Un myosotis au cœur

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Antoine Legendre découvre par hasard, après le décès de sa mère en novembre 1980, une petite alliance sur laquelle est gravée une inscription qui laisserait à penser que son oncle, décédé en 1938, se serait marié la même année avec une certaine Yvonne. Menant seul une vie relativement banale, cependant marquée par un divorce récent, il décide d’effectuer des recherches pour tenter de retrouver cette femme et connaître les raisons qui ont poussé sa famille à tenir le mariage secret.

Ce retour dans le passé jusqu’en 1942, qui le mènera de Frecquinghen, son village natal, à Paris, Saint-Denis, Bréau, Ezanville, puis à Angles-sur-l’Anglin et finalement à Retz-en-Bretagne, devient très vite un véritable itinéraire initiatique.


« Pourtant, depuis son retour de Frecquinghen, les souvenirs des années passées avec Denise s’estompaient ou du moins ne survenaient plus aussi spontanément à son esprit qu’auparavant dès qu’une circonstance leur en donnait l’occasion. Mais auparavant ?
Était-ce avant la perte de la mère ou avant le déplacement à Frecquinghen ? Les deux événements avaient été si proches. […] Depuis la rupture avec Denise, il ne s’était jamais senti disponible mais toujours prisonnier de ces silences qui l’avaient conduit à l’échec, prisonnier de cette question qu’il ne poserait jamais "Pourquoi ?", tant celle-ci lui semblait inutile et dérisoire. Mais, depuis quelques mois, il se surprenait à s’interroger sur un autre destin que le sien, sur celui de son oncle Antoine et de Yvonne, dont il ne savait rien, n’avait jamais rien su, mais qui le détournait du mur face auquel il restait tourné. »


Antoine, de rencontre en rencontre, de découverte en découverte, finira-t-il par reconstituer le passé pour y retrouver ses propres racines, sa propre identité et pouvoir enfin envisager une nouvelle vie ?


Prix "Œuvre de la mémoire" 2007 par l’association internationale Regards


Publié le : dimanche 1 janvier 2006
Lecture(s) : 39
EAN13 : 9782952184236
Nombre de pages : non-communiqué
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Chapitre I Rouen, fin novembre 1980 L’enterrement de la mère, Francine Legendre « C’est quoi un enfant de “vieux” ? », demanda Antoine un jour en revenant de l’école. Sa mère, Francine, resta interloquée. Elle aida le petit garçon à retirer son manteau, lui ôta des mains le cartab le qu’elle plaça sur une chaise. Pendant ce temps, elle réfléchit à ce qu’elle allait répondre et, pour gagner encore du temps, elle posa, elle aussi, une question : – Qui t’a demandé cela ? interrogea-t-elle d’une voix très douce. – C’est Bernard, le fils du boucher, répondit Antoine. Il m’a dit que ses parents avaient dit que j’étais un enfant de « vieux ». – Ecoute, reprit la mère. Il y a des gens qui s’expriment uniquement en employant des expressions toutes faites parce qu’ils ne sont pas intelligents. Et quand les gens ne sont pas intelligents, ils sont méchants. Les parents de ce Bernard ne sont pas intelligents. – Mais cela veut dire quoi ? reprit Antoine. – Eh bien voilà ! Je vais t’expliquer. Certains parents sont très jeunes quand ils ont des enfants. Ce sont des enfants de « jeunes ». Et puis, d’autres attendent assez longtemps avant d’avoir un enfant. Ils l’ont donc désiré bien plus longtemps que les autres. Quand tu es né, j’avais quarante ans et ton père soixante. Certains peuvent penser que nous étions vieux. C’est pour cette raison qu’ils disent que tu es un enfant de « vieux ». Mais, tu sais, Antoine, c’est par jalousie qu’ils affirment cela. Ils
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sont jaloux parce que toi, nous t’avons imaginé, espéré, rêvé et aimé des années avant que tu naisses. Ce Bernard est un jaloux et ses parents aussi. D’ailleurs, un fils de boucher ! Tu com-prends, Antoine ? termina-t-elle d’une voix très douce. Antoine ne comprenait pas très b ien le rapport entre l’âge des parents, la jalousie et le métier de boucher mais il n’ajouta rien. Il n’ajoutait jamais rien quand sa mère prenait ce ton si doux pour lui répondre car il savait que cela cachait une contrariété. Et il n’aimait pas contrarier sa mère. Ce qu’il avait compris, cependant, c’est que ses parents étaient beaucoup plus « vieux » que les autres parents qu’il connaissait, et que l’expression employée n’était pas très gentille. Mais Bernard était un ami et était gentil avec lui. * C’est ce souvenir qui surgit d’un coup à l’esprit d’Antoine alors qu’il fixait le cercueil de sa mère. Un cercueil en chêne massif avec des poignées en cuivre et des roses rouges épar-pillées sur le dessus. Un cercueil digne et froid, à l’image de sa mère qui venait de décéder à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Antoine trouva curieux de repenser à sa propre enfance en un moment pareil mais c’était une part de sa propre vie qui partait aujourd’hui. C’était peut-être, là aussi, une façon d’exorciser le fil du temps qui s’étire et finit par se casser, usé le plus souvent par les années mais que les fibres de la mémoire parviennent à préserver. Des fibres qui s’accrochaient à lui et défilaient lentement devant ses yeux. * Il y avait peu de monde dans l’église. Les rangs étaient éclaircis comme s’éclaircissent ceux d’une même génération d’un âge avancé. Sur les bancs de l’église, quelques anciennes connaissances de sa mère et des relations d’Antoine étaient venues faire acte de présence. Des relations professionnelles, pour la plupart, mais pour ainsi dire aucune famille. Madame Francine Legendre était veuve. Son fils unique avait épousé une fille unique, elle aussi, et ils n’avaient pas eu d’enfant…
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Des vies qui s’éteignaient sans laisser de trace derrière elles. L’ami François était là, comme toujours depuis plus de quinze ans. Quinze ans déjà ! Antoine regardait le rituel de la cérémonie se mettre en place, exactement comme il avait été prévu. Car tout avait été prévu, dans les moindres détails. On peut rater son entrée dans le monde, mais on ne peut man-quer sa sortie, surtout si on a le temps de la voir approcher. A cet âge-là ! Oui, un bien bel âge, quatre-vingt-deux ans, lui avait-on répété plusieurs fois, en guise de condoléances. Tout le monde n’a pas cette chance ! C’était vrai. Francine avait vécu longtemps et pourtant, de l’extérieur, sa vie ne semblait pas avoir été plus remplie qu’une autre qui eût été plus courte. Antoine pensait à ce paradoxe, assis sur le premier banc de l’église. La cérémonie venait de débuter. Un employé des pompes funèbres faisait signe, quelques secondes avant le prêtre, lorsque l’assemblée devait se lever ou se rasseoir. Il avait l’habitude. Antoine, quant à lui, n’avait pas l’habitude, ni des messes, ni des inhumations. Il avait perdu son père deux mois après son quinzième anniversaire et n’avait jamais assisté à un autre enterrement. Il se rappela qu’alors sa mère était restée digne et froide. « Tu sais, Antoine, il ne sert à rien de montrer sa peine. On la garde pour soi. Elle ne regarde pas les autres. C’est le silence qui lui donne toute sa profondeur et lui permet de s’écouler sans bruit… Les larmes peuvent couler comme des rivières souterraines. On ne les voit pas. Pourtant, elles existent. » Antoine s’était néanmoins demandé si sa mère avait eu de la peine. Il n’avait jamais remarqué de geste de tendresse ou d’affection entre ses parents, simplement une respectueuse indifférence l’un pour l’autre. C’était peut-être cela un couple de « vieux » ! Il se rappela à nouveau l’expression du fils du boucher et la réponse de sa mère. Il sourit. Personne, heureu-sement, ne remarqua à ce moment-là ce sourire qui venait de si loin et qui eût passé pour incongru en de telles circonstances.
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Oui, on pouvait dire qu’il était un enfant de « vieux ». Pourtant, il avait vraiment été aimé, choyé, sûrement plus que d’autres, avait eu une enfance heureuse, insouciante, entouré par la présence, l’omniprésence même, d’une mère qui l’adorait. Le père, quant à lui, était fier de pouvoir donner à ce fils si longtemps attendu une bonne éducation et un bel héritage. « Il sera notaire, comme moi », affirmait-il. Mais Antoine ne fut pas notaire. Il ne montrait aucune des dispositions nécessaires à l’exercice de cette charge ni même aucun goût particulier pour le droit. Il fit quelques études, néanmoins, puis devint employé de banque. Quelques relations furent à l’époque les bienvenues. « Directeur de banque, s’enorgueillissait la mère d’un air faussement modeste. Une belle position sociale pour notre fils ! » Une mère, qui n’aurait voulu en rien contrarier les choix d’Antoine, d’autant que l’étude de Maître Legendre avait été vendue bien avant qu’Antoine eût pu la reprendre. « L’essentiel est que tu sois heureux, Antoine. Je ne veux que ton bonheur ! » A chaque fois qu’elle prononçait ces mots, Antoine avait l’impression que ceux-ci étaient figés, immuab les. Non pas qu’il mît en doute la sincérité de sa mère, mais il trouvait qu’il n’y avait aucune conviction dans le timbre d’une voix qui restait neutre et calme, comme si ces phrases appartenaient au discours attendu d’une mère à son fils, sans autre mani-festation de sentiment. * Perdu dans ses pensées, Antoine ne vit qu’au dernier mo-ment les signes discrets qu’un deuxième employé des pompes funèbres lui faisait pour qu’il se présentât à l’autel afin de lire un passage de la Bible. Cela devait être ainsi, lui avait affirmé le prêtre qui avait condescendu à laisser Antoine choisir le texte qui lui semblait le plus approprié. Le rituel se poursuivit ensuite avec un sermon sobre et bref puis une alternance de
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prières et de chants. Un autre signe et Antoine comprit qu’il s’agissait du moment de la bénédiction du cercueil. Le lyrisme poignant de l’Ave Mariade Gounod retentit alors dans l’église tandis qu’Antoine, le premier, esquissait un signe de croix avec le lourd goupillon en argent massif que l’employé lui tendit en b aissant le regard. Tout se déroula au mieux en moins d’une heure. Antoine n’avait pas voulu de communion. Au cimetière, le cercueil fut béni une seconde fois avant sa mise en terre, puis ce furent les traditionnelles poignées de mains et condoléances. Dans la salle paroissiale, un café et quelques gâteaux attendaient ceux qui s’étaient déplacés. On était fin novembre et il faisait très froid. « Au moins, il ne pleut pas ! C’est une consolation ! », entendit Antoine à quelques pas de lui, alors qu’il se dirigeait vers la personne qui demeurait dans la chamb re voisine de celle de sa mère à la maison de retraite et qu’il venait d’apercevoir. C’était une femme charmante qui, malheureusement, avait de plus en plus d’absences mentales, ce qui avait le don d’exaspérer la mère d’Antoine. Cette dame avait les yeux rougis. « Elle pleure tout le temps, en toute circonstance ! », affirmait Madame Legendre. Hypersensibilité, pensait Antoine, sensi-blerie disait la mère qui se targuait de conserver son sang-froid quel que soit l’événement, heureux ou malheureux. Antoine s’avança. – C’est gentil d’être venue, lui dit-il. – C’est normal, Monsieur Antoine. Vous savez, depuis trois ans que j’étais avec Madame votre Mère… Un caractère, n’est-ce pas ? Mais elle vous adorait ! Mon Antoine, répétait-elle. C’est qu’elle les attendait, vos visites ! Et puis, elle parlait tout le temps de vous, de votre position, de votre vie…, ajouta-t-elle. Je voudrais tellement qu’il soit heureux comme il le mérite, disait-elle. – Je sais bien, Madame Rimbert, je sais bien, répondit seulement Antoine en quittant la vieille dame qui parlait un peu fort.
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