Un divan pour vivre debout

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Conduisant à vive allure, Colette s’enfuit, se sauve ou plutôt cherche à se sauver…à se préserver d’un mal qui la ronge. Angoisses et souffrances font partie de cet univers auquel elle tente d’échapper. Fabrice, son jeune amant, l’attend…il n’espère plus rien. La Colette qu’il a aimée ne reviendra plus ! Et pourtant, au prix de longues et pénibles séances sur le divan de sa psychanalyste, Colette prend peu à peu conscience de son chemin difficile à travers la vie, ce chemin que ses parents lui ont imposé, escarpé et plein d’embûches. Grâce à ce travail sur elle-même, elle parvient à surmonter en partie ses difficultés et à épouser l’homme qu’elle aime, mais avec lequel elle a du mal à vivre. Et si ce mariage n’était pas la clé du bonheur ?
Publié le : mardi 14 juin 2011
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EAN13 : 9782748182828
Nombre de pages : 471
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2 Titre
Un divan pour vivre
debout
3Titre
Sophie Anderse
Un divan pour vivre
debout
Tome 1
Écrits intimes
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8282-0 livre imprimé
ISBN 13 : 9782748182828 livre imprimé
ISBN : 2-7481-8283-9 livre numérique
ISBN 13 : 9782748182835 livre numérique

6 Un divan pour vivre debout






A mon mari et mes trois enfants
7 Une soirée de chien
UNE SOIRÉE DE CHIEN
La petite Renault blanche s’accroche à la
route de campagne, amorce les virages, dévale
les lignes droites à grande vitesse. Au volant,
Colette, pâle, hagarde essaie de calmer son
oppression grandissante au fur et à mesure que
la voiture se rapproche de son but. Jamais
encore, elle n’était ainsi partie subitement de
chez elle ainsi, le soir, laissant Fabrice, son mari,
inquiet à l’idée d’avoir épousé une telle
énigme… une telle folle ?

Pourtant, des souffrances, elle en a endurées,
déjà, sans doute plus que la plupart des jeunes
femmes de son âge ! Mais elle n’en a peu parlé
jusqu’à présent ! Elle a peu parlé de ces tortures
morales indicibles et inaudibles surtout par
Fabrice, qui ne peut pas l’aimer, elle le sait bien,
lorsqu’il la voit ainsi, l’ombre d’elle-même, la
caricature de cette jeune fille gaie et jolie, de
cette jeune fille de dix-sept ans qu’il a aimée, qui
l’a séduit, un brin provocante, un brin
séductrice, de cette bonne vivante aussi ! En
9 Un divan pour vivre debout
cette soirée de mars 1985, la jeune et jolie fille
gaie n’existe plus, elle n’existera peut-être plus
jamais. L’angoisse monte dans son ventre, dans
sa gorge et lui noue les entrailles.

Grand-mère, grand-mère, pourquoi m’as-tu
quittée si brusquement, se demande Colette
tout à coup ? Te rappelles-tu quand j’étais petite
et que tu inondais ma vie de soleil lorsque tu
arrivais dans notre maison de L. , cette maison
si triste, si déprimée ? Tu jouais avec moi aux
petits cochons, et j’avais tout à coup le
sentiment que tout reprenait vie… ma mère
s’estompait pour te laisser la place, et tu
rayonnais, la maison s’emplissait de gaieté !

Et pourtant, tu es morte… tu es morte et
enterrée, dans ce cimetière si froid de F. , avec
tant de fleurs sur ta tombe, tant de fleurs que tu
aimais, grand-mère, ma grand-mère… pourquoi
es-tu partie ? Grand-père ne survivra pas
longtemps, c’est sûr… il a perdu la tête depuis
longtemps, déjà, et ton absence l’a laissé comme
hébété. Papa, Maman et mes tantes l’ont fait
transporter dans le midi, dans une maison pour
vieux, un mouroir !

Colette ne sait pas, ne sait plus ce qui
l’angoisse, pourquoi elle est si oppressée. Sa
mère, Edith, lui avait bien dit que Fabrice
10 Une soirée de chien
n’était pas fait pour elle… et Christophe, son
père a tout fait pour les éloigner l’un de l’autre.
Pourtant Fabrice est un garçon « bien » ! Il est
ingénieur, travaille dans une grande entreprise, a
étudié dans la même école que Christophe. Il
est sérieux, intelligent, séduisant. Bien sûr, il est
aussi timide et complexé. Bien sûr il est agacé
par les conseils de son beau-père et ne lui
pardonnera jamais d’avoir tenté plusieurs fois
d’éloigner sa fille de lui. La dernière fois, il a
failli réussir… et leur vie, à Colette et Fabrice,
en sera-t-elle à jamais marquée ?

Colette roule de plus en plus vite… est-elle
digne de Fabrice ? Saura-t-elle un jour le rendre
heureux ? Elle sait qu’il a pleuré à cause d’elle,
plusieurs fois… Ses yeux marron sont devenus
soudain vert clair, signe chez cet homme d’une
grande et profonde détresse. Et même s’il ne
pleure plus maintenant… est-ce gagné pour
autant ? Et cet enfant qu’ils veulent et n’arrivent
pas à fabriquer ? Pour les autres, c’est pourtant
si simple, quelquefois trop… et pour eux, c’est
tellement difficile, l’épreuve du combattant en
quelque sorte !

Colette se souvient des croix rouges et noires
que sa mère inscrivait sur son cahier lorsqu’elle
était petite… rouges pour les bonnes notes, la
bonne conduite, noires quand Colette avait été
11 Un divan pour vivre debout
« vilaine »… Vilaine, vilaine, serait-elle donc
éternellement cette méchante petite fille que sa
maman punissait, aurait-elle donc toujours ce
« sale caractère » que ses parents lui
reprochaient lorsqu’elle regimbait ?

Et pourtant Colette a été une gentille petite
fille… une petite fille obéissante, intelligente,
travailleuse, brillante, réussissant ses études de
façon hors pair… alors que c’est-il donc passé
pour qu’elle soit devenue cette méchante petite
fille ? Colette ne sait plus très bien comment
elle en est arrivée là. Comment elle, la gentille
petite fille, si bonne élève, si sérieuse, si gaie, si
désireuse de bonheur, comment elle est
devenue cette jeune femme au méchant
caractère, mariée à un beau jeune homme
qu’elle rend si malheureux, ainsi qu’elle-même
et toute sa famille ?

La Renault s’engage maintenant sur une
petite route qui serpente entre les champs, puis
la forêt. Le petit village de B. , illuminé dans la
nuit désormais sombre, émerge derrière les
arbres menaçants. Colette emprunte la rue
principale, se gare devant une vieille maison en
meulière, claque la porte du véhicule, la referme
et sonne à la porte.

12 Une soirée de chien
Colette ne se demande pas si elle a raison de
sonner ici ce soir. De toute façon, elle a
téléphoné à sa belle-sœur avant de partir, et
celle-ci lui a dit de venir. Fabrice aussi sait où
elle est… alors, maintenant, elle ne peut plus
reculer, d’ailleurs c’est peut-être sa seule chance
de s’en sortir.

Béatrice ouvre bientôt la porte et l’accueille
sans poser aucune question… comme si le fait
de débarquer en pleine nuit, dans ce village isolé
à cinquante kilomètres de Paris était
parfaitement naturel, parfaitement normal,
comme si cette visite de Colette à sa belle sœur
était courante, habituelle…

Pourtant, elle ne l’est pas, et Colette comme
Béatrice le savent bien. Béatrice est l’aînée de
près de quinze ans de Colette. Elle est la femme
de Jérôme, le frère de Fabrice. Entre Jérôme et
Fabrice les relations sont compliquées. Jérôme
est l’aîné de Fabrice, près de dix années les
séparent et ils n’ont rien d’intime en commun.
Jérôme a été autrefois un grand-frère tyrannique
pour le petit Fabrice. Une relation de type
maître-esclave s’est instaurée entre eux à l’âge
où les plus jeunes ont encore peur de se
défendre, et il en est resté entre les deux frères
un curieux mélange d’admiration et de haine
réciproques.
13 Un divan pour vivre debout
Quand Fabrice aurait dû jouer et travailler
sereinement au collège, ses parents s’entre-
déchiraient depuis des années, à propos des
femmes avec lesquelles le père de Fabrice
couchait. Lui se défendait en méprisant sa
femme et en lui proposant des jeux sadiques,
presque cruels. Il lui balançait les assiettes à
travers la pièce sous prétexte de l’aider à
desservir la table et pour vérifier son instinct de
survie. Ces scènes à répétition ont tué ce
ménage dont Jérôme a été le seul produit réussi.

Car Jérôme a eu une autre vie familiale que
celle qu’a connue le petit Fabrice. Ses parents,
plus unis dans son enfance, l’ont élevé comme
un demi-dieu, et ce petit génie tyrannique s’est
vite mis à faire plier tout le monde devant ses
quatre volontés. Dur, inflexible, parfois
méchant et arrogant… tel est Jérôme aux yeux
de Colette, qui le connaît finalement assez peu,
en dehors de ce qu’a pu lui raconter Fabrice. Et
celui-ci a raconté à Colette comment Jérôme
l’obligeait, lorsqu’il était petit, à faire des
exercices de physique ou chimie beaucoup trop
difficiles pour lui, comment il saoulait le petit
Fabrice à la bière durant le déjeuner, et
comment Fabrice avait ensuite bien du mal à
suivre les cours l’après-midi.

14 Une soirée de chien
Jérôme avait presque tous les droits sur son
petit frère, puisque ses parents, désormais
désunis, s’en remettaient à lui pour décider de
ce qui était bien ou mal pour Fabrice. Or celui-
ci était un petit garçon sensible, que son père
n’aimait guère… alors tous les efforts que lui
demandait son grand-frère n’étaient-ils pas un
moyen pour lui de se faire aimer, de se faire
accepter dans ce monde des grands qui ne
voulait pas de lui ? Son père n’avait-il pas dit à
sa femme, lorsque, à près de quarante ans, elle
lui avait annoncé sa grossesse : « un retour
d’âge, peut-être » ?

De tout cela, il est resté quelque chose entre
les deux frères, entre les deux femmes. Pourtant
Colette n’a pas d’animosité vis-à-vis de sa belle-
famille. Celle-ci l’a plutôt bien accueillie, et
après les récits que Fabrice lui a faits de son
enfance, elle peut considérer que son beau-frère
ne lui est pas hostile. Il y a entre eux un
mélange d’agressivité et de reconnaissance
mutuelles.

Colette ne sait pas très bien ce qu’elle ressent
vis-à-vis de Jérôme. Parfois, elle a envie de le
blesser, pour lui faire payer le prix qu’a enduré
Fabrice. Parfois aussi, elle admire sa culture,
son intelligence, et ne peut s’empêcher de
reconnaître que cet homme laid peut être
15 Un divan pour vivre debout
séduisant à travers son intellectualisme
détestable.

Oui, Jérôme est une personnalité riche et
complexe, dont les multiples facettes font
penser à celles du beau-père de Colette. Et
Béatrice… . Qui est Béatrice au juste ? Est-elle
seulement la femme de Jérôme, cette femme
légèrement agressive, un brin jalouse de son
mari ? Non, assurément, Béatrice est une
femme à la vie autonome… aime-t-elle son
mari… l’a-t-elle aimé ?

La question, douze années après leur
mariage, mérite d’être posée. Car Béatrice est
une femme intelligente, fine, mais qui a toujours
surpris Colette par son attachement aux choses
sans importance de la vie… enfin, des choses
sans importance pour Colette, comme de
cuisiner pendant des heures pour le plaisir d’un
repas entre amis pas forcément si réussi à force
d’être attendu, comme de laver par terre à
grande eau pendant que tout le monde s’amuse
ou se repose…

Il faut bien reconnaître que Béatrice n’a
jamais été aidée dans les tâches domestiques par
Jérôme, qui vit dans un monde virtuel où ce
genre de contraintes n’existe pas. Béatrice et
Jérôme ont trois enfants, qu’elle élève
16 Une soirée de chien
pratiquement seule, ou plutôt grâce à la
complicité et l’aide de sa propre sœur,
célibataire sans enfants. Béatrice est une grande
femme sèche, qui pourrait être belle si elle ne
semblait pas si désincarnée… comme hors du
temps, de la vie.

Béatrice est psychiatre… ou du moins elle
devrait l’être si elle avait un jour terminé sa
thèse, qui est restée comme une œuvre
inachevée. Alors, Béatrice est médecin, certes,
mais elle ne peut exercer son métier qu’en
dispensaire ou clinique, en étant payée au lance-
pierre. Mais Béatrice, à près de quarante ans,
justifie cette situation ubuesque par les
contraintes liées à l’éducation de ses enfants et
le manque d’aide que lui apporte Jérôme.

Colette n’a jamais réfléchi à tout cela de
façon bien approfondie. Au fond, sa belle-sœur
est pour elle un mystère qu’elle ne cherche pas
réellement à éclaircir. Elle ne comprend pas très
bien comment Béatrice peut avoir les qualités
requises pour être psychiatre… mais, après tout,
cette froideur, cette sécheresse apparente…
peut-être sont-ce des qualités nécessaires pour
mettre suffisamment de distance entre elle et
ses patients ? L’essentiel, d’ailleurs, ce soir,
réside dans le fait que sa belle-sœur est
médecin, et qu’elle a les moyens, sinon de
17 Un divan pour vivre debout
l’aider, du moins de la soulager
momentanément.

Béatrice est vaguement au courant des
problèmes de Colette. Ce n’est pas la première
fois qu’elles en parlent un peu, sans jamais
approfondir, car Béatrice se refuse à l’intrusion
et Colette n’a pas envie de se raconter à sa
belle-sœur. Pourtant, ce soir, il va falloir se
résoudre à lui en dire un minimum… Colette le
sait et l’assume, car il en va de sa survie. Alors,
lorsque Béatrice lui fait signe d’entrer dans la
salle à manger de cette étrange maison de
campagne, elle la suit, et rapidement explique
les raisons de son escapade nocturne.

Elle explique la mort soudaine de sa grand-
mère, l’enterrement sinistre, les cousins,
cousines, la famille en pleurs pour cette tante
Marie bien aimée… Elle explique la démence
sénile de son grand-père, la décision de ses
parents et de ses tantes de le transférer dans une
maison de retraite du sud de la France, près de
sa fille aînée. Elle raconte son propre désarroi,
sa souffrance, son incapacité à vivre, à être
heureuse avec Fabrice. Elle avoue aussi à
Béatrice qu’elle a autrefois entrepris une
psychothérapie, qu’elle a interrompue assez vite,
par manque d’affinité avec la psychothérapeute.

18 Une soirée de chien
Mais elle ne lui dit pas le plus honteux. Elle
ne lui dit pas qu’elle a atterri chez cette
psychothérapeute par le plus grand des hasards.
Elle ne lui dit pas qu’elle était d’abord allée voir,
sur les conseils d’Huguette, la mère de Fabrice,
la même psychothérapeute que celle qui suivait
déjà Huguette !

Elle ne raconte pas sa première visite à cette
femme, le refus qu’elle a essuyé… Elle ne dit
pas ce qu’elle a ressenti ce soir-là, lorsqu’elle
s’est retrouvée dans la rue avec l’adresse d’une
autre psychothérapeute, avec laquelle elle ne
s’est guère entendue, avec laquelle peu de
choses ont bougé au cours des trois années de
leurs entretiens hebdomadaires. Elle ne dit pas
le sentiment de rejet, de maladresse et de misère
qu’elle a éprouvé à ce moment-là, et qui a peut-
être expliqué la mésentente avec l’autre, celle
qu’elle n’avait pas choisie, mais vers laquelle on
l’avait rabattue, en quelque sorte.

Mais avait-elle vraiment décidé
d’entreprendre cette psychothérapie, ou était-ce
sa belle-mère ou ses parents qui le lui avaient
suggéré ? Aujourd’hui, en tout cas, elle sait que
les choses sont différentes. Elle a compris
qu’elle ne s’en tirerait pas sans une aide
véritable et assumée. Elle sait que la terrible
rechute qui a suivi la mort de sa grand-mère
19 Un divan pour vivre debout
n’est pas isolée, et que d’autres risquent de
suivre si elle ne fait rien.

Elle sait aussi que sa vie avec Fabrice ne peut
plus continuer ainsi… Elle sait maintenant,
grâce à sa psychothérapie, que Fabrice n’est
sans doute pas pour grand chose dans ses
souffrances, contrairement à ce que ses parents
ont toujours affirmé. Elle désire vivre et être
heureuse avec lui, mais ce bonheur lui échappe
plus que jamais, en cette soirée de chien.

Alors, elle avoue presque tout à Béatrice. Elle
lui dit ses angoisses, ses délires, ses insomnies…
Elle lui dit ses douleurs d’estomac, les nœuds
dans la gorge, la peur qu’elle éprouve vis-à-vis
des situations difficiles, notamment
professionnelles. Elle raconte la dépression de
sa mère, quand elle était petite… la fausse-
couche et le petit frère qu’elle n’aura jamais, les
relations difficiles avec ses parents, les tensions
avec Fabrice.

Béatrice écoute avec calme, pose des
questions, semble s’intéresser à son cas. Colette
lui explique qu’elle n’a plus de calmant… le
médecin lui en a donné jusque là, mais elle est,
ce soir, en rupture de stock. Elle lui dit qu’elle
ne peut plus dormir, que c’est pour elle une
question de survie, ce soir, demain, toujours ?
20 Une soirée de chien
Alors Béatrice lui explique doucement qu’elle
va lui faire une ordonnance pour obtenir ces
médicaments, mais qu’il faudrait sans doute
soigner aussi les causes du mal, aller revoir un
ou une psychothérapeute… mais un ou une qui
soit adapté à son cas. Elle lui pose ensuite
quelques questions sur la nature de ses
difficultés avec ses parents, sans obtenir de
réponses très précises.

Pourtant, Béatrice insiste et explique à
Colette qu’il est important pour elle de savoir si
ses difficultés viennent d’une relation plus
douloureuse avec son père ou avec sa mère.
Colette ne sait pas répondre précisément, elle
sait simplement qu’elle en veut encore et
toujours à Edith pour les croix noires, pour son
manque de chaleur, pour sa dureté, sa sévérité,
son caractère inflexible. Elle sait que la
« méchante » petite fille, c’est sa mère qui l’a
créée.

Finalement, après plus d’une heure de
dialogue, Béatrice rédige son ordonnance, au
grand soulagement de Colette et lui donne les
coordonnées de Mme Lucien, en précisant qu’il
faut avoir avec elle un entretien préliminaire,
pour savoir si une thérapie est possible et
souhaitée par les deux parties, avant de
s’engager plus avant.
21 Un divan pour vivre debout
Colette retient surtout pour ce soir qu’elle
vient d’obtenir cette ordonnance dont elle a
tant besoin. Elle retient aussi le nom de cette
Mme Lucien qui préfigure, pour la première
fois depuis longtemps, un espoir, un espoir
encore vague, mais un espoir tout de même…

Elle remercie Béatrice et prend congé,
soulagée… La Renault blanche l’attend dehors,
bien sagement. Maintenant, il va falloir trouver
une pharmacie ouverte à cette heure tardive de
la nuit, une pharmacie pour lui délivrer la
drogue sans laquelle elle ne peut plus vivre.
Sans aucune hésitation, Colette reprend la route
de Paris, dépasse C. , la ville où elle vit avec
Fabrice, et s’engage dans l’avenue de Neuilly,
vers les Champs Elysées où elle sait que le
drugstore est ouvert toute la nuit. Il est minuit
lorsqu’elle arrive enfin à l’Etoile. Il est minuit et
demi, lorsque, enfin munie de ses médicaments
de survie, elle rentre chez elle, épuisée.

Fabrice l’attend, apparemment calme, mais,
en fait, profondément inquiet et vaguement
incrédule devant ce psychodrame qui se déroule
en partie sous ses yeux, dont il ignore les
causes. Fabrice a horreur des drames… il en a
trop connus dans sa jeunesse, et encore
récemment, lors du suicide de sa mère.
22 Une soirée de chien
Fabrice ne comprend pas grand-chose à cette
jeune femme avec qui il vit, avec laquelle il
voudrait être heureux, avec laquelle il a connu le
plaisir, la joie, la fierté… et qui semble
profondément malheureuse… est-il
responsable ? Pourra-t-il supporter tous ces
drames encore longtemps ?

Mais, pour l’heure, Colette est enfin rentrée,
et semble apaisée, sa drogue à la main. Fabrice a
horreur des médicaments et des médecins. Il ne
comprend pas vraiment la démarche de sa
femme… mais puisqu’elle semble se calmer…
pour l’instant, cela suffit à le détendre aussi.
Fabrice n’aime pas se poser trop de questions
sur l’avenir ; il vit dans le présent, et le présent,
pour l’instant, lui suffit.
23 Un printemps maudit.

UN PRINTEMPS MAUDIT
Colette a pris rendez-vous avec Mme Lucien,
qui habite dans une petite rue derrière la place
C. C’est aujourd’hui qu’elle doit la rencontrer
pour la première fois. Colette est inquiète, car
elle sait, d’expérience maintenant, que la
première fois est aussi importante en
psychothérapie qu’en amour. L’amour…
Colette y songe souvent… . la première fois n’a
pas été facile pour elle, ou plutôt cela n’a pas été
facile pour elle d’arriver à cette première fois…
tant d’obstacles ses sont dressés devant elle, si
jeune, si inexpérimentée !

Mais, en cette fin de matinée, Colette se sent
soudain un peu plus détendue. Après tout, ce
n’est pas la première fois qu’elle franchit les
portes d’une psychothérapeute, elle en est à sa
troisième fois, finalement… Aucune raison
d’avoir peur, aucune raison de fléchir, puisque,
cette fois, c’est elle qui l’a décidée, cette
entrevue !

25 Un divan pour vivre debout
La Renault blanche s’approche de la place C.
, très encombrée, et se fraie un chemin jusqu’à
la petite rue calme et vivante à la fois. Colette
gare la voiture non loin de l’appartement de
Mme Lucien, descend et se dirige à pas rapides
vers la porte d’entrée. Colette essaie d’imaginer
à quoi va ressembler cette Mme Lucien…
brune, blonde, jeune, vieille, et surtout…
surtout, froide ou chaleureuse. Car son
expérience précédente, et la connaissance de la
personnalité de sa belle-sœur la rendent
méfiante vis-à-vis de ces gens qui disent vouloir
soigner la misère humaine, tout en gardant une
telle distance vis-à-vis de cette misère, que celle-
ci apparaît soudain indicible.

Colette pénètre dans un de ces vieux
immeubles parisiens à la fois tristes et pleins de
charme, emprunte un vieil ascenseur digne du
début du siècle et parvient enfin au cinquième
étage où elle sait qu’une dame très
compétente… c’est du moins ce que lui en a dit
Béatrice, l’attend. Le cœur battant, elle sonne,
prête au pire comme au meilleur.

Une dame charmante, gracieuse et sans âge,
lui ouvre sa porte et lui fait signe d’entrer.
Mme Lucien n’est finalement ni blonde, ni
brune, ni jeune, ni vieille, mais elle dégage un
sentiment de fraîcheur, de calme et d’infinie
26 Un printemps maudit
douceur. Enveloppée dans une robe démodée,
mais vaporeuse et élégante, Mme Lucien
rappelle à Colette sa tante Marianne, l’aînée des
sœurs de son père, la seule des membres de sa
famille avec laquelle elle a pu échanger des
propos intimes, parler de ce qui la touche…

Mme Lucien la fait asseoir dans un fauteuil
en face d’elle et commence à lui poser quelques
questions. Colette répond comme dans un rêve.
Encore et encore, elle dit et redit ses blessures,
ses angoisses. Elle parle de Fabrice, de son
travail, de ses parents, de sa difficulté à vivre, de
l’approche de la trentaine, qu’elle vit mal, elle
qui a parfois l’impression de ne pas encore
avoir vécu. Elle parle de l’enfant qu’elle et
Fabrice n’arrivent pas à avoir, de la mort de sa
grand-mère, de son infinie tristesse, de sa visite
précipitée chez sa belle-sœur, des médicaments
qu’elle prend pour survivre.

Colette parle aussi de Fabrice, de son
caractère ombrageux et jaloux, du mal qu’ils ont
souvent à se comprendre. Elle parle de sa belle-
mère, de son suicide il y a trois ans, de leur
souffrance à Fabrice et elle avant et après cet
épilogue douloureux. Elle raconte la dépression
puis la folie d’Huguette, les coups de téléphone
à minuit pour les injurier, l’indifférence
apparente de Fabrice, mais en réalité sa
27 Un divan pour vivre debout
difficulté à accepter sa mère comme elle était.
Elle parle aussi de son beau-père, de sa cruauté
vis-à-vis de Huguette, de ses conquêtes
féminines, mais surtout de l’abandon du
domicile conjugal lorsque Fabrice avait onze
ans. Elle parle de la souffrance de Fabrice, de
ses pleurs le dimanche après-midi, lorsque son
père le raccompagnait chez sa mère après un
week-end à la campagne, dans la maison de sa
belle-mère.

Alors Mme Lucien lui demande de lui parler
de son enfance à elle, de ses parents lorsqu’elle
était petite. Colette raconte sa naissance non
désirée, son enfance à la fois heureuse et
malheureuse, entre une mère toujours sévère,
toujours triste, et un père parfois gai, mais
souvent exigent et tyrannique, absent aussi,
absent lorsqu’il aurait dû ou pu être là pour
l’aider, un père qui ne pensait qu’à son travail, à
sa carrière… et aussi à sa retraite, où il pourrait
enfin réaliser ses rêves.

Colette parle de sa mère, des croix rouges et
noires, de la cantine où elle prenait ses repas
d’écolière à midi, avant que son père ne vienne
la chercher pour l’emmener auprès de sa mère
malade, dépressive. Elle raconte sa mère qui lui
faisait réciter ses leçons jusque dans la salle de
bains, alors qu’elle-même aimait tant s’y
28 Un printemps maudit
raconter des histoires, des histoires de princes
charmants et de princesses, des histoires qui
l’aidaient à sortir de la grisaille quotidienne. Elle
raconte comment sa mère a voulu lui faire
sauter une classe importante : le cours
préparatoire, alors que Colette se trouvait déjà
confortablement installée dans cette classe, où
personne ne s’était aperçu qu’elle savait lire dès
le début de l’année scolaire.

Colette raconte encore son entrée
prématurée au cours élémentaire première
année, la terrible impression qu’elle a ressentie
de ne pas être à sa place, de perturber, de gêner.
Elle se souvient de tout cela comme si c’était
hier, comme si elle était en ce moment encore
en train de déchiffrer à voix haute un livre de
grands écrit en tout petit, devant une classe
entière attentive à ses moindres erreurs… le
livre était trop grand, les lettres étaient toutes
petites, et Colette était une toute petite fille,
trop petite pour cette classe de grandes qui
semblaient vouloir la dévorer toute crue…

Colette poursuit en racontant comment elle a
surmonté ces difficultés… mais combien elle a
souffert, lorsque, très fière de sa place de dix-
septième sur quarante trois, chèrement acquise,
confortée dans sa fierté par les compliments de
sa maîtresse et de la directrice d’école, elle est
29 Un divan pour vivre debout
arrivée devant sa mère pour lui annoncer la
bonne nouvelle. Toute sa vie, elle se souviendra
du silence un peu gêné qui s’est ensuivi. Sa
mère l’a regardée de toute sa hauteur, a soupiré
profondément avant de lui dire que, bien sûr,
c’était bien pour elle… mais que, dans l’absolu,
c’était insuffisant… qu’il faudrait donc faire
mieux à l’avenir.

Colette a gardé de ce dialogue un souvenir
inoubliable, gravé à tout jamais dans sa
mémoire. Lors de sa première psychothérapie,
elle a bien sûr déjà évoqué cette scène et appris
à en analyser la cruauté. Mais cela ne l’a jamais
aidée à moins souffrir de cette histoire. De
même que d’autres, qui ont suivi, derrière, et
qu’elle évoque aussi. Colette parle de la
dépression de sa mère, de sa souffrance
lorsqu’elle a vu Edith, pour la première fois,
assise sur la table de la cuisine, et pleurant
devant son père, impuissant et blême.

Colette parle de la mort de son oncle Pierre,
en ce début d’année 1985, puis de celle de sa
grand-mère, qu’elle aimait tant, que tout le
monde dans la famille aimait tant… mais qui
n’était pas sa vraie grand-mère ; sa vraie grand-
mère à elle est morte il y a très longtemps, d’une
sclérose en plaques. Son grand-père, Jules, s’est
remarié rapidement avec Marie, cette femme
30 Un printemps maudit
remarquable, qui a assuré l’éducation et les
soins de ses deux beaux-enfants, Marianne, la
tante de Colette, déjà grande à l’époque du
remariage, mais aussi le petit Christophe, le père
de Colette.

Mme Lucien écoute, pose des questions,
reformule pour s’assurer d’avoir bien compris.
Colette se sent rassurée, apaisée par cette
femme qui entend son histoire posément, sans
curiosité malsaine, sans jugement de valeur,
mais aussi sans cette froideur à laquelle Colette
est désormais habituée et qui la glace tant chez
les autres. Mme Lucien est empathique, dans
toute l’acception du terme… elle écoute, entend
et semble comprendre en même temps.

Puis, soudain, la voilà qui prend la parole à
son tour. Elle a bien compris tout ce que
Colette lui a expliqué… la situation, dit-elle, est
difficile, même très difficile, mais elle accepte de
prendre en charge Colette en thérapie… en tout
cas elle accepte d’essayer. Mais Colette doit
suivre une vraie psychanalyse, pas une simple
psychothérapie… sinon, il y aurait peu de
chances de parvenir à une guérison. Le chemin,
explique Mme Lucien sera long et tortueux. Il y
aura des hauts et des bas… et les bas pourront
être terribles, ravageurs. Les souffrances, des
souffrances peut-être incomparables à celles
31 Un divan pour vivre debout
déjà subies peuvent accompagner la thérapie,
avant d’aboutir, peut-être, à une guérison…
D’ailleurs, le mot « guérison » est-il réellement
prononcé ?

Mme Lucien précise alors les conditions
matérielles et financières de cette psychanalyse.
Trois quarts d’heures trois fois par semaine sont
nécessaires sur le divan pour progresser
utilement. Colette se demande vaguement
comment elle va réussir à caser tout cela dans
son emploi du temps déjà bien chargé,
comment elle va pouvoir justifier ses absences
répétées au bureau. Mais Mme Lucien est
inflexible sur ce point, ainsi d’ailleurs que sur les
tarifs qui sont chers, très chers, et bien sûr non
remboursés par la Sécurité Sociale. Mais Colette
a l’habitude… elle paiera.

Mme Lucien ajoute alors deux ingrédients
dans la marmite déjà bien pleine de ce premier
entretien. Elle explique à Colette qu’il serait
préférable, pour le couple, que Fabrice
entreprenne aussi une thérapie, que cela
faciliterait le travail et les aiderait à se
rapprocher plus vite, car l’histoire de Fabrice est
presque aussi complexe et difficile que celle de
Colette. Elle dit ensuite que Colette aura peut-
être du mal à soutenir seule certains épisodes de
cette psychanalyse, et qu’il serait préférable
32 Un printemps maudit
d’aller voir parallèlement un médecin
psychiatre, qui lui apporterait l’aide
médicamenteuse nécessaire et adaptée aux
différents moments de sa psychanalyse.

Colette n’en revient pas du poids qui lui
tombe soudain sur les épaules ! La voilà
gravement atteinte, au point de devoir suivre
une double thérapie… et surtout voilà qu’il
faudrait aussi entraîner Fabrice dans cette
étrange affaire, pour le bien du couple ! Colette
a très peur que Fabrice ne refuse cette
proposition. Elle a même la quasi-certitude que
celui-ci ne voudra pas, refusera d’emblée, lui qui
déteste les médecins et les psychothérapeutes
plus encore. Mais Colette ne dit rien, elle
essaiera, elle demandera à Fabrice, ils verront
cela ensemble. Dans l’immédiat, elle accepte la
proposition de Mme Lucien pour elle-même, et
prend les coordonnées du docteur C. , le
psychiatre dont Mme Lucien vient de lui parler.

Les craintes de Colette concernant Fabrice
sont plus que fondées. Fabrice ne présente pas
de symptômes graves comme Colette et se
porte apparemment bien… apparemment, bien
sûr, car Colette est persuadée que Fabrice ne
réussit pas dans la vie comme il devrait. Fabrice
est un ingénieur brillant, qui s’est passionné
pour l’informatique et même l’intelligence
33 Un divan pour vivre debout
artificielle lorsqu’il était à l’école. Ensuite, il a
fait le choix d’entrer dans un service
informatique, ce qui n’a pas choqué Colette
outre mesure. Mais Fabrice a désormais quitté
ce service et s’est occupé de différentes affaires
dans le domaine économique et financier qui ne
paraissent pas le valoriser énormément, compte
tenu de son intelligence et de son potentiel.

En fait, Colette est partagée depuis toujours
entre le désir d’avoir un mari brillant et reconnu
et le souhait plus confus de ne l’avoir que pour
elle, de ne le partager avec personne d’autre,
fussent des collègues ou des supérieurs
hiérarchiques. De ce côté-là, elle est servie…
Fabrice lui a toujours dit que la vie
professionnelle n’avait pas vraiment
d’importance pour lui, qu’il rentrerait de bonne
heure le soir à la maison… et il l’a fait,
contrairement à Christophe, qui restait au
bureau jusqu’à des heures très tardives et
attachait une extrême importance à son travail
et à sa carrière.

Alors, pourquoi Colette est-elle insatisfaite ?
Pourquoi est-elle déçue du peu de capacités
managériales qu’elle décèle chez Fabrice ? Sans
cesse, elle compare la situation de Fabrice à
celle d’Hubert, un de ses copains de promotion,
qui réussit très bien sa carrière tout en sacrifiant
34 Un printemps maudit
allègrement sa vie de famille, transportant
régulièrement femme et enfants d’un bout à
l’autre de la France pour le bien de son
ascension professionnelle. Ses contradictions,
qu’elle perçoit comme injustes vis-à-vis de
Fabrice la taraudent, et l’empêchent de profiter
de la vie. Parfois, elle se surprend à mépriser
Fabrice pour son manque de confiance en lui,
sa difficulté à s’exprimer au téléphone, en
public… toutes choses qu’elle a elle-même du
mal à réussir !

Mais elle sait aussi que Fabrice est et restera
comme il est, qu’il ne changera jamais, même
pour elle, pour ses beaux yeux. Au début de
leurs amours, elle a essayé de l’infléchir, de le
supplier de l’écouter, de changer… mais elle
s’est heurtée à un front du refus. Fabrice
accepte rarement de parler de lui, encore moins
de dévier d’une ligne de conduite qu’il semble
s’être fixée depuis longtemps. Parfois, Colette a
l’impression d’avoir affaire à une tortue à la
carapace épaisse qui rentrerait sa tête à
l’intérieur et refuserait d’avancer.

Puis Colette a compris petit à petit, avec
l’aide de sa première psychothérapeute, qu’il
s’agissait d’un système de défense que Fabrice
s’était fabriqué lorsqu’il était petit, pour éviter
de trop souffrir, lorsque ses parents se
35 Un divan pour vivre debout
déchiraient. Toute remise en question de sa
personnalité est intolérable pour lui, ce qui
l’amène à se recroqueviller et à refuser le
dialogue ou l’affrontement, quand ceux-ci
pourraient être salutaires ou du moins soulager
momentanément Colette du poids de ses
souffrances.

Au fil du temps, Colette a appris à accepter
l’inacceptable, même si elle se révolte encore
très souvent. Elle a appris à taire ses reproches
pour éviter ces scènes atroces où Fabrice fuit,
fuit, puis finit par craquer en se mettant dans
des colères inénarrables, coupant court à toute
discussion. Elle sait Fabrice capable d’une
grande violence, lorsque sa patience est mise à
rude épreuve. Quand ils étaient plus jeunes, il l’a
frappée à plusieurs reprises, puis honteux de
lui-même, il est resté prostré des jours durant,
sans jamais vraiment s’excuser de sa brutalité,
rendant toujours Colette en partie responsable
de ces conflits.

Et Colette sait qu’elle porte, en effet, une
part de responsabilité dans ses difficultés
conjugales… elle cherche toujours quelque
chose de plus chez son compagnon, une espèce
d’assurance d’amour total qui la prenne en
charge et la dispense de ses peines. Mais jamais
Fabrice n’a accepté de rentrer dans ce jeu,
36 Un printemps maudit
toujours il s’est enfermé dans sa coquille… et
Colette a fini par s’y adapter, rompant avec sa
propre sensibilité. Elle aussi est devenue dure
vis-à-vis de son compagnon, elle non plus ne lui
pardonne rien, elle aussi refuse de s’apitoyer sur
son sort lorsqu’il aurait tendance à le souhaiter.

Progressivement et insensiblement, les liens
qu’au début elle avait souhaités très étroits entre
eux, trop sans doute, se sont distendus. Elle a
appris à se passer de son aide… mais, du coup,
il ne faut pas non plus qu’il compte trop sur
elle. C’est advenu sans même qu’elle en ait
réellement conscience… mais aujourd’hui, onze
ans après le début de leurs amours, elle est bien
obligée de le constater.

C’est donc sans grand étonnement qu’elle
observe la réaction de Fabrice lorsqu’elle rentre
de chez Mme Lucien et lui raconte vaguement
leur entrevue. Fabrice est visiblement agacé…
cela va recommencer, Colette va encore
dépenser des sommes folles chez cette bonne
femme qui se prétend psychothérapeute, sans
que cela ne change rien, il en est sûr…

Lorsque Colette évoque le souhait de
Mme Lucien qu’il entreprenne un travail sur lui-
même pour assurer un maximum de chances à
sa tentative de sortir de leur impasse, Fabrice se
37 Un divan pour vivre debout
met en colère. Il rappelle son horreur des
médecins, des psys et autres « soulageurs » de
souffrance. Il rappelle à Colette que lui-même
ne souffre pas, qu’il se porte très bien en se
passant de tous ces gens-là, et qu’elle n’a qu’à
poursuivre seule son chemin, puisqu’elle y croit.

Colette n’insiste pas. Elle sait que cela ne
servirait à rien. D’ailleurs, elle s’en doutait
tellement qu’elle se demande pourquoi elle a
posé la question. Machinalement, elle regarde
par la fenêtre et observe la cour. Tout est calme
dehors, alors que tout bouillonne dans sa tête.
Pourquoi, pourquoi est-elle donc si mal, tout
d’un coup ? Elle a pourtant réussi à tenir quatre
ans sans aide particulière après sa première
psychothérapie. Et puis, soudain, le malheur
s’abat sur la famille, et tout s’écroule… tout
l’édifice qu’elle croyait avoir érigé pour tenir !

Colette se souvient de ce 5 janvier… la voix
de son père au téléphone qui lui annonce une
terrible nouvelle : tonton Pierre, enfin Pierre,
son oncle, le plus âgé des frères de sa mère
vient de se tuer sur la route. Un accident de
voiture stupide… Il roulait vite, très vite, pressé
de rentrer à M. après une semaine de travail
acharné dans les Cévennes, où il avait enfin
trouvé un travail après plusieurs mois de
chômage. Et, en face de lui, terrible, s’avançait
38 Un printemps maudit
un camion à vive allure… un camion qui allait
le percuter de plein fouet, sans qu’il puisse
l’éviter.

Plus tard, la famille apprendra que le
chauffeur cherchait quelque chose dans sa boîte
à gants, et qu’il avait soudain perdu le contrôle
de son véhicule. Le chauffeur a payé cher à la
famille ce cruel instant d’inattention. Mais
Pierre l’a payé de sa vie. Colette se souvient
d’avoir vaguement sangloté au téléphone. Cet
oncle ne lui était pas très proche… sa mère et
lui étaient depuis longtemps fâchés à cause de
broutilles familiales, Edith et la femme de Pierre
n’ayant jamais pu s’entendre.

D’ailleurs, était-il possible de s’entendre avec
cette femme-enfant qui avait conduit son oncle,
intelligent et entreprenant, à la ruine
personnelle et professionnelle ? La femme de
Pierre s’était suicidée trois ou quatre ans
auparavant… leurs trois enfants, dont deux
avaient quitté le domicile parental avec pertes et
fracas de nombreuses années plus tôt, se
déchiraient entre eux et avec leur père depuis
longtemps… un vrai désastre familial !

Colette ne sait pas si elle aimait son oncle
Pierre. Sans doute a-t-elle en mémoire les
souvenirs d’enfance de sa mère si souvent
39 Un divan pour vivre debout
racontés, les souvenirs douloureux que celle-ci
partage avec le plus âgé de ses frères, celui qui
était avec elle chez ses grands-parents lorsqu’ils
ont appris la mort de leur père, là-bas, en
Indochine, pendant qu’eux-mêmes étaient
rentrés en France avec leur grand-mère pour
soigner leur paludisme. Colette sait que sa mère
avait une préférence pour ce frère-là, Pierre,
pour celui qui avait failli épouser sa meilleure
amie… et lui avait finalement bêtement préféré
cette femme idiote et inculte, qui l’avait entraîné
dans la tourmente.

Pierre était un raté de la vie, un raté dans
tous les sens du terme, alors qu’il avait tout
pour réussir : la créativité, l’intelligence, la
gentillesse… sûrement trop de gentillesse et
trop d’amour pour cette femme. Mais, après la
mort de celle-ci, Pierre s’était rapproché de sa
propre mère et d’Edith. Il avait reporté une
grande partie de l’amour qu’il portait à sa
femme sur sa fille, la plus jeune de leurs trois
enfants, qui avait hélas beaucoup hérité des
défauts de sa mère.

Pierre et sa fille formaient un couple bizarre,
à la limite de l’inceste. Mais Pierre ne vivait que
pour ses week-ends à M. où il la retrouvait, elle,
pareille à sa propre mère trente ans plus tôt, elle
et son mari qui ressemblait à Pierre. C’était une
40 Un printemps maudit
bien curieuse famille… mais Colette, au
moment de la mort de Pierre, n’avait voulu se
souvenir que de l’oncle impeccable dans son
costume blanc qui était venu quatre ans plus tôt
à son propre mariage avec Fabrice. Pierre était
magnifique, ce jour-là, dans ce costume insolite
et il avait offert aux jeunes mariés des verres à
vodka un brin tarabiscotés, que Colette adorait.

Alors, elle ne savait trop pourquoi, elle avait
pleuré, ressentant le caractère dramatique de
cette mort qui fauchait à cinquante ans un
homme dont la vie n’avait finalement jamais
vraiment voulu, un homme encore jeune qui
avait tout gâché et presque tout perdu. Elle ne
savait pas alors que cette mort allait être la
première d’une triste série pour sa famille.
Quelques mois plus tard, elle est à son bureau
lorsque le téléphone sonne encore… c’est
Fabrice qui l’appelle, qui lui parle doucement,
puis soudain lui annonce la redoutable nouvelle,
à laquelle Colette ne s’attend pas du tout. « Ta
grand-mère, ta grand-mère est morte ce
matin… ton père vient de me prévenir… ».

Fabrice ne sait pas très bien quoi lui dire,
comment le lui dire. Il lui explique doucement
que sa grand-mère a été victime d’un malaise
pulmonaire la nuit dernière dans la maison de
repos où elle s’est retirée depuis plusieurs mois
41 Un divan pour vivre debout
avec Jules, le grand-père de Colette, victime
d’une démence sénile. Elle a dû lutter une partie
de la nuit sans parvenir à appeler au secours et
s’est éteinte au petit matin. On l’enterre à F. , la
dernière ville où le couple a vécu avant l’exil qui
précède la déchéance et la mort.

Colette est bouleversée… elle ne pleure pas,
pourtant, mais a du mal à réaliser. Sa grand-
mère était encore jeune… peut-on dire que
soixante-dix-neuf ans, c’est vieux ? Colette
refuse d’abord de croire à ce nouveau malheur.
Pour elle, sa grand-mère était jeune et ne
semblait pas en mauvaise santé. Bien sûr, elle
voyait beaucoup de médecins qui lui
prescrivaient un régime strict pour un tas
d’obscures raisons que Colette s’était jusque-là
refusé à entendre. Seule la santé de Jules
l’inquiétait vraiment, comme elle inquiétait
d’ailleurs toute sa famille, sa grand-mère en tête.

Depuis cinq ans, environ, Jules avait
lentement commencé à perdre la tête. Au début,
il se perdait dans la rue, ou manquait de se faire
renverser par les voitures. Mais ensuite, il disait
sans cesse à sa femme, Marie, qu’il avait déjà vu
cette émission, ou déjà lu ce livre, alors qu’il
n’en était rien. Marie avait emmené son mari
voir beaucoup de médecins, comme c’était la
coutume dans la famille… ceux-ci avaient
42 Un printemps maudit
pratiqué de nombreux examens, effectué de
nombreuses analyses pour conclure au fatal
diagnostic : il s’agissait de la maladie
d’Alzheimer. Colette avait eu du mal à accepter
ce verdict !

Aujourd’hui encore, elle n’est pas très sûre
d’y croire. Certes son grand-père, elle avait eu
l’occasion de le constater, était de plus en plus
renfermé sur lui-même et sa femme, voyant de
moins en moins de monde, refusant même
toute visite qui ne fût pas celle de ses enfants ou
de ses petits-enfants. Certes, il était devenu de
plus en plus bourru, de plus en plus agressif, de
plus en plus accapareur avec sa femme dont il
exigeait qu’elle fût en permanence à son service
exclusif.

Certes Marie rapportait les propos de plus en
plus alarmistes des médecins qui lui prédisaient
une fin de vie épouvantable aux côtés d’un
homme de plus en plus tyrannique. Un jour, les
parents de Colette, sa grand-mère et ses tantes
paternelles avaient pris la décision de transférer
le couple dans une maison de retraite. Sa grand-
mère avait visité plusieurs de ces maisons, dans
les environs de F. , mais elle revenait chaque
fois plus découragée. Il s’agissait de mouroirs
pour vieux en fin de vie ou d’hospices de luxe
qu’elle prétendait ne pas pouvoir payer avec les
43 Un divan pour vivre debout
maigres retraites dont ils disposaient tous les
deux.

Colette se souvient d’un dimanche après-
midi où Marie lui avait demandé de venir
garder, en quelque sorte, son grand-père,
pendant qu’elle-même partait pour une nouvelle
visite. Colette était restée seule avec Jules, qui
semblait légèrement hébété tant que sa femme
était encore là. Mais dès que celle-ci était partie,
Jules s’était mis à tenir des propos presque
cohérents. D’une certaine façon, il lui faisait
savoir à elle, Colette, sa petite-fille, sa petite-fille
préférée, que le choix de sa femme et de ses
enfants ne lui convenait pas. Il exprimait à
Colette tout l’attachement qu’il avait pour sa
maison, ses meubles, sa télévision, sa ville, et
combien lui répugnait l’idée de quitter cette vie
pour aller dans un endroit où il savait qu’on
voulait le conduire, mais dont il ne voulait à
aucun prix !

Colette avait écouté les propos de son grand-
père en se demandant ce qu’elle pouvait lui dire.
Elle-même avait fait savoir à ses parents qu’elle
ne partageait pas leur souhait d’éloigner Jules de
son lieu de vie habituel. Elle redoutait pour lui
les conséquences d’un déracinement souvent
fatal aux vieux de cet âge. Mais ses parents
refusaient de l’entendre et prétendaient sauver
44 Un printemps maudit
la vie de Marie, fût-ce au détriment de celle de
Jules. Le spectre menaçant de la maladie
d’Alzheimer et de ses conséquences jugées
épouvantables sur l’entourage immédiat avaient
eu raison de sa résistance. De toute façon, que
pouvait-elle faire, seule, contre sa grand-mère,
ses parents et tantes réunis ?

Tout à coup, Colette avait ressenti, cet après-
midi-là, comme un reste de complicité avec ce
grand-père si sévère, si dur, qu’elle avait
pourtant tant aimé ! Elle l’avait finalement
écouté, tout simplement, en essayant de ne
prendre parti ni dans un sens ni dans l’autre, et
elle avait eu l’impression que sa seule écoute
suffisait à l’apaiser un peu. Peut-être était-elle la
seule à qui il lui était encore possible de se
confier, sans qu’il se fasse beaucoup d’illusions
sur l’influence réelle qu’elle pourrait avoir par la
suite.

L’après-midi s’était ainsi écoulé, assez
tranquillement, jusqu’à ce coup de téléphone
inopiné. Colette avait décroché… c’était
Marianne qui voulait des nouvelles… de son
père, certes, mais aussi des démarches
entreprises par sa belle-mère. Colette lui avait
répondu gentiment, car elle aimait bien cette
tante-là, surtout celle-là, puis lui avait proposé
de parler à Jules.
45 Un divan pour vivre debout
C’est alors que l’incroyable s’était produit. Le
grand-père de Colette, qui s’était déjà inquiété
plusieurs fois de l’absence de sa femme, s’était
précipité vers le combiné en croyant qu’il
s’agissait d’elle. Doucement, Colette lui avait
expliqué que ce n’était pas Marie, mais sa fille,
sa grande fille. Alors, tout à coup, son grand-
père s’était mis dans une colère noire, refusant
de parler à Marianne, la traitant de tous les
noms, et réclamant encore et encore Marie !

Colette ne s’était pas départie de son calme,
avait expliqué la situation à sa tante, et tout était
rentré dans l’ordre. Mais, lorsque Marie était
arrivée, un peu plus tard, elle s’était sentie
soulagée d’un grand poids, et, après quelques
questions posées, en cachette dans la cuisine,
sur l’issue de sa visite à la maison de retraite,
elle était bien vite repartie, se jurant qu’elle ne
reviendrait pas de sitôt rendre ce genre de
services.

D’ailleurs, tandis qu’elle repartait en voiture
vers Paris, l’injustice de la scène qu’elle avait
vécue la bouleversait. Comment son grand-père
avait-il pu dire autant de sottises sur Marianne,
l’aînée de ses filles, la plus attentionnée et
finalement certainement celle qui l’aimait le
plus. Colette connaissait les sentiments de
Marianne, car celle-ci l’avait bien souvent
46 Un printemps maudit
accueillie chez elle durant son adolescence, et
lui avait raconté beaucoup de secrets de famille,
bien des émotions de son temps à elle, de celui
du père de Colette. Tout ce que Colette savait
de sa famille paternelle lui venait en grande
partie de cette tante, si gentille, si romanesque,
si élégante, aussi.

Colette ne pouvait s’expliquer cette bouffée
de violence qui avait saisi tout à coup son
grand-père. Elle se souvenait vaguement que
Marie avait critiqué sa belle-fille à plusieurs
reprises, ces derniers temps, toujours à propos
de broutilles… Les critiques semblaient venir
du fait que Marianne, pour visiter ses vieux
parents, faisait l’effort de venir passer quelques
semaines chaque été chez eux, depuis que le
grand-père de Colette était malade. Or, Marie
trouvait qu’elle aurait pu aider davantage, ne pas
faire la grasse matinée… mais Marianne était en
vacances… pouvait-on le lui reprocher ?

Puis Colette avait essayé de penser à autre
chose… elle était rentrée à C. et avait fini par
refouler cette scène au plus profond de son
être. Quelque temps plus tard, sa grand-mère
avait finalement décidé de partir, avec son mari,
pour T. , une maison de repos en plein cœur de
la Bourgogne, où ils avaient fréquemment passé
une partie de leurs vacances d’été ces dernières
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