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Un champ de rêves

De
207 pages
Une véritable potion magique pour s’endormir au bord d’une rivière sans usure, un zeste de réalité pour chuchoter le vertige des mots empressés, trois gouttes de rêves imaginés pour étancher les draps d’un azur de brisures, quelques histoires d’enfance oubliées dans des tiroirs mal fermés, et des petites fées intimes brodées juste à ma mesure.
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Un champ de rêves
Christian Eymard
Un champ de rêves





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












Éditions Le Manuscrit
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
 Éditions Le Manuscrit, 2005
ISBN : 2-7481-5199-2
ISBN : 2-7481-5198-4







Pour mon Père, pour ma Mère, pour ma
Sœur, pour Alain, pour Marie Paule, pour
Sandrine, pour Anne Marie, pour Laurence et
pour mes Amies.









On finit tous par grandir et perdre cette première
vision aiguë du monde. Le scintillement de la rosée,
l’ombre d’une feuille, la fuite précipitée d’une
araignée, le miroitement d’une mare nous manquent.
Nous perdons du temps à nous faire du souci. Et
nous trouvons que les jours nous échappent, qu’ils
deviennent indistincts, semblables les uns aux autres.

Odile Dormeuil




CHRISTIAN EYMARD









J’avais du ralentir ma fabrique, à ce rythme je n’allais pas
pouvoir durer, il m’arrivait même d’oublier de dormir,
peut-être parce que j’avais trop d’avance.

Trop de vacarmes de mots frappaient soudainement à
ma porte, et je passais mes nuits à les contempler et mes
journées à les rêver. C’était des déclencheurs et des
détonateurs de phrases, qui, tout à coup, surgissaient
sans crier gare, sans prévenir, alors je ne devais plus
m’enfermer mais vivre à la lumière des étoiles et à
l’ombre des journées rayonnantes, me laisser porter par
mes rêves et en savourer tous les plaisirs, laisser le feu
m’embraser pour que cette chaleur irradie mes passions
et me glisser dans ce bien-être pour ne plus diriger mes
émotions. L’état de grâce, cette faveur, ce bienfait, cette
beauté, cette plénitude, autorise tous les excès, tous les
débordements, tous les emportements, toutes les
incertitudes, toutes les impatiences, toutes les erreurs,
toutes les maladresses, et tous les dérangements.
Alors, rendez-moi mes mots, j’en ferai des lettres,
rendez-moi mes souvenirs, j’en ferai ma mémoire.

Et tant pis s’il y a toujours des mais dans toutes les
histoires, tant pis, j’oublierai mes maux, j’oublierai mes
fautes. J’oublierai toutes mes fautes de frappe, mes
9 UN CHAMP DE REVES
fautes d’orthographe, mes fautes de grammaire, mes
fautes d’accord, mes fautes de conjugaison, mes fautes
de maladresse, mes fautes d’expression, mes fautes
d’allocution, mes fautes d’élocution, mes fautes
d’analyse, mes fautes de discernement, metes
d’évaluation, et surtout mes fautes de réalisme.

Des fautes tout le temps, je les égrène tout le long de
ma vie, peut-être pour ne pas me perdre, alors si un jour
je fais un zéro faute, surtout dites-le moi, alertez-moi. Il
faudra que je me corrige, si ce n’est trop tard !
10 CHRISTIAN EYMARD









Il était très tard, et j’étais sur le point de me fossiliser,
comme ces larves à jamais engourdies dans les pierres
des vallées perdues, où mêmes les rivières ne coulent
plus, tellement il s’est passé de temps, que depuis très
longtemps elles ont tracé un autre chemin. Je ne
reconnaissais plus les couleurs, pire, le monde
m’apparaissait en noir et blanc, mon imagination
commençait à m’inquiéter. Je cherchais comment me
réveiller de cette vie d’errances et d’absences, comment
exploser ma sensibilité brute aux angles aigus, comment
partager tous ces mots oubliés. Il me fallait rapidement
trouver la clé pour ouvrir toutes les portes, pédaler plus
vite, prendre d’autres ponts, d’autres voies. Alors un
jour la brèche aura été si forte que le passage s’est fait et
je me suis engouffré pour afficher mes peurs et mes
angoisses, mais aussi mes joies et mes rêves, ou tout
simplement écrire cette histoire. Les cordons coupés, les
émotions se sont libérées, comme si j’avais abusivement
dormis pour mieux me réveiller, cet inaccessible passé
s’offrait avec tous ses rêves enfermés. C’est comme un
visage familier, un visage dont on a perdu les traits à
force de les voir, ou un village qu’on a envie de
parcourir sans plus jamais s’y perdre, ou encore des
amis qu’on a envie d’entendre au lieu d’écouter.

11 UN CHAMP DE REVES
Un beau matin, la brume s’était dissipée, plus aucun
nuage à l’horizon, une belle journée était annoncée,
toutes les images endormies se sont réveillées, et mes
yeux encore collés se sont mis à cligner sous une
lumière aveuglante qui rendait floues les premières
images. Tout doucement l’apparence est revenue avec
tous les signes du passé.

La vieille pendule de la cuisine faisait sonner par
habitude ses 6 coups du soir, et au cas ou on n’aurait
pas entendu, elle recommençait quelques minutes après.
L’hiver s’était déjà installé depuis quelques mois, les
nuages étaient bas et lourds, tous les arbres grelottaient
de froid, les oiseaux avaient déserté leurs perchoirs
favoris dans les haies sauvages, les piaillements et
disputes s’étaient tus, les manteaux, les bottes et les
moufles étaient de sortie. Mon grand père coupait du
bois dans la buanderie, un peu à l’abri du froid. Il
entassait des réserves et s’appliquait à avoir toujours un
peu d’avance pour charger la vieille cuisinière qui
rougissait de bonne humeur. L’attente devenait
angoissante dans la maisonnée, mon père blêmissait et
transpirait en faisant les cent pas, ma mère hurlait, et ma
grand-mère priait.

Ce soir là, je percevais plus distinctement les coups de
hache qui se fracassait sur les bûches, où alors il trouvait
lui aussi le temps trop long et avait décidé de se faire
entendre, peut-être avait-il décidé de venir me chercher
et je n’avais pas envie de jouer la montre, alors j’ai
sonné. De longs mois de thalassothérapie m’avaient été
imposés, et je commençais à me lasser de tous ces bains
journaliers, alors je m’étais mis à tambouriner à la porte
12 CHRISTIAN EYMARD

d’entrée, et j’y mettais toute mon énergie.
Je venais juste de me réveiller, pour ma première soirée
à vos côtés, et mon grand père jubilait.

Un peu plus tard avec mes petits souliers que je ne
savais pas lacer, une casquette que mes oreilles
retenaient, une culotte trop large que des bretelles
soutenaient, une chemisette trop longue que mes bras
agitaient, une timidité inquiétante qui me dissimulait
sous la table de la cuisine au premier pas étranger, une
discrétion déroutante au point de me faire oublier,
j’allais le soir avec mon grand-père jusqu’à la ferme du
fond chercher un pot de lait.

La nuit tombait le long de ce chemin où tous les bruits
m’effrayaient. Ils venaient de partout ou nulle part, il
devait y avoir plein d’habitants dans ces lieux. Dans les
grands peupliers les chouettes hululaient, leurs grands
yeux brillaient sous la lune argentée, et le vent ajoutait
mes frissons aux feuilles sans les réveiller, alors je serrais
bien fort ma petite main dans la sienne tout au long de
cette traversée, et tous les soirs il me répétait pour me
rassurer ces mots qui résonnent encore.
- Même pas peur !
Et il m’a raconté en chemin tous ses rêves et mes
oreilles me servaient d’ailes, je savais que j’allais adorer
rêver à ses côtés, pourtant je venais d’une planète d’eau
où il n’y avait même pas de hublot.

Il m’a raconté toutes ses merveilles, ses champs de
pâquerettes, ses ciels de coquelicots, ses voyages
imaginaires, ses illusions secrètes, ses colères discrètes,
ses absences distraites. On n’a pas perdu de temps, alors
13 UN CHAMP DE REVES
on s’est dépêché, tous les jours on parcourait sa vie les
poches emplies de secrets qu’il prenait plaisir à semer.
C’était mon magicien, mon enchanteur, d’un tour de
baguette il m’apprenait à jouer à cache-cache dans les
haies avec les oiseaux, à voler avec les papillons dans les
champs, à courir les grillons dans les prairies, à rebondir
avec les sauterelles dans les grandes herbes, à chanter
avec les grenouilles vertes des mares mystérieuses, à
grimper aux arbres avec les écureuils, à suivre les
abeilles pour goûter les plus belles fleurs, à prendre le
temps de regarder traverser les hérissons sur les
chemins, à accompagner les tortues sans jamais les
dépasser, à ne jamais déchirer les belles toiles
d’araignées, à admirer les prés d’herbe dorée et de fleurs
argentées, à m’asseoir au milieu des champs les bras
levés pour écouter le monde tourner, à compter les
étoiles pour être certain de ne jamais en oublier, ou tout
simplement à rêver tout éveillé.

J’avançais tous les jours avec lui, bras tendus, sous tous
ses paysages imaginés, sous tous ses pays lointains, où
toutes ses images me parlaient, où toutes les lumières
sans cesse changeaient, où toutes les étoiles se
désiraient, où tous les nuages descendaient nous
envelopper, où toutes les ombres dansaient.

Un hiver plus rude que les autres, la neige s’était laissé
aller et avait recouvert la ville et les prairies d’un épais
manteau. Les portes avaient les pieds gelés et ne
voulaient plus nous écouter. Ce matin-là, au réveil,
c’était merveilleux, j’étais au chaud dans ce manteau
blanc, je ne voulais plus le quitter.

14 CHRISTIAN EYMARD

Il avait commencé très tôt, pelle à la main, à refaire les
chemins, les marques de passage, nos marques
d’existence. Les carreaux de la véranda étaient décorés
d’étoiles givrées, et j’observais son acharnement à
enlever toute cette belle neige. Brusquement, transi de
froid et tuméfié, il rentrait pour se réchauffer à la vieille
cuisinière, et j’en profitais pour tambouriner sur ses
doigts gelés.

- Vilain papi, tu as sali la neige, maintenant elle est toute
noire, je t’aime plus. Dommage pour la neige.
Dommage aussi qu’il soit parti si vite, il avait tant de
choses à m’apprendre.

Ses vingt ans étaient bien différents des miens, fabricant
de pain depuis l’âge de 12 ans chez son père, l’Algérie
l’avait gardé 3 ans chez les Zouaves où il était cuistot et
boulanger en même temps, artiste quoi. Un jour, pour
rien, ou presque rien, il a fallu entreprendre des milliers
de kilomètres, traverser le Sahara à dos de chameau et à
pied, de Marrakech à Tombouctou, dans un paysage
hostile enseveli sous des dunes de sable, qui elles aussi
étaient en perpétuel voyage. Je sais qu’il a adoré ces
mirages sans cesse redessinés et tous ces grains de sable
sont restés collés à sa peau pour lui faire un manteau.
Content de rentrer au bout de ce périple d’une contrée
pas encore pacifiée, il a profité de quatre mois de repos
à la maison, pour repartir cette fois-ci à la guerre des
tranchées, celles qu’il fallait creuser avant de la faire. A
son âge je jouais encore à la guerre des boutons,
prisonnier dans des fossés de joncs avec mes copains.
Prisonnier dans les mines de charbon sous des tonnes
de terre, lui, il a fait la guerre du sablier durant quatre
15 UN CHAMP DE REVES
longues années.

Beaucoup plus tard, il nous a donné de longues nuits
pour fabriquer le meilleur pain de la vallée. On
continuait à parcourir les prés pour des histoires jamais
épuisées et il me confiait ses derniers voyages. Il avait
un grand tiroir et avait pu stocker tous ces
amoncellements de couleurs éclatantes, toutes ces dunes
mouvantes, toutes ces étendues brûlantes, et toutes ces
déclinaisons d’arcs en ciels chatoyants. Gardien de mes
rêves et sûr veilleur de mon âme, paupières grandes
ouvertes je touchais cette terre des hommes, ces
femmes de voiles, ces bâtisseurs de mémoires, ces
nomades de l’amour, ces routes d’horizons, ces mers
avalées, et ces lumières incessantes.

Comme dans un rêve inversé, je grimpais sur ses
épaules, il croisait ses mains et je gravissais les marches
pour accéder aux livres d’images de son cœur en
bandoulière. Et on s’est mis à courir en plein milieu de
son mirage, ses images brûlantes s’étendaient au fur et à
mesure que le soleil se couchait, les dunes se
succédaient par vagues plissées, et son cœur tremblait
sous mon oreille quand elles se déplaçaient. Au loin de
grandes déroulées de steppes nous aveuglaient. Les
guêtres à moitié défaites et les godillots pleins de sable,
la savane apparaissait avec toutes ses images exagérées,
alors les dessins les plus bizarres se sont animés, comme
dans un kaléidoscope les couleurs se sont mises à
tourner. Alors, on a chaussé nos lunettes de mica fumé,
glissé deux pailles dans la gourde, et on les a aspirées.

Les kangourous de poche sautillaient sur de vieux
16 CHRISTIAN EYMARD

matelas usés, les zèbres coccinelles butinaient dans des
terres de pourpres, les éléphants volants à queues en tire
bouchons faisaient le plein de poussières, les crocodiles
souriants aux larmes mal séchées dormaient bouche
bée, les okapi attendrissants aux lunettes de dragueur
bronzaient derrières les stores, les girafes aux narines
dilatées léchaient les nuages, les singes rieurs aux gestes
moqueurs tiraient la langue, les porcs-épics joueurs
trichaient au mikado, les rhinocéros menteurs cachaient
leurs nez allongés, et les lions rageurs rêvaient toute la
journée à leurs princesses indifférentes.

Tombés dans la soupe d’étoiles tout petit, assis au bord
du monde, oreilles en avant et yeux pétillants, il nous
était facile de distiller ces images qui arrivaient par
bonheur toutes emmêlées.

Le soir pour m’endormir, je laissais une petite lumière
allumée, mais il fallait faire une prière pour qu’elle
s’éteigne. Je m’étais fait viré du caté parce que la
bonbonnière de la sacristie se vidait, que le vin de messe
disparaissait, et que la quête s’appauvrissait. Alors le
curé avait dit à ma mère qu’il ne voulait plus que je
serve la messe, ou que je me serve à la messe, je ne sais
plus. C’est dommage j’avais l’air d’un ange dans cette
aube blanche, je sentais même déjà les ailes pousser.
J’avais du mal à réciter le notre père sans me tromper et
la petite sainte vierge restait allumée. Ma grand-mère en
ramenait plein ses valises quand elle allait à Lourdes, il y
en avait plein les tiroirs et au-dessus de toutes les
armoires, je finissais par avoir la trouille. Je préférais le
monde dans une sphère avec plein de neige quand on le
renverse, mais c’était plus magique, sauf qu’il fallait
17 UN CHAMP DE REVES
toujours le bousculer pour qu’il s’anime.

Alors, il fallait se coucher de bonne heure, mon père se
levait tôt le soir pour aller au fournil. Il était debout lavé
déjeuné parti en moins de temps qu’il me fallait pour
réciter cette prière. Je l’entendais juste aspirer le café et
la porte se refermait. La sainte vierge s’était enfin
éteinte, j’allais enfin pouvoir dormir.

Les poches pleines de sable et de poussière de charbon,
je n’ai pu retenir mon grand-père, il avait du boulot à
terminer, il voulait reprendre la route de ses voyages
inachevés. Ce qu’il me reste, c’est sa vieille malle de bois
noir sans clé, juste pour laisser respirer les souvenirs,
quelques feuilles de vieux journaux effacés, quelques
étoffes usées, quelques guêtres déchirées, quelques
moukères tapissées, quelques grains de sable, et un grain
qui continuera à rêver.

Au crépuscule, tous les soirs, deux grands yeux
émeraude imploraient ma mère.
- Amène-moi, dis-moi où il est ! Amène-moi dans les
champs je dois le retrouver.
Il était parti trop tôt, pourtant je m’étais dépêché,
d’arriver très vite, j’avais pas traîné les pieds pour une
fois.

Ce qu’il m’a donné, c’est plus que de simples souvenirs,
c’est ses idées et ses rêves, l’amour et le respect, privé de
tout il continuait à aimer.

Mais avant de partir, il m’avait fabriqué un tiroir, un
tiroir magique, et il l’a rempli d’images, de feuilles, de
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