tard, superflue. Par contre, si cette tendancenetflixiantese maintient, que deviendront les distributeurs traditionnels, notamment les plus modestes, ceux qui continuent malgré tout à essayer de nous proposer des œuvres audacieuses ? Le grand défi : le public. Comment le convaincre du bienfondé du caractère social des salles de cinéma ? de ce rapprochement entre êtres humains ? de ce possible partage qui consiste à ouvrir le débat et permettre la nécessité de divers points de vue ? C’est en partie de cela que se nourrit le progrès. Mais jamais société ne s’est sentie aussi seule, se donnant corps et âme à l’individualisme. L’institution qu’est « la famille » n’a jamais été aussi puissante. En dehors de cette communauté, point d’absolution. Regarder les films en groupes, en clans, en fans partageant les mêmes goûts. Le débat est presque mort. C’est, en partie, pour cette raison que nous avons décidé de placer en page couverture le (fort probablement) meilleur documentaire québécois de 2017,Combat au bout de la nuitde Sylvain L’Espérance; parce qu’il offre des possibilités de discours variés sur l’État du monde; parce qu’il conserve le souci de faire réfléchir le spectateur et le rendre complice. Mais aussi parce qu’il place la Grèce, berceau de la civilisation occidentale, dans un espace mondial qui s’en soucie peu. Parce qu’en Grèce également, lafemmeest devenue le surtout, symbole de la révolte, de l’exaspération, de la volonté de changement. Après, en janvier de cette année, un couvrerevue illustrant un film d’animation, La tortue rouge, nous vous proposons, cette foisci, un documentaire québécois, le genre qui ne cessera jamais de remettre en question le comportement humain et ses dynamiques sociale et politique. ÀSéquences, c’est sur cette voie que nous poursuivrons, avec des films en couverture offrant la perspective d’une humanité conciliatrice, harmonieuse et surtout rassembleuse. Tout compte fait, c’est une question de survie. ÉLIE CASTIEL Rédacteur en chef
SéQuenceS307| MarS – avril 2017
Conseil d'administration :Yves Beauregard, Élie Castiel, Mario Cloutier, Martine StVictor, Odile Tremblay Directeur de la publication :Yves Beauregard Rédacteur en chef :Élie Castiel | cast49@sympatico.ca Comité de rédaction :Luc Chaput, CharlesHenri Ramond Réviseur :Maximilien Nolet Ont collaboré à ce numéro :Jean Beaulieu, Jérôme Delgado, Julie Demers, Denis Desjardins, JeanPhilippe Desrochers, PierreAlexandre Fradet, Pascal Grenier, Maxime Labrecque, JeanMarie Lanlo, AnneChristine Loranger, Pierre Pageau, Julie Vaillancourt, Claire Valade Correspondants à l'étranger :AnneChristine Loranger (Allemagne), Pamela Pianezza (France)
Design graphique :Simon Fortin – Samouraï Tél. :514 5265155 |www.be.net/samourai Directeur marketing :Antoine Zeind Tél. :514 7446440 |azeind@azfilms.ca Placement publicitaire :Élie Castiel Tél. :514 5989573 |cast49@sympatico.ca Comptabilité :Josée Alain Conseiller juridique :Dave Tremblay Impression :TC.Transcontinental Interglobe Distribution :Disticor Tél. :18006687724 Rédaction et courrier des lecteurs :Séquences, 1600, avenue de Lorimier, bureau 41, Montréal (Québec) H2K 3W5 Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Séquences n’est pas responsable des manuscrits et des demandes de collaboration qui lui sont soumis. Malgré toute l’attention apportée à la préparation et à la rédaction de cette revue, Séquences ne peut être tenue responsable des erreurs techniques ou typographiques qui pourraient s’y être glissées. Administration, comptabilité et anciens numéros :s’adresser à Séquences, C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 6565040 Fax :418 6567282 revue.capauxdiamants@hst.ulaval.ca Tous droits réservés er ISSN-0037-2412Dépôtlégal:1trimestre 2017 9782924354230 Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives Canada Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives nationales du Québec Séquences publie six numéros par année. Abonnements :Josée Alain C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 6565040 Fax :418 6567282 (tarif individuel taxes incluses pour 1 an)30 $ 55 $ (tarif individuel taxes incluses pour 2 ans) (tarif institutionnel taxes incluses pour 1 an)46 $ (tarif individuel ÉtatsUnis pour 1 an)75 $ 100 $ (tarif outremer pour 1 an) Séquences est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP)www.sodep.qc.caElle est indexée par Repère, par l’Index des périodiques canadiens et par la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF) et son projet P.I.P. Séquences est publiée avec l’aide du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts de Montréal et du Conseil des Arts du Canada.
4| SYLVAIN L’ESPÉRANCE
COMBAT AU BOUT DE LA NUIT « OÙ QUE ME PORTE MON 1 VOYAGE, LA GRÈCE ME BLESSE... » Quelles que soient les époques, de la Grèce antique éprise de Dieux, à aujourd’hui, où le christianisme orthodoxe conserve consciemment ou inconsciemment quelques fragments de son passé; qu’il s’agisse aussi de la prise en charge de l’individu hellène pour maintenir son identité, un geste acquis qu’importent les régimes, les guerres, les combats, le reste du monde, la Grèce résiste. Berceau de la civilisation occidentale et qui à un moment relativement proche de notre Histoire, tombe presque en ruines à cause de l’incompréhension de ceux qui en ont profité. En érudit humaniste, voire philosophe de l’image, ethnologue de la conscience, Sylvain L’Espérance nous guide dans un long et sinueux périple sur mer et sur terre d’une troublante et poignante audace.
élie caStiel 'Espérance, un nom qui indique de but en blanc l’espoir, comme celle de « la caverne » de Platon où tournant le dos à L alors qu’ironiquement le film se conjugue au désespoir, à l’entrée du refuge, ces hommes enchaînés ne prennent pas la révolte, quasiment à la soumission. Mais mine de rien, conscience de la réalité. Mais L’Espérance, dans une espèce de le cinéaste engagé donne la parole au citoyen pour réfléchir délire impressionniste, délivre ces âmes perdues des maillons qui sur son pays, son passé glorieux, ses fantasmes idéologiques, les enchaînent, les sommant de faire face à l’issue pour enfin sa traversée des siècles. Les mots qu’il faut pour illustrer ce prendre l’avenir entre leurs mains. magnifique poème sont peutêtre absents. L’Espérance en est Et pourtant, cette tragédie grecque, c’est aussi la tragédie conscient. C’est alors que le cinéma prend le relais pour oser de l’Occident, des siècles de changements utiles et inutiles, de crier, pour témoigner, défendant par là même que le média luttes intestines, de racismes incompréhensibles, d’humanités en question n’est pas un art en perdition, mais bel et bien une déchirées. Film marxiste par sa contribution de l’individu à aventure vivante de tous les possibles, une sorte deguérillerodes l’appareil social et politique, souverainement individualiste par montagnes prêt à se dresser contre la tyrannie. Jamais cinéma le repli de l’homme à sceller par le biais du sacrifice le maintien ne fut aussi essentiel, discursif, envoûtant dans ce qu’il peut de sa liberté fondamentale,Combat au bout de la nuit est montrer, usant des symboles, des métaphores et des allégories, à ce point utile que c’est par l’esthétique que ces propositions
SéQuenceS307| MarS – avril 2017
PHOTO:Les femmes de ménage du ministère des finances
6|en couverture| ENTREVUE
SéQuenceS307| MarS – avril 2017
SYLVAIN L'ESPÉRANCE « LA GRÈCE, C’EST CE QUI NOUS ATTEND »
Dévoilé aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal, en novembre 2016,Combat au bout de la nuitest un filmfleuve porté par le désir de lutter contre les mesures d’austérité des gouvernements. Sylvain L’Espérance s’est tenu à le tourner en Grèce, mais il le considère comme un écho de l’état du monde. Sa présentation dans la section Panorama de e la 67 Berlinale, en février 2017, le ravit particulièrement parce qu’on lui a annoncé avoir voulu faire, avec cette sélection, « un geste politique ». Le documentariste québécois ne pouvait mieux être servi, lui qui cherche, derrière sa caméra imprégnée de poésie, à suggérer des formes de résistance.
JérÔMe delGado
el un migrant en soif d’un monde meilleur où vivre, Sylvain L’Espérance a quitté le sud en direction du nord. Le voici doTcumentaire, le long métrageCombat au bout de la nuitsur les rives de la mer Méditerranée avec son huitième — très long : 285 minutes, soit presque cinq heures en trois parties. Depuis l’arrivée des années 2000, sa filmographie était exclusive à l’Afrique et en particulier aux zones autour du Niger (le fleuve). Après cinq titres et une période de 12 ans, entreLa main invisible(2002) etBamako(2014), le cinéaste québécois aplanté sa caméra en Grèce, porte d’entrée pour beaucoup de placés qui rêvent d’Europe. Bien qu’il admette encore porter dans la tête comme dans le ur le continent noir — «je trouverai l’occasion de retourner en Afrique», ditil en entrevue —, il savait qu’il devait passer à autre chose. Ou plutôt à un autre lieu, parce que dans le fond, la Méditerranée lui permet d’explorer le même thème: l’état du monde. « Quand je tournais en Afrique, j’avais le sentiment de faire unfilm sur l’état du monde. [En Grèce], j’ai le sentiment d’être en parfaite continuité en filmant des Africains, des Syriens », estimetil. Sylvain L’Espérance n’a pas cherché à sortir d’un coin du globe, par simple souci, pour se renouveler. Il a suivi, pour leainsi, le courant. Il tournait dire Sur le rivage du monde(2012), documentaire sur des migrants rencontrés au Mali, et la terre s’est mise à rugir. La planète vivait le Printemps arabe. «Je me disais qu’il serait intéressant d’aller dans les pays du sud del’Europe, là où des révoltes populaires avaient lieu. Je voyais un lien entre elles et les révoltes arabes. C’étaient des révoltes
Photos de tournage
contre un état du monde, contre des dictatures, y compris en Europe, pris avec des dictatures économiques.» Combat au bout de la nuit prend naissance du désir de montrer le peuple, celui qui descend dans la rue et se rebelle. Partout dans le monde. « Le projet dans lequel je m’étais embarqué, au départ, [m’amenait] autour de la Méditerranée. J’imaginais voyager entrele nord etle sud, en pensant queles révolutions arabes étaient pour contaminer l’Europe, qu’il y aurait un mouvement commun qui ferait [tout] basculer. » Le vaste périple imaginé ne prendra pas forme à l’écran, pas plus que la révolution mondiale ne se concrétisera sur le terrain. Du moins, pas encore. En posant pied à Athènes, celui qui est aussi son propre cameraman a compris qu’il tenait là son sujet. Un sujet local, en apparence seulement. La Grèce était « un microcosme du monde actuel », qui d’une part accueillait son lot de réfugiés, arrivés par bateau, et d’autre part bouillonnait de l’intérieur, devant les mesures du gouvernement de droite. « La Grèce est le miroir des sociétés du monde occidental, croit le cinéaste. On assiste à la même chose ici. La différence, c’est le niveau d’intensité. La violence des politiques, la suppression d’emplois, la reprise des maisons, la coupe dans les retraites. C’est ce qui nous attend. Mais nous, on le vit à dose homéopathique. » Son flair, après un premier voyage, l’a poussé à réécrire son projet pour faire un film sur la Grèce. « J’ai tout de suite su que c’était là qu’il devait se faire. Je n’avais pas besoin de tourner autour du monde. Je n’avais qu’à rester là. »
réFuGiéS et MénaGère : MÊMe coMbat Le tournage s’est étalé sur deux ans (20132015) et à travers six séjours de huit mois, au total. Le résultat propose un retour dans une crise qui a culminé avec l’arrivée au pouvoir d’une coalition de gauche, Syriza, suivie de sa capitulation à l’été 2015, devant la pression de celle qu’on désigne communément par Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international). À l’écran, ce sont les réfugiés, rencontrés un après l’autre, et deux groupes, l’un de femmes de ménage, l’autre de travailleurs portuaires, qui racontent cet état du monde. C’est à travers leurs
PHOTO:Réfugiés sur la route de Lesbos
SYLVAIN L’ESPÉRANCE |7
yeux, leurs mots, que se dérouleCombat au bout de la nuit. « Pour moi, il était clair qu’il y avait une parenté entre la lutte des femmes de ménage et la situation des réfugiés. » Sylvain L’Espérance ne les réunit pas dans un même plan, alterne plutôt entre les uns et les autres, mais finit d’une certaine manière par les faire se croiser. Employées de l’État, les ménagères sont tout un symbolede résistance, elles qui regroupées comme un bloc déplorent leur brutale éviction semaine après semaine, occupation (de la rue) après occupation. « C’était un de mes désirs d’aller à l’écoute du peuple et non pas de passer par des intellectuels qui résument. Une des forces des gens rencontrés tient à leur capacité d’exprimer, de synthétiser la situation », considère Sylvain L’Espérance, qui assure travailler toujours ainsi, selon les principes d’ouverture et d’écoute. « Le cinéma politique naît d’une expérience et non pas d’un présupposé politique. Oui, j’ai une sensibilité de gauche, mais je ne travaille pas le film en allant chercher ceux qui vont exprimer mes idées. Le cinéma part d’une expérience sensible du monde », estime l’expérimenté globetrotter.
une PreMière : leS FouleS L’expérience du monde, son expérience, L’Espérance l’a souvent relatée à travers une caméra discrète. Présente, mais pas trop envahissante. Celle qui offre un têteàtête aux protagonistes, mis en confiance dans l’intimité d’un lieu qui leur est propre. Autant dans ses premiers films, tournés au Québec (Les printemps incertains, 1992, etLe temps qu’il fait, 1997), que dans son cycle africain, Sylvain L’Espérance ne se mêlait pas aux foules de la rue. Son cinéma du réel se déroulait dans la sphère privée. Combat au bout de la nuitn’est pas exempt de tels moments. Mais avec lui, son auteur a cassé la glace. Il s’est, aussi, installé dans l’espace public. « Cette expérience d’être dans la rue, avec le peuple, je la vois comme un point de rupture, comme quelque chose que j’attendais depuis longtemps, le moment où j’allais être dans une révolte », dit celui qui admet n’avoir jamais été confronté à des situations aussi tendues. Chez lui, « la révolte face à la société s’exprimait de façon intime ».
SéQuenceS307| MarS – avril 2017
« La question migratoire demeure centrale dansCombat au bout de la nuit,notamment par cet état d’entredeux qu’il représente. Si le réalisateur montre plusieurs réfugiés dans leur condition d’errants, à Athènes, son passage dans les zones riveraines lui a permis de filmer l’arrivée de voyageurs clandestins et d’évoquer d’intenses moments de libération et de joie. »
Filmer la Grèce ne devait se faire sans un passage par les îles. C’est ce qu’on a fait comprendre au Québécois s’il voulait vraiment comprendre le pays. Il s’y est rendu, naturellement. Ça lui a permis de donner toute son importance à la mer, cet incontournable pour la Grèce, terre d’asile, autant que pour le cinéma migrant de L’Espérance. La question migratoire demeure centrale dansCombat au bout de la nuit, notamment par cet état d’entredeux qu’il représente. Si le réalisateur montre plusieurs réfugiés dans leur condition d’errants, à Athènes, son passage dans les zones riveraines lui a permis de filmer l’arrivée de voyageurs clandestins et d’évoquer d’intenses moments de libération et de joie. Cependant, précisetil, pessimiste, c’est une prison qui les attend. Une scène captée en plan panoramique, alors que les migrants attendent en file indienne qu’on les dirige dans le ventre d’un paquebot, est éloquente à ce sujet. « Le bateau les amène à Athènes. Mais la manière dont on les fait rentrer est totalitaire. Ça s’oppose à leur désir de liberté, comme [dans la scène] de la baignade », ditil, en rappelant que depuis 2015 les frontières n’ont pas cessé de se refermer, et les camps insalubres, de se multiplier. « Ça rappelle les camps de déportation », osetil avancer, en référence non pas à la Deuxième Guerre mondiale, mais à la guerre civile grecque qui a donné lieu à une chasse aux communistes. L’homme qu’il est s’indigne. Mais en tant qu’artiste, et non journaliste ni historien, sa dénonciation, croitil, exige du recul. À ses yeux, le documentaire « doit se trouver en dehors de l’actualité », ou « en retrait de l’histoire », pour mieux adopter « le récit mémoriel ». D’où, aussi, le choix pour la très longue durée. «Pour comprendre ce qui se passe autrement que d’une manière intellectuelle, il fallait la durée. Si j’avais résumé, on l’aurait compris comme des faits. Ce n’est pas un travail de faits, mais de sentiments, d’émotions, d’expériences sensibles de la lutte», insistetil. Sylvain L’Espérance sourit à l’idée que son document de cinq heures puisse représenter une sorte de résistance à une certaine
PHOTO:Jeune réfugiée, port de Mythilène (à gauche) / Murale (à droite)
industrie du cinéma. Il assure cependant avoir souhaité s’en tenir à deux heures et demie. La complexité du sujet, la richesse des témoignages recueillis et les rebondissements de l’actualité l’en auront empêché. « Pour chaque voyage, je revenais, je montais le matériel, j’organisais les séquences de manière autonome, sans penser au film. Je gardais le meilleur de chaque moment dans la pensée qu’il fallait que chaque séquence soit autonome, trouve sa forme. Je voulais des moments de rupture entre chaque séquence et essayer de trouver un lien dans la déliaison. Peu à peu, les séquences se sont construites et quand j’ai mis ça ensemble, à mon étonnement, ça marchait. Il y a toujours ce moment dans le film où tu dis que tout ça n’est pas un film, juste un tournage, mais il y avait une unité d’esprit, comme un état, même si le matériau était très différent. » Presque cinq heures. Et maintenant, il est d’avis qu’une suite est nécessaire. « Le retour des camps en Grèce : c’est ce que je veux filmer. Mais je n’ai pas trouvé la manière de le faire, confietil. Audelà du sentiment d’indignation, il y a autre chose et c’est ce que je cherche. Le comment tisser des liens avec les réfugiés pour dire autre chose que le fait que c’est insupportable. Mais il faut en parler. » Parler pour ne pas taire les effets néfastes de l’austérité et e de toutes ces politiques économiques du 21 siècle qui prennent racine aux quatre coins du globe. Car, comme le cinéaste aime le rappeler, l’histoire de l’immigration, surtout en Europe, découle de politiques stratégiques qui ont peu à voir avec l’accueil humanitaire. « Maintenant qu’on n’a plus besoin de main d’œuvre, on ferme les frontières », accusetil. Vaste mission que se donne le documentariste. Aussi vaste que la nuit sera longue.
1 de terre », discours prononcé au musée du Louvre le 18 octobre 2013,« Sortir danswww.derives.tv/Sortirdeterre.
SéQuenceS307| MarS – avril 2017
12| PREMIER PLAN
Thomas Vinterberg PLUs gRàND qUE NàTURE
Fondateur avec Lars von Trier de Dogme 95 qui fit école dans l’histoire du cinéma, Thomas Vinterberg retourne avecLa communauté(2015)à ses anciennes amours, celles des petites communautés où survient le drame et dont il est luimême issu.
PROPOS RECUEILLIS ET TRADUITS DE L’ANGLAIS PARanne-cHriStine loranGer
« Le film (La communauté) est une réflexion sur l’impermanence : impermanence de l’amour entre deux personnes. Tout à coup, ce n’est plus là. L’impermanence de la vie : soudainement il y a ce petit garçon qui meurt... »
Vous avez vécu dans une commune quand vous étiez enfant. Cela atil été une bonne expérience ? Oh ? Oui ? Cela me manque de vivre dans une commune, même si dans le film cela se termine assez mal. Le film est un drame, nous devions donc le terminer sur une note sombre. Mais oui, cela me manque. Cela dit, je ne retournerai pas vivre dans une commune présentement. Je considère que je vis en commune à chaque fois que je tourne un film. De temps en temps, j’ai besoin d’avoir du temps pour moi. Quand tu vis en commune — ce que j’ai fait pendant 12 ans, il faut que tu partages, que tu sois généreux, que tu sois patient, que tu donnes tout le temps. C’est exigeant. Il faut être plus grand que nature.
SéQuenceS307| MarS – avril 2017
C’est comme être réalisateur… Vous savez quoi ? Cela a l’air? C’est exactement la même chose d’être une démocratie mais en fait, il y a une personne qui dirige. C’est comme la société, finalement...
Ce qui est intéressant dans le film, c’est que chaque personnage représente un aspect de la société, il y a le policier, le dictateur… Nous n’avons pas pensé à un policier ou à un dictateur, mais nous voulions explorer le jeu de pouvoir que tous essaient d’éviter, mais dans lequel ils tombent. Cela fait partie de la nature humaine. Nous nous sommes aussi laissés inspirer par les types qui habitaient ma maison. Il y avait vraiment ces jeux de pouvoir. Mais en fin de compte, il s’agissait de partager. Un type dans ma maison en 1975 a dit : « OK, le loyer va être calculé sur l», et c’était lui qui avait le plus gros salaire eta base des revenus qui allait donc payer un loyer trois fois plus élevé. Cela n’existe plus maintenant. C’est fini. Mais c’est cela qu’ils faisaient. Tout était basé sur le partage. En tant qu’enfant, d’être assis autour de cette table dans cette lumière orange, d’échanger des histoires, c’était très énergisant. Cela me manque beaucoup.
C’est maintenant vous qui échangez votre histoire avec le monde… Oui ? J’essaie... Vous avez raison, mais… En fait, oui, vous avez totalement raison ?
Les femmes dans votre film sont opprimées, d’une certaine façon. Il y a une prétention de liberté et d’amour mais les femmes souffrent. Le personnage d’Éric souffre aussi. Sa femme lui dit : « Tu es ennuyant. Ce que tu dis m’ennuie. J’ai besoin d’autres gens autour de moi. » C’est assez brutal. Et alors il devient agressif, il devient absorbé par luimême, il tombe amoureux d’une autre. Ce n’est pas une histoire sur l’oppression d’une femme mais sur le fait que nous puissions tous être remplacés. Nous sommes tous remplaçables. Je trouve cela triste. Je dois en plus admettre que c’est le plus souvent les hommes qui remplacent leurs femmes par une femme plus jeune, ce que je trouve d’autant plus cynique que c’est ce que j’ai moimême fait. C’est un témoignage, en fait. Le film est une réflexion sur l’impermanence : impermanence de l’amour entre deux personnes. Tout à coup, ce n’est plus là. L’impermanence de la vie : soudainement il y a ce petit garçon qui meurt. Une jeune fille est décédée aussi dans la commune où