Le degré zéro de la pensée stratégique

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LIBRE OPINION
Le degré zéro
de la pensée stratégique
Jean-Philippe IMMARIGEON
Afghanistan, Otan, Livre blanc : voilà la nouvelle trilogie de
notre future défense. Rupture radicale, elle semble n’avoir d’autre
fondement que la volonté de clore la dispute irakienne et de s’ali-
gner sur la politique américaine. Encore faudrait-il expliquer pour-
quoi il est urgent d’adopter une pensée managériale qui mélange
guerre et stratégie, et dont l’échec est une nouvelle fois patent en
Orient.
C’est devenu un classique de la presse : quoiqu’elle reste la
superpuissance militaire, force est de constater que l’Amérique perd
ses guerres. L’oxymore n’a pas l’air de choquer ses auteurs : un gamin
de cinq ans comprend toutefois que lorsqu’on perd, on n’est pas le
plus fort. Qu’à cela ne tienne : défaite sur le terrain, l’Amérique et sa
conception éthérée et managériale de la guerre n’en reste pas moins le
modèle auquel se rallient nos dirigeants ; au point d’envoyer des
troupes dans une bataille sans issue, de réintégrer une alliance en fin
de course et de dupliquer dans un Livre blanc ce fumeux concept de
Transformation dont l’échec total n’est pourtant plus à démontrer.
AVENTURES EN AFGHANISTAN
On ne fait pas la guerre, on la gagne. L’Otan peut-elle vaincre
les taliban ? Non ! L’affaire est pliée, les discours sont qu’il s’agit
d’éviter de perdre. C’est ce qu’a dit le président de la République à
Kaboul début 2008, c’est ce qu’il a répété trois ...
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LIBRE OPINION
Le degré zéro de la pensée stratégique Jean-Philippe IMMARIGEON Afghanistan, Otan,Livre blanc: voilà la nouvelle trilogie de notre future défense. Rupture radicale, elle semble n’avoir d’autre fondement que la volonté de clore la dispute irakienne et de s’ali-gner sur la politique américaine. Encore faudrait-il expliquer pour-quoi il est urgent d’adopter une pensée managériale qui mélange guerre et stratégie, et dont l’échec est une nouvelle fois patent en Orient.
C’est devenu un classique de la presse : quoiqu’elle reste la superpuissance militaire, force est de constater que l’Amérique perd ses guerres. L’oxymore n’a pas l’air de choquer ses auteurs : un gamin de cinq ans comprend toutefois que lorsqu’on perd, on n’est pas le plus fort. Qu’à cela ne tienne : défaite sur le terrain, l’Amérique et sa conception éthérée et managériale de la guerre n’en reste pas moins le modèle auquel se rallient nos dirigeants ; au point d’envoyer des troupes dans une bataille sans issue, de réintégrer une alliance en fin de course et de dupliquer dans unLivre blancce fumeux concept de Transformationdont l’échec total n’est pourtant plus à démontrer.
AVENTURES EN AFGHANISTAN On ne fait pas la guerre, on la gagne. L’Otan peut-elle vaincre lestaliban? Non ! L’affaire est pliée, les discours sont qu’il s’agit d’éviter de perdre. C’est ce qu’a dit le président de la République à Kaboul début 2008, c’est ce qu’il a répété trois mois plus tard lors du Sommet de Bucarest : on a connu plus mobilisateur. Si l’Afghanistan tombe, nous dit-on, le Pakistan tombera. Voilà un recyclage bien mal-habile de la théorie des dominos des années 60. Il est clair qu’aucun général occidental ne reprendra la boutade (1) de Joffre après la Marne , et qu’il s’agit entre alliés de se refiler la
(1) « Je ne sais pas qui a gagné la bataille de la Marne, mais je sais qui l’aurait perdue ».
défense nationale et sécurité collective
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(2) patate chaude d’un échec pourtant prévu dès l’origine . Entre-temps, des raidstalibanon est passé aux maquis, face auxquels la méthode de lutte contre-insurrectionnelle revient au plan Challe. Il y a déjà sur le terrain plus de 60 000 soldats euro-américains, auxquels s’ajoutent 10 000 mercenaires et une armée afghane de 35 000 hommes. L’Otan écrase la rébellion, non seulement qualitativement mais quantitative-ment. En pure perte. La stratégie est pourtant de continuer à mettre (3) davantage de troupes et de moyens. Le «Surgele seul mode» est de pensée des Américains qui ne savent concevoir autre chose qu’une comptabilité à la McNamara. Dans une note confidentielle du 16 octobre 2003, l’ancien secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, s’interrogeait : « Est-ce que nous tuons plus de terroristes qu’en for-ment lesmadrasasdu Pakistan ? ». Quarante ans après le Viêt-nam, rien n’a changé et rien ne changera jamais dans la pensée du Pentagone. Une nation dont les escarmouches contre les Anglais avaient échoué et qui ne doit son indépendance qu’aux régiments et aux vaisseaux du roi de France, est définitivement conditionnée par l’idée que seuls les gros bataillons remportent les batailles.
Nous voilà embarqués dans une escalade dont nous ne maîtri-sons, ni la forme ni le calendrier, à laquelle les Américains refusent de fixer un terme. Il n’y a aucune définition de la victoire, et les Européens s’en étonnent. Leur étonnement est étonnant : l’Amérique est engagée dans une guerre eschatologique. La guerre en Afghanistan durera jusqu’à épuisement d’un des adversaires. Avec cette nouveauté par rapport au conflit indochinois et au discours de Phnom Penh de 1966, qu’il n’est désormais plus inconcevable que, cette fois-ci, la puissance militaire américaine mette le genou à terre la première. Et nous avec.
FRENCH SURGE L’art de la guerre consiste à conserver sa liberté, non pas seu-lement comme but ultime de la collectivité, mais également dans le choix liminaire. Une guerre qu’on se laisse imposer est une guerre déjà perdue. « La science de la guerre consiste principalement à ne
(2) J.-Ph. Immarigeon : « La guerre introuvable »,Défense Nationale, avril 2002. (3) Terme utilisé depuis le 10 janvier 2007 pour désigner l’augmentation des troupes améri-caines en Irak. Le mot veut dire « poussée », « déferlante », mais peut également signifier « se précipiter ».
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e combattre que quand on veut », écrivait au XVII siècle Henri duc de Rohan dansLe parfaict capitaine. Or nous entrons dans cette guerre d’Orient sans savoir pourquoi, et alors que nous nous en étions tenus à l’écart jusqu’à aujourd’hui. C’est cette politique que le candidat Sarkozy, entre les deux tours de l’élection présidentielle, confirmait vouloir poursuivre : « Il était certainement utile qu’on les envoie, dans la mesure où il y avait un combat contre le terrorisme ; mais la pré-sence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. — Même s’il faut poursuivre une présence pour empêcher les talibande revenir au pouvoir… ? — Je vous ai dit quelle était ma réponse. D’ailleurs le prési-dent de la République a pris la décision de rapatrier nos forces spé-ciales et un certain nombre d’éléments. C’est une politique que je poursuivrai. Et de toute manière si vous regardez l’histoire du monde, aucune armée étrangère n’a réussi dans un pays qui n’était pas le sien. (4) Aucune, quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu » .
Un an après, le discours est exactement inverse. « À l’heure où je m’exprime, la nuit tombe sur Kaboul » : ainsi commençait l’inter-vention du Premier ministre François Fillon le 8 avril 2008 à l’Assemblée nationale, qui se poursuivait par une description, très e III République, de la mission civilisatrice de nos armées. C’était aimable comme lespottélévisé d’un opérateur de téléphonie mobile, mais on ne fonde pas une politique sur unclippublicitaire, ni sur des serments deboy-scout. L’envoi de troupes en Afghanistan ressemble fort au dernier parachutage sur la cuvette de Diên Biên Phu. Ce sont des renforts, a dit le Premier ministre : le mot est juste. On sait quelle situation sur le terrain cela traduit, on sait surtout comment cela se termine. D’ici à ce que, comme elles l’avaient déjà fait au-dessus de Sarajevo, nos troupes redonnent une fois encore à leurs positions les doux prénoms de Françoise, Dominique ou Éliane-4, il n’y a pas loin.
COMME AU TEMPS DE LA SFIO Religion de nos élites rendues malheureuses par la fâcherie irakienne, l’atlantisme est redevenu la seule ligne directrice d’une
(4)France 2, « À vous de juger », 26 avril 2007.
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politique qui par ailleurs n’a toujours pas trouvé ses marques. Sur l’Amérique la ligne est fixée, et l’admiration du chef de l’État pour la nation paternaliste et autoritaire décrite par Tocqueville, est finalement le seul véritable sujet sur lequel il soit en phase avec des Français qui ne parviennent pas à faire le deuil de leur rêve américain, comme le montre leur « Obamania hystérique » depuis le début de l’année.
Cette idéologie opère un retour en force, portée par des soixante-huitards reconvertis au néo-conservatisme, qui s’érigent en e oracles du XXI siècle et croient ainsi avoir repris une main qu’ils avaient perdue depuis longtemps. Un parti américain est à l’œuvre qui sévit dans les médias, pérore dans les dîners en ville et infiltre aussi bien les cabinets ministériels que la table ronde hebdomadaire de l’atlantisme bon chic bon genre qu’était devenue l’émission « Esprits Libres » surFrance 2. Il a depuis l’Irak, écrit-on, fait sonmea culpa. Un de ses organes aurait ainsi dénoncé l’erreur qu’avait été cette guerre : George W. Bush n’est pas Franklin D. Roosevelt, et 2003 (5) n’était pas 1944 . Nosneocons, qui écrivaient exactement le contraire il y a cinq ans, volent au secours de la défaite. C’est pour eux une manière de sauver le mythe, car leur prurit militaro-sentimentaliste ne change guère sur le fond : l’Amérique reste celle duD-Day, et quiconque conteste son statut de nation providentielle est un anti-américain primaire, allié objectif de tous ceux qui agres-sent les États-Unis.
«America is a nation at war !» Apparu sur les écrans l’après-midi du 11 septembre 2001, ce discours de victimisation a réussi bien au-delà du rationnel (l’analogie avec laShoaha même été faite au début 2008 par le Département d’État pour justifier les procès à venir de Guantanamo). Martelé par les médias du monde entier, il est en ouverture desreviewsdu Pentagone. Tous nos dirigeants y sacrifient par paresse et parce qu’ils y trouvent le cadre conceptuel qui leur manquait depuis la chute du mur de Berlin. Ne pouvant se déjuger, ils sont piégés par ces prolégomènes stériles et incapacitants qui préten-dent que le monde a changé le jour des attentats. Et c’est ce récit complètement décalé du réel que reprend leLivre blanc, comme si l’imagination, quarante ans après mai 68, avait déserté le pouvoir.
(5)Le Meilleur des Mondes, n° 7, éditorial, Denoël, 8 mai 2008.
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AYEZ PEUR !
L’idée qui a conditionné les travaux de la commission Mallet est que nous devons désormais penser en terme de concept global de défense et de sécurité nationale. La belle idée que voilà ! Elle mélange agression extérieure et maintien de l’ordre, supprime la frontière entre ce qui est « en dedans » et ce qui est « en dehors », noie la guerre dans un grand fourre-tout où la loi de programmation côtoierait la loi Dati sur la rétention à vie. Des boutiques de l’avenue Montaigne aux montagnes afghanes, c’est la même guerre. Le monde est un, l’ennemi également. Letalibann’est qu’un violeur multirécidiviste, il est peut-être déjà ce voisin de palier que nous saluons tous les matins. Vite, des drones au-dessus des cités ! Une France en régression semble avoir adopté de l’Amérique sa peur ontologique de l’Autre, et appelle de ses vœux cet État Léviathan qui ôte « le trouble de penser et la peine de vivre », comme l’écrivait Tocqueville. Ça évite de répondre à la seule question qui vaille : la France est-elle en guerre, et si oui, contre qui ?
Et non contre quoi. On fait la guerre à des individus, pas à un (6) concept controuvé . « L’ennemi est l’ennemi », martelait le chef de la France Libre. Derrière cesummumde tautologie gaullienne réside une vérité profonde : sans adversaire identifié il n’y a pas de guerre. On ne peut fonder une politique de défense sur un modèle en apesan-teur, et affirmer que la France aurait pu être attaquée et qu’il faut donc faire « comme si ». Voilà l’erreur de notre pensée du management, faite d’apriorismes et de paralogismes : blanc ou noir c’est pareil. C’est ce que Karl Popper nommait « l’infalsifiabilité des modèles déterministes », autrement dit l’art d’avoir toujours raison. Il n’y a pas d’attentats en France ? C’est parce que nous sommes déjà en guerre là-bas. Il y en aura, et nous aurons eu raison de faire comme s’ils avaient déjà eu lieu. Sauf que l’opinion s’interrogera sur l’intérêt d’aller chercher lestalibanà Kandahar pour les ramener à la maison. Elle aura raison : ce n’est pas parce qu’une politique de l’autruche est suicidaire qu’il faut pour autant tuer la logique et le bon sens.
(6) « LeLivre blancn’en fournit pas l’armature conceptuelle, puisqu’au titre des menaces il retient à la fois l’attentat terroriste, la guerre de haute intensité, le désordre dans le Tiers-Monde et la pandémie grippale », extrait de l’article «Livre blancsur la défense : une espérance déçue », Surcouf,Le Figaro, 19 juin 2008.
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Je me souviens au lycée d’un cours sur la guerre de 1870, où notre professeur avait d’emblée disserté en termes géostratégiques sur les grands équilibres européens, les compétitions économiques, les rivalités impérialistes entre puissances maritimes et continentales. Un de mes camarades l’interrompit : « Excusez-moi, monsieur, mais vous avez oublié le plus important ; cette guerre, c’était qui contre qui, et elle a commencé comment ? ». Le professeur s’excusa et repris par la narration de l’essentiel. Lorsqu’il en eut terminé, mon camarade inter-vint de nouveau : et si notre charge de Reichhoffen avait réussi, et si les Prussiens n’avaient pas poussé Bazaine dans Sedan, tout ce que vous nous avez expliqué au début serait-il valable ? Bien sûr que non.
S’il fallait attribuer une note auLivre blanc, ce serait : à refaire ! C’est reposant de modéliser le terrorisme et de s’inventer une nouvelle croisade : il y a un tel désarroi chez nos experts incapables de penser la complexité de l’histoire, que le retour précipité vers un schéma bon-méchant, digne du temps de la guerre froide, peut leur « donner l’illu-(7) sion de raisonner sur des choses certaines » . Derrière les psalmodies pleines de mots compliqués sur le retour du tragique de l’histoire, la parole de nos intellectuels est archaïque. Ils tiennent pour modernité ce qui n’est que pensée sclérosée et recyclage des vieilles lunes du com-plexe militaro-industriel et des stratèges en chambre de laRand.
LE RETOUR DES « MEILLEURS ET DES PLUS INTELLIGENTS »
Cette disjonction entre guerre et stratégie n’est pas nouvelle, elle était déjà dénoncée il y a un demi-siècle lorsque les États-Unis avaient modélisé la guerre en termes mathématiques et statistiques. C’était le règne des meilleurs et des plus intelligents, pour reprendre (8) le titre d’un ouvrage contemporain de la guerre du Viêt-nam . Le retranchement de l’Amérique derrière des modèles stratégiques n’est qu’un viatique contre la peur d’un monde déroutant dont elle cherche désespérément à se retrancher. « Troublée, elle essaie de se raccrocher à un raisonnement simplificateur et de trouver des certitudes… Le rai-sonnement stratégique apparaît intellectuellement secourable, car il
(7) Léo Hamon :La stratégie contre la guerre; Grasset, 1966. (8) David Halberstam :The Best and the Brightest; Random House, 1969 (On les disait les meilleurs et les plus intelligents; Robert Laffont, 1974).
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permet de substituer à l’étonnante complexité des choses l’élémentaire (9) relation d’hostilité » .
Les experts se rassurent en nous inventant, pour masquer leur échec dans le réel, un futur hollywoodien où la technologie sera enfin maîtresse du terrain, et s’obstinent au prétexte qu’ils auront un jour raison. Ils se justifient en brandissant de nouvelles menaces pas encore identifiées, et on frémit de les entendre certifier qu’Al-Qaïdaaura un jour des armes de destruction massive : lorsque cela se produira, ils s’en féliciteront sur les décombres de nos villes. S’ils rêvent aux conflits d’après-demain c’est qu’ils sont bien incapables de gagner les guerres d’aujourd’hui. Or, ce sont elles qui conditionnent l’avenir, pas leurs élucubrations cosmologiques.
Il est stupéfiant que, d’un côté, on reconnaisse l’absurdité d’une stratégie qui tente d’imposer à l’adversaire un terrain sur lequel on lui interdit dans le même temps d’aller — tout en s’étonnant qu’il fasse le seul choix de contournement qu’on lui laisse — et que, de l’autre, on continue à s’extasier sur de prétendues nouvelles modalités de conflits dont on avoue pourtant ne connaître ni la forme ni la teneur. Pourquoi « l’ennemi » investirait-il de la peine et du temps dans des moyens actuellement hors de sa portée, alors qu’en réduisant nos moyens clas-siques, nous lui laissons déjà la victoire sur son terrain ? Pourquoi tenterait-il de neutraliser une technologie qui est de toute manière déjà inefficace pour le vaincre ? Il ne sert à rien d’accumuler de l’infor-mation dans nos bibliothèques numérisées dès lors que le réel nous échappe : pendant que les rédacteurs duLivre blancpeaufinaient leurs considérants sur la cyberguerre, une poignée detalibanmontés sur des motocyclettes délivraient à Kandahar un millier des leurs, au nez et à la barbe des 60 000 soldats de l’Otan. Le résultat est que nos adversaires nous imposent leur bataille sur leur terrain. Lestaliban n’auront jamais ni satellite, ni drone, ni missile de croisière : ils ont en revanche de vieuxAK-47etRPG-7. Et tandis que nous tentons de les intercepter avec nos grandes oreilles, ils utilisent peut-être des pigeons voyageurs. Quelle est la première chose qu’apprendra un talibanpour venir se faire exploser dans un métro parisien ? À parler quelques mots de français. Quelle est la dernière chose enseignée aux troupes envoyées en Afghanistan ? Le pachtoune. Après cela, l’excuse de l’asymétrie a bon dos, sauf à la dénoncer dans le fait que les
(9) Léo Hamon,op. cit.
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Afghans parlent afghan entre eux en Afghanistan, plutôt que de communiquer en anglais avec desBlackberry. Mais il semble plus urgent aux « nouveaux philosophes » du « nouvel âge de la guerre » de disserter sur la cryptographie quantique et la Ligne Maginot illu-soire d’un monde panoptique entièrement sécurisé.
AVIS DE TEMPÊTE SUR L’ALLIANCE La guerre n’est pas et n’a jamais été la même chose pour les Américains et pour nous. Ils n’ont pas connu les compagnies anglaises ou espagnoles, les cosaques ou les uhlans et encore moins lespanzers à Paris ; et n’en déplaise aux manuels scolaires d’outre-Atlantique, les deux guerres contre l’Angleterre (1774 et 1812) n’ont pas révélé chez eux une grande appétence pour la résistance sur leur sol ; Tocqueville lui-même s’en faisait la remarque. Leurs guerres ont toujours été des guerres de projection, comme l’intervention dès 1775 des Insurgents au Canada. Le général Vincent Desportes a noté à maintes reprises, que leur compréhension de Clausewitz reste biaisée du fait de cette (10) discontinuité géographique . La guerre américaine n’a pas changé au soir du 11 septembre 2001, elle a toujours existé sous cette même forme. Mais nous, que voulons-nous ? Les Français s’interrogent sur l’impérieuse nécessité de retour-ner dans le Fort Apache afghan et de réintégrer l’Otan. Il ne sert à rien d’en accuser une fois encore un déficit de communication : si nos gouvernants n’expliquent rien c’est qu’ils n’ont rien à dire. Ne fau-drait-il pas se demander si les Américains savent eux-mêmes ce qu’ils font et où ils vont, avant de les rallier ? Sans même parler d’un McCain qui prétend que la victoire est au coin de la rue, comment gérer en janvier prochain un Obama qui veut nous faire monter au Pakistan et « éliminer » la menace iranienne, après avoir échappé à une Clinton prête à « oblitérer » 70 millions de Perses et qui proposait (11) qu’une garantie nucléaire soit donnée aux pays de la région ? La France peut-elle s’accorder avec de tels apprentis sorciers ?
Nous rentrons dans l’Otan avec une pensée qui n’est plus celle des Américains, et des formats qui ne sont pas les leurs. Or, pour les généraux américains qui n’en font pas mystère, nous ne sommes que
(10) Voir notammentLa guerre probable. Penser autrement, note 2, p. 105 ; Économica, 2007. (11)MSNBC TV, 21 avril 2008.
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de la chair à canons. Inguérissables monomaniaques, ils fonctionnent dans la répétition de schémas immuables. Fascinés par notre guerre d’Algérie, ils voient toujours dans nos légionnaires et nos paras lesCenturionsde Bigeard. Seulement voilà : ce type de guerre que les Américains ne sauront jamais faire, les Français n’en veulent plus. De toute manière le président de la République, en réduisant la voilure des armées et leur dotation en matériel, nous en ôte les moyens en capitalisant de nouveau les dividendes de la paix européenne.
TERMINUS OTAN Rentre-t-on dans l’Otan pour la revivifier ou pour la torpiller ? S’il s’agit de secouer le cocotier d’une organisation enkystée dans ses certitudes de guerre froide, d’y dénoncer l’hypertrophie d’états-majors et de comités pléthoriques copiés du modèle bureaucratique américain ou d’en finir avec l’optimisme technologique, alors la réintégration sera quand même de quelque utilité. S’il s’agit au contraire de se bercer de mots vides de sens comme les adore le management améri-cain, de se laisser entraîner dans les zones tribales à des opérations catastrophiques tant d’un point de vue militaire qu’éthique, et de s’abandonner dans le culte de la numérisation, comme d’autres s’adon-nèrent après 1917 à l’adoration « du fer et du feu », alors ce ne seront, comme à cette époque, que quinze ans de perdus à un moment où le temps nous est compté dans un monde en plein chambardement. Nous sommes dans une situation où le monde peut basculer à tout instant, moment d’indétermination dont sauront profiter ceux qui savent qu’on peut renverser l’histoire ; n’en déplaise aux tenants du (12) déterminisme . Un nouveau siècle est en gestation, tandis que nous assistons à la purge de l’ancien. Il faut nous ouvrir l’esprit, oublier nos vieilles potions managériales pour nous mettre en posture de sai-sir l’opportunité, et même la créer. Se réfugier derrière les concepts surannés et la modélisation figée d’une pensée stratégique américaine poussiéreuse est se fermer l’avenir.
Jean-Philippe IMMARIGEON Docteur en droit et titulaire d’un MBA américain, l’auteur est avocat, spécialisé en stratégie juri-dique et judiciaire, après avoir vécu et travaillé en Asie et aux États-Unis. Il collabore régulière-ment à la revueDéfense nationale et sécurité collectivedepuis 2001 et a publié plusieurs essais dont le prochainL’Amérique défaiteest prévu pour janvier 2009.
(12) Voir J.-Ph. Immarigeon : « Un monde qui chavire »,Défense nationale et sécurité collective, juillet 2004, et « Le monde selonRand»,Défense nationale et sécurité collective, décembre 2006.
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