Notice sur les économistes

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Notice sur les économistesPierre Samuel du Pont de NemoursL e s économistes français, fondateurs de la science moderne de l’économiepolitique, ont eu pour précurseurs le duc de Sully, qui disait : Le labourage et lepâturage sont les mamelles de l’État ; le marquis d’Argenson, de qui est la bellemaxime : Pas trop gouverner ; et M. Trudaine le père, qui, dans la pratique,opposait avec courage cette utile maxime aux préventions des ministres, et auxpréjugés de ses collègues les autres conseillers d’État.Les Anglais et les Hollandais avaient entrevu quelques vérités, qui n’étaient que defaibles lueurs au milieu d’une nuit obscure. L’esprit de monopole arrêtait la marchede leurs lumières.Dans les autres pays, si l’on excepte les trois hommes respectables que nousvenons de nommer, personne n’avait même songé que le gouvernement eût às’occuper de l’agriculture en aucune façon, ni du commerce autrement que pour luiimposer des règlements arbitraires et du moment, ou soumettre ses opérations àdes taxes, à des droits de douane et de péage. — La science de l’administrationpublique relative à ces intéressants travaux, était encore à naître. On ne se doutaitpas même qu’ils pussent être l’objet d’une science. Le grand Montesquieu n’y avaitjeté qu’un regard si superficiel que, dans son immortel ouvrage, on trouve unchapitre intitulé : À quelles nations il est désavantageux de faire le commerce.Vers 1750, deux hommes de génie, observateurs judicieux et profonds, ...
Publié le : dimanche 22 mai 2011
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Notice sur les économistes
Pierre Samuel du Pont de Nemours
L e séconomistes français,fondateurs de la science moderne de l’économie politique, ont eu pour précurseurs le duc de Sully, qui disait :Le labourage et le pâturage sont les mamelles de l’État; le marquis d’Argenson, de qui est la belle maxime :Pas trop gouverneret M. Trudaine le père, qui, dans la pratique, ; opposait avec courage cette utile maxime aux préventions des ministres, et aux préjugés de ses collègues les autres conseillers d’État.
Les Anglais et les Hollandais avaient entrevu quelques vérités, qui n’étaient que de faibles lueurs au milieu d’une nuit obscure. L’esprit de monopole arrêtait la marche de leurs lumières.
Dans les autres pays, si l’on excepte les trois hommes respectables que nous venons de nommer, personne n’avait même songé que le gouvernement eût à s’occuper de l’agriculture en aucune façon, ni du commerce autrement que pour lui imposer des règlements arbitraires et du moment, ou soumettre ses opérations à des taxes, à des droits de douane et de péage. — La science de l’administration publique relative à ces intéressants travaux, était encore à naître. On ne se doutait pas même qu’ils pussent être l’objet d’une science. Le grand Montesquieu n’y avait jeté qu’un regard si superficiel que, dans son immortel ouvrage, on trouve un chapitre intitulé :À quelles nations il est désavantageux de faire le commerce.
Vers 1750, deux hommes de génie, observateurs judicieux et profonds, conduits par une force d’attention très-soutenue à une logique rigoureuse, animés d’un noble amour pour la patrie et pour l’humanité, M. Quesnay et M. de Gournay, s’occupèrent avec suite de savoir si la nature des choses n’indiquerait pas unescience de l’économie politique, et quels seraient les principes de cette science.
Ils l’abordèrent par des côtés différents, arrivèrent aux mêmes résultats, s’y rencontrèrent, s’en félicitèrent mutuellement, s’applaudirent tous deux en voyant avec quelle exactitude leurs principes divers, mais également vrais, conduisaient à des conséquences absolument semblables : phénomène qui se renouvelle toutes les fois qu’on n’est pas dans l’erreur ; car il n’y a qu’une nature, elle embrasse tout, et nulle vérité ne peut en contredire une autre. — Tant qu’ils ont vécu, ils ont été, et leurs disciples n’ont jamais cessé d’être, entièrement d’accord sur les moyens de faire prospérer l’agriculture, le commerce et les finances, d’augmenter le bonheur des nations, leur population, leurs richesses, leur importance politique.
M. de Gournay, fils de négociant, et ayant été longtemps négociant lui-même, avait reconnu que les fabriques et le commerce ne pouvaient fleurir quepar la liberté et par la concurrencedégoûtent des entreprises inconsidérées, et mènent aux qui spéculations raisonnables ; qui préviennent les monopoles, qui restreignent à l’avantage du commerce les gains particuliers des commerçants, qui aiguisent l’industrie, qui simplifient les machines, qui diminuent les frais onéreux de transport et de magasinage, qui font baisser le taux de l’intérêt ; et d’où il arrive que les productions de la terre sont à la première main achetées le plus cher qu’il soit possible au profit des cultivateurs, et revendues en détail le meilleur marché qu’il soit possible au profit des consommateurs, pour leurs besoins et leurs jouissances.
Il en conclut qu’il ne fallait jamais rançonner ni réglementer le commerce. Il en tira cet axiome :Laissez faire et laissez passer.
M. Quesnay, né dans une ferme, fils d’un propriétaire, cultivateur habile, et d’une mère dont l’esprit distingué secondait parfaitement l’administration de son mari, tourna plus particulièrement ses regards vers l’agriculture ; et, cherchant d’où viennent les richesses des nations, trouva qu’elles nenaissentdes travaux que dans lesquelsla nature etla puissance divine concourent avec les efforts de l’homme pour produire ou faire recueillir des productions nouvelles ; de sorte qu’on ne peut attendre l’augmentation de ces richesses que de la cultivation, de la pèche (il comptait la chasse peu de chose dans les sociétés civilisées), et de l’exploitation des mines et des carrières. — Les plus recommandables des autres travaux, qui sont d’ailleurs si nécessaires et servent si avantageusement à opérer la distribution
des récoltes entre tous les hommes, ne lui paraissaient que des inventions ingénieuses pour rendre les productions plus usuelles, ou pour donner à leur valeur une durée qui eu facilitât l’accumulation, il remarquait qu’aucun d’eux n’ajoutait à la valeur des matières qu’ils avaient employées, rien de plus que celle des consommations faites par les ouvriers, jointes au remboursement ou à l’intérêt de leurs avances. Il n’y voyait que d’utiles, mais simples échanges de services contre des productions, et que des occasions de gagner salaire, où ce salaire, mérité par ceux qui le reçoivent, est inévitablement payé par une richesse déjà produite et appartenant à quelque autre ; — au lieu que les travaux auxquels contribuent la fécondité de la nature et la bonté du ciel produisent eux-mêmes la subsistance et la rétribution de ceux qui s’y livrent, et donnent, outre cette rétribution et celte subsistance, toutes les denrées, toutes les matières premières que consomment les autres hommes, de quelque profession qu’ils soient.
Il appelaproduit netcette portion des récoltes qui excède le remboursement des frais de culture et l’intérêt des avances qu’elle exige. — Et il démontra que plus les travaux seraient libres, que plus leur concurrence serait active, et plus il s’ensuivrait dans la culture un nouveau degré de perfection, dans ses frais une économie progressive, qui, rendant le produit net plus considérable, procureraient par lui de plus grands moyens de dépenser, de jouir, de vivre, pour tous ceux qui ne sont pas cultivateurs.
Il envisagea l’augmentation du produit net comme le plus puissant encouragement pour la culture, car on se porte à tout métier en raison du profit. — Il y vit la faculté d’améliorer encore le territoire en étendant journellement son exploitation sur les terrains, d’abord négligés comme moins fertiles, qu’on parviendrait à rendre productifs à mesure qu’on s’appliquerait à les travailler mieux et qu’on le ferait à moins de frais. Il sentit que les productions de ces terrains dont on aurait vaincu la stérilité naturelle entretiendraient une plus grande population qu’ils auraient commencé par rendre plus heureuse, et accroîtraient ainsi en deux manières la puissance disponible, la félicité nationale.
Il observa que les succès de l’agriculture, l’augmentation de ses produits, la diminution relative de ses frais, tenaient principalement à la force des capitaux qu’on y pouvait consacrer, et à ce que ces grandes avances fussent administrées par des hommes capables, qui sussent les employer, selon les localités, à l’acquisition et à la perfection des instruments, à la réunion et à la direction des eaux, à l’éducation des bestiaux de bonne race, à la multiplication des plantations, des prairies, des engrais.
Il en conclut qu’il ne fallait pas envier aux cultivateurs l’aisance qui leur est nécessaire, et qui les met à portée d’acquérir de l’instruction ; qu’il fallait désirer que cette aisance s’accrût, et s’en occuper comme de l’un des plus précieux intérêts de l’État. — Il fit celte maxime :Pauvres paysans, pauvre royaume ; pauvre royaume, pauvre souverain !il eut le bonheur de parvenir à la faire Et imprimer à Versailles de la main même de Louis XV.
Les deux aspects sous lesquels M. Quesnay et M. de Gournay avaient considéré les principes de l’administration publique, et dont ils inféraient exactement la même théorie, ont formé, si l’on peut ainsi dire,deux écoles, fraternelles néanmoins, qui n’ont eu l’une pour l’autre aucun sentiment de jalousie, et qui se sont réciproquement éclairées.
De celle de M. de Gournay sont sortis M. de Malesherbes, M. l’abbé Morellet, M. Herbert, M. Trudainede Montigny, M. d’invau, M. le cardinal de Boisgelin, M. de Cicé, actuellement archevêque d’Aix, M. d’Angeul, le docteur Price, le doyen Josias Tucker, et quelques autres.
Celle de M. Quesnay a eu pour principaux membres M. le marquis de Mirabeau, auteur de l’Ami des hommes, M. Abeille, M. de Fourqueux, M. Berlin, Dupont de Nemours, M. le chancelier de Lilhuanie comte Chreptowicz, MM. l’abbé Roubaud. Le ïrosne, de Saint-Peravy, de Vauvilliers ; et dans un plus haut rang, monseigneur le margrave, aujourd’hui grand-duc de Bade, et l’archiduc Léopold, depuis empereur, qui a si longtemps et si heureusement gouverné la Toscane.
M. Le Mercier de La Rivière et M. l’abbé Bandeau, ayant tous deux été aussi de cette école, y ont fait une branche particulière. — Jugeant qu’il serait plus aisé de persuader un prince qu’une nation , qu’on établirait plus vite la liberté du commerce et du travail, ainsi que les vrais principes des contributions publiques, par l’autorité des souverains que par les progrès de la raison, ils ont peut-être un peu trop accordé aupouvoir absolu. Ils pensaient que les lumières générales lui fourniraient un suffisant régulateur, un contre-poids assez puissant. À cette branche appartient
l’empereur Joseph II.
Entre les deux écoles, profilant de l’une et de l’autre, mais évitant avec soin de paraître tenir à aucune, se sont élevés quelques philosophes éclectiques, à la tête desquels il faut placer M. Turgot et le célèbre Adam Smith, et parmi lesquels on doit compter très-honorablement le traducteur de celui-ci, M. le sénateur Germain Garnier ; en Angleterre, mylord Lansdown ; à Paris, M. Say ; à Genève, M. Simonde. Je devrais ajouter deux, trois, quatre hommes, doués de grandes lumières et d’un grand talent, qui sont chargés en France de fonctions très-importantes ; mais je crains d’appeler contre eux les intrigues desobscurantset de blesser leur modestie.
Tous ces philosophes ont été, sont unanimes dans l’opinion que la liberté des actions qui ne nuisent à personne est établie sur le droit naturel, et doit être protégée dans tous les gouvernements ; que la propriété en général, et de toutes sortes de biens, est le fruit légitime du travail, qu’elle ne doit jamais être violée ; que la propriété foncière est le fondement de la société politique, qui n’a de membres dont les intérêts ne puissent jamais être séparés des siens que les possesseurs des terres ; que le territoire national appartient à ces propriétaires, puisqu’ils l’ont mis en valeur par leurs avances et leur travail, ou bien l’ont soit hérité, soit acheté de ceux qui l’avaient acquis ainsi, et que chacun d’eux est en droit d’en revendre sa part ; que les propriétaires des terres sont nécessairementcitoyens, et qu’il n’y a qu’eux qui le soientnécessairement ;que la culture, que le travail, que les fabriques, que le commerce doivent être libres, tant à raison du respect qui est dû aux droits particuliers, naturels et politiques de leurs agents, qu’à cause de la grande utilité publique de cette liberté ; que l’on ne saurait y apporter aucune gêne qui ne soit nuisible à l’équitable et avantageuse distribution, de même qu’à la production des subsistances et des matières premières, partant à celle des richesses ; et qu’on ne peut nuire à la production qu’au préjudice de la population, à celui des finances, à celui de la puissance de l’État.
Dans ces derniers temps, quelques employés inférieurs de douanes, et quelques écrivains qui n’avaient pris aucune idée de cette doctrine, qui n’ont fait aucune des études préliminaires par lesquelles ils auraient pu se mettre à portée de l’approuver ou de la blâmer avec quelque apparence de raison, en ont parlé hardiment, comme si elle n’eût été qu’un tissu de rêveries, ouvrage de quelques esprits imaginaires, sans connaissance des faits, sans expérience.
Ces censeurs orgueilleux ne savaient ni de qui, ni de quoi il était question.
Il leur sera difficile de contester à Sully, à M. d’Argenson, àMM. Trudaine père et fils, à M. de Gournay, à M. d’Invau, à M. Berlin, à M. de Malesherbes, à M. Turgot, à M. de Fourqueux, à MM. de Boisgelin et de Cicé, à M. Tavanti, à mylord Lansdown, à S. A. R. le grand-duc de Bade, aux empereurs Léopold et Joseph, d’avoir administré longtemps et avec succès de grandes affaires publiques, la plupart d’entre eux aidés aussi par les lumières des autreséconomistes.
Les principes de ces hommes d’État ont influé sur le commerce et l’agriculture en France pendant environ trente ans ; et, si l’on veut en connaître l’effet, on apprendra qu’à la paix de 1763 les dénombrements les mieux faits par MM. l’abbé Expilly, de Messance et de La Michaudière, n’indiquaient pas que la population du royaume fût alors au-dessus de 22,500,000 âmes ; et qu’en 1791, quoiqu’il y eût eu cinq années de guerre, et dans les dépenses moins d’économie qu’il n’aurait été à désirer, et quoique la révolution eût déjà causé des émigrations et des malheurs, la population s’élevait à plus de 27 millions. — Un tel résultat n’a rien de funeste.
Il ne faut pas croire qu’aujourd’hui les principes qui l’ont produit soient oubliés.
Quand on voit le gouvernement parler avec éloge de l’agriculture; lui faire espérer les plus honorables distinctions; appeler les propriétaires aux collèges électoraux ; encourager l’importation des arbres étrangers et le repeuplement des forêts nationales ; multiplier lesmérinosabolir les droits de passe ; faciliter par des ; canaux navigables les communications du commerce ; établir des entrepôts d’où les marchandises peuvent ressortir presque entièrement exemptes de droits, ou rester quelque temps sans les acquitter ; et vouloir, avec l’énergie qui le caractérise, la liberté des mers ; il n’y aurait qu’une ignorance ingrate qui pût refuser de rendre hommage à sa sagesse, et ne le point remercier de mettre en pratique un si grand nombre de maximes de cette science utile et nouvelle, née dans notre pays, et qui n’a jamais pu être calomniée que par ceux qui ne la connaissaient pas.
Que répondre à leurs vains discours ? — Ce sont des gens totalement dénués d’expérience, de logique et de l’esprit d’administration, qui réclament contre une rande et favorable exérience encoresuivie vérifiéeendant trente ansac uise
durant un demi-siècle, en France et chez l’étranger, par vingt administrateurs, qui ont rempli avec gloire les postes les plus éminents. (Dupont de Nemours.)
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