Une Française à Madrid

De
Publié par

31 janvier 2007, le « jour 0 ». Stéphanie vient de tout quitter : son Cantal, ses proches et son travail de journaliste. Direction : Madrid. Là-bas, un seul repère : son ami Francisco, et un défi : reconstruire sa vie. Premiers colocataires, premiers pas comme professeur, premières galères : les débuts sont aussi excitants qu'éprouvants. Bientôt pourtant, le fil se déroule : elle s'entoure d'une nouvelle galerie de portraits, se fond dans l'ambiance bouillonnante de la capitale espagnole, porteuse d'intenses sensations de liberté et d'indépendance. Tout au long de son journal, Stéphanie invite le lecteur à partager un cheminement dont les jalons la mèneront vers une rencontre magique et, au-delà, vers une perspective de vie inédite.
Publié le : vendredi 10 juin 2011
Lecture(s) : 41
EAN13 : 9782304017366
Nombre de pages : 347
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2 Titre

Une Française à Madrid

3Titre
Stéphanie Langlais
Une Française à Madrid

Récit de voyage
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01736-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304017366 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01737-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304017373 (livre numérique)

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« Le chemin se construit en marchant »
Antonio Machado,
poète espagnol, 1875 – 1939








À Miguel Ángel
Pensar en tí es abrir un tesoro
Siempre lo aprovecharé

7
8
JANVIER 2007 - INTRODUCTION
Présentation
Prénom : Stéphanie
Âge : 26
État (physique ; mental ; civil ; géographi-
que) : en transition
Date-clé : 31 janvier 2007, le jour 0, le jour
du grand départ à Madrid
mercredi 31 janvier
JOUR 0 – DÉCOLLAGE
La ville s’éloigne, des milliers de petites lu-
mières s’éteignent.
Parmi elles, quelque part vers cet horizon qui
disparaît, celle que j’ai abandonnée il y a quel-
ques heures, en me levant.
Après des mois de préparation, je me suis ré-
veillée au matin du jour 0 presque neuve. Sans
aucun remords, j’ai suivi mécaniquement le plan
établi et remisé ma petite lumière au placard,
elle et tout ce qu’elle éclairait.
9 Une Française à Madrid
J’ai passé ces trois dernières années dans ma ville na-
tale. Pire, chez mes parents. Décisions insolites puisqu’à
l’âge de 18 ans, au moment de mon premier envol,
j’avais acquis la ferme certitude de ne jamais remettre les
pieds dans le Cantal, hors week-ends et vacances.
Le 24 décembre 2003, j’ai pourtant sauté de joie sur
le parking du magasin Connexions, quelque part dans
une zone commerciale d’Aurillac : je venais d’apprendre
qu’une collectivité locale de la région m’embauchait dans
son service Communication, comme journaliste. J’allais
découvrir le monde du travail, ses règles et ses valeurs,
apprendre à m’y faire une place ; j’allais découvrir une
nouvelle galerie de personnages, apprendre à les décryp-
ter, à me construire avec ou contre eux ; j’allais découvrir
de nouveaux amis, apprendre à lutter pour les garder ou
pour accepter de les perdre ; j’allais me façonner, acqué-
rir force, confiance et, très vite, une nouvelle certitude : la
prochaine étape s’effectuerait à l’étranger.
Le 30 octobre 2006, je confirmais au président de la
collectivité que je refusais un nouveau contrat (celui en
cours arrivant à échéance le 31 décembre) ; le lendemain,
j’en informais ma chef.
J’ai passé les trois années les plus enrichissantes de
ma vie, trois années qui m’ont mise sur la rampe de lan-
cement.
La rampe de lancement, je ne la vois déjà
plus. Des milliers de petites lumières s’éteignent
et je me sens soudain exister.
10 Janvier 2007

JANVIER 2007
mercredi 31 janvier
JOUR 0 – PORTE CLOSE
Il est 22 h 15, devant la porte du numé-
ro 4 de la calle Colegiata. Première surprise : elle
est fermée et ne s’ouvre que par digicode. Je
commence à examiner les touches : « 1 ctro –
izqd », « 1 ctro – dch », « 1 ext – izqd », « 1 ext –
dch », « 1 int – izqd », « 1 int – dch », et cela
jusqu’au chiffre 6. La deuxième surprise arrive
en un éclair : au milieu des hiéroglyphes, aucun
nom. Je sors le petit papier et lis les informa-
tions données par Carlos, employé de
l’organisme qui me loue la chambre : piso
2 Interior ; compañeros : Laurent y Mikel. Je me re-
mémore ensuite les trois mails qu’il m’a envoyés
ces derniers jours (les deux premiers en espa-
gnol, le troisième, curieusement, en anglais) :
1/« En arrivant à l’aéroport, tu téléphones à
Mónica, la propriétaire, pour que vous vous re-
trouviez à l’appartement, elle te donnera les
clés » ; 2/ « Avant d’aller à l’appartement, il faut
que tu passes à l’agence récupérer les clés. Tu
11 Une Française à Madrid
peux arriver tard, il y a un concierge 24 h/24, il
te les donnera » ; 3/ (hier, quelques heures
avant mon départ, donc) « Finalement, tu peux
aller directement à l’appartement, la femme de
ménage te donnera les clés » ! À désormais
22 h 20, bloquée devant la porte fermée, je
comprends que Carlos jouit d’une rare intelli-
gence. Ce constat ne m’aidant en rien, je décide,
premièrement de rester zen (car rien ne doit
venir gâcher ce grand jour), deuxièmement, de
mettre en œuvre l’unique solution possible :
tenter de sonner au bon endroit… Je cible donc
les « 2 int » (2 interior) et choisis au hasard
l’extension « izqd », pour izquierda (« gauche »).
Une voix masculine me salue. Je lance un cor-
dial "Hola, ¡soy Stéphanie!" Il me répond en
martien ; j’insiste : "¿No eres Mikel?
– No."
Il ne reste plus que le « 2 int – dch » (derecha :
« droite »). Sûre de mon coup, je pose mon
doigt sur la touche magique et prononce un jo-
vial : "¡¡¡Hola!!! ¡¡¡Soy Stéphanie!!!" Enthou-
siasme immédiatement plombé : ce n’est ni
Laurent ni Mikel que j’entends, mais une fille,
qui a de plus la délicatesse de me raccrocher au
nez. J’essaie alors les autres « 2 », mais non, je
n’habite pas au deuxième étage. Impuissante, je
balaye du regard les dizaines d’inscriptions vides
de tout contenu humain qui s’alignent devant
moi. Par où commencer ? Je respire un grand
12 Janvier 2007
coup puis attaque par la première touche en
partant d’en haut : le « 6 int – izqd », et passe en
revue tout l’étage. Résultat : bide total.
22 h 30. Plongée dans la nuit, au cœur d’un
quartier dont je ne connais que la réputation –
mauvaise –, je ne sais toujours pas où se trouve
mon appartement. Pire : certains résidents ne
m’ayant pas répondu, il se peut, en plus, que
mes colocataires soient sortis… Je chasse cette
idée en appuyant fiévreusement sur une nou-
velle touche, le « 5 int – izqd », tout en
m’imaginant proférer un flot d’insultes au dit
Carlos (rester zen, je n’en suis plus capable). Ar-
erive alors mon 15 salut de la soirée : "Hola, soy
1Stéphanie. " « Oui, je suis Thibault ! »
Long soupir de soulagement. Thibault ou
Laurent, je m’en tape, je suis arrivée. Dernière
épreuve : monter cinq étages à pied avec 37 kg
de bagages, car mon logement n’est donc fina-
lement pas au deuxième étage mais au cin-
quième… À bout de forces, je laisse une valise
en bas. Thibault m’attend sur le pas de la porte,
m’accueille en souriant et se propose d’aller ré-
cupérer les 15 kg qui attendent au rez-de-
chaussée. Je lâche dans un soupir : « Oui, je
veux bien ! »

1. noter l’abandon des points d’exclamation.
13 Une Française à Madrid
ÉTAT DES LIEUX
La chambre
Deux mètres de large (je vois grand), trois de
long ; plafond blanc crasseux ; ampoule cra-
chant une lumière blafarde type hôpital ; murs
en crépis jaune clair (lire : pisseux), lézardés par
endroits ; meubles (rares) au bois rongé couvert
de poussière. Je reste plantée dans
l’encadrement de la porte : je n’ose pas rentrer.
Thibault me rejoint et compatit. « On a nettoyé
un peu avec Mikel, parce qu’elle était pas très
propre ».
La salle de bains
22 h 40. Objectif simple : me laver les mains.
Je tourne le robinet rouge, rien. J’essaie encore,
rien. Va pour l’eau froide. Je ressors et regarde
Mikel : "¿No hay agua caliente? (« Il n’y a pas
d’eau chaude ? »)
– ¡Si!
– ¿Si? Pero no funciona… (« Si ? Mais elle ne
fonctionne pas… »)
– Funciona sólo en la ducha. (« Elle fonc-
tionne seulement dans la douche »)
2– Ah, vale." (« D’accord » )
Je me lave donc les mains dans la douche.
23 h 15. Après avoir dévoré un sandwich
jambon/tomates/gruyère, deux mandarines et
cinq cookies (je ne fais pas les choses à moitié),

2. quelle fierté de prononcer mes premiers mots espagnols !
14 Janvier 2007
vient l’opération brossage de dents. Pour
contourner le problème eau froide, je prends ma
serviette, passe devant Mikel scotché à la télé, et
pars dans la cuisine me planter au-dessus de
l’évier… Après m’être rincé les dents sur la
2vaisselle sale, je regagne mon antre de 6 m dé-
faire mes valises.
PREMIÈRE VIRÉE
Un coup de fil qui fait du bien, beaucoup de
bien. Toute la journée, j’avais lutté pour chasser
de mon esprit ce possible appel et ainsi éviter la
déception. A 23 h 25, le voilà pourtant qui ar-
rive, et ces lettres qui s’affichent sur le petit
écran : F R A N C I S C O. Après un joyeux
"¡Hola!", je me concentre et tente de faire le lien
entre tous les mots que j’entends. Total, je lui
fais répéter trois fois ses phrases pour compo-
ser, enfin, ce message : « On se retrouve dans
un quart d’heure en bas de chez toi ». Je raccro-
che, légère comme une plume.
23 h 50. Derrière moi, des Madrilènes assis
sur des chaises de bar autour de petites tables
rondes en bois foncé ; des verres de cerve-
za (« bière ») ; des vagues de mots entremêlés,
forts, que je ne comprends pas pour la plupart ;
à côté de moi, le comptoir du même bois foncé,
une longue cloche en verre avec dessous des
morceaux de tortilla, des fines tranches de jam-
bon serrano, des croquetas toutes dorées (« cro-
15 Une Française à Madrid
quettes », soit des minis beignets aux fromage,
jambon, oeuf et crème), des rondelles sombres
de morcilla (« boudin noir »), des crevettes entor-
tillées et des anchois trempant dans du vinaigre,
le tout disposé sur de grandes assiettes blan-
ches. Je fais tourner la clara entre mes doigts en
pensant très fort à ma ville, à mon Cantal, en-
dormis depuis bien longtemps. Ici, les gens me
prennent par surprise et me jettent des étoiles
devant les yeux. Je me sens plus libre que ja-
mais, presque émue de me retrouver là, devant
ces petits restos et cervecerías (« brasseries ») qui
se remplissent un mercredi soir, devant Madrid
qui s’ouvre, qui m’emmène dans une ambiance
chaleureuse, simple, un peu frivole. Et puis
mon ami est là pour m’accueillir, et il sera là
pour m’accompagner dans mes premiers pas.
Ici, je me sens au cœur de la vie.
16 Février 2007
FÉVRIER 2007
erjeudi 1 février
JOUR 1 – ÉTAT DES LIEUX (SUITE)
La cuisine
Tout colle. Le sol, les poignets des placards,
la vaisselle – sale comme propre, la table, la sa-
lière, le poivrier et la bouteille d’huile. Chochote
comme je suis, me voilà plantée au milieu de la
cuisine totalement désemparée. Ma mission
n’est pourtant pas compliquée : déjeuner ! Ce
qui se résume aujourd’hui à : faire du thé. Di-
rection le grand placard. La casserole est là. Un
coup d’œil… OK je la prends pas. Le manche
colle, évidemment, et le fond cramé est lacéré
de traînées marron. Passons à la recherche d’un
bol. J’en vois quelques-uns, jetés par-ci par-là au
milieu du bordel. Au final, comme rien n’est
propre, je prends un verre, le lave, puis le rem-
plis d’eau minérale (celle du robinet sort opa-
que). Dernière étape : passer le bol au micro-
ondes. Pour ce matin, ça fera l’affaire !
17 Une Française à Madrid
CARLOS
En face de moi, deux yeux à moitié fermés,
un visage figé, une masse de chair mollassonne
posée sur une chaise. Carlos, énigmatique per-
sonnage d’Accomadrid. Je viens déposer la cau-
tion. « Tu es arrivée ce matin ?
– Non, je suis arrivée hier soir.
– Ça va ?
– Oui. »
Mon espagnol se voit d’entrée mis à rude
épreuve ; en effet, je tente d’expliquer que, tou-
tefois, il y a un petit problème. J’attaque en es-
pérant me rapprocher de cette traduction :
« J’avais insisté lors de mon inscription pour
être logée avec des non fumeurs, or mes deux
colocataires fument. J’avais également demandé
confirmation par mail, et vous m’aviez assurée
que cela ne poserait aucun problème.
– On peut te changer d’appartement, pro-
pose-t-il d’une voix monocorde.
– Je vais y réfléchir. »
Il reste muet. Sa collègue, qui a certainement
flairé une possible défaillance, prend la suite. Je
lui resserre le même topo. Elle cherche ma fi-
che, en trouve une, et se rend compte qu’ils
m’ont confondue avec une autre Stéphanie…
Carlos, lui, a aussi une fiche sous les yeux, je
suppose que c’est la mienne, mais il ne réagit
pas. La madame m’annonce : « Tu es arrivée ce
matin ?
18 Février 2007
– Non, hier soir.
er– Ah, je pensais que tu arrivais le 1 février.
Combien de temps tu restes ?
– C’est indiqué sur ma fiche : quatre semai-
nes.
– On peut te changer d’appartement », pro-
pose-t-elle avec une pointe d’arrogance.
Je sens le mauvais plan : durée indéterminée
pour en trouver un autre ; obligation de dé-
guerpir du jour au lendemain ; atterrissage à
l’autre bout de la ville alors qu’ils viennent de
m’installer dans le centre (dans un quartier un
peu craignos la nuit, certes). « Ça me paraît
compliqué. Heureusement, mes colocataires
sont gentils et font attention. » Maligne, elle en
profite pour rebondir et me prendre au piège :
« J’ai peu d’appartements dans le centre, c’est
très demandé, et le fait d’avoir des colocataires
sympas et compréhensifs, c’est très important. »
Au lieu du « sale conne » que je rêve de lui cra-
cher à la figure, je réponds un faible « oui », tête
basse, en pestant contre ma lâcheté et mon trop
faible niveau d’espagnol.
Elle se saisit alors de la fiche de Carlos, qui
est effectivement la bonne. Je relis discrètement
ce que j’avais écrit lors de mon inscription, il y a
maintenant deux mois : llegada el 31 de enero, a las
8.20 de la tarde (« arrivée le 31 janvier à
20 h 20 »). Tout en haut de la feuille, je vois
avec surprise cette annotation en rouge : 1 de
19 Une Française à Madrid
febrero, a 16.20. Au même instant, j’entends :
"¡Mónica, una urgencia!" Mónica : le prénom de
ma propriétaire… qui occupe donc la direction
d’Accomadrid, organisme chargé de rechercher des
apparts pour les étrangers qui ne peuvent se
déplacer. De mieux en mieux. Mon interlocu-
trice s’éclipse sans un mot. Je me retrouve donc
seule avec la tête à claques. Cette dernière me
tend le contrat, en français, et me demande de
signer. Je lis tout et m’arrête sur une ligne spéci-
fiant que l’organisme doit respecter les deman-
des concernant les allergies. Dans la case « aller-
gies », j’avais mis « fumée de cigarette ».
Carlos coupe ma lecture pour me demander
mon passeport. Je le lui donne ; il l’observe
quelques secondes. « Quel est ton nom ?
– Langlais. »
Suivent cinq minutes de silence, son regard
vide allant et venant de l’ordinateur à ses feuil-
les. Il finit par me reprendre le contrat, écrit et
me le remontre. Je lis, à l’emplacement « je
soussigné… » : « Stéphanie Joëlle », c’est-à-dire,
mon premier et mon deuxième prénoms. Pas
trace de « Langlais ». Oui Carlos, tu es vraiment
une merde. Il me demande de signer. Je refuse
en mettant sur le tapis l’alinéa concernant les
allergies. Il prend la feuille et lit tout haut le
passage en question, en disant qu’il ne com-
prend pas bien le français. Carlos vient de re-
trouver une miette d’intelligence.
20 Février 2007
Sur ce, la fameuse Mónica revient. Je lui ba-
lance la sauce, elle me resserre la sienne, à sa-
voir : je peux changer d’appart. Hors de ques-
tion, mais c’est ça ou rien. Ils m’ont à l’usure. Je
capitule, dis que je reste dans l’appartement ac-
tuel, puis gribouille une signature en bas du
contrat. Cerise sur le gâteau, j’apprends mainte-
nant que je dois payer le loyer dans les deux
jours. « Je peux par carte ?
– Non, par virement ou en liquide. »
Une surprise en cache une autre. « Tu nous
dois 520 euros.
– 520 ? Euh, vous m’aviez dit 500 !
– Quand on est logé dans le centre, il y a un
supplément de 20 euros. »
Dépitée, incapable de me défendre en espa-
gnol, je me lève en disant que je descends reti-
rer les 180 euros de caution.
En revenant, Mónica sort de l’ascenseur que
je viens d’appeler. Elle me frôle sans me regar-
der et quitte le hall en marbre décoré de doru-
res.
vendredi 2 février
JOUR 2 – LANCEMENT OFFICIEL
Ma journée a commencé par un acte plein de
candeur (ou simplement crétin, chacun jugera).
À 12 h 45, après avoir tourné dans les rues du
21 Une Française à Madrid
centre pour trouver un estanco (« tabac ») ven-
dant des timbres, puis une boîte à lettres, j’ai
fait glisser ma petite enveloppe prête depuis une
bonne semaine. Le destinataire : José Luis Ro-
driguez Zapatero, le président du gouverne-
ment de mon nouveau pays !
Bien sûr, j’ai fait l’effort de l’écrire en espa-
gnol, au prix de longues triturations cérébrales,
entre le dictionnaire à gauche, et le manuel de
grammaire à droite. Bien sûr, ça ne garantira pas
l’absence de fautes, mais qué más da (« qu’est-ce
que ça peut faire ») !
Je viens de lancer officiellement ma nouvelle
vie !
LE VENDREDI, PAS LE DROIT DE DORMIR
Minuit. Allongée dans le noir, je me laisse al-
ler. Je savoure ce moment délicieux où tout de-
vient léger, aérien. Dans mon cocon, envelop-
pée dans trois couvertures (voir ci-après Chroni-
que du chauffage), je suis bien. Pourtant, je me
rends bientôt compte que je ne suis pas seule.
Au-dessus de moi, on marche ; de l’autre côté
de la fenêtre, toutes sortes de musiques et un
flot de paroles se télescopent. Dernier détail :
toutes les cinq minutes, le sol vibre : c’est le mé-
tro qui passe sous l’immeuble.
Je reste optimiste : je suis tellement naze que
le sommeil va très vite me gagner. Mes pensées
commencent d’ailleurs à voguer loin, puis à se
22 Février 2007
transformer en délires imaginaires, et bientôt en
rêves. Rêves stoppés net. Mes yeux s’ouvrent,
ronds comme des billes : cette fois, la chambre
tout entière vibre, la fenêtre va me péter à la
gueule ! C’est quoi ? OK, ces vibrations ryth-
mées, c’est la musique des voisins du dessus,
qui maintenant, en plus de marcher, sautent…
Écoutons. Super c’est Bloc Party, j’adore !
Dommage, la chanson est en partie gâchée par
le retour du métro.
L’ambiance monte. 30 minutes, 45 minutes,
je pense que l’alcool coule à flots car mainte-
nant j’ai l’impression d’avoir été posée là, bien
sage dans mon lit, au milieu d’une boîte de nuit
où tout le monde s’éclate ! Mon cerveau com-
mence à bouillir mais, enroulée dans les draps,
je suis incapable de bouger. Sur ce, la porte de
l’appart claque. Voilà Mikel ! Mon pessimisme –
qui a remplacé l’optimisme du début depuis pas
mal de temps déjà – redouble. Il allume la télé.
Qu’est-ce qu’il regarde ? Quelques secondes de
suspense… Un son strident traverse les airs :
des guitares électriques. D’accord, il a mis un
DVD de son groupe fétiche. Ne pas oublier
que Mikel adore la musique et fait des études
dans le « son ». Je découvre qu’il aime égale-
ment chanter. « Riiiiiiiiiiiiiimember ! »
« Riiiiiiiiiiiiiiiiimember ! » Il est à fond et moi, au
bord du « pétage » de plombs.
23 Une Française à Madrid
Je suis peut-être prise à mon propre piège.
Quand j’ai débarqué mercredi soir, je suis res-
sortie une heure après et ne suis rentrée qu’à
1 h du mat’. Mikel avait eu l’air très surpris. Et
j’étais ressortie le lendemain, alors forcément il
ne pouvait pas s’imaginer qu’un vendredi soir je
puisse dormir !
Bref… La fête n’est pas encore finie. Main-
tenant, son portable sonne. Mikel, bourré, ré-
pond. Ses paroles sortent par poussées in-
contrôlables et se terminent par un fou rire hys-
térique. Le clou : "… ¡Con una Francesa!… Sí,
una Francesa… Limpia… Cuatro semanas". Là,
j’ai regretté d’être nulle en espagnol, parce que
je n’ai rien compris, si ce n’est que je suis une
fille « propre » (limpia) !
samedi 3 février
JOURS 0 À 3 – CHRONIQUE DU CHAUFFAGE
2Les 6 m , la lumière blafarde, les murs en
crépis jaune clair lézardés et nus. J’ai besoin
d’une lueur d’espoir.
Mercredi, 22 h. Sur la table de nuit, une pe-
tite lampe ne demande qu’à être allumée. Je me
vois déjà dans mon lit, au calme, dans une
douce ambiance tamisée. Je m’approche. Raté.
L’interrupteur est cassé. Je me raccroche alors à
cette pensée positive : au moins y a le chauf-
24 Février 2007
fage… Oui… Il fait quand même super chaud
là. Avant d’aller me coucher, je décide donc de
le baisser.
La pendule tourne (et le chauffage aussi).
Jeudi, 10 h 30. J’émerge. Je suis où ? Dans le
Sahara ? Je fais faire ¾ de tour aux deux bou-
tons et sors de ce four.
Jeudi, 16 h. J’entre dans la piaule. Dépitée, je
me mets en t-shirt.
Jeudi, 22 h. Chauffage, c’est moi qui vais ga-
gner. Je tourne les boutons dans l’autre sens
jusqu’à la position que je crois être celle signi-
fiant éteint, mais, contrairement aux tentatives
précédentes, je pousse cette fois de toutes mes
forces. Sur ce, je pars voir Francisco.
Jeudi, 1 h du mat’. Tiens, il fait frais ce soir !
Miracle, le chauffage est froid ! Super, je respire.
Je vais me coucher l’esprit léger.
Vendredi, 9 h. Ma tête vient de prendre un
long bain de fraîcheur. Je pense que là, ça vire
au un peu trop froid. Bon, je triture à nouveau la
relique.
Vendredi, 16 h. Ça chauffe toujours pas.
Vendredi, 22 h. Je vais chercher deux couver-
tures supplémentaires et les installe minutieu-
sement sur toute la surface du lit.
Samedi, 9 h. Oui, il fait froid…
Samedi, 22 h. Quatre semaines dans une
chambre miteuse ; 520 euros pour
26 m dégueulasses : si le radiateur craque, je cra-
25 Une Française à Madrid
que aussi. Allez, deux petits coups de pied…
Victoire : ça y est, il fait du bruit… C’était trop
beau : maintenant, une odeur de cramé remplit
la pièce, suivie de près par des volutes de fu-
mée. Je prends ma tête entre les mains et me
rends à l’évidence : je viens de l’achever. Dé-
confite, j’ouvre la fenêtre, retourne auprès de feu
radiateur, m’agenouille, observe, renifle, re-
balance un petit coup.
22 h 10. Plus de fumée, l’odeur commence à
devenir normale ; bientôt, la chaleur emplit la
pièce. Et là, je me sens fière.
mercredi 7 février
JOURS 5 À 7 – BIENVENUE À L’INEM !
Lundi. 12 h. Je pousse la porte de l’une des
agences de l’INEM, l’équivalent de l’ANPE et
de l’Assedic. Waouh ! Ça grouille là-dedans, une
vraie fourmilière ! Les gens n’ont même pas la
place de s’asseoir. Entre les têtes, je découvre
flèches, panneaux et guichets au-dessus des-
quels clignotent des chiffres rouges. OK. Un
dernier coup d’œil : oui, je me casse. Je revien-
drai demain, tôt, avec un livre…
Mardi. Arrivée à l’INEM à 9 h 50. Je prends
un petit ticket, comme au rayon fromage de
Géant. J’ai le choix entre :
A. Información
26 Février 2007
B. Tramitación
C. Opciones varias
Je choisis Tramitación. Dans un vague souve-
nir, j’associe ce mot à « accord » ou « compro-
mis », en tout cas à quelque chose qui lie deux
parties. Peut-être que par extension, ça veut dire
« inscription », contrat entre un demandeur et
3un organisme ! C’est naze comme idée…
J’ai le numéro 325. Je me retourne, c’est au tour
du 310. Je vais m’asseoir, enlève manteau et gi-
let (il fait bien 30°C là-dedans) et commence à
patienter au milieu d’un énorme troupeau par-
qué et obéissant. En guise de divertissement, on
nous a installé la radio. J’arrive avec Depeche
Mode, super j’adore !
10 h 05. 314 ; 10 h 16. 314. Les mélodies ne
parviennent plus à mes oreilles : le troupeau a
pris du volume, y a trop de bruit. 10 h 19. 318,
ouais ! 10 h 45. 321.
10 h 50. C’est moi. Soulagée, je m’installe au
poste 2 et sors mon formulaire. La nana, elle,
elle me sort : « Il faut d’abord passer par le gui-
chet A.
– Quoi ? Je n’ai aucune information à de-
mander, je veux juste qu’on me transfère mes
allocations chômage ! » Elle est désolée, mais je
n’ai pas le choix.

3. après vérification, ce mot veut dire « démarches »…
27 Une Française à Madrid
Je repasse devant la boîte rouge à tickets.
Cette fois j’en prends deux, un A et un B, en
espérant : 1/ que mon tour pour le guichet A
arrive avant mon tour pour le guichet B, et
2/ qu’une fois au guichet A, je ne m’y enracine-
rai pas. Suspense… Je tire le A46 (on en est au
30) et le B342 (on en est au 328).
Je retrouve ma chaise.
J’ai de la chance, les A défilent. Il est 11 h 05,
on en est déjà au 42. 11 h 10. Ça n’avance plus,
je commence à flancher. Pour me refaire la
frite, je décide qu’en récompense, j’irai manger
une tortilla à la Cervecería Alemana, dans le centre
de la ville, avec ses serveurs du troisième âge en
nœud papillon blanc.
11 h 25. Mon tour arrive. Deuxième sur-
prise : je dois ensuite aller au guichet S ! Car
non, ce n’est pas tout, il s’avère qu’il me man-
eque les 5/6 du formulaire… Je n’ai que la page
0, destinée au demandeur, mais l’Assedic
d’Aurillac a oublié de me donner les cinq pages
suivantes, destinées elles à l’INEM… Au gui-
chet S, ils sont censés m’expliquer comment ré-
gler ça. Le monsieur me demande maintenant
mon numéro de sécurité sociale et mon NIE, le
Numéro d’Identification des Étrangers. En lui
présentant les documents, je me dis alors que
j’ai été bien inspirée de faire les démarches né-
cessaires pendant mes vacances au printemps
dernier… Enfin, il me donne un nouveau for-
28 Février 2007
mulaire à remplir (je hais les formulaires) que je
devrai remettre au fameux guichet S.
Me voilà devant une nouvelle boîte à tickets,
une spéciale « guichet S », dans une autre partie
de la salle. Coup d’œil vers le panneau lumi-
neux : 57. J’ai gagné le gros lot : le numéro 100.
De mieux en mieux.
11 h 45. 59. La crise de nerfs me guette.
L’INEM ferme à 14 h, je commence à penser
que je vais faire la clôture, et peut-être même
revenir demain. Bon, profitons-en au moins
pour lire le formulaire. Ça commence bien, je
ne comprends même pas la première ligne. Je
feuillette, tente de remplir certaines parties. Ré-
incarnée en Zézette, je finis par lâcher tout haut
un désespéré : « Ça rentre pas dans les cases ! »
12 h. 67. Je vais péter un plomb. Instinct de
survie : je pars d’ici. Direction la place qui fait
face au musée d’art moderne de la Reina Sofía, à
une centaine de mètres. Je m’assois sur un banc,
ouvre mon livre du moment (une Histoire de la
Méditerranée) et m’évade un petit quart d’heure.
12 h 15. Je repasse la porte blanche, entre
quelques secondes, le temps de voir le chiffre
« 68 », je repars sans même m’être assise. Bon,
je crève de faim, et j’ai repéré dans une vitrine
pas très loin des choses bien appétissantes…
C’est parti. J’opte pour un sandwich à la tortilla
que je mange au bar…
29 Une Française à Madrid
De retour à 13 h 10. Alerte rouge, c’est le
102 qui est au guichet ! Je me maudis, reste de-
bout en espérant une défaillance du 103 ou, au
pire, du 104. « Bip », c’est au tour du 103.
J’attends deux secondes, personne, je fonce.
C’est parti pour 40 minutes de folie. La fille est
sympa et patiente ; merci Madame, car là, je suis
au bord de l’effondrement psychologique. Elle
m’inscrit comme « demandeuse », définit mon
profil et établit la liste des postes que je serais
capable de tenir (le conditionnel s’impose). Au-
cun commentaire au sujet des feuilles manquan-
tes, alors je reste muette aussi. Elle s’absente
cinq bonnes minutes avec mon formulaire à la
main. Le sommeil me gagne, je pique bientôt du
nez. Allez, un petit effort. Je redresse la tête et
finis de me réveiller : une affiche, à 50 cm de
mon nez, indique que seuls peuvent s’inscrire
dans cette agence les gens dont le code postal
est 28 007, 28 012 ou 28 014. Là, je me dis
1/que c’est bien le moment de faire une telle
découverte, 2/que j’ai une chance inouïe, car
mon code postal est le 28 007 et je suis venue
dans cette agence au hasard.
Bref. La nana revient et me rend tout. Il est
14 h. Les gens n’ont plus le droit de rentrer
mais ceux qui sont dedans ne sont pas virés. J’ai
espoir… Je file au guichet B avec le numéro
370 (que j’ai pris soin de récupérer il y a
45 minutes). Et merde, on appelle le 372 !
30 Février 2007
Même opération que pour le S, je compte sur
l’usure du suivant. Dans mon malheur, j’ai de la
chance, car le 372 a effectivement déguerpi. Je
salue le monsieur aux grandes lunettes et
m’effondre sur la chaise rembourrée. Mais ce
monsieur là, par la réelle attention qu’il me
porte, me redonne du baume au cœur. Et, détail
qui a son importance, il répète trois fois la
même chose (traduire : enfin, je comprends à
peu près ce qu’on me déblatère). Il part se ren-
seigner au sujet des feuilles manquantes car ef-
fectivement se pose un réel problème : sans do-
cument, l’INEM ne peut évidemment pas réali-
ser le transfert des allocations. Il revient, repart,
téléphone, bref, cherche une solution pour que
mon dossier avance quand même. Dix minutes
plus tard, il finit par me dire qu’eux n’ont rien
reçu (l’Assedic aurait en effet pu envoyer les
fameux papiers directement à l’INEM), ajoute
qu’il a quand même constitué un dossier mais
qu’il faut que j’appelle en France immédiate-
ment pour leur demander d’envoyer les docu-
ments en urgence. Il conclut en me demandant
de revenir le plus tôt possible – soit mañana
(« demain »). Je commence à me décomposer :
revivre une deuxième matinée comme celle au-
jourd’hui, je n’en suis pas capable. J’entends
alors cette phrase magique : « Viens me voir per-
sonalmente, sans faire la queue ».
31 Une Française à Madrid
Il est 14 h 30, je fais appel à la méthode Coué
pour chasser toute sensation d’épuisement puis
allume mon portable et appelle l’Assedic illico.
Cette fois, c’est l’administration française qui
me réserve une surprise : pour contacter
l’antenne d’Aurillac, je dois passer par une cen-
trale dont le numéro commence en « 0800 ». Je
tente, mais non, ça ne marche pas. Seule solu-
tion : téléphoner à ma mère, qui fera passer le
message d’urgence à l’organisme à ma place.
Répondeur, elle est au boulot. Je laisse un mes-
sage : « Maman, je t’appelle en urgence. Mais
bon t’inquiète pas ! Il faut que tu fasses quelque
chose pour moi. Merde, merde ! » Plus de for-
fait.
16 h. Ma mère au bout du fil, enfin. La
conversation commence par une bronca : « Mais
tu te rends pas compte de la frayeur que tu m’as
faite ! On laisse pas des messages comme ça !
“Je t’appelle en urgence” : qu’est-ce que ça veut
dire ça ? Je me suis tout imaginée, mets-toi un
peu à ma place ! La prochaine fois tu feras at-
tention à ce que tu dis. » Je tombe des nues,
n’ayant pas envisagé un seul instant recevoir pa-
reil accueil. Maintenant, si, je me mets à ta
place, et me rends compte à quel point tu
t’inquiètes pour moi.
16 h 15. Je raccroche, toute chamboulée.
Jour 7. 9 h 40. INEM, me revoilà. J’attends
sans bouger derrière la barrière de « confiden-
32 Février 2007
tialité », penchant de temps en temps la tête en
avant pour capter l’attention du monsieur
d’hier. Flop. Le mec de la sécurité me repère
avant lui : « Vous n’avez pas le droit de rester
ici. Soit vous prenez un ticket, soit vous sor-
tez. » J’aligne trois mots censés résumer ma si-
tuation. Il reste sceptique, tourne en rond au-
tour de moi, me redemande, puis finit par aller
voir mon interlocuteur, qui me fait venir aussi-
tôt. J’ai une pensée pour ma mère en lui disant
que l’Assedic m’envoie les papiers manquants
aujourd’hui même. « Très bien, il faudra donc
que vous reveniez dès que vous les aurez re-
çus ». Le feuilleton continue !
samedi 10 février
JOUR 10 – « LE RIZ, COMMENT ÇA SE FAIT CUIRE ? »
13 h 45. Tranquille dans la cuisine, je mange
mon entrée maïs/tomates en attendant que
mon riz cuise. La porte d’entrée claque, Thi-
bault débarque. Il entre, l’écharpe encore autour
du cou. « Je viens de faire un petit footing ! » Il
ouvre la porte du placard et sort le sachet de riz,
entamé depuis une date inconnue. Après ins-
pection il me demande : « Tu crois qu’il est
bon ?
– Oui j’en ai déjà mangé !
– T’as pas été malade ?
33 Une Française à Madrid
– Non ! Et là je suis en train d’en faire cuire
d’autre.
– OK… Alors, mettre un volume de riz pour
deux volumes d’eau… Ouais, d’accord… »
Il fait quelques pas dans la cuisine et conti-
nue à marmonner : « Alors l’eau je la mets avant
ou après… ». Le voilà qui se rapproche de la
cuisinière. « Comment t’as fait cuire ça ?
– Il faut que tu prennes une casserole, tu
mets de l’eau dedans et tu ajoutes le riz quand
l’eau bout.
– Ah donc tu mets le riz après ?
– Oui. »
Il repart vers le placard, revient. « Ça, ça
va ? » Il me montre une casserole. « Oui. Et ne
t’embête pas avec la quantité d’eau. Fais ça au
pif mais n’en mets pas trop sinon ça met trois
plombes avant de bouillir ». Il me rapporte la
casserole. « Mets en un peu plus quand même ».
Il repart, revient et pose sa casserole à côté de la
mienne. Un silence. « Toute l’eau doit être ab-
sorbée en fait ?
– Non non ! »
Là, je sèche. Je soulève le couvercle de ma
casserole : « Regarde ». Les grains de riz tour-
nent en rond dans l’eau mousseuse. « OK ».
Sur ce, une apparition. Dans l’encadrement
de la porte, une silhouette toute frêle, surmon-
tée d’une masse noire hirsute, avec des pics qui
partent de tous les côtés. Mikel. En caleçon
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