Féminin Plurielles

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Pas toujours simple d’être une femme, qu’on choisisse la voix de la révolte, de la soumission ou de la clandestinité, qu’on pratique l’art de la magie ou celui de la peinture, qu’on soit physicienne et prospectrice, femme d’affaires ou jeune fille de bonne famille, qu’on vive dans un avenir dystopique, dans un passé proche, dans un Moyen-Age qui n’a pas entièrement renoncé à ses traditions païennes, ou tout simplement de nos jours.


Ancienne chroniqueuse à L’Écran Fantastique, membre actif du club Présences d’Esprits, Marthe Machorowski vous fait assister à l’accomplissement du destin de ces femmes à travers quatre longs textes : Une fille pour la lignée, Flaminia, Eugenia et Mangana.

Publié le : lundi 5 août 2013
Lecture(s) : 17
EAN13 : 9782368920244
Nombre de pages : 106
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Féminin plurielles
Marthe Machorowski Recueil Illustration : Marianne Veillet Editions L’ivre-Book
Une fille pour la lignée La chaumière et ses dépendances – potager, jardin de simples, poulailler et bergerie – occupent une vaste clairière qu’une impénétrable forêt cerne de toutes parts. Impossible d’y arriver par hasard ou sans être expressément convoqué par les trois femmes qui y habitent. En ce matin glacial, deux d’entre elles, emmitouflées de fourrures, restent immobiles, debout dans la neige, psalmodiant les paroles de pouvoir qui les aident à affronter le froid sans faiblir. Elles scrutent anxieusement l’appentis où la Vieille s’est enfermée à l’aube. Une fumée âcre sort du trou ménagé dans le toit ; pas d’autre signe de vie depuis des heures. Seule la Vieille peut interroger directement la Déesse, et il leur est strictement interdit d’interrompre la séance de divination. Pourtant, si l’aïeule a présumé de ses forces, si elle a été prise de malaise, que vont-elles devenir ? À l’intérieur de l’appentis, dans un cercle de pierres, crépite un feu, petit mais intense, devant lequel la Vieille se tient assise en tailleur. La sueur ruisselle sur son corps nu dont la peau plissée révèle le squelette. De temps en temps, elle verse sur les pierres brûlantes qui délimitent le foyer l’eau d’un pichet où infusent des herbes. Parfois, ce sont des pincées de poudres qu’elle jette directement dans les flammes. Elle inhale vapeur et fumée, les conserve stoïquement dans ses poumons avant de s’autoriser une expiration. Enfin, elle atteint la transe. Pupilles dilatées, elle se balance en rythme, et un bourdonnement continu sort de ses lèvres… Le soleil proche du zénith découpe des ombres courtes et franches sous les arbres dénudés lorsque la Vieille sort de l’appentis en titubant, si épuisée que de profonds cernes bleus lui composent une tête de morte. La Mère jette sur l’aînée la fourrure qu’elle a gardée dans ses bras durant l’attente. La Fille s’empresse de porter une fiole aux lèvres de sa grand-mère. L’aïeule boit avidement la potion réconfortante. Puis, encadrée et soutenue par ses deux auxiliaires, elle réintègre l’abri de la chaumière.
De son balcon, Madeleine admire le fleuve. Sous la neige, la Garonne se donne des airs de Néva. Quelques flocons tourbillonnent. Dans son dos, une voix d’enfant proteste :Maman, je t’en prie, ferme la fenêtre, on gèle !Madeleine soupire, agacée. Sensible au froid, au chaud, à l’humidité, à la sécheresse, aux virus et aux bactéries, sa fille n’a certes pas hérité de la solide constitution de ses parents. À regret, la mère ferme la fenêtre, retrouve le confort feutré – trop feutré à son goût – de l’appartement déjà prêt pour le Réveillon. Partout des branches de houx, des guirlandes lumineuses. Dans un coin du salon, le sapin magnifiquement décoré, et la crèche où Anne-Lise, perfectionniste, déplace un ou deux santons. Madeleine s’attarde à contempler la silhouette fine, les clairs cheveux blonds ruisselant comme ceux d’une ondine. Tu m’as fait cadeau d’une petite fée, disait-il. Onze ans déjà ! Elle se sent honteuse de son agacement. Ne devrait-elle pas plutôt se réjouir que son enfant ait survécu aux bronchiolites en série et aux formes les plus dangereuses des maladies infantiles qui ont tant de fois mis ses jours en danger ? La fillette se retourne, lève sur sa mère ses yeux gris vert.
— Au fait, il faut pas mettre le petit Jésus avant demain, c’est bien ça, maman ? — Oui, ma chérie. — Mais on est vraiment sûr qu’il est né un 25 décembre ? Madeleine sourit. Anne-Lise a bien hérité, par contre, de son insatiable curiosité et de son esprit exigeant. Pas facile de répondre sans entrer dans des explications trop compliquées pour une fillette. Enfin, autant s’habituer : ce n’est pas demain qu’Anne-Lise cessera de poser des questions. La puberté imminente et l’âge adulte en amèneront d’autres, voilà tout. — Eh bien, à vrai dire, on ne sait même pas à quelle saison c’était. L’Église a placé la Nativité à la même date qu’une fête païenne. — Pourquoi ? Inévitable, celle-là ! — Disons pour faire oublier la fête païenne. — Ça remplace quelle fête, Noël ? — Je crois que c’était un jour consacré au dieu Mithra, où on célébrait le soleil triomphant des ténèbres.Sol invictus.Et aussi les forces de la nature, la végétation. — Ils étaient idiots, les païens ! Pourquoi ils ont choisi ce moment-là ? Jamais il n’a fait plus sombre, plus froid. Et tous les arbres sont morts ! — Ils n’étaient pas idiots, Anne-Lise. C’est le meilleur moment, au contraire, pour se rappeler que le printemps reviendra, et pour reprendre courage. — Comment ça ? — On est dans la semaine du solstice d’hiver. Les jours ont cessé de raccourcir, et, à partir de maintenant, ils vont s’allonger. On allume plein de lumières pour s’en souvenir. Et certains arbres restent verts, même au cœur de l’hiver. Le sapin, le houx, par exemple. Ils sont une promesse de renouveau. Ce qui a l’air mort n’est qu’endormi, prêt à renaître. Dans la nature, la mort et la vie sont les deux faces du même pouvoir. Anne-Lise fronce les sourcils, un peu dépassée par cette philosophie. Elle essaie quand même : — Alors, comme ça, la crèche, c’est chrétien, le sapin, c’est païen ? Madeleine admire in petto. — Oui, c’est à peu près ça. — Et toi, qu’est-ce que tu préfères ? La fête des païens ou celle des chrétiens ? Madeleine sourit. À ce moment, le téléphone sonne…
Le toit de la chaumière descend presque jusqu’au sol. Les deux femmes, qui soutiennent l’aïeule, doivent se courber pour passer le seuil. Mais quelques marches les mènent au niveau de leur demeure, creusée dans la terre afin de mieux les isoler du froid extérieur. Là, elles peuvent se redresser. Là, elles sont au chaud, à l’abri, sous la protection de la Très Puissante et des sortilèges qu’elles ont disposés un peu partout, bouquets d’herbes séchées, ossements tressés avec des fibres végétales, cadavres de petits animaux momifiés, plaques d’argile gravées de cercles et de spirales, les signes de la Déesse. La Fille ranime les braises du foyer
central. Aidée par la Mère, la Vieille s’étend sur une paillasse disposée à son intention près du foyer. L’énergie du feu ranime un peu l’aïeule, lui donne la force de parler. Dehors, les branches craquent, attaquées par le gel. Délaissées toute une matinée par leurs maîtresses, les poules, les chèvres et les brebis s’agitent et protestent. Plus loin, les loups hurlent. Indifférentes à ces bruits familiers, la Mère et la Fille n’ont d’oreilles que pour la Vieille, dont les propos ne sont pas encourageants. Elle les souligne du geste, montre une fois ses deux mains, une fois deux doigts. Tel est le nombre d’années que la Déesse lui accorde. Pas une de plus. Quand elle mourra, la Mère la remplacera dans sa fonction et laissera vacante sa place, que la Fille occupera. Il faudra impérativement qu’une Héritière, conçue dans la semaine du Solstice d’hiver et initiée lors de ses premières menstrues, soit prête à remplacer la Fille. Or, en ce jour, le ventre de la Fille est vide, aucun des mâles disponibles n’a été capable de le féconder. Attendre le prochain solstice ? Trop risqué. Que la Vieille meure sans que l’Héritière ait vu son premier sang, pire, sans qu’elle soit née, elles se retrouveront deux, la chaîne sera rompue, la Déesse choisira trois autres servantes, et les abandonnera à la vindicte des hommes du nouvel ordre, moines et fer-vêtus. Les moines surtout les haïssent, elles, leur Déesse, et la haute futaie protectrice des anciens cultes. Déjà l’étau se resserre. Leur forêt est vaste, profonde, bien défendue. Pour les quelques villages épars dans ses clairières, pour les campements de bûcherons, de charbonniers, et même de hors-la-loi, point d’autre allégeance que la leur. Mais pour combien de temps ?
Sourcils froncés, Madeleine repose le combiné. Anne-Lise s’inquiète : — Quelque chose ne va pas, maman ? — C’était Mamie. Elle nous dit de regarder les infos à la télé. La météo a l’air catastrophique… Le temps d’allumer le poste, la catastrophe se confirme. Sur toutes les chaînes se succèdent des images d’embouteillages monstrueux, de camions dans le fossé, d’aéroports bloqués et de trains en détresse. Madeleine et Anne-Lise se regardent, affolées.
Le train est bloqué depuis des heures. La neige tourbillonne furieusement de l’autre côté des fenêtres du wagon. Les messages lénifiants parviennent régulièrement aux quelques voyageurs ayant bravé une météo apocalyptique dans l’espoir de rejoindre leur famille ou leurs amis pour le Réveillon de Noël. Plus personne n’en tient compte. La nuit tombera bien avant que cette masse de ferraille inerte reprenne vie, cela paraît de plus en plus évident. Évident aussi que le chauffage ne durera pas jusque-là. La température a déjà chuté de plusieurs degrés : le circuit électrique défaille. Dans le compartiment de première classe, l’éphémère solidarité des situations de crise a dénoué les langues. Isolé dans un coin, engoncé dans une pelisse résolument étrangère, comme lui, aux modes du présent, Bernard de Chantelouve, silencieux, ne perçoit de ce bavardage futile qu’une vague rumeur, des bribes éparses… — … tout payé d’avance… — … depuis des heures… — …un scandale !
— … ma famille… — … même plus le réseau… Il mobilise toute son énergie à dominer l’angoisse qui lui presse les côtes, lui obstrue la gorge, lui met malgré le froid la sueur au front. Durement maîtrisée, sa claustrophobie fait de tout voyage un enfer. Aussi, torture pour torture, préfère-t-il d’habitude l’avion au train. L’enfermement est pire mais dure moins longtemps… Quand les intempéries ont cloué au sol tous les avions, rendu impraticables toutes les routes, il a perdu un temps précieux, retardé son départ, dans l’espoir qu’une éclaircie lui épargnerait de recourir au train. Il maudit sa lâcheté. Pour avoir attendu le dernier moment, il risque de rester enfermé dans cette boîte de conserve pour viande humaine le double, le triple du temps prévu. Toute la nuit, peut-être ! Une nuit de réveillon…
— Dis, maman, ça ne va pas empêcher papa d’arriver, hein ? Madeleine se mord les lèvres. Il serait si tentant de rassurer sa fille, de nier la réalité ! Non, ce ne serait digne ni de Bernard ni d’elle. — Je ne sais pas, ma chérie. Papa m’a téléphoné juste avant de prendre le train. Mais depuis, je n’ai pas eu de nouvelles. Tu sais bien qu’il déteste les portables. Il faut attendre. — Il ne pourrait pas demander à quelqu’un, dans le train ? Madeleine a une moue dubitative. — Tu connais la fierté de ton père. Et puis, faut-il encore qu’il y ait du réseau. Non, il ne nous reste plus qu’à attendre. Espérons que ce train ne reste pas bloqué et n’ait pas trop de retard… Soupirant, Anne-Lise essaie de s’absorber dans la lecture d’un livre. Madeleine soupire également. En cinq ans, elle ne s’est pas résignée à la séparation. Son loup solitaire lui manque tellement ! Oh, elle a essayé quelques liaisons discrètes avec de charmants garçons, certainement beaucoup plus sociables que Bernard. Elle les a trouvés d’une fadeur écœurante. Plus tard, quand Anne-Lise vivra sa vie de son côté, son mari et elle pourront peut-être reprendre leur vie commune, retrouver leurs nuits magiques dans cette chambre glaciale où jamais ils n’ont eu froid, leurs chevauchées dans la forêt, leurs parties de chasse. Qui aurait cru qu’une croquante – et fière de l’être ! – endosserait si facilement le rôle de la châtelaine ? Même les métayers et fermiers des quelques terres qui restaient à Bernard l’ont adoptée sans grimaces et lui ont donné du Madame la Comtesse à tour de bras… Oui, ce serait merveilleux. À condition que Bernard ne la remplace pas. Elle scrute son visage dans la glace. Elle vieillit, lentement mais sûrement. Cette ridule, là, ne demande qu’à devenir ride. Le vert émeraude des iris se ternit. Et les premiers cheveux blancs apparaissent, encore dissimulés par sa blondeur cendrée. Pour les femmes, le temps galope. Pour les hommes, il va l’amble. Le Dieu Créateur des chrétiens est vraiment un sale misogyne.
Tout épuisée qu’elle soit, La Vieille n’en démord pas : elles doivent procéder au Grand Appel, en ce même jour. Si le rituel réussit, elles récupéreront toute l’énergie dépensée, et au-
delà. À Celle par qui la Déesse s’exprime, on ne désobéit pas. La Mère porte dans la clairière du Cercle, à l’ouest du domaine, plusieurs fagots de bois. La Vieille s’affaire avec ses herbes et ses chaudrons, découvre qu’il manque des provisions fraîches et surtout du vin. Il faudrait aussi renouveler l’alliance avec les Gardiens. La Fille saisit un baluchon, met dans un panier plusieurs fioles, quelques bouquets d’herbes médicinales. La fidélité des habitants de la forêt leur est acquise, mais échange vaut mieux que tribut pour entretenir l’amitié. Installés à une heure de là, les brigands ont peut-être encore du fromage, du pain et des salaisons, ainsi qu’un tonnelet de ce délicieux vin volé à des marchands… Elle marche d’un bon pas, évaluant la hauteur du soleil, qui commence à décliner. Il faut qu’elle s’acquitte au plus vite de ses visites, le rituel doit s’accomplir avant la tombée de la nuit. Et voici que peu après avoir quitté la chaumière, elle doit s’arrêter : de toutes parts, silencieux dans la neige, les loups viennent vers elle.
Comme si la claustrophobie ne suffisait pas à son bonheur, l’angoisse amène Bernard au bord du malaise. Jamais au grand jamais, un soir de Noël, il n’avait fait défaut à sa fille ni à son épouse. Et voici qu’il se retrouve coincé loin d’elles, au milieu de nulle part. Il ne peut même pas les prévenir : le train a stoppé hors de tout réseau. Sinon, toute honte bue, pour Madeleine, pour Anne-Lise, il aurait mendié une communication à l’un des stupides contemporains coincés avec lui… Anne-Lise… Madeleine… Ironie du sort, alors même qu’il se résignait à mourir le dernier de sa race, il a rencontré l’âme sœur, la femme exceptionnelle capable de partager avec lui l’inconfort splendide de son manoir en pleine forêt et ce qui lui restait de terres et de fortune. D’apprécier les cheminées où brûlaient des arbres entiers, sans se plaindre de la mauvaise qualité du chauffage qu’elles dispensaient. De se passionner autant que lui pour les histoires de la lignée, les légendes des temps anciens. Et alors que Madeleine lui offrait la joie immense d’être père, et une petite fée à chérir, il a perdu à la fois son épouse et sa fille. La vie fait payer au prix fort les rares bonheurs qu’elle accorde.
La meute s’est assise en cercle à distance respectueuse. La Fille sourit, s’accroupit pour saluer le couple dominant qui s’avance vers elle, lui couleur de la terre après les labours, elle grise et blanche comme la neige. Sa main s’attarde dans leur épaisse fourrure. Elle reviendra aux Trois quand ils rendront leur corps à la Terre ou à la meute. Et le corps de la Vieille reviendra aux loups. La Fille se redresse, ouvre le gros sac dont l’odeur faisait saliver ses amis sans qu’ils se permettent de l’importuner. Elle en tire de gros morceaux de viande, les lance à la volée. La meute se précipite.Elle laisse les Gardiens à leur festin, et continue son chemin vers le campement des brigands. Eux aussi respectent le pouvoir des Trois et savent, le moment venu, payer leur contribution. En échange, elles assurent leur protection contre la justice seigneuriale. Les loups montent une garde vigilante et elles ont, pour faire bon poids, tissé de sortilèges de dissimulation toute cette partie de la forêt. Un intrus pourrait tourner en rond des heures et des jours sans jamais trouver son chemin ni voir ce qu’il ne doit pas voir.
Elles pourraient certes recourir à des méthodes plus féroces, mais préfèrent les éviter autant que possible. La Déesse règne sur la mort autant que sur la vie, elles le savent, se plient à la nécessité quand il le faut, mais à Sa sombre face hivernale elles préfèrent de loin Son rayonnant visage printanier. De plus, le monde autour d’elles change profondément, il n’est pas bon de trop attirer l’attention ni de susciter des haines…
La voisine du cinquième a invité Anne-Lise à venir jouer avec sa fille. Bénie soit-elle, la brave dame ! Madeleine peut enfin s’autoriser à pleurer. Elle le pressent, il lui faudra passer au moins le réveillon sans Bernard ! Sa mère est allée aux renseignements à Matabiau, mais elle n’a guère d’espoir d’apprendre de bonnes nouvelles… Suffoquant de rage et de chagrin, Madeleine ouvre en grand la porte-fenêtre, s’avance sur le balcon, défiant le froid de la faire reculer. Les flocons de neige l’effleurent timidement. Elle les assassine du regard. Comme pour la narguer, les décorations de Noël brillent aux fenêtres des maisons voisines, illuminent la ville entière. Le regard de Madeleine se perd au-delà du fleuve, vers le nord et le passé. Elle sourit en se rappelant leur très agressive rencontre : elle, chargée des repérages pour une dramatique télévisée, accueillie comme un chien dans un jeu de quilles par ce hobereau arrogant.Louer la demeure de mes ancêtres à une équipe de télévision ! Comment osez-vous ? Si vous n’étiez pas une femme, je vous mettrais ma main dans la figure et je vous jetterais dehors ! Impossible de se souvenir de ce qu’elle a répondu, mais le ton a monté jusqu’à ce que l’orage se dissolve en fous rires. Dès lors, tout était joué. Oh ! Ils ont résisté ! Dressés de part et d’autre d’un gouffre, ils se sont lancé comme autant de pierres leurs convictions opposées, leurs traditions familiales antagonistes, tous les griefs historiques possibles et imaginables. Pour s’apercevoir que ces blocs entassés avaient construit un pont. Il a accepté finalement de louer son château, et elle, de s’y installer une semaine, logée dans la meilleure chambre – la plus éloignée de celle de Bernard. Une nuit, elle a traversé des kilomètres de corridors glacés pour venir le rejoindre. Il s’est révélé un amant parfait, infatigable, audacieux et inventif autant que courtois. Puis un époux merveilleux et un père aimant. Jusqu’à ce que la santé d’Anne-Lise… Soudain, Madeleine frissonne. Les réverbères s’allument. À l’après-midi moribond va bientôt succéder le soir. Elle recule, rentre dans l’appartement, referme la porte-fenêtre et tire les rideaux.
La Fille est revenue de son expédition les bras chargés de victuailles et munie d’un tonnelet d’excellent vin. La picorée ayant été bonne, les brigands se sont montrés généreux. La Mère a, pendant ce temps, balayé les cendres de l’ancien feu à l’intérieur du Cercle, assemblé le menu bois et les broussailles, préparé tout un tas de bûches. La Vieille s’attarde à assembler avec soin les herbes nécessaires aux fumigations et au philtre. Ce n’est pas une petite faveur qu’elles demandent à la Déesse. Le prix à payer sera élevé, il leur faut à tout prix réussir. Dès que tout est disposé dans la clairière, elles vont se purifier à la source voisine. La surface du petit bassin est prise par la glace, elles doivent la briser. Nues, dans l’eau jusqu’à la ceinture, elles s’aspergent mutuellement, psalmodiant les paroles de pouvoir, puis
s’accroupissent pour s’immerger complètement. Elles sortent sans le moindre frisson sur leur peau. Le corps de la Fille brille comme une perle rose. Les rondeurs de la Mère se colorent d’une teinte chaude. Même la Vieille paraît moins fripée. D’un geste, elle suscite un souffle qui s’enroule autour de leurs chevilles, monte en spirale, soulève enfin leurs chevelures en un tourbillon gris, brun et roux. Quand le vent retombe, les Trois ont séché jusqu’à la moindre parcelle de leur corps. Ensemble, elles s’inclinent vers la source pour la remercier, se rhabillent et retournent au Cercle. La Mère tisse l’invisible barrière de protection tout autour d’elles. La Fille lance l’appel mental aux loups. Discrets, ils ne laisseront passer que l’Élu. La Vieille convoque le Feu. Une furtive étincelle s’allume dans les brindilles, se communique au petit-bois. Il reviendra désormais à la Mère et à la Fille d’alimenter le brasier avec les bûches. À la Vieille incombe l’amorce du rituel. Elle lance sur les flammes les poudres des Préliminaires et chante une rauque invocation. Les voix de la Fille et de la Mère, l’une cristalline, l’autre chaude et grave, reprennent le thème en un savant contrepoint qu’accompagne le rugissement du feu. Bientôt, les flammes s’élèvent plus haut que les têtes des femmes. Sans interrompre leur psalmodie, toutes trois surveillent avec inquiétude le cercle de pierres qui maintient l’élément enchaîné. Des deux forces mâles, le Vent est le plus réceptif à la magie féminine. Le Feu, lui, se montre un auxiliaire instable et dangereux, trop imprégné de la puissance masculine pour que des femmes le maîtrisent complètement. Mais dans un rituel nuptial, on ne saurait s’en passer.
Découragée, Madeleine repose le téléphone. Á la gare, sa mère n’a trouvé que panique et chaos. Une foule de voyageurs en panne de transport, des familles en attente, des employés qui, de peur de se faire agresser, se rendent invisibles et des tableaux résolument muets. Une chose est claire : Bernard ne sera pas avec elle en cette nuit de réveillon dont elle se promettait tant de joie. Cette nuit qui renouvelle tous les ans le moment magique où ils ont conçu Anne-Lise dans une harmonie parfaite, dans un plaisir si intense qu’il se confondait avec la douleur. La rage monte en elle. Pour un peu, elle se mettrait à croire à ces légendes stupides dont sa mère est friande, à une force hostile s’obstinant à la séparer de son homme. D’abord la santé d’Anne-Lise, qui les a obligées à s’installer à Toulouse, sans Bernard. Et Dieu sait s’il a essayé, le pauvre, de mener la vie d’un citadin par amour pour elles ! Rien à faire, il a bien fallu qu’il retourne à sa tanière, sous peine de dépérir. Et maintenant, ce réveillon sacro-saint, misérable compensation, la nuit de bonheur qu’il inaugure, voilà qu’ils lui échappent ! Troublée, elle se rappelle la réflexion désabusée de sa mère, lors de ses fiançailles.Puissiez-vous être heureux ensemble, ma chérie. Un vrai couple, ça changera agréablement la tradition familiale.Des femmes, filles-mères, veuves, divorcées, toujours des femmes, dans son étrange famille. Mettant au monde des filles. Elle a averti Bernard de ne pas compter sur elle pour prolonger sa lignée. Il ne s’est pas découragé.De toute façon,a-t-il répondu, avec une soudaine humilité résignée qui l’a émue aux larmes,le temps des miens est fini.À un garçon, je ne pourrais transmettre que le titre, et des terres hypothéquées.Un comte de Chantelouve employé de banque, merci bien ! Une fille s’en sortira mieux.Vous, les femmes, vous êtes programmées pour la survie. Nous, pour nous épuiser à combattre.À la vie je ne demande que de pouvoir rester moi-même et un peu de lumière avant la fin. Si vous me rejetez, je partirai dans les ténèbres.Contre toute raison, elle n’a pas eu le cœur de le rejeter. Mais a-t-elle bien fait ? Madeleine soupire. Comme Anne-Lise va être déçue !
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