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Souviens-toi

De
411 pages
Depuis quelques semaines, les images d'un meurtre sordide hantent la vie de Thomas. Cauchemars à répétition, impressions de « déjà vu », évanouissements… Pour n'importe qui, tout cela pourrait paraître irréel et effrayant, mais Thomas y voit une lueur d'espoir. Celui de récupérer une partie de ses souvenirs, une partie de sa vie, une partie de lui, enfouie dans les méandres de sa mémoire défaillante, depuis un terrible accident survenu sept ans auparavant. Que s'est-il passé avant l'accident ? Menait-il une double vie ? Qui est-il vraiment ? Avec l'aide de son meilleur ami, il se lance à corps perdu dans une enquête acharnée, au bout de laquelle il espère trouver les réponses à ces questions.
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1 2Titre

Souviens-toi

3 4Titre
Sébastien da Silva Inacio
Souviens-toi

Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02230-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304022308 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02231-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304022315 (livre numérique)

6





A la Lune qui éclaire mes jours, à celui qui la
distingua le premier dans le ciel étoilé, et à celle sans qui ni
l’un ni l’autre ne réchaufferait mon cœur…
7Un + Un = Trois
8REQUIEM
– Tu ne peux pas me faire ça ! Je t’en
supplie ! hurla-t-il, assailli par une crise de panique.
En guise de réponse, elle lui asséna une gifle
qui lui enflamma instantanément la joue. La
rage lui donnait une force insoupçonnée.
Au travers des larmes qui embuaient ses
yeux, il la vit quitter brusquement la pièce. Ses
tempes battaient d’un bruit sourd au rythme du
ventilateur de la chambre, entretenant les
douleurs crâniennes, devenues lancinantes. Il était
allongé en travers du lit, les bras maintenus
dans le dos, écrasés sous le poids de son propre
corps. Les menottes pénétraient la chair de ses
poignets jusqu’au sang et il en ressentait une
souffrance aigüe et continue. Une corde fixait
solidement ses pieds au cadre du lit. La
position, de plus en plus inconfortable, ne lui
permettait pas de prendre le dessus sur l’angoisse
qui l’envahissait sans retenue.
La tête pendue dans le vide, il ne distinguait
plus d’elle que l’essence de son parfum, si
familière. Cette odeur qui immortalisait leur pre-
9Souviens-toi
mière rencontre, leurs premiers sourires, leur
première nuit. Le nom lui échappait, mais il
l’aurait reconnu entre mille.

Sans souvenir précis des moments qui
avaient précédé, il s’était réveillé un peu plus
tôt, ligoté dans sa propre chambre. Elle pleurait
à ses côtés, incapable de retrouver une once de
raison, malgré ses suppliques. « – Comment
pourrais-je jamais te pardonner ? » ne cessait-elle de
répéter. Son visage, déformé par la haine, gardait
néanmoins cette beauté extraordinaire qui la
caractérisait, et à laquelle tout homme
succombait. Ce genre de visage pour lequel on se
retourne sans honte dans la rue, tant on sait qu’il
serait plus inavouable encore d’y rester
insensible. Hommes et femmes s’accordaient d’ailleurs
à reconnaître la perfection de ses traits, la
douceur de son sourire, la classe folle de son
menton relevé avec fierté.

« – Comment en sommes-nous arrivés là ? »
pensat-il.
Pour le comprendre il replongea dans les
méandres de leur histoire. La vie avait coulé,
doucement d’abord. D’incidents en accidents,
elle les avait abîmés, petit à petit. De dérapages
contrôlés en problèmes insurmontables, l’ennui
avait fait place au drame. Il tentait de revoir les
images de leur bonheur pour s'y raccrocher,
retrouver le calme qui lui permettrait d'envisager
10 Requiem
une sortie à cette impasse, dans laquelle ils se
trouvaient maintenant.

La lune se dessinait sur le mur en ombres
chinoises. Sa lumière se découpait en fines
tranches au travers des persiennes. De nombreuses
gouttelettes semblaient perler de part et d’autres
de cette image pour s’envoler ensuite dans
l’espace, vers le plafond de la chambre. L’averse
redoublait de vigueur et battait la chamade sur
les carreaux. Il se souvint comme, enfant, il
avait si souvent ressenti une impression de bien
être à entendre le bruit de la pluie sur le toit ou
sur la fenêtre, tandis qu’il était chaudement
blotti sous sa couette. Il tenta de se concentrer
sur cette image réconfortante.
Mais cette fois, la pluie n’eût pour effet que
de le faire frissonner encore plus fort.
Lorsque les premières notes de la ballade lui
parvinrent, il se sentit envahi par une étrange
envie de rire, et de pleurer en même temps, tant
la situation devenait absurde, et tant ses nerfs le
lâchaient. Le riff de guitare de James Hetfield
avait accompagné si souvent leurs moments de
joie intense qu’il semblait réellement en
décalage aujourd’hui. Il avait tout imaginé sur cette
chanson de Metallica, reprise tant et tant à
tuetête dans la voiture ou sous la douche, mais qui
aurait cru que ce serait un jour son requiem ?
“So close, no matter how far
Couldn’t be much more from the heart,
11 Souviens-toi
Forever trusting who we are,
And nothing else matters“

Couvrant maintenant partiellement le solo de
guitare, le son de ses pas se fit plus clair et
l’interrompit dans ses pensées. Elle monta
l’escalier, lentement, faisant grincer l’avant
dernière marche, puis ouvrit la première porte à
gauche, celle du bureau, qui jouxtait la chambre.
De là où il était, il l’entendit clairement ouvrir la
bibliothèque, puis revenir vers le secrétaire en
chêne. Il avait été littéralement séduit par ce
petit meuble, au plaquage en bois de rose et aux
pieds magnifiquement galbés, dans le plus pur
style Louis XV, dégoté dans une brocante en
Charente Maritime. Il se revoyait même
négocier avec le vieux vendeur, qui n’en revenait pas
de voir un jeune blanc-bec en basket
s’intéresser à sa relique.
Elle actionna une serrure, probablement celle
d'un coffre. Il ne se demanda que quelques
secondes ce qu'elle pouvait fabriquer. Ses doutes
se confirmèrent rapidement. Le bruit sec du
chargeur claqua à travers tout l’étage.
Il ne pût réfréner un mouvement de stupeur.
Il tentait de toutes ses forces de défaire les liens,
de sauter à terre. Ses tempes reprirent de plus
belle, tandis que ses gestes inutiles ne faisaient
qu’augmenter ses souffrances. Comme dans un
rêve, il percevait le danger inéluctable, et ne
pouvait y échapper…
12 Requiem
Il avait acheté ce revolver pour elle, au cas où
des inconnus feraient irruption dans la maison
alors qu'elle s'y trouvait seule. Ce qui lui arrivait
de temps à autres, lorsqu'il partait en
déplacement. Il ne pouvait pas croire qu'elle retourne
aujourd'hui cette arme contre lui.
– Réfléchis ! Je t‘en prie. Pas comme ça !
cria-t-il pour qu’elle l’entende. Ne nous fais pas
ça !
Elle revint enfin dans le couloir et poussa
légèrement la porte. La vue de sa silhouette, qui
l’avait tellement émerveillé dans le passé, ne
suffit pas à apaiser la peur qui lui oppressait la
cage thoracique au point de l’empêcher de
respirer normalement. Alors qu’elle pointait l’arme
semi-automatique sur lui, il sentit deux gouttes
de sueur descendre sur son front avant de
pénétrer dans la masse épaisse de ses cheveux noirs.
Il ne pouvait réfréner le flot de ses larmes. Elle
portait toujours cette blouse, ses longs cheveux
noirs dénoués recouvraient ses épaules et son
maquillage se réduisait au strict minimum. Un
trait d'eyeliner discret sur les paupières et un
soupçon de mascara pour faire ressortir ses
yeux verts profonds.
Concentrant ses forces, dans un dernier râle,
il la supplia :
– Chiara, ne fais pas ça !
Puis, prenant un ton plus posé, pour la faire
réagir en adulte, il chuchota :
13 Souviens-toi
– Détache-moi et discutons calmement. Il y a
forcément une solution.
– “Couldn’t be much more from the heart”, darling,
fredonna-t-elle, plus froide.
Puis elle actionna la sécurité. Le cliquetis
métallique s’envola dans l’obscurité. Il ferma les
yeux.
14 NUIT DE JEUDI 15 NOVEMBRE - LE RÉVEIL
Il ouvrit les yeux, réveillé en sursaut par la
peur et la violence des images. Ses mains
tremblaient et les draps trempés témoignaient
parfaitement de l’agitation de son sommeil.
– Parle-moi, Thomas.
Les pupilles dilatées de Thomas et l’absence
de réponse avaient immédiatement alarmée
Ellen, réveillée par les bruits de son compagnon.
La jeune femme, diplômée de médecine,
spécialisée en neurologie, et urgentiste au sein de
différents hôpitaux de Paris, reconnaissait
parfaitement les cas graves lorsqu’ils se présentaient.
Et les premiers symptômes de Thomas ne lui
inspiraient aucune confiance.
Elle ouvrit promptement le tiroir de la table
de nuit, en sortit une petite lampe qu’elle dirigea
d’une main experte vers les yeux de Thomas. Le
vide.
– Où est-il passé ? cria-t-il, soudain, d’une
voix puissante. Donne-moi ce revolver !
Ses mains fouillaient les draps fébrilement.
Cette fois, elle le secoua et cria pour provoquer
un choc, et le faire sortir de son état de transe,
mais il continuait inlassablement à fouiller,
15Souviens-toi
hermétique à tout ce qui l’entourait. Elle réalisa
alors qu’elle ne pourrait rien en tirer et décida
de continuer à lui parler jusqu'à ce qu'il émerge.
Elle se préparait à une longue attente. Ce genre
de crise, chez certains patients, pouvait parfois
durer une dizaine de minutes. Difficile de
prévoir ce qu’il en serait pour Thomas. C’était la
première fois qu’elle le voyait dans un état
pareil.
En effet, Thomas retrouva ses esprits, après
quelques minutes, et entendit enfin la douce
voix d’Ellen parvenir à son cerveau. Elle
tranchait avec la violence de ce terrible cauchemar.
Pour s’assurer que la crise était passée, elle
vérifia à nouveau sa température, son pouls et le
niveau de dilatation de ses pupilles. Pleinement
rassurée, elle fit basculer la tête de Thomas sur
son épaule et lui caressa tendrement la joue. Il
adorait sentir sa main parcourir sa peau. Elle
possédait une sorte d'énergie pure, semblable à
celle des éléments naturels comme la terre ou le
soleil. A son contact, il se ressourçait. Une
douce chaleur pénétrait en lui et le revigorait
pleinement. Une chaleur profonde et reposante.
Elle se leva et se dirigea vers la salle de bain,
dont elle revint avec un tensiomètre.
– Je vais bien, je t’assure. Je suis toujours
comme ça après mes cauchemars. Rien de bien
grave, dit-il fièrement.
– Des cauchemars dont tu ne m’avais, soit
dit en passant, jamais parlé. Alors que je suis
16 Nuit de Jeudi 15 novembre - Le réveil
médecin, spécialisée en neurologie. Tu sais ?
L’étude du cerveau ? ajouta-t-elle avec une
certaine ironie.
– Ah, ah. Très drôle. Tu sais ce qui me ferait
vraiment plaisir ?
– Non, soupira-t-elle.
– Qu’on se lève tous les deux, qu’on se
prépare une bonne tisane et qu’on la boive
tranquillement dans le salon, en amoureux.
– Moi aussi, amore. Mais d’abord tu me tends
ton bras, et tu me laisses prendre ta tension,
répliqua-t-elle sur un ton qui ne lui laissait aucune
autre option.
Avant qu’il ait eu le temps de protester, il
sentit le brassard gonfler autour de son biceps.
– 13/6 ! annonça-t-elle gaiement après
quelques secondes. Alors ? On va la boire cette
tisane ?

Elle déposa un baiser sur la joue de Thomas
et se leva. Elle ne portait qu’une petite culotte.
Ses longs cheveux roux descendaient le long de
sa colonne jusqu’au milieu de son dos. Elle se
saisit de la chemise qu’il avait abandonnée sur
une chaise, la revêtit, puis se retourna pour lui
lancer un sourire complice, espiègle, jouant de
toute la grâce de ses grands yeux verts en
amande. Son nez se fronça, laissant entrevoir
ses petites tâches de rousseur. Du haut de son
mètre soixante dix, elle connaissait le pouvoir
de ses nombreux charmes, et elle en jouait aussi
17 Souviens-toi
souvent que possible pour émoustiller Thomas.
Il la regarda sortir de la chambre, conquis par le
caractère de feu de cette descendante
d’Irlandais.

Après avoir concocté leur potion magique du
soir, à base de plantes directement importées de
l’île Maurice, elle entreprit d’en savoir un peu
plus sur les problèmes psychosomatiques de
Thomas, qui l’avait rejoint dans la cuisine.
– Ces cauchemars ont commencé le mois
dernier, lui répondit-il. Je me réveille de temps à
autre, au beau milieu d’une sale histoire.
Toujours la même.

Cependant qu’elle lui parlait, elle s’approcha
de lui, et posa sa main sur son bras. Il avait déjà
remarqué son besoin de toucher son
interlocuteur, comme pour se sentir vraiment en phase
avec lui. Il adorait ce rapprochement physique,
cette démonstration d’intimité. Il détestait
qu’elle le fasse avec d’autres. Elle avait beau lui
expliquer que tous les kinesthésiques
fonctionnent comme cela, que c’était sa manière à elle
de transmettre sa tendresse ou sa compassion,
comme d’autres le font avec des mots ou des
regards, il ne réussissait jamais à maîtriser le feu
de la jalousie qui l’envahissait alors.
– Parfois, je reste endormi toute la nuit, mais
le matin, les draps sont détrempés, poursuivit-il.
18 Nuit de Jeudi 15 novembre - Le réveil
– Et tu ne te souviens pas dans ces cas-là si
tu as rêvé ou non ? C’est bien ça ? reprit-elle.
– Absolument. Tu as déjà vu des symptômes
identiques ?
– Nos rêves et nos cauchemars surviennent
lors d’une phase de notre sommeil appelée
« sommeil paradoxal ». On le nomme ainsi parce
que malgré le fait que nous soyons endormis
physiologiquement, notre cerveau se met en
veille active. Ces phases interviennent plusieurs
fois par nuit, toutes les heures et demie environ,
et durent à peu près quinze minutes. Si nous
sommes réveillés lors de ces phases, ou juste
après, nous nous souvenons exactement de nos
songes. Sinon, si nous entrons dans une phase
de sommeil plus lourd, alors aucune trace ni
souvenir de nos rêveries ne subsiste.
– Alors, ce qui m’arrive est tout à fait
normal ? s’enquit Thomas.
– Pas tout à fait. Tu dis faire le même
cauchemar de manière répétitive, ce qui est très
rare. Tu veux bien me le raconter ?
– Oui. Allons dans le salon !

Il prit place dans le canapé, face à l’âtre. Ellen
se blottit contre lui. Il commença son récit,
tentant de se souvenir du moindre détail.
Dissimulant ses propres craintes, pour ne pas l’inquiéter,
il lui raconta tout. Comment il se retrouvait
ligoté sur un lit dans une chambre inconnue,
incapable de bouger. Il lui décrivit cette grande
19 Souviens-toi
femme brune, portant une blouse, le fixant de
ses deux grands yeux verts empreints de
tristesse, qui pointait un pistolet vers lui. Et puis
plus rien ! Le noir complet ! Il ne savait rien de
ce qui pouvait se passer avant, ou après cette
scène.
Elle lui offrit toute son attention,
manifestement intriguée par son histoire incroyable,
curieuse aussi de mieux le comprendre. La
séance fit à Thomas l'effet d'une thérapie. Pour
la première fois, il osait s’ouvrir à quelqu’un au
sujet de ses visions nocturnes.
– C’est surprenant de refaire plusieurs fois le
même cauchemar sans pouvoir se référer à un
seul indice pour faire un lien avec ta vie. Tu ne
remarques rien qui ait un rapport avec la
réalité ? le questionna Ellen, lorsqu'il eut fini son
récit.
– Je ne suis jamais allé dans cette maison,
mais je la connais. Comme quand on a
l’impression d’avoir déjà vécu une scène, tu
sais ?
– Oui, je vois.
– Et puis, il y a autre chose. Parfois, je suis
acteur, ligoté sur ce lit. Et parfois, au contraire,
j’ai le sentiment d’être spectateur, en suspension
dans les airs, comme au-dessus de tout.
– Comme ces gens qui ont frôlé la mort et
qui déclarent vivre leurs tout derniers instants à
l’extérieur de leur enveloppe charnelle sans
pouvoir changer le cours des choses ? C’est
20 Nuit de Jeudi 15 novembre - Le réveil
sordide ! Et ce revolver que tu cherchais tout à
l’heure. A qui appartient-il ?
– Je ne le cherchais pas ! La fille le
tenait ! rétorqua-t-il en fronçant les sourcils,
surpris par sa question.
Thomas n’avait aucun souvenir de son
passage par une phase de transe. Il se remémorait
parfaitement les détails du cauchemar dont elle
l’avait sorti, mais rien au sujet des dix minutes
suivantes. Il n’avait pas conscience d’avoir
longuement fouillé les draps. Elle commençait à se
faire une idée de la raison possible de ses
troubles.
– As-tu remarqué d’autres symptômes ces
derniers temps ? Pertes de mémoire ?
Impressions de déjà-vu ? continua-t-elle.

Thomas pensa qu'elle devait essayer de faire
le lien entre ses troubles actuels et l'amnésie
dont il souffrait. En Janvier deux mille un, il
s'était fait faucher par une voiture. Il avait alors
plongé dans un coma profond pendant
plusieurs semaines. A son réveil, il souffrait d'une
amnésie totale. Depuis, pas le moindre souvenir
de sa vie passée. Le noir complet !
– Pertes de mémoire, non. Enfin pas plus
qu’avant, tu le sais bien. Impressions de déjà-vu,
oui. Plus que d’habitude même. A quoi
pensestu ?
Elle cacha sa surprise du mieux qu’elle pût.
21 Souviens-toi
– Rien de bien précis, je cherche juste à en
savoir un peu plus. Ce serait une bonne idée de
venir me voir à l’hôpital pour des tests en
bonne et due forme.
Tout portait à croire que Thomas était
victime de crises d’épilepsie, sous une de ces
formes les plus graves. L’épilepsie temporale. Seul
une IRM permettrait de confirmer le diagnostic.
Il but une longue gorgée, puis serra son mug.
Ses cheveux encore humides descendaient
jusqu’à ses épaules, en fines vaguelettes. Elle
admira le galbe de ses épaules musclées, son buste
large et ses longues jambes. Thomas dégageait
une extraordinaire assurance. Elle n’aurait
jamais pu aimer un homme auprès duquel elle ne
se sentait pas en sécurité, protégée. Pourtant,
elle adorait aussi sa sensibilité, sa finesse. Il
plantait parfois ses grands yeux bleus au fond
des siens, partageant sa joie ou sa tristesse et
elle se laissait alors envahir par sa tendresse. Ce
soir, ses traits portaient la marque de cette
fragilité, de cette part de féminité assumée qu’elle
aimait également. Elle lui caressa doucement le
dos de la main et ses doigts enveloppèrent les
siens. C’était « son beau brun », comme elle aimait
l’appeler. Elle continua à le questionner pour
l’aider à mieux comprendre ce qui se passait en
lui.
– La fille qui te tient en joue, dans le
cauchemar. Elle n’a pas l’air commode !
22 Nuit de Jeudi 15 novembre - Le réveil
– Cette Chiara est assez horrible
effectivement.
– Chiara ? Tu connais même son prénom ?
demanda-t-elle, visiblement étonnée qu'il ait
atteint un tel niveau de proximité avec les
personnages de ses songes.
– Ouais. Où est-ce que j’ai bien pu aller
chercher ça ? Hein ? Je te le demande ! Toi qui a
plein de copains médecins, tu ne connais pas un
bon psy ?
Ils sourirent tous les deux. Il décida de
prolonger ce moment de repos auprès d’elle, le
temps que les images de son cauchemar
s’éloignent. Elles finissaient toujours par
disparaître.
Cependant qu’ils restaient enlacés, Thomas
regardait maintenant le tableau qu’elle avait
accroché au-dessus de sa cheminée. Une
reproduction de « La Femme au parasol » de Monet
qu’il avait peinte pour elle, quelques années
auparavant.
Dès qu’elle l’avait vu dans son atelier, elle en
était tombée amoureuse à tel point qu’il n’avait
plus imaginé ensuite de le donner à quelqu’un
d’autre. Il pouvait sentir à chacun de ses coups
de pinceaux l’indéfinissable passion qu’il avait
lue dans ses yeux lorsqu’elle l’avait découvert
sous forme d’esquisse. L’œuvre était devenue le
fruit de l’amour, le symbole de leur accord.
Presque parfait.
– Je dois rentrer, dit-il, il est déjà tard.
23 Souviens-toi
– D’accord. Appelle-moi pour prendre
rendez-vous.

Résignée plus qu’attristée, Ellen se souvenait
à chacune de leurs séparations, la promesse
qu’elle lui avait faite le premier jour. Ne jamais
intervenir dans sa vie de couple. Ne jamais lui
reprocher d’être marié. Ne jamais se croire
légitime.
Le bonheur faisait toujours place à la
solitude. C’était l’ordre des choses. Elle savait que
c’était le prix de l’amour, et une fois la nostalgie
dissipée, elle se persuadait qu’elle avait la
meilleure place. Elle acceptait cette relation qui ne
se laissait pas détruire par la lassitude et le
quotidien.

La porte se referma et il se dit, pour la
centième fois, qu’elle ne méritait pas ça et qu’il
devrait bien finir par choisir. Il supportait de
moins en moins le monstre qu’il devenait.
Docteur Jeckill pour ses collègues, admiratifs de sa
réussite professionnelle, ou pour ses proches,
toujours élogieux sur sa faculté à être aimé de
tout le monde. Mister Hide, pour lui-même,
incapable de vivre sereinement avec cet énorme
mensonge. Il détestait de plus en plus le visage
que lui renvoyait le miroir.
Il descendit l’escalier, se retrouva dans la rue
Clovis. Ce début du mois de novembre avait
beau être l’un des plus doux des quarante
der24 Nuit de Jeudi 15 novembre - Le réveil
nières années dans la capitale, il dut enrouler
une écharpe autour de son cou pour résister au
froid glacial qui le saisissait. Il lui fallut dix
bonnes minutes pour retrouver sa voiture, pourtant
garée seulement deux rues plus loin. Un instant,
il fut tenté de pester contre tout ce qui l’avait
empêché de retrouver son cabriolet : les
véhicules mal garés, les travaux interminables dans le
quartier qui masquaient le nom des rues, les
voies normales hier et à sens unique
aujourd’hui, l’éclairage défaillant, sa mauvaise foi.
Au lieu de ça, il profita, comme à chaque fois
que l’occasion s’en présentait, de cette balade
nocturne. Il s’emplit les poumons de l’air clair
de la nuit, il huma cette brume qui déposait une
pellicule humide sur la peau de son visage, il
écouta ce silence qui manquait tant dans la
journée.
Oui, malgré le froid et la perte de temps, il
mesura sa chance de pouvoir arpenter les rues
de la plus belle ville du monde.
Une fois dans sa voiture, il continua de se
délecter des vues magnifiques de Paris « by night ».
Il rejoignit enfin les maréchaux, enquilla vers le
périphérique et gagna l’A13.
Cent fois, il répéta ce qu’il devrait dire à
Elodie, un nouveau mensonge qui augmenterait
encore le passif de leur relation en pleine
déperdition.
Bientôt, il lui parlerait.

25 Souviens-toi
Cependant que le coupé décapotable roulait
sur les graviers de l’allée centrale de leur jardin,
Elodie laissa retomber les petits rideaux bonne
femme de la fenêtre de leur chambre. Elle se
retourna, fixa le radio réveil qui indiquait 2h13
et se recoucha. Le moteur s'arrêta, puis elle
perçut le claquement de la portière, ses pas jusqu’à
l’entrée, la clé dans la serrure de la porte. Tous
ces bruits maladroitement feutrés de celui qui
sait qu’il rentre trop tard.
Elle ne se sentit pas la force d’entendre de
nouveaux mensonges tout de suite, et prit le
parti de fermer les yeux pour simuler le
sommeil. Au moins parviendrait-elle plus facilement
à s’endormir maintenant qu’il était rentré.
Bientôt, elle lui parlerait.
26 VENDREDI 16 NOVEMBRE - SALE JOURNÉE
Plongée dans le fond de sa tasse de thé,
Elodie ne l’entendit pas entrer dans la cuisine. Elle
tentait d’éveiller lentement ses sens au gré des
effluves de sa boisson chaude, comme
d’habitude. Deux tranches de pains,
soigneusement découpées dans la miche de campagne,
grillaient dans le petit four, comme d’habitude.
Les pots de confiture maison, confectionnés
par sa grand-mère ornaient la table à côté de la
théière en porcelaine. Comme d’habitude.
Elle s’était levée sans bruit pour préparer le
petit-déjeuner comme elle se plaisait à le faire.
Cuisiner pour les autres faisait partie de ses
vrais moments de plaisir. Ce matin, la tâche lui
avait surtout permis de se raccrocher aux
branches, de se sentir utile à quelque chose.
Exceptionnellement, elle l’avait préparé par pur
égoïsme, pour se rassurer.
Elodie avait croisé le chemin de Thomas en
mars deux mille deux. Tout n’était pas allé trop
vite, et sans même qu’un heureux évènement ne
les y contraigne, ils avaient décidé de se marier
deux années plus tard, après avoir mûrement
réfléchi. Thomas n’avait jamais caché son aver-
27Souviens-toi
sion pour le mariage. L’amour n’en avait pas
besoin pour s’épanouir. A force de débats,
Elodie l’avait convaincu qu’on se mariait pour soi,
pas pour les autres, que cela constituait un
engagement fort, auquel elle prêtait une attention
toute particulière. Il en avait finalement accepté
l’idée, sans autre conviction que de lui faire
plaisir. La cérémonie avait été célébrée dans la plus
pure tradition en l’église de Château-Gontier.
Un village typique, terré aux fins fonds du Sud
Mayenne flamboyant, comme Thomas se
plaisait à le décrire.
Elle se souvenait de ce grand jeune homme
dont la peau mat et le bronzage permanent,
héritage de sa carrière de Grand Reporter,
détonnait avec la grisaille parisienne. Début deux
mille un, Thomas avait ressenti le besoin de se
stabiliser après avoir traversé une période
difficile dont il parlait très peu. Il était devenu
journaliste chroniqueur dans le quotidien qui
l’employait jusqu’alors pour faire le tour du
monde des zones de conflits.
Agrégée d’Histoire et historienne reconnue
par ses pairs, spécialisée dans la période
mérovingienne, Elodie enseignait, quant à elle, à la
Sorbonne où elle donnait également des
conférences. Elle se plaisait aussi à animer des cours
pour retraités qui profitaient de leur seconde vie
pour enrichir leurs connaissances. Elle avait un
vrai don de pédagogue.
28 Vendredi 16 novembre - Sale journée
Elle avait rencontré Thomas à un vernissage
dans une petite galerie parisienne. Ils s’y étaient
découverts une passion commune pour
l’aquarelle. Ils se seraient croisés sans le savoir si
elle n’avait, par mégarde, renversé sa coupe de
champagne sur son costume. Elle discutait
passionnément avec Rémi, le peintre exposant ses
toiles ce soir là, à grand renfort de gestes
amples et brusques, lorsqu’elle avait heurté
Thomas, qui arrivait derrière elle. Elle s’était
confondue en excuses, et Rémi, qui connaissait
l’un et l’autre, s’était empressé de faire les
présentations. Elle était entrée en symbiose
intellectuelle avec Thomas. Elle voyait un lien direct
entre leurs métiers. Pour elle, les journalistes
étaient les artisans de la fabrication de nos
mémoires. Thomas matérialisait sous forme de
vidéos ou d’articles de presse les éléments qui
permettraient demain, à d’autres professeurs,
d’enseigner l’Épopée du vingt et unième siècle.
La future Histoire, celle que nous construisons
pour les générations futures.
Ces instants inoubliables de leur rencontre
restaient gravés dans sa mémoire, mais les
problèmes du présent l’emportaient sur la nostalgie
des bons moments passés.
Thomas descendit les escaliers et s’avança
dans la petite cuisine. Il aimait se retrouver,
pour le petit déjeuner, dans cette pièce
chaleureuse orientée plein Est, où il lui semblait que le
soleil se levait en même temps qu’eux. Sans les
29 Souviens-toi
nuages, on aurait vu les rayons poindre au
travers des vitres et se refléter dans les petits
carreaux du plan de travail. Il observa Elodie un
instant, en silence. Elle était assise sur une de
quatre chaises en bois qu’elle avait rénovées l’an
passé. Les vapeurs de sa boisson se reflétaient
dans ses grands yeux bleus et pâles. La nuit,
visiblement courte, avait laissé des cernes
sombres sur la peau transparente de son visage. A
voir ses yeux rougis, elle avait dû pleurer
abondamment.
– Bien dormi ? lui demanda-t-il, hésitant.
– Peu, et toi ?
– Pareil. Je suis désolé pour hier soir, mais…
– Pas la peine, Thomas, le coupa-t-elle. Je ne
crois pas qu’il soit très utile de revenir sur cette
nouvelle escapade. Tu vas me dire que tu étais
en réunion, que l’heure a passé sans que tu t’en
rendes compte, que les embouteillages
deviennent dingues. Je vais te reprocher de ne même
pas avoir pensé qu’un coup de fil m’aurait
rassurée. Et puis, nous nous engueulerons pendant
vingt minutes pour enfoncer un peu plus le
couteau dans la plaie de notre couple.
Epargnons-nous cette scène sordide.
– Tu dramatises !
– Je suis fatiguée de ce jeu, Thomas. J’ai une
conférence importante aujourd’hui, avec des
confrères européens. Je t’en ai parlé la semaine
dernière, mais j’imagine que tu as oublié ! Bref,
30 Vendredi 16 novembre - Sale journée
j’aimerais que la journée démarre mieux que
celle d’hier n’a fini.
– D’accord. Si tu penses que c’est en se
murant dans le silence qu’on résoudra nos
problèmes, alors faisons ça !
– Oh, arrête avec tes petits airs de « j’y suis
pour rien mais tu fais tout pour que ça foire ». Tu
n’arriveras pas à me culpabiliser !
– Alors parlons !
– Pas maintenant !
– Quand ?
– J’en sais rien Thomas ! hurla-t-elle
finalement, excédée.

Démuni, à court d'arguments, il sortit dans le
couloir, enfila son pardessus, son écharpe, prit
ses clés et quitta la maison. Au moment où il
refermait sa porte, le sentiment l’assaillit une
nouvelle fois.
Il avait déjà vécu toute cette scène. Le
dialogue presque mot pour mot, les gestes identiques
pour s’habiller, la porte en face de lui au
moment où il actionnait sa clé dans la serrure. Il
l’aurait juré. Tout le monde a connu ce genre
d’impression de déjà-vu, mais il en
expérimentait deux à trois par semaines. Le phénomène
avait commencé en même temps que les
cauchemars. Il avait consulté des dizaines de sites
Internet, certains tentant d’expliquer
rationnellement les troubles du cerveau pouvant être à
l’origine de ces visions, d’autres plus occultes
31 Souviens-toi
les considérant comme des preuves des
possibilités inouïes de notre organe cérébral, si peu
exploité.
Elle avait raison, bien sûr. Il ne jouait pas
franc jeu avec elle et tentait de trouver dans son
comportement une explication, une justification
pour ses fautes impardonnables.

Le temps ne s’améliorait pas. La grisaille avait
envahi le ciel et une légère brume assiégeait les
rues de Saint Germain en Laye.
Lorsqu’ils avaient fait l’acquisition de leur
pavillon de banlieue, juste après leur mariage,
les parents d’Elodie s’étaient réjouis de les voir
choisir une demeure comportant plusieurs
chambres. Leur joie était devenue
progressivement une étrange frustration, qu’ils avaient
transformée aujourd’hui en véritable
harcèlement. La mère d’Elodie, surtout, ne vivait plus
que dans l’espoir de connaître le bonheur d’être
grand-mère. Certains hommes détestaient leur
belle-mère. Et Thomas faisait partie de ceux-là.
Nul doute pour lui que ses tourments
psychosomatiques reflétaient ses angoisses de la
trentaine. Thomas se sentait terriblement
oppressé. Le poids de la culpabilité, dont il n’avait
pu s’affranchir plus tôt le rattrapait. Il s’en
voulait de ne pas tout dire à Elodie, mais il s’en
voulait encore plus de la voir souffrir et de
transférer sur elle ses propres problèmes. A la
fierté qu’il éprouvait à ses côtés au moment de
32 Vendredi 16 novembre - Sale journée
leur rencontre, il pouvait opposer aujourd’hui la
honte d’avoir éteint leur passion. Comment
avait-il pu laisser l’ennui ternir leur vie.
Quelques années plus tôt, ils auraient pu être
exposés comme couple témoin au salon du mariage.
Aujourd’hui, ils pouvaient s’inscrire aux
émissions de téléréalité traitant de « la morosité liée à
l’habitude dans le couple ». Désespérant !
Thomas imaginait la tête de Lucas, son
meilleur ami, s’il lui annonçait qu’il mettait fin à son
mariage. Lui qui l’avait mis en garde contre sa
volonté extraordinaire de fabriquer de
l’ordinaire, contre le risque qu’un Grand
Reporter voyageur ne fasse jamais un bon mari
sédentaire.
« On ne passe pas d’une vie trépidante à voyager
dans tous les coins du monde et à rencontrer des
personnes plus importantes les unes que les autres, à celle d’un
employé de bureau quelconque. », lui avait-il
sermonné. La famille des envoyés spéciaux, à laquelle
Lucas appartenait également, sait se montrer
possessive. L’exaltation du métier, les risques
pris au quotidien, la grande excitation, la peur
parfois, ne peuvent s’envisager sans un soutien
énorme. Les journalistes de terrain veillent à
entretenir ces liens forts, fraternels. La solidarité
de cette seconde famille fait du bien, même si
elle peut s’avérer pesante.
Quitter ce monde incroyable relève d’un vrai
défi. Thomas l’apprenait probablement
aujourd’hui à ses dépens.
33 Souviens-toi
Il souffrait, certes, de ne plus vivre son
amour passionnément, mais il acceptait encore
plus difficilement de devenir banal. Il se disait
que la vie était injuste. Les femmes croient aux
Princes Charmants, et les hommes tentent de se
persuader qu’ils seront à la hauteur, que leur vie
ne sera qu’une suite de moments intenses, qu’ils
partageront avec une seule et même femme. Ils
s’abreuvent de films ou de romans glamour et
s’imaginent qu’ils pourront faire durer toute une
vie le regard de braise de leur dulcinée. Alors, ils
ressentent un doute existentiel terrible qu’ils
camouflent comme ils le peuvent. Si on
expliquait aux enfants que les princes et les
princesses des histoires enfantines n’ont jamais trouvé
réalité, et que le combat de la vie est autrement
plus âpre ? Si on disait aux jeunes adultes que la
vie ne dure pas que quatre vingt dix minutes ou
trois cent cinquante pages ? Les héros restent
figés dans leurs situations extraordinaires
lorsqu’on quitte la salle de cinéma ou quand on
ferme le livre. Pas nous. Nous devons affronter
la monotonie des gestes quotidiens.
Thomas se promettait qu’il trouverait un jour
le moyen de faire éclater la vérité. Il trouverait
qui sortait les poubelles de Pretty Woman, qui
coupait les ongles de James Bond, qui faisait les
courses de Casanova, qui dépoussiérait les
meubles d’Anne Gauthier ou qui passait
l’aspirateur chez Ethan Hunt.

34 Vendredi 16 novembre - Sale journée
Le regard des derniers passants se faisant
plus insistant, Thomas sortit de ses pensées et
entendit enfin la sonnerie de son portable.
– Allo ? […] Oui Chloé ? […] Non je ne l’ai
pas bouclé. Pas avant demain matin. Pourquoi ?
[…] Oui il peut encore m’envoyer des éléments,
bien sûr ! […] Quand ? […] Écoutez, j’arrive
d’ici une demi-heure, on en parle à ce moment
là ? J’aurai 15 minutes avant la réunion de
service. Ça ira ? […] OK, à tout à l’heure !
Il était maintenant contraint d’accélérer à
tout prix le pas pour ne pas manquer son
premier rendez-vous de la journée. Il maudit sa
montre qui marquait 8h16 et se promit qu’il
attraperait le prochain train pour Paris. Le
« NYON » entrait en gare vers 8h19. La cellule
marketing et communication de la RATP
regorgeait probablement de premiers de la classe
qui rivalisaient d’originalité pour attribuer des
noms aux rames, mais ils mériteraient parfois
que les voyageurs se mettent en grève pour
arrêter le massacre. Bref le train le déposerait à
Charles de Gaulles vers 8h41 et il serait à son
bureau deux minutes plus tard. En marchant
bien, voire en courant sur la fin du parcours, il
devrait pouvoir avaler les deux kilomètres et
demi qui le séparaient encore de la gare.
Il déboucha plus déterminé que jamais dans
la rue Léon Desoyer. Le matin, le côté des
numéros pairs ressemblait plus à une rue de la
banlieue de Tokyo que de Paris, tandis que
35 Souviens-toi
l’autre trottoir était désert. Contrairement à ses
habitudes, il traversa en hâte pour pouvoir
courir sans devoir s’excuser toutes les trois
secondes. Tandis que ses pas s’accéléraient, et
qu’il cherchait son second souffle, il positivait
intérieurement pour mieux supporter ce
premier stress du matin. Il pensait à ses collègues
avec qui il adorait travailler et qui le lui
rendaient bien, au café qui tomberait bientôt de la
nouvelle machine à Expresso qui avait remplacé
l’infecte automate la semaine passée. Le bon
goût du vrai café et non plus la cochonnerie
liquide marron dans laquelle manquait un jour la
spatule, un autre le sucre, ou encore le gobelet,
ce qui s’avérait bien moins pratique.
Au bout de la rue du vieux marché, il
continua tout droit et entreprit de traverser pour
rejoindre enfin le flot des japonais du trottoir d’en
face.

« – Plus que cinq cent mètres » se dit-il en jetant
un coup d’œil à sa montre.
Désespéré à l’idée de vieillir, Thomas tentait
en permanence de se rassurer sur l’état de ses
capacités physiques. Sportif et compétiteur
dans l’âme, il cherchait dans le quotidien des
épreuves qu’il se défiait de pouvoir relever. Ce
matin, il aurait pu se contenter de prendre le
train suivant, d’appeler le bureau pour prévenir
de son retard. Mais, comme sur le terrain de
football où il aimait se retrouver toutes les
se36 Vendredi 16 novembre - Sale journée
maines, il n’avait rien lâché. Une nouvelle fois,
cette volonté lui avait permis de réussir. Un
sourire de satisfaction envahit son visage. Plus
rien ne pouvait l’empêcher d’avoir son train.

La voix lui parvint de nulle part.
– Attention ! Monsieur !
En même temps qu’il entendit le cri d’alerte,
Thomas ne put que percevoir une ombre dans
le coin de son œil. Une force inouïe le projeta
en hauteur à plusieurs mètres. Complètement
déboussolé, il se surprit à penser que la journée
s’engageait décidément bien mal, et qu’il raterait
probablement son train. Les deux secondes de
son envolée durèrent des heures. Le choc de
son front sur le bitume froid lui fit perdre
instantanément connaissance.
La berline allemande noire, qui l’avait percuté
si violemment, avait accéléré et disparu à la
première ruelle sur la droite. Le rugissement du
moteur déchirait encore l’air, cependant que les
passants s’attroupaient autour du corps
inanimé. Tout alla très vite malgré la panique. Un
homme pharmacien pressait sur l’artère
fémorale pour endiguer l’hémorragie de son mollet
droit, un autre appelait les premiers secours, un
autre encore prévenait la police qu’un chauffard
venait de blesser un passant et de prendre la
fuite. A 8h29, soit moins de dix minutes après
le choc, le première classe Duchemin et le
capitaine Redon, les premiers pompiers arrivés sur
37 Souviens-toi
place, embarquaient Thomas sur un brancard à
bord de leur ambulance de réanimation rouge.
Ils reconnurent immédiatement le journaliste
qui avait terminé son enquête sur la brigade le
mois précédent et qui l’avait ponctué d’un
émouvant article intitulé « Sauver ou Périr ».
Thomas Fontaine avait passé un mois et demi,
cherchant à comprendre les problématiques
terrain de la Brigade des Sapeurs Pompiers de
Paris. Il avait dénoncé le manque de moyens, le
budget stable ou en baisse pour un nombre
d’interventions en croissance constante depuis
dix ans. Il avait évoqué avec force et sensibilité
l’esprit de sacrifice, la singularité de ce groupe si
particulier d’hommes et de femmes qui
défiaient le vingt et unième siècle. Il avait tenté de
partager son profond respect de ceux qui
mourraient encore et toujours pour venir au secours
des autres.
La vie parfois se drape d’une certaine ironie.
Thomas, qui parcourait il y a peu les rues de la
capitale dans les fameux véhicules rouges, se
trouvait allongé aujourd’hui dans l’un d’entre
eux, recevant les premiers soins. Il fut surveillé
pendant tout le trajet et conduit en un temps
minimum aux urgences médicales les plus
proches.
38 VENDREDI 16 NOVEMBRE - URGENCES
Elodie paya la course et sortit du taxi sans
attendre sa monnaie.
Le trajet lui avait semblé interminable. Le
téléphone l’avait violemment sortie de ses songes
ce matin. La voix de la secrétaire des urgences
de l’hôpital de Saint Germain, qui lui avait
rapidement exposé les faits ne laissait transparaître
aucun sentiment, et elle avait dû encaisser seule
le coup terrible. Elle aurait aimé que la
conversation dure un peu plus, qu’on l’aide vraiment à
réaliser ce qui était arrivé. Au lieu de cela, elle
avait eu droit à une annonce express dont elle
n’avait pu retenir que quelques mots. Son mari
avait été renversé par une voiture. Il était sain et
sauf et ne semblait pas avoir de séquelles
apparentes.
Thomas n’était pas encore en mesure de
recevoir qui que ce soit avant l’après-midi. Elodie
avait à grand regret annulé sa conférence, priant
Roger, son collègue d’y intervenir à sa place.
Dans l’après-midi, on lui avait annoncé que
compte tenu de l’accident intervenu sept ans
plus tôt et des antécédents cérébraux de
Thomas, on préférait le transférer au service des ur-
39Souviens-toi
gences neurologiques de l’hôpital Sainte-Anne à
Paris.
Il était maintenant 15 heures et elle parvint
enfin à l’accueil.
– Je voudrais le numéro de la chambre de
Thomas Fontaine, s’il vous plaît ?
– Quel service ?
– Neurologie.
– Chambre 125, madame, les ascenseurs
dere erière vous, 2 étage, couloir de gauche, 2 porte
à droite pour l’accueil des infirmières.
– Merci.

L’odeur des couloirs ravivait
immanquablement les mêmes souvenirs enfouis en elle. La
mort de sa grand-mère, infectée par des
staphylocoques alors qu’elle subissait une intervention
bénigne. Elle avait onze ans à cette époque et
ne comprenait pas pourquoi sa mamie devait
déjà rejoindre les étoiles dans le ciel. Elle n’avait
eu de cesse depuis que de chasser les images de
ce corps inerte, de ce visage très blanc, en
opposition totale avec la vitalité de la pionnière de
l’émancipation féminine, libre et entreprenante,
qu’elle avait été. A chaque séjour dans un
établissement de soins, les images remontaient
immédiatement. Pour elle, les portes fermées, le
long de ces couloirs décolorés interminables, ne
laissaient présager que des lits blancs, remplis
de corps livides. Cette vision continuait de
l’angoisser et elle en voulait encore à ses parents
40 Vendredi 16 novembre - Urgences
de l’avoir amenée au chevet de sa grand-mère
préférée.
Elle savait, au fond d’elle-même, qu’on peut
rentrer à l’hôpital bien vivant pour pas grand
chose, et en ressortir bien mort, pour un rien.
La vie va et repart, et elle ne souhaitait qu’une
chose aujourd’hui. Pouvoir parler à l’homme de
sa vie. Ne pas en rester sur cette dispute. Ne
pas laisser la fatalité décider de la fin de leur
histoire.
Après une brève discussion avec les
infirmières, qui se montrèrent plutôt rassurantes quant
à la santé de Thomas, elle se dirigea vers la
porte de sa chambre qu’elle poussa doucement.
– Salut toi.
– Salut, beauté.
Elle fût surprise de découvrir Thomas,
debout devant la fenêtre. La chambre donnait sur
la rue. Le mobilier et la décoration semblaient
vouloir dire « – plus vite vous pouvez partir, mieux
on se porte ! ». Elle vit son premier regard dans le
reflet de la vitre. Il souriait et elle perçut dans
ses yeux une vraie sincérité, une joie franche et
tendre de la voir. Thomas était tout à fait
capable de ne rien laisser transparaître sur son
visage. Cette faculté avait longtemps frustré
Elodie. Puis, elle avait appris à lire dans les yeux de
son mari. Et elle accédait ainsi à son âme, à ses
sentiments les plus profonds, les plus purs, les
plus justes.
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