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Course à l'Élysée

De
304 pages

Peu avant les élections présidentielles, un athlète est propulsé sur les devants de la scène médiatique. Si sa performance est mémorable, sa célébrité est due à Nikolay Charcot et Francis Nederland. Le favori des politiques décide à son tour de se lancer dans la compétition présidentielle comme dans un marathon : sans aucune pression !


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Jean-Paul Tourvieille

Course à l'Élysée - Le sens caché du marathon

2015

www.editions-pantheon.fr

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Le bon sens ne fatigue jamais.

Simon de Bignicourt

 

Chapitre 1

Marc buta sur une racine, fit trois grandes enjambées, plié en deux, et retrouva son équilibre in extremis.

– « J’aurais eu belle mine pour mon rendez-vous de demain avec les genoux écorchés et des hématomes partout », se dit-il en continuant à courir.

Il faut dire que depuis son retour en France en cette mi-novembre 2016, il avait l’impression d’être sur une autre planète et avait du mal à fixer son attention tant ce qui lui arrivait était inattendu.

Lui, le jeune avocat qui pratiquait la course à pied en révisant ses plaidoiries !

Il est vrai que depuis l’enfance, il avait toujours été sportif. Dans son sud-ouest natal, comme tous les gamins, à 12 ans il rêvait d’être rugbyman. Mais sa stature fluette et ses yeux de myope l’avaient rapidement conduit à… regarder ailleurs ! Il avait fait quelques tentatives sans grand succès, revenant des matchs complètement moulu et endolori de partout. À l’époque il n’avait pas de lentilles pour corriger sa forte myopie et à la troisième paire de lunettes cassée, ses parents l’avaient prié de ne plus les porter en match. Faire du rugby dans le brouillard, c’était sans doute bon pour les Anglais, mais après deux matchs dans le flou total, il s’était rabattu sur le football sans jamais y briller vraiment. La technique du ballon dans les pieds lui était étrangère et, à vrai dire, recevoir une passe l’embarrassait plus qu’autre chose. Il ne savait trop quoi faire du ballon ensuite. ­Maîtriser cette boule toute ronde qui roule tout en regardant ses adversaires, ses partenaires, le but, il trouvait que ça faisait beaucoup et, au final, était paralysé.

Il l’avait pratiqué quand il était en pension, pour faire comme tous ses copains. Chaque samedi, il avait les tripes serrées pour savoir s’il serait retenu dans une équipe de l’école. Il y avait trois équipes et pour les deux du plus haut niveau, c’était illusoire. Il n’y pensait même pas. Mais pour la troisième équipe, celle du bas de l’échelle, c’était tout de même un challenge à relever. Une fois il était retenu, une autre fois il ne l’était pas. C’était agaçant et surtout un peu humiliant de savoir qu’on ne faisait appel à lui qu’à défaut d’un autre joueur meilleur mais indisponible ce week-end-là. Cela lui avait servi de leçon et il s’était dit que plus grand, il éviterait d’être en position d’utilité par défaut.

Au football comme ailleurs, il souhaitait être inscrit sur la feuille de match de sa vie et il considérait que le banc de touche, c’était pour qui voulait, mais pas pour lui.

Enfin, c’est ce qu’on se dit quand on est enfant et, devenu adulte, on constate que c’est bien souvent le cas dans de nombreuses situations. Sauf qu’adulte, on ne veut pas se l’avouer et on fait semblant de ne pas s’en rendre compte…

Après avoir compris que la technique du ballon, qu’il fût rond ou ovale, allait lui demeurer étrangère, Marc s’était mis à la course à pied ; là au moins, on n’était dépendant de personne. Enfin le croyait-il…

Toujours est-il qu’il devint au fil des mois un honnête coureur de sprint. Sa stature fluette s’y prêtait bien et ses bonnes jambes aussi ! Coureur de 60 mètres en minime, puis de 80 mètres en cadet, il fut un très bon élément de son lycée en junior pour l’épreuve des 100 mètres.

À tel point qu’il remporta à 16 ans, l’année de son bac, le titre départemental des championnats scolaires. Il installa sa première coupe sur l’étagère de sa chambre après l’avoir débarrassée de la pile de revues de football qui étaient devenues sans intérêt depuis bien longtemps.

Honnêtement, son bac en poche, il ne savait pas trop quoi faire. Il se résolut à s’inscrire en fac de droit. Une bonne copine de terminale y allait, et faute d’être vraiment attiré par le juridique, il était attiré par la copine. C’était toujours ça.

Sa première année universitaire avait été celle de beaucoup d’étudiants débutants. il avait surtout consacré les six premiers mois à faire la fête, d’octobre à Pâques. Sortir du giron des parents, jouer aux adultes, passer du gentil flirt scolaire aux pratiques estudiantines plus… approfondies, consacrer des soirées à refaire le monde autour d’une sangria bon marché, voilà un comportement normal pour un jeune comme lui qui débarque en fac.

Puis, il avait estimé qu’il était temps de se mettre au travail. En passant ses journées à ingurgiter ses cours, il ressentit plus que jamais le besoin d’aller courir pour permettre à la cocotte-minute qu’il devenait d’expulser la pression qui s’accumulait. Tout naturellement, il avait pris une licence auprès de la FFA et s’était inscrit aux premières courses officielles de ce début de printemps.

Bien entendu il n’avait pas envisagé autre chose que la distance reine des 100 mètres. Celle qui permet de devenir l’idole du stade. Orgueil, quand tu nous tiens…

Mais la première course l’avait douché. Sans entraînement autre que le vin rouge et le saucisson de ses six premiers mois d’étudiant, sa course avait été pitoyable. Il s’était retrouvé dans les starting-blocks entouré d’étudiants qui préparaient le Certificat d’aptitude au professorat d’éducation physique et sportive ou l’agrégation d’EPS. Et à l’arrivée, il s’était retrouvé seul, près de 10 mètres derrière les autres…

Direction le vestiaire, la douche et retour chez lui. Sa décision ne se fit pas attendre. Avec dix mètres dans la vue, il n’était pas près de satisfaire sa soif d’exploit sportif sur les pistes de stade. Demain, il rangerait ses chaussures avec les crampons qui permettaient de bien accrocher sur le tartan de la piste et irait acheter une paire de Nike bien classique pour aller fouler les sentiers du bois de Boulogne tout près de sa chambre d’étudiant.

Passer du soleil du stade à l’ombre de la forêt, ce serait moins bon pour son ego, mais meilleur pour sa pratique sportive.

Et c’est comme ça que tout avait commencé, car le virus l’avait pris et visiblement, sa reconversion de la vitesse à l’endurance lui avait permis de trouver un nouvel équilibre qui lui convenait bien.

Et il en avait fait des kilomètres depuis ! Pendant toutes ses études de droit, il avait écumé la France marathonienne de Lille à Nice et du marathon du Médoc au marathon du ­Beaujolais. Ses résultats s’étaient améliorés progressivement car le nombre de minutes semblait directement proportionnel au nombre de soirées saucisson-vin rouge-vodka passées avec ses copains de la basoche. Plus les années de droit se succédaient, moins il éprouvait le besoin de faire la fête et plus ses performances s’amélioraient. Et puis Mélissa, sa petite amie de l’époque, ne mangeait que des légumes ! Peu à peu, les soirées jambon-pinard s’estompèrent comme d’ailleurs les parties de jambes en l’air avec les petites juristes de première année si promptes à tester auprès des étudiants plus expérimentés leurs aptitudes à plaider leurs causes et à enlever leurs futures robes d’avocates.

Il avait attrapé le virus de la course à pied et sa vie tournait autour de deux axes, le droit et la course à pied.

Son rythme de vie était réglé sur ces deux paramètres, à commencer par son régime alimentaire. Finies les ripailles estudiantines, et son entourage savait que partager un repas avec lui, c’était immanquablement des pâtes, des fruits et de l’eau. À tel point que beaucoup le trouvaient ennuyeux, même si chacun admirait ses performances sportives.

Après avoir écumé les marathons français, il avait regardé vers l’étranger et était devenu l’un des coureurs français les plus en vue sur le circuit des grands marathons qui font courir la planète joggeur.

 

Chapitre 2

Francis Nederland n’avait pas le moral.

Cette fin de quinquennat n’en finissait pas mais aussi arrivait trop vite.

Elles étaient bien loin ces premières semaines d’euphorie après son élection inattendue à la tête de l’État. Il avait eu tellement de chance ! Les figures charismatiques du PS s’étaient pris les pieds dans le tapis et même pour l’un d’entre eux, dans une descente de lit à New York. Il s’était trouvé propulsé au rang de leader et de meilleure chance du PS pour l’alternance. Et au fil des sondages, sa cote était remontée petit à petit jusqu’à devenir le favori de la gauche.

Nombre de ses collègues étaient verts de rage et auraient bien versé la ciguë dans le petit-lait qu’il buvait.

Puis chacun y avait été de son soutien lorsque l’inéluctable leadership de Nederland s’était affirmé dans l’opinion publique. Il fallait se positionner sans tarder pour glaner les postes ministrables de consolation.

C’est incroyable la souplesse dont les hommes politiques savent faire preuve par moments pour faire des pas de clercs, des entrechats et des volte-face ! L’ENA était certainement la meilleure école de danse de la République.

Mais justement, ce soir, Francis Nederland était vermoulu. Quatre ans d’une présidence agitée l’avaient épuisé.

L’Élysée s’était vidé de ses occupants en cette fin de journée et, sans enthousiasme, il prit le chemin de la salle de training qu’il avait fait aménager dès les premiers mois de son élection. Enfin, pour être franc, c’était plutôt sa compagne de l’époque qui avait pris l’initiative. Elle craignait tant que son Francis ne se boudine au fil des cocktails et repas qui meublaient le quotidien d’un chef d’État.

Son prédécesseur était un adepte du jogging en plein air. Mais Nederland n’imaginait pas un instant s’afficher dehors en short et tee-shirt accompagné de deux gardes du corps musclés avec lesquels il ne supporterait pas une seconde la comparaison. Les médias ne lui passaient rien. Inutile de se donner en pâture aux photographes en train de souffler et transpirer ! Il avait déjà droit sur Internet à toutes les postures imaginables que ses conseillers s’efforçaient de lui cacher.

D’ailleurs, dès le premier jour, il avait été maudit avec cette saloperie de pluie pour les cérémonies de son installation. La remontée des Champs-Élysées, dans la voiture découverte, sous la pluie battante, comme sur la proue d’un navire qui commençait déjà à prendre l’eau, avait transformé ses lunettes en allure de pare-brise explosé et sa veste en serpillière essorée.

Aussi, avait-il laissé faire la première dame de l’époque. Haltères, rameur, vélo elliptique et tapis roulant avaient été installés dans une petite salle proche du bureau présidentiel. Il avait juste imposé qu’une télé grand écran soit fixée au mur pour lui permettre d’oublier ses souffrances en regardant les actualités. Enfin si l’on peut dire, car trop souvent, les actualités le faisaient souffrir tant elles étaient mauvaises pour son image.

La première dame avait aussi fait installer son propre vélo d’appartement juste en dessous de l’écran et comme par hasard, elle lui cachait la télé les rares fois où elle venait. Oui, vraiment son départ avait été un vrai soulagement.

Ceci dit, regarder la télé en faisant de la gym, c’était un peu casse-gueule. Il avait appris à ses dépens comment régler sa vitesse de jambes sur la vitesse du tapis roulant, ou l’inverse, il ne savait pas trop. Lorsqu’il avait vu à la télé son ministre du Budget jurer « les yeux dans les yeux » qu’il n’avait pas de compte en Suisse, il s’était arrêté et, du coup, avait été entraîné violemment en arrière. La chute du ministre par la suite n’avait guère été plus violente que la sienne ce jour-là.

Lorsqu’il faisait du rameur, il privilégiait le mercredi après-midi, jour de réponses des ministres aux questions parlementaires retransmises sur les chaînes du Sénat ou de l’Assemblée. Voir ses ministres ramer comme des galériens pour répondre aux questions dont chacun sait qu’elles n’ont pour but que d’enfoncer le clou sur des problèmes non résolus par le gouvernement, lui donnait du courage. Il avait quelquefois le sentiment d’être un champion d’aviron à côté du ministre du Travail qui se contorsionnait en tous sens pour démontrer que la courbe du chômage s’élèverait moins vite si Pôle emploi faisait vraiment les comptes convenablement.

Pour le vélo elliptique, il avait eu jusqu’en août 2014 deux entraîneurs à distance. La garde des Sceaux et le ministre de l’Économie étaient parfaits pour cet appareil qui permet de mouliner avec les bras tout en faisant des ronds de jambe. Heureusement, il avait licencié l’un de ses entraîneurs en août 2014 car le ministre de l’Économie en faisait trop et n’arrivait pas à tenir le rythme.

Il avait conservé la garde des Sceaux qui était vraiment une pro du vélo. Elle n’avait pas fait l’ENA, mais méritait d’y enseigner ou alors d’être prof de gym pour entraîner au vélo elliptique tant elle pratiquait bien les moulinets.

Eh oui, c’était bien l’inconvénient de cette salle de gym : on y faisait du surplace et ça ressemblait trop à sa politique malgré tous ses efforts. Et tout comme pour les Français, les résultats sur son tour de taille n’étaient pas probants.

Pourtant, il le savait, le sport était certainement le meilleur dérivatif pour éviter que l’opinion publique ne pense à ses misères. Ah, s’il avait été César, il aurait offert au peuple des jeux et du vin. Mais il en était loin. Même Cléopâtre l’avait quitté lorsqu’elle avait appris qu’il avait préféré dépenser ses calories avec une actrice plutôt que dans la belle salle de gym qu’elle lui avait fait aménager.

Il se changea et s’installa sur le rameur. C’était son appareil préféré. On y était assis et on ne pouvait pas tomber de haut. Bon, c’est vrai que ramer l’agaçait car ça lui rappelait trop son mandat présidentiel mais c’était excellent pour son tour de taille. Et avec tous les moulins à vent dont il était entouré, mieux valait encore manier les rames.

Il s’était fixé instinctivement un objectif de cinquante mouvements à faire. C’est vrai que ce chiffre de cinquante pour cent pour être élu l’avait tant fait rêver pendant la campagne présidentielle ! En fait, il faisait cinquante-deux tractions : cinquante en transpirant un maximum pour atteindre son objectif, à savoir maigrir, plus deux, juste pour le plaisir de faire souffrir la petite bouée qui avait tendance à s’installer dans son tour de taille, exactement comme les deux pour cent qui avaient tant meurtri son adversaire et constitué sa marge au soir du deuxième tour. C’était son petit plaisir à lui, les deux pour cent. Et ces deux coups de rames supplémentaires avec, dans la tête, l’image de son adversaire relégué à quarante-huit pour cent, ce n’était que du bonheur !

Bien en nage, il s’extirpa du rameur. Il lui restait une demi-heure avant la réception de l’ambassadeur de Chine. Quinze minutes de vélo elliptique allaient l’entraîner pour les ronds de jambe diplomatiques avant sa douche.

Il alluma le ventilateur sur pied. Cette petite pièce de l’Élysée n’avait pas la clim et on y avait vite très chaud.

Et il aimait bien ce ventilateur qui trônait au beau milieu de la pièce. Ça lui rappelait Marylène, la mère de ses enfants, par sa prodigieuse capacité à occuper le centre des débats en brassant de l’air. Oh, il ne la regrettait pas car elle lui avait mangé l’oxygène pendant trop d’années. Si c’était normal pour un ventilateur, c’était pénible pour une femme.

Et dire qu’elle avait été bien prête d’occuper sa place à l’Élysée. L’idée lui était insupportable. C’est pourquoi imaginer la royale Marylène en train de le ventiler pendant qu’il faisait sa gym ajoutait énormément à son plaisir. Et pour reprendre les surprenantes expressions inventées par l’ineffable picto-charentaise, il se disait qu’il prenait la ventilo attitude.

Il régla le vélo elliptique sur le programme : col du Tourmalet. Puis se ravisa et prit l’option côte de Montmartre. C’était plus raisonnable. Le Tourmalet attendrait quelques mois que la campagne électorale soit lancée.

Il amorçait la montée quand la porte s’entrouvrit. C’était Dumortier, son plus proche conseiller. De toute façon depuis le départ de la première dame, seul Dumortier pouvait se permettre d’entrer sans frapper.

– Je ne vous dérange pas ?

– Entrez, Dumortier et éteignez donc ce ventilateur. Il va me faire attraper la crève. Je transpire moins que je ne le pensais car j’ai changé de programme.

– Ça tombe bien car je voulais vous parler de programme justement. Nous sommes à six mois des présidentielles et il faut vraiment avancer.

– Vous avez donc la certitude que je me représente ?

– Arrêtez Francis, à qui voulez-vous faire croire que vous hésitez encore ?

En disant cela, Dumortier réalisa qu’il venait de faire une gaffe car Francis Nederland avait toujours eu la réputation d’être un indécis.

Le Président ne releva pas.

– Bon alors, pourquoi venez-vous ce soir me dire ça ? Vous avez une idée ?

– Oui, je pense qu’il faut axer la campagne sur la France qui gagne.

Nederland s’arrêta net et seul un coup de reins violent lui permit d’éviter la chute comme pour l’épisode du compte en Suisse de son ministre du Budget.

– Franchement, Dumortier vous pensez vraiment qu’après ces quatre années, c’est un slogan qui colle à mon profil ? Bon, laissez-moi prendre ma douche car sinon je vais être encore en retard pour accueillir le représentant de l’empire Céleste. Voilà un pays qui me paraît dans une dynamique qui ressemble davantage à votre slogan.

 

Chapitre 3

Marc arriva au plan d’eau du bois de Boulogne. Il s’y sentait chez lui. Les canards nés au printemps avaient grandi et vu passer des milliers de promeneurs cet été. Alors un coureur de plus ou de moins, voilà qui ne les dérangeait pas dans leur réveil de ce mardi matin de novembre.

Il en avait fait des tours de ce plan d’eau avec ses deux lacs ! Il faut dire qu’un minimum de dix tours à chaque sortie était nécessaire à Marc pour qu’il se sente rassasié dans son besoin de courir. C’était son terrain de détente pour préparer ses marathons. Deux heures à tourner autour des deux lacs, à contourner l’hippodrome d’Auteuil puis à descendre rejoindre celui de Longchamp.

Ça, c’était pour l’endurance. Pour la vitesse, il privilégiait le stade d’athlétisme qui enjambait le périphérique entre la porte Maillot et la porte des Ternes. C’était le stade d’entraînement de la caserne des pompiers du XVIIe arrondissement et Marc se disait toujours en souriant qu’il pouvait pousser ses sprints jusqu’au maximum car, en cas de malaise, pas moins de vingt pompiers seraient vite autour de lui !

À partir de ce terrain d’entraînement, Marc avait rayonné, pendant ses années d’étudiant, sur tout le circuit des courses sur route de France. Ce fut vite pour lui une occupation de week-end privilégiée car elle alliait toutes les composantes de ses plaisirs d’étudiant : en entrée, découverte de la région, en plat de résistance compétition sportive et en dessert, fête avec les copains.

Pour l’entrée, lui qui avait si peu voyagé dans son enfance, découvrait la France au gré de ses courses. Il en avait fait des virées ! Du classique comme les marathons des grandes villes métropoles jusqu’aux plus inattendues. Traverser la baie de Somme à marée basse, faire le tour du Mont-Blanc, courir sur les crêtes des Pyrénées en partant ­d’Espelette, village auréolé de ses tresses de piments, faire les 100 km de Millau, participer à tous les marathons des grands crus Médoc, Beaujolais, Champagne, Bourgogne, faire la mythique Marseille-Cassis, l’Euskal trail près de Saint-Jean-Pied-de-Port dans le Pays Basque, courir le marathon du Mont-Saint-Michel, permet d’avoir une certaine idée de la France.

Pour le plat de résistance, il avait été lui-même surpris des progrès qu’il faisait au fur et à mesure de ses déplacements. Il faut dire que son régime était efficace et son mètre soixante-seize portait allégrement ses soixante-trois kilos. Plus un poil de graisse, que du muscle, ce que sa mère, inquiète, appelait la peau sur les os.

Pour le dessert, la fête avec les copains était un moment privilégié. Là, on refaisait le monde de la course à pied puis au fur et à mesure que la soirée avançait, que la bière coulait et que la fatigue montait, c’était le monde tout court que l’on refaisait.

Sans s’en rendre vraiment compte, Marc intégra le top ten des coureurs français de marathon. Outre cette satisfaction, cela procurait notamment des avantages logistiques : invitation par les principaux organisateurs de marathon, prise en charge des frais de déplacement, sponsoring et équipements gratuits fournis par de grandes marques, et surtout, dossard préférentiel qui vous évite les deux heures d’attente au départ des marathons pour essayer d’avoir une bonne place.

Quand il y a, comme à Paris, cinquante-quatre mille coureurs inscrits qui s’entassent sur les Champs-Élysées, les premiers à partir sont au niveau de la Concorde et les derniers à l’Étoile. Entre les deux, cent huit mille jambes qui s’agitent et cinquante-quatre mille énergumènes dégageant une forte odeur de baume pour les muscles qui grelottent souvent sous la pluie, empaquetés dans des sacs-poubelles.

Marc aimait beaucoup ce contraste entre le dimanche où il était sur les Champs en short et sac à ordures et le lundi en costume cravate pour aller plaider au tribunal. Il trouvait rassurant qu’un même individu puisse ainsi se transformer avec autant de contrastes.

L’un des problèmes les plus sensibles à gérer pour le marathonien qui fait le pied de grue pendant deux heures devant une ligne de départ au milieu de trente mille autres est la gestion de son envie d’uriner. Le coureur doit s’hydrater avant sa course, et le stress, ajouté à l’attente, déclenche vite une irrépressible envie !

Outre de protéger du froid et d’être un K-way jetable, l’intérêt subsidiaire mais bien concret du sac-poubelle est d’offrir une protection au regard pour satisfaire ce type de besoin. Bien entendu cela suppose d’avoir pris un sac-poubelle de cent litres pour faciliter la manœuvre ; l’expérience des contorsions des premiers marathons lui avait permis très vite de maîtriser ce genre d’opération. Quand vous avez dû quitter votre place où vous avez poireauté pendant une heure et demie et qu’un quart d’heure avant le départ, vous la laissez pour aller contribuer, comme des milliers d’autres, à l’arrosage des arbres qui bordent les Champs-Élysées, vous vous retrouvez en vingt-cinq millième position au départ et vous imprimez bien dans votre tête le processus à respecter pour la fois suivante !

Donc l’équipement d’un marathonien averti comprend, outre la tenue de base, un sac-poubelle de couleur noire, car bien sûr le sac jaune transparent pour déchets recyclables est à prohiber, et deux bouteilles plastiques. L’une pour vous hydrater, l’autre pour vous soulager.

Bien entendu, au cours des deux heures d’attente, il faut éviter de confondre les deux bouteilles. Et dix minutes avant le départ, vider le fond de l’une dans son gosier et faire discrètement couler le contenu de l’autre sur le macadam.

Quant aux femmes coureurs, pas d’autre solution que de s’accroupir dans son sac-poubelle qui fait office de cabine de plage et de se laisser aller en essayant de conserver un regard digne et naturel.

Et c’est comme ça que trente mille coureurs au départ de tous les marathons du monde piétinent pendant les deux ou trois premiers kilomètres dans des litres d’urine, et des sacs plastiques nauséabonds.

Et dire que le lendemain, le même marathonien, très digne en costume cravate, regardera avec dédain le chien tenu en laisse devant lui qui lève la patte contre le platane.

Bon, désormais, son chrono de référence permettait à Marc d’intégrer au dernier moment l’enclos des meilleurs coureurs ainsi dispensés tant de la longue attente que du pipi urbain sauvage.

Mais après avoir couru de long en large aux quatre coins de l’Hexagone, Marc fut invité par l’équipe de France d’athlétisme pour constituer une équipe de réserve autour des trois leaders nationaux et ce fut le début de sa grande aventure internationale.

Aujourd’hui, il comptait à son compteur les marathons de Londres, Amsterdam, Rome, Florence, Venise, Barcelone, et une vingtaine d’autres, sans oublier le grand, le beau, le mythique marathon de New York qu’il avait déjà couru quatre fois avant la dernière édition si particulière de ce premier dimanche de novembre 2016.

Quelle revanche vis-à-vis de ses confrères du cabinet d’avocats, plus habitués aux cigares des antichambres du prétoire qu’aux pistes d’athlétisme.

Depuis dix ans avocat collaborateur dans un gros cabinet parisien, Marc venait juste d’accéder au rang d’avocat associé et il en bavait ! Non pas en courant mais au boulot. Se faire une place dans ce cabinet qui lui permettait de faire ses débuts, ce n’était pas chose facile. L’avantage d’un gros cabinet est qu’il permet de bénéficier d’une logistique bien confortable après des années de galère d’étudiant en droit, mais les inconvénients étaient nombreux. D’abord, en tant que dernier arrivé, les dossiers qui aboutissaient sur son bureau étaient loin d’être les meilleurs. Ceux dont tous les avocats du cabinet n’avaient pas voulu !

On va donner ça au petit nouveau, il se fera les dents…

Des dents de lait, oui ! Divorces minables, recouvrements de créances auprès de débiteurs le plus souvent insolvables, disputes entre héritiers… un condensé de la misère humaine qui a encore un peu d’argent pour s’offrir le luxe de continuer à belligérer par avocats interposés.

Ses tout premiers dossiers avaient bien failli le dissuader de persister dans cette profession.

Certains étaient d’un désintérêt abyssal, du genre de la responsabilité de réparer un mur mitoyen qui n’est dégradé que d’un seul côté à cause des infiltrations de l’autre côté. Son prof de droit immobilier en troisième année avait conclu son cours en disant : « Tout Français propriétaire d’un bien immobilier est un maître chanteur qui s’ignore ! » Il n’était pas loin du compte.

Marc se souvenait encore de son deuxième rendez-vous où ce client lui avait demandé de faire des recherches sur le droit de faucardage dont il disposait dans la rivière qui bordait le jardin de sa propriété de campagne. Le premier réflexe de Marc avait été de prendre un air très concentré pour bien montrer combien le sujet était difficile et de donner un rendez-vous pour quinze jours plus tard. Sitôt le client parti, il s’était précipité sur tous ses livres de droit, honteux à l’idée que lui, le docteur en droit, ne savait pas ce qu’était le droit de faucardage… Aucun de ses livres de fac ne le mentionnait et il lui fallut des recherches approfondies pour se mettre à niveau du droit des cours d’eau !

Il expliqua donc doctement à son client tous ses droits de propriété qui s’appliquaient à la moitié du cours d’eau non domanial qui bordait sa propriété et notamment le droit de faucarder c’est-à-dire de faucher et tailler les herbes et roseaux qui s’y trouvaient.

Et tout ça pour constater que la motivation première de son client était de créer des espaces dégagés d’herbe pour orienter le passage des truites et le détourner de la moitié appartenant à son voisin situé en aval avec lequel il ne s’entendait pas !

Avec des dossiers comme ça, Marc retomba très vite sur terre par rapport à la haute idée qu’il s’était faite de son futur métier.

Merci, les confrères du cabinet ! Avec ça, vous aidez certainement à faire éclore des talents de star du prétoire ! Comme disait Matthieu, son frère, quand il faisait part de ses premières expériences professionnelles lors des repas familiaux : « C’est très bon pour ton ego, Marc ! »

Effectivement, voilà qui vous remet vite les idées en place quand vous rêvez d’effets de manche et de plaidoiries théâtrales.

Il avait toutefois en mémoire d’autres dossiers beaucoup plus misérables qui l’avaient touché et convaincu de persister. Ainsi, ces trois heures passées un vendredi après-midi avec cet homme qui lui demandait comment faire son testament. Il savait que sa femme le trompait et avait décidé de mettre fin à ses jours. Quand Marc avait compris l’intention finale de son client, il avait arrêté de lui expliquer la différence entre le testament authentique chez un notaire et le testament olographe que chacun peut faire chez soi.

– Non monsieur, je ne vous expliquerai pas davantage comment exprimer vos dernières volontés car vous n’allez pas vous suicider. Rien ne justifie que vous mettiez fin à vos jours.

L’homme avait supplié, dit vingt fois qu’il était follement amoureux de sa femme et qu’il ne supportait plus cette vie. Le rendez-vous avait duré trois heures. À tel point que l’assistante avait tapé à la porte deux fois pour s’inquiéter du retard.

Marc était sorti épuisé de ce rendez-vous. Pire qu’un marathon !

Lors du débriefing du lundi matin avec les avocats associés du cabinet, il avait essuyé une réflexion de l’un d’eux.