Actualité de Marx : quelle est la question ? Par Claude Gindin

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Actualité de Marx : quelle est la question ? Par Claude Gindin

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Rencontre philosophique
Actualité de l'œuvre de Marx
en France, en Europe
et dans le monde
Paris, 20 mai 2005
Actualité de Marx :
quelle est la question ?
Par Claude Gindin
Historien, économiste
« Actualité de la pensée et de l’œuvre de Marx en France, en Europe et dans le monde » : sagement,
l’énoncé ne va pas au-delà, et certainement n’a-t-on pas eu en vue la totalité du monde sublunaire
tel qu’Aristote l’entendait par opposition au Cosmos. Je m’interroge cependant sur ces
élargissements successifs. Une approche spatiale se comprend bien pour un tableau de l’influence
actuelle de l’apport de Marx. Mais quant au contenu de cet apport ? A proprement parler, la
formulation choisie implique l’hypothèse – quitte à ne finalement pas la retenir – de zones où
l’apport de Marx n’est pas, n’est pas encore ou n’est plus d’actualité. Si on prend séparément
différentes idées de Marx, on n’aura pas de peine à dire que certaines demeurent actuelles ici mais
pas là, ou plus actuelles ici que là. Mais s’agissant de la démarche d’ensemble de Marx, on sera plus
en difficulté pour envisager une sorte de géographie de son actualité. En effet, une des grandes
avancées de Marx tient à sa capacité de mise en perspective à l’échelle de l’évolution de l’humanité
toute entière. Cette mise en perspective est absente chez ceux qu’il admirait le plus dans la pensée
économique scientifique qui l’a précédé, notamment chez les Physiocrates français du XVIIIe siècle,
chez Adam Smith ou David Ricardo. Mais elle conduit Marx à cette réflexion : « La production
capitaliste prend racine sur un terrain préparé par une longue série d’évolutions et de révolutions
économiques. La productivité du travail, qui lui sert de point de départ, est l’œuvre d’un
développement historique dont les périodes se comptent non par siècles, mais par milliers de
siècles. »
1
Il est donc amené à se demander où se trouve « la patrie du capital » et à en expliquer la
localisation dans la « zone tempérée » par des caractéristiques de celle-ci « qui forment la base
naturelle de la division sociale du travail et qui excitent l’homme, en raison des conditions
multiformes au milieu desquelles il se trouve placé, à multiplier ses besoins, ses facultés, ses
moyens et modes de travail. »
2
Et pour raisonner en ces termes, Marx a eu besoin d’embrasser dans
son regard la globalité de l’espace occupé par l’humanité tel qu’on le connaissait en son temps.
Par ailleurs, comme toute autre, l’entreprise de compréhension du réel menée par Marx doit être
distinguée de l’objet sur laquelle elle porte : les conditions nécessaires à l’existence d’une réalité
peuvent être spatialement circonscrites, pas la plus ou moins grande validité de sa représentation par
la pensée. Une idée n’est pas plus ou moins adéquate à son objet selon qu’elle est pensée en Europe
ou en Patagonie.
La thématique générale ayant été déclinée en plusieurs sous-thèmes dans l’invitation à participer à
notre rencontre – « Marx penseur du passé ? Marx dépassé ? Marx modernisé ? Marx pensée qui ne
cesse de devenir monde ? Marx à repenser ? »– je m’en tiendrai à quelques mots sur la question
« Marx dépassé ? ». Dépasser des idées suppose de réellement les bien connaître et ce qu’écrivait
Jean-Paul Sartre dans Questions de méthode doit encore être entendu : « un prétendu
‘‘dépassement’’ du marxisme ne sera au pis qu’un retour au prémarxisme, au mieux que la
redécouverte d’une pensée déjà contenue dans la philosophie qu’on a cru dépasser. »
3
Sartre, dans
ce texte, on le sait, rangeait la philosophie de Marx parmi les philosophies « indépassables tant que
le moment historique dont elles sont l’expression n’a pas été dépassé. »
4
Cependant, sa formule bien
frappée n’épuise pas le sujet. D’abord parce que, si la philosophie est sans cesse présente chez
Marx, ni son projet, ni son œuvre effective ne peuvent se condenser dans une philosophie qui en
serait la quintessence. Ensuite parce qu’il y a du dépassement de Marx chez Marx. Et aussi parce
que le mouvement d’investigation et d’élaboration théorique de Marx, ses propres développements
et, au-delà de lui, le prolongement d’une ressaisie de ce mouvement dans des développements
nouveaux appellent à pousser la réflexion sur les rapports entre développement et dépassement. Et
ceci sans réduire le dépassement à son moment de négation.
La date de la rencontre approchant, les intervenants ont reçu une lettre de cadrage de leur budget
1
Karl Marx,
Le Capital
, livre I, Éditions sociales, 1969, tome II, p. 186. Dans la traduction de Jean-Pierre Lefebvre :
« (…) un sol économique qui est lui-même le produit d’un long processus de développement. (…) Le résultat d’une
histoire qui englobe des milliers de siècles. »
Le Capital
, livre I, Éditions sociales, 1983, p. 574.
2
Ibidem
, p. 187. Traduction Lefebvre : « terre nourricière du capital »
op. cit.
, p. 575, « (…) et agit comme un
aiguillon sur l’homme (…) »,
op. cit.
, p. 575.
3
Jean-Paul Sartre, « Questions de méthode », publié en tête de
Critique de la raison dialectique
, tome I, Gallimard
NRF, 1985, p. 21 (1
ère
éd. : 1960).
4
Même page.
Fondation Gabriel Péri – Rencontre Philosophique – 20 mai 2005 – Intervention de Claude Gindin
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temps les invitant à « répondre le plus simplement possible à la question : ‘‘Marx actuel et
inactuel ?’’ ». Ici encore, la question mérite d’être interrogée et plus précisément le « et » de « actuel
et inactuel ? » parce que ce « et » risque fort de séparer. Quelque chose qui s’apparenterait à un
listage de « l’actuel » et de « l’inactuel », aussi bien qu’à une cartographie, et dans le fond pour les
mêmes raisons, me semblerait infiniment moins opératoire, moins stimulant, qu’une recherche de
l’actuel dans l’inactuel et de l’inactuel dans l’actuel.
Faute donc d’avoir pu saisir quelle était vraiment la question, voici quelle est ma réponse :
A mon sens, ce qu’a de plus actuel aujourd’hui la pensée de Marx est le fruit de son effort pour
comprendre le plus profondément qu’il lui était possible l’actuel de son temps. J’illustrerai mon
propos par un seul exemple, mais sur une question de grande portée puisqu’elle est relative aux
rapports homme/outil/nature. Ce que Marx expose sur le travail humain et la révolution industrielle
ne suffit certes pour l’analyse, aujourd’hui, de la révolution informationnelle et de ses enjeux. Mais
on ne peut, sans graves dommages, se passer de ce qu’il dit sur l’interposition du moyen de travail
entre l’homme et son objet de travail, sur l’affranchissement par rapport aux limites organiques du
corps humain que permet cette interposition, sur le lien entre action de l’homme sur la nature qui lui
est extérieure et modification des capacités humaines et, finalement, de sa conception de ce qui
constitue une révolution technologique
5
.
5
Cf. Karl Marx,
Le Capital
, livre I, Éditions sociales, 1971, tome I : « Le moyen de travail est une chose ou un
ensemble de choses que l’homme interpose entre lui et l’objet de son travail comme conducteurs de son action » (p.
181) ; « En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre
nature, et développe les facultés qui y sommeillent » (p. 180) ; 1969, tome II : « Dès que l’instrument, sorti de la
main de l’homme, est manié par un mécanisme, la machine-outil a pris la place du simple outil. Une révolution s’est
accomplie alors même que l’homme reste le moteur » (p. 60) ; « Le nombre d’outils qu’une même machine
d’opération met en jeu simultanément est donc de prime abord émancipé de la limite que ne pouvait dépasser l’outil
manuel » (p. 60-61). Pour le traduction Lefebvre,
op. cit.
, voir respectivement p. 201, 199-200, 419 et 420.
Fondation Gabriel Péri – Rencontre Philosophique – 20 mai 2005 – Intervention de Claude Gindin
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