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Septembre / Octobre 2008 - N°215
Efma
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Dossier
Le « mobile banking »
ous les pays émergents auront une à plusieurs
solutions de paiement mobile à disposition d’ici
2009 »
, prédit Stéphane Dubreuil, directeur
Telecom et Media chez Sia Conseil (cf.
interview). Sur les rangs, les quatre principaux opérateurs
européens (Vodafone, Téléfonica, Deutsch Telecom et
Orange) travaillent d’arrache pied sur des projets de
paiement mobile dans toutes leurs zones d’influence :
Afrique, Asie, Amérique du Sud et Europe de l’Est. L’enjeu
est de taille pour les opérateurs télécoms, mais également
pour
les
banques,
qui
se
découvrent
de
nouveaux concurrents dans l’offre et la distribution de
services financiers.
Dans les pays émergents, l’accès aux services ban cai res
est largement contraint par des coûts de transac tion
élevés (transport, frais d’agence), ainsi que par des fac -
teurs culturels qui tendent à favoriser les réseaux dits
informels. Pour les populations pauvres et isolées de ces
régions, le mobile-banking présente donc de nombreux
avantages : des tarifs trois à cinq fois inférieurs à ceux
pratiqués par les banques ou les sociétés de transferts
d’argent, un accès aux services vingt-quatre heures sur
vingt-quatre et sept jours sur sept, grâce à des points de
distribution au plus proche des populations et la possibi -
li té d’effectuer des transferts d’argent, même très faibles,
en peer to peer (de personne à personne). Les insti tu tions
de micro-crédit sont au coeur de l’offre mobile dans ces
pays. En Inde ou au Bengladesh, ces établis se ments
permettent de répondre aux défaillances de nombreux
secteurs d’activité (système bancaire, transports, infra -
struc tures télécom fixe) et tendent à devenir de véritables
banques rurales de proximité, avec des offres adaptées
aux besoins locaux.
Mais le mobile banking permet également de démocratiser
les transferts internationaux, en propo sant une offre de
services à des coûts accessibles pour des populations
fortement migrantes. Les acteurs historiques du secteur,
comme Western Union ou Money Gram, sont les pre miè -
res victimes d’une substitution par des solu tions mobiles.
Quant aux banques, elles ont du mal à franchir ces obsta -
cles pour atteindre les populations non-banca ri sées :
« Les
établissements financiers ne sont que faiblement incités
à se concentrer sur le marché étant donné les frais
administratifs élevés qu’il faut engager pour atteindre ce
marché par les mécanismes traditionnels »
, explique Frank
Nieder du département finance de l’IADB, la banque inter -
amé ri cai ne de développement.
En misant sur les SMS et sur le vocal, dans des zones où
l’analphabétisme reste important, les pays émergents font
le pari gagnant d’utiliser le mobile, sans chercher à s’em -
bar rasser de technologies plus performantes. Là où
l’Europe des banques attend encore les dernières homo -
lo gations du « sans contact » pour prendre le virage du
mobile transactionnel, les pays émergents dévelop pent
déjà toute une logique de services très élaborés. C’est
avec leur portable que les habitants de ces régions trans -
fèrent de l’argent à leurs proches, localement ou à l’inter -
na tional, remboursent leurs crédits, paient les frais de
scolarité de leurs enfants et règlent leurs factures d’élec -
tricité ou leurs impôts. La déclinaison du paiement mobile
n’a pas tardé à toucher le commer ce de proximité. Grâce
à son téléphone portable, le gé rant d’une supérette dispo -
se d’un terminal de paiement tout trouvé. La révolution
vient du Sud.
Le maillon central de la chaîne n’est autre que l’opérateur
télécom. C’est lui qui le premier éduque le client à la
monnaie virtuelle. Dans les pays émergents, le premier
opérateur se trouve en situation de quasi-monopole, avec
60 à 80 % de parts de marché d’un secteur mobile en
pleine expansion, tandis que les établissements bancaires
présents localement se partagent une population très
faiblement bancarisée (de 5 à 20 % de la population
globale). En faisant du mobile le portefeuille de demain,
les opérateurs télécom créent des barrières à la sortie plus
PVD
Une solution
à la non-bancarisation
Selon l’institut Juniper Research, le nombre d’utilisateurs de paiements mobiles devrait atteindre
816 millions d’ici à 2011, pour un marché mondial d’une valeur de 200 milliards de dollars.
Vu sous cet angle, les exclus du système financier mondial auront vite fait de trouver leur place.
Et ce, avec ou sans les banques.
Par Julie Martin
Journaliste indépendante
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Le « mobile banking »
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importantes, élargissant leur base client, tandis que les
volumes de transactions mobiles explosent.
Ces projets de désenclavement des populations béné
fi -
cient du soutien des organisations internationales (Banque
Mondiale, FMI, ONU…), mobilisées sur le front de la
démocratisation de l’accès aux services financiers pour
favoriser le développement économique des populations
défavorisées. En mai dernier, la banque interaméricaine
de développement a signé un partenariat avec le sud-
américain Globo Telco Telefonica pour accompagner le
lancement de services bancaires mobiles dans les treize
pays où l’opérateur est présent. Avec 175 millions de
personnes non-bancarisées en Amérique latine, soit 65 %
de la population, et un taux de pénétration en téléphones
mobiles qui atteint 70 % en 2007 (+ 45 % en deux ans),
on perçoit l’importance des flux que pourrait générer la
solution mobile.
« Si elles étaient largement acceptées,
les opérations bancaires mobiles pourraient accroître de
manière considérable le niveau de bancarisation en
Amérique latine et ainsi offrir de plus grandes opportunités
économiques aux ménages à revenus modestes »
, prédit
Frank Nieder de l’IADB.
Afin d’éviter la mainmise des opérateurs sur les services
financiers, les banques cherchent à dévelop per leur offre
mobile et à utiliser cette technologie comme levier de
bancarisation des habitants des pays émergents. Mais
réintégrer ces populations dans le système bancaire im -
pli que de repenser la relation client, comme l’explique
Brian Richardson, PDG de la banque virtuelle sud africaine
Wizzit* :
« Cinq des six milliards de personnes que compte
la planète n’ont pas accès aux services financiers et 4 %
de la population en Afrique est bancarisée. Toutefois, trois
milliards d’individus détiennent un portable. Le modèle
bancaire typique consiste à faire venir les gens à la
banque. Notre modèle consiste à amener la banque aux
gens, ce qui représente une conception très différente. »
Pour les banques étrangères, le mobile banking appa raît
comme un moyen privilégié de pénétrer des marchés
locaux et de se positionner de manière dynami que sur le
segment des paiements mobiles. La banque anglaise
Barclays a lancé, en mars dernier, son service de mobile
banking en Inde, appelé
« Hello Money »
.
« L’Inde se
caractérise par des segments de clientèle variés et une
solide classe moyenne. C’est un marché. L’industrie du
téléphone portable est un secteur qui a surmonté ce
problème et aujourd’hui l’Inde peut se targuer d’atteindre
un taux de croissance inégalé dans le monde sur le
>>>
marché du téléphone portable. Les opérations bancaires
mobiles offrent par conséquent des possibilités immenses.
De plus, en raison de contraintes régle men
tai res et d’une
présence limitée des succursales, les cir cuits directs (hors
succursales) ont été reconnus comme des facteurs clés
de la croissance pour Barclays. Hello Money est une
initiative de ce type qui nous permettra de tirer parti de la
technologie pour surmonter nos limites »,
explique Sami
Lahoud, responsable des affaires générales pour les
marchés émergents chez Barclays. En proposant l’offre
duale (carte bancaire et mo bi
le), les banques espèrent
ainsi éviter une bancari sa tion de ces populations à
ses dépens.
Là où le
branch banking
fait défaut sur le terrain, les
opérateurs télécoms tirent profit du flou juridique pour
proposer des services financiers directement aux clients,
sans passer par la case banque. Comment ? En vendant
des
« money vouchers »
, des cartes pré-payées, achetées
par le client dans l’un des points de distribution partenaire.
C’est notamment le modèle choisi par MoneyBox Africa
au Nigeria qui a développé toute une gamme de cartes
pré-payées : la
« travel card »
pour les devises étrangères,
la
« gift card »
pour faire plaisir ou encore la « teen card »
qui permet un contrôle parental des dépenses. À ces
transferts d’argent directs s’ajoutent les recharges télé -
pho ni ques, souvent utilisées comme monnaie d’échange
pour obtenir des liquidités : un client envoie dix minutes
de « crédit appel » à un proche par SMS, ce dernier peut
alors échanger ces minutes contre de l’argent. L’opérateur
bat monnaie : on parle alors d’Airtime Money. Au travers
son service peer to peer appelé
« Me 2 U »
, le sud-africain
MTN génère près de 40 % de ses revenus. Une somme
non négligeable pour une activité peu éloigné de son coeur
de métier. En effet, gérer des comptes pré payés avec des
tables de correspondance entre des minutes et des
devises pour établir des soldes de compte ; l’approche est
similaire à celle du suivi d’un compte bancaire par les
établisse ments financiers. La frontière entre les banques
et les opérateurs télécom devient plus floue.
« Le mobile apporte une opportunité historique d’élargir
la distribution du micro-crédit et d’augmenter le taux de
bancarisation des populations défavorisées »
, conclue
Stéphane Dubreuil. Avec 3,3 milliards d’abon nés à la
téléphonie mobile et seulement un milliard d’individus
bancarisés, le calcul est rapide. Les futurs clients sont au
bout du fil.
*Wizzit est une division de la South African Bank of Athens Limited
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Dossier
Le « mobile banking »
Stéphane Dubreuil
Directeur télécom et médias
Sia Conseil
Comment l’expliquer le décalage de maturité
et de développement des services de
m-banking entre les pays émergents
et les pays dévelop pés ?
Le mobile banking nous vient des pays émergents
pour plusieurs raisons. Le taux de bancarisation et la
maturité des moyens de paiement étant faibles, ces
pays sont tentés de passer du paiement cash au
paiement mobile directement. De plus, le mobile
banking est perçu comme un moyen de désenclaver
les populations défavorisées. La structure de marché
donne un rapport de force très important à l’opéra -
teur mobile, faisant de lui le chef d’orchestre des
offres de paiement et un acteur incontournable de
la bancarisation.
Les pays développés sont dans une configuration
totalement différente. Le mobile banking est vécu
comme une cannibalisation des moyens de paie ment
existants et n’apporte pas, en termes de ser vi ces, de
révolution équivalente du fait d’un taux de bancari -
sa tion fort et d’une maturité importante de la carte
de crédit. Le rapport de force entre l’opérateur et la
banque est beaucoup plus équili bré et les aspects
réglementaires une contrainte forte.
Les institutions de micro-finance (IMF) sont en
plein essor. Quel est leur positionnement par
rapport aux banques traditionnelles ?
Sous l’impulsion de Mohammed Yunus, prix Nobel
de la paix, on constate un développement expo nen -
tiel de la micro-finance dans le monde. De nombreu -
ses IMF se sont montées à travers le monde et drai -
nent des capitaux importants issus de fonds spécia -
lisés, d’organismes mondiaux (Banque Mon dia
le) et
autres banques. Elles sont devenues des acteurs
puissants dans des zones rurales totale ment délais -
sées par les banques tradition nel
les. Leurs offres de
services initialement réduites au micro-crédit se
développent vers des services de banque tradition -
nelle : épargne, emprunt, etc. Nous voyons donc des
institutions de micro-crédit devenir de véritables
banques, demandant dans certain cas une licence
bancaire, avec une puissan ce financière plus impor -
tante que ces dernières. Il n’est donc pas impos sible
d’assister à moyen terme à des consoli da tions
massi ves d’acteurs issus du micro-crédit avec des
banques traditionnelles.
Y a-t-il une différence dans les niveaux de
sécuri sation des transactions mobiles par rap -
port aux transactions bancaires ?
Les paiements par SMS ou USSD peuvent avoir des
niveaux de sécurisation comparables aux transactions
bancaires. De plus, la carte SIM des opérateurs
possède un niveau de cryptographie et de sécuri sa -
tion pouvant être équivalent à ceux des cartes ban -
caires. On ne peut donc pas dire que ce canal moins
cher est a priori moins sécurisé. Il existe de nombreu -
ses solutions permettant de garantir aux institutions
financières une transaction répondant aux exigences
de sécurité. Aujourd’hui, il n’existe pas plus de fraude
pour les paiements via mobile que par carte bancaire.
T
rois questions à
« Le mobile banking vient des pays émergents »
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