Chapter 1 Résistance civile et militaire dans la France de Vichy ...

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Chapter 1 Résistance civile et militaire dans la France de Vichy ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon
Chapter 1
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy : Témoignage personnel Gilles Bernard Vachon [Je remercie d’abord Francis Feeley et Pierre Guerlain à qui je dois d’évoquer ces quelques souvenirs et idées, à partir de ma vie d’enfant, en France pendant et après l’Occupation nazie. C’est en référence à mon vécu que je vais m’exprimer ; non en historien, ni en théoricien de la résistance - que je ne suis pas ; mais plutôt, si vous le permettez, en moraliste et en poète – que je suis. Ma famille et mes amis vivaient alors à mes yeux une vie minuscule, ordinairement minuscule, et les événements qui s’y sont reflétés à travers guerre et nazisme l’a fait paraître, a posteriori, plus grande et peu ordinaire. Je vais évoquer ici une dizaine de personnes proches qui hantent ma mémoire de l’époque : quelques Français du 20 ème siècle en résistance sociale et politique, revisités, en 2008, par un ancien enfant de la « guerre de 40 » -- que j’ai été. ] Préambule Au début des années 30, les congés payés n’existaient pas. Sauf dans l’Instruction Publique (bien forcée de libérer quelques semaines ses fonctionnaires). Ma mère, institutrice, avait donc décidé qu’elle accoucherait de moi la veille du jour où commençaient alors les vacances scolaires, le 14 juillet. Mais j’étais trop heureux de ma vie utérine : je ne suis sorti à l’air du monde que sept jours plus tard, faisant perdre un peu de vacances à ma mère, et à moi, quelques décilitres de lait au sein : la nounou de la rentrée m’a fait passer au biberon, pile poil, le 1 er octobre. Voilà : je n’ai pas voulu naître le jour prévu, c’est le premier acte de résistance que j’aie commis – sociobiologique. Il me semble que ça venait d’un peu plus loin que moi. La personne de mon père y était sans doute pour quelque chose.] 1. Du prolétariat à la classe moyenne : résister et progresser A. Jeunesse de mon père, Lucien Vachon Je commence par mon père. Il était né en 1900 à Saint-Denis, au nord de Paris, dans un milieu prolétarisé. Son propre père, à lui, aurait dû travailler dans la boulangerie familiale, et peut-être en hériter ; mais très jeune, à 12 – 13 ans, il avait eu de l’asthme, et il toussait ou étouffait, plié en deux, au-dessus du pétrin où à l’époque, on remuait, à la force des bras, la pâte à pain. Ainsi devenu inapte -- et sans aucune autre formation, mon grand-père est devenu simple garçon de courses et l’est resté toute sa vie : il ressemelait lui-même les chaussures qu’il usait pour épargner l’argent du bus ou du métro. Il était taciturne et morose, mais actif. Sa femme, beauceronne et débrouillarde, était couturière à domicile, situation assez précaire pour qu’elle se fasse, en outre, vendeuse à la sauvette, aux Puces, de vieux chapeaux. Ils vivaient au bord du canal de Saint-Denis, dans un petit logement ouvrier de deux pièces et demie, rue Samson, au 4 ème  étage. Samson est, dans la Bible, un juge vaincu par les Philistins, enchaîné et prisonnier jusqu’à sa mort. Mon grand-père ne pouvait habiter que là. C’est dans ces murs exigus que, tous les jours de sa jeunesse, mon père a respiré à travers les poumons déclassés de mon grand’père, l’interdiction d’accéder à un l’avenir nourricier de boulanger. Renoncer à faire le pain, dans le secret des fins de nuits, à sentir l’odeur du feu, de la pâte qui cuit, la tiédeur autour du four, cette protection créatrice, symbolique, vitale, surtout dans la France de 1900… L’homme en resta sevré, frustré : poumons malades, exit homo... Mon grand-père a donc construit sa vie comme il a pu, debout sur ses pieds de coursier. Revanche marginale. Il n’était même pas ouvrier d‘usine ; Il n’a jamais fait de politique. Ne pas se plaindre et tenir : c’était tout pour lui. Et puis essayer de se faire une petite retraite, acheter, pour cela, des « emprunts de chemins de fer russes »… 1 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon
Avec la débâcle tsariste en 1917 sa vieillesse était ruinée d’avance. Instinct aveugle derrière les barbelés du malheur. Pour aider le prolétaire à survivre, il y a sa proles , sa descendance, son fils. Qui portait d’ailleurs le même prénom que lui : ce don suffisait, le misérable ne réclame rien du destin ; il avait du malheur, rien à dire de plus. Lucien Vachon le jeune et sa sœur ont payé les vieux jours de leurs parents. Rien à dire de plus. *** Il était fier d’avoir pu aller jusqu’au brevet élémentaire, alors que dans son milieu on se contentait du certificat d’études. Ce brevet était une belle chose, mais ses parents ne pouvaient lui donner le temps de devenir instituteur. Regret qu’il a gardé jusqu’à ses derniers jours, avoir raté la marche vers l’ascension sociale comme il la rêvait… Il fallait au contraire aider tout de suite la famille, payer son entretien de jeune homme : se faire d’abord fait trieur de boulons, ceux qu’on livrait en vrac, par wagons, et qu’on classait ensuite sur les quais de la gare avant à de les livrer aux quincailleries ; puis manœuvre dans une usine à gaz, près de la porte de Paris. Incorporé avec sa classe d’âge en 1920, il n’avait pas participé à la Grande Guerre. Et avec ce brevet (et son ambition), il avait pu terminer son service comme sergent, une promotion. On l’avait même instruit à monter à cheval, ce qui représentait une sorte d’anoblissement, et il en tirait un plaisir sans mélange, une absolue satisfaction d’amour-propre. La patrie lui accordait enfin la reconnaissance sociale dont son milieu était frustré. (Cependant sa jeunesse urbaine et prolétaire, marquée par la précarité lui avait suffi pour juger : il est resté logiquement antimilitariste et opposé au gâchis des guerres. Cette conscience et le besoin de s’intégrer à un mouvement de masse antifasciste le feront adhérer à la Fédération des Sous-officiers Républicains.) B. La grande affaire de sa vie… Mon père, la voix forte, aimait prendre la parole, s’affirmer : râleur, protestataire, conscient qu’il fallait dépasser ou sublimer ses origines, mais prudent (trop ?). Vers le milieu des années 20, il avait pu « monter » dans les bureaux. Ce fut tout de suite, je crois, au Gaz de Paris, où il a gardé le grade de commis aux écritures presque jusqu’à sa retraite. En soi, une médiocre revanche. De même que son père n’avait pu se couler dans l’habit de boulanger, il n’a pas pu endosser celui d’instituteur. (Mais, la trentaine venue, il a cru trouver le biais : épouser une institutrice ! Il m’est facile d’entrevoir que ses émois amoureux étaient teintés de gourmandise sociale, habillés de symbole et de fantasmes : il croyait forcer son destin.) Je l’ai toujours connu politisé, et à gauche. Il l’avait été dès sa jeunesse. En février 1934, iI participe à Paris aux manifestations antifascistes devant le Palais-Bourbon. Déjà socialiste, je pense, il se joint aux batailles de rue avec les communistes organisateurs de la riposte. Il voit le sang gicler des jarrets des chevaux de la garde républicaine : les Camelots du Roi avaient des rasoirs au bout de leurs cannes, et ils renversaient les bus, y mettaient le feu. J’ignore quand il s’est inscrit à la S.F.I.O, je penche à croire que c’est à cette occasion. Puis il fait plus : présenté par un de ses beaux-frères, il devient, dans la foulée, franc-maçon, rue Cadet, dans un atelier de la Grande Loge de France. Mais à la base, pour lui, il y avait le syndicat. Je pense qu’il n’a pas attendu d’être majeur pour se syndiquer : je n’en suis pas sûr, je n’ai pas de dates, mais c’était sa constance. Le 9 février 1934 donc, il avait participé à la grande grève antifasciste. En 1945, la guerre terminée, il n’a pas réadhéré à la CGT qui à ses yeux obéissait trop aux ordres de Moscou. (Il était un syndiqué « international-patriote », et il y en avait beaucoup comme lui.) Il est alors devenu responsable de CGT-Force Ouvrière , un syndicat modéré où il apportait, semble-t-il, une fougue inhabituelle ; consacrant son énergie à défendre les autres, il lui arrivait de se plaindre de ne rien pouvoir faire pour son propre avancement. Je l’aurais voulu plus radical, plus désintéressé ; j’étais adolescent, je cherchais des modèles. Il ne me les fournissait pas tous. Il affirmait souvent son mépris pour ceux qui exhibaient à la boutonnière des décorations : C’est une honte, ils la demandent eux-mêmes !  Mais quand on lui a offert la médaille du travail, la rosette n’a plus quitté son veston : son excuse, c’est qu’il ne l’avait pas demandée. Pour se justifier peut-être, il s’est défini un jour : Oh, au fond, je suis un anarcho-syndicaliste.  Cela signifiait : je n’aime pas qu’on m’oblige à humilier mon ego. Mais il avait l’esprit Canard Enchaîné. 2 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon
On le devine, la grande affaire de sa vie devait consister, avec ses moyens, et dans le cadre de la République (qui constituait son soutien et son point d’appui) à triompher de sa naissance pauvre, de son enfance prolétaire, et du destin que lui dessinait sa famille résiliente, certes, mais résignée. C’est une forme de résistance individuelle, très modeste mais constante ; c’est elle qui a servi de socle à ses engagements syndicaux, politiques et sociaux. C’est d’ailleurs ce qu’on doit retrouver chez beaucoup de Français de la « middle class » naissante, urbanisée, dans la première moitié du 20 ème siècle. Celle de l’électorat socialiste de l’époque. Schéma classique, je suppose : aux jeunes du peuple, la Troisième République et son École laïque obligatoire faisaient peu à peu miroiter une ascension sociale massive ; une revanche sur les humiliations subies par le Tiers-état sous les régimes royalistes. C’est ainsi que certaines couches populaires prennent conscience qu’une revanche est possible, individu par individu, avec un peu de chance et de volonté. (C’est ainsi, également, que le mot réaction s’est chargé d’une forte connotation socio-affective. C’est contre la réaction , le passé, quelques vagues que soient ses contours, qu’on résiste.) C’est aux traces de son passé que mon père résiste, et même : au passé des générations de la classe sociale à laquelle il s’assimile. Il faut avoir des vies d’humiliation derrière soi pour qu’une révolution profite longuement aux anciens vaincus, devenus vainqueurs. Avoir eu le temps de comprendre que si on avait continué à subir, on serait mort. La liberté ou la mort : la formule se disait dans mon milieu avec des trémolos. Parce que la résistance de base y était idéologique, républicaine. Comme ceux de sa classe sociale, mon père avait conscience qu’il avait le droit pour lui, que l’Etat républicain lui garantissait son droit, sa liberté : c’était justice que la chose publique nouvelle lui permette d’effacer le destin de ses ancêtres, et celui de sa propre famille ; il me semble qu’ont vécu, entre 1890 et 1938 à peu près, une ou deux générations où le motto Liberté, Egalité, Fraternité  par exemple, était gros de sens, de légitimité et d’évidence. Et c’est cette ère politique dont je crois qu’on peut percevoir le reflet dans la figure de l’homme du peuple en voie de promotion « par-lui-même», gros d’attitudes diverses de résistance aux inégalités et aux privilèges. 2. les guerres du 20 eme siècle : des individus qui naissent à la classe moyenne à ceux qui s’y sentent intégrés 1. Ma mère, Renée Mangin Mon père n’avait pas fait, personnellement, l’expérience de la guerre de 1914-18. Mais ma mère, elle, l’avait faite. Tel est le paradoxe de Renée Mangin. Née un an avant son mari, à Rosières, village des environs de Bar-le-Duc, en Meuse, comment s’est-elle retrouvée en 1916 non loin de là, en Champagne, au cœur des combats, des bombardements, expulsée, confiée à des voisins réfugiés, survivante et, sans trop forcer les mots, miraculée ? Petite-fille, par son père, d’un cordonnier-cabaretier de village barrois, elle était née en 1899 d’un de ces paysans pauvres « promus-par-eux-mêmes » grâce à la 3ème République : devenu instituteur public puis inspecteur primaire à la force du poignet , cet homme avait obtenu en 1913, pour se rapprocher de ses racines, un poste en Champagne, à Epernay. Ma mère a donc vécu là, sous les obus, son adolescence chaotique, la moitié du temps dans des caves, dans les restrictions et le froid (encre gelée le matin dans les encriers des classes, engelures à tous les doigts de mains et de pieds, pansements), à se terrer dans les maisons qui restaient debout, tandis que se déchaînaient les offensives allemandes, et que tentaient de passer les renforts de troupe français, puis, heureusement, à partir de juillet 1918, américains écrit-elle dans ses Mémoires. Elle regardait le vieux général Marchand (celui d’Afrique et de Fachoda) et son État-Major qui, le soir, brûlaient dans la rue des papiers militaires, en cas d’attaque ennemie victorieuse. Mon grand-père, l’inspecteur, n’avait pas eu l’autorisation de quitter Épernay désertée par la plupart de ses habitants, et avait envoyé ma mère se réfugier dans une famille d’instituteurs à Étoges, petite ville proche qui finit par être elle aussi bombardée, occupée et reprise. Je lis dans les manuscrits de ma mère : On y vivait comme des
3 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
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marmottes qui n’osaient pas sortir de leur trou . Cette marmotte avait 18 et 19 ans. Elle avait appris à subir, survivre, écouter et se taire. Vingt-cinq ans plus tard, ce comportement m’a pris par la main. 1. A. Espionnage et dénonciations Parenthèse : on doit absolument tenir compte, pour tout ce qui touche à la Résistance civile et militaire, de la valeur vitale de l’écoute et du silence conscient. Et cela à l’intérieur des familles elles-mêmes : un mot lâché par inadvertance ou insouciance par un enfant par exemple, et répété sans y penser pouvait nous dénoncer et nous anéantir. La dénonciation était l’arme favorite de la police, de la Milice et de la Gestapo. Anecdote. Un soir, rue Marcadet, revenant de l’école avec ma mère, je passe devant la boutique d’un marchand de couleurs, homme aimable, sympathique et chez qui nous nous servions. Il s’appelait Le Bihan. Sa devanture était fermée depuis plusieurs jours. Tiens, comment ça se fait ? – La boulangère dit que les gens de la Gestapo sont venus l’arrêter. – Ah ? Comment ça ? – Un voisin l’aurait entendu ouvrir son magasin la nuit, après le couvre-feu. Il faisait rentrer des gens qui avaient l’air de se cacher. Le voisin l’a dénoncé. Et depuis une semaine on n’a pas revu le marchand. Juste sa femme en pleurs , précisait ma mère à voix basse en me serrant le bras. Jamais plus le magasin de M. Le Bihan n’a rouvert ses portes. C’est sur le même trajet qu’on voyait souvent des inscriptions sur les murs tracés la nuit par des partisans : Vive de Gaulle ! ou bien des croix de Lorraine, qui avaient le même sens. Je revenais de l’école avec ma mère: Eh ! Maman, regarde ça!  Et elle : Tais-toi ! Si on t’entendait ! Ne t’arrête pas. Tu pourrais tous nous faire fusiller. Pour finir avec les dénonciations : Elles étaient d’une efficacité redoutable. La police arrêtait chaque mois des milliers de personnes, 4700 encore en mars 1944, selon G. Willard. Le bruit courait, et cela est vérifiable, que la Gestapo et les autorités de Vichy avaient demandé aux concierges de tous les immeubles de Paris de surveiller les locataires : S’il y a quelqu’un de suspect, venez nous avertir . Bien sûr, dans une situation pareille, une récompense était promise. A Paris, il y avait des concierges au rez-de-chaussée de 95 immeubles sur 100. La concierge vivait, avec très peu de ressources, seule, rarement en couple, dans une « loge » de 20 m2 tout au plus, conditions exiguës et insalubres qui ont contribué à sa disparition ; mais la concierge alors avait une utilité majeure qui a disparu : contre la gratuité de son mini logement, elle montait le courrier matin et soir, nettoyait les cages d’escalier, où on la rencontrait forcément, entretenait l’immeuble, renseignait les visiteurs, fermait la porte d’entrée à 10 heures ou à celle du couvre-feu ; le locataire qui descendait sa poubelle, le soir, passait devant la porte de sa loge, une pièce unique, en général mal éclairée avec l’électricité constamment allumée ; de même quand il fallait aller chercher à la cave un seau de charbon, ou quelque réserve de nourriture plus ou moins légale. Les concierges de Paris, en général, pouvaient tout voir et tout interpréter du mode de vie des locataires. Un appartement était-il vide, elles le savaient ; personne ne pouvait s’y cacher, ou y être hébergé sans qu’elles le sachent ; elles savaient qui était étranger, de passage, inconnu… Les visites de mon oncle pouvaient être enregistrées. Nous nous méfiions beaucoup de nos concierges, et de celles des immeubles voisins, jour par jour, heure par heure ; je me souviens de l’une d’entre elles, la cinquantaine, le verbe haut, qui restait sur son seuil à observer les mouvements de passants dans notre rue, et à cette époque sans voitures, on circulait plus lentement qu’aujourd’hui, à pied ou à vélo (même les taxis étaient des vélos !) : pour un mouchard, c’était assez facile de dire : tiens, en voilà un que je ne connais pas… un suspect ? Bien sûr de nombreuses concierges ne collaboraient pas, ou du moins le croyait-on, mais il y avait un écart social qui rendait les confidences peu fréquentes ; et on n’était sûr de rien. Bref, nous Parisiens, opposants ou résistants, avons ainsi vécu dans une sorte d’insécurité de voisinage quotidienne. C’est, pour moi au moins, un des traits de l’Occupation nazie : enfants et adultes, collabos ou réfractaires, chacun s’est senti recroquevillé sur une méfiance fondamentale, de principe, envers ses voisins, ses collègues, ses camarades, envers son semblable. 4 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
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1.B. Récolte d’enfants juifs par le prépuce C’est aussi en 1943 que ma mère, institutrice rue Damrémont, et qui avait une classe de garçons de 9 à 10 ans, vit un jour son cours interrompu par des officiers allemands accompagnés du directeur. Ils venaient demander aux élèves de baisser culottes et caleçons… Sans explication, bien sûr. Elle a dû dire « Ah non, pas ça ! », et faire un geste vite rembarré. Je l’imagine défendant le petit Wagner là, mais non, il a eu une maladie c’est un alsacien il n’est pas juif …Même si elle avait été résistante au sens politique du terme, elle n’aurait pu faire, sur place, que ce qu’elle a fait : ravaler sa honte et laisser partir les petits au gland découvert. Quitte à pleurer chez nous sur la compromission où on l’installait, après qu’on l’ait déjà contrainte à isoler ses élèves à étoile jaune dans le wagon de queue du métro, quand elle emmenait sa classe au stade.  J’ai écrit en 1975 dans un poème que publiait ARPO 12, la revue lyonnaise: Ma mère ne conduisait plus ses enfants d’école Elle tirait comme un collier brisé Ses perles en galoches Les enfants juifs derrière ! salis d’étoiles jaunes (…) Partout c’était l’hiver alors quarante-deux Tout était gris dans la vie comme au ciel Les enfants du Paris populaire prenaient le métro Les Juifs derrière ! Dernier wagon ! Pour aller porte de la Chapelle Mercredi gymnastique au pied de la caserne aux Allemands Des soldats venaient dans les classes « Enfants baissez culottes et montrez vos prépuces Disaient le collaborateur et l’accompagnateur (Encore heureux pensait ma mère qu’il existe des filles…) Son frère puîné, Robert, né en 1903, avait dû franchir en 1918 la zone des combats pour passer le bac à Dijon. Passer le bac, à l’époque, c’était signer son entrée dans le haut des classes moyennes ; mais dans ces circonstances, il fallait y mettre le prix : ma grand-mère, qui l’accompagnait à Dijon, savait qu’ils risquaient leur vie. Dans ce quitte ou double, la chance leur a souri : après dix jours d’aventures rocambolesques, ils sont revenus sains et saufs… et le bac en poche. C’est ce jeune homme précoce, Robert Mangin, dont je voudrais maintenant introduire la figure et le rôle dans la Résistance. 2. Mon oncle Robert Mangin 2. A. La résistance fédéraliste Agrégé d’histoire à 21 ans en 1924 (le plus jeune de France),  Robert Mangin avait préparé à Vienne (Autriche) une thèse sur l’empereur François-Joseph et, après quelques postes occupés à Strasbourg, Bordeaux et Bastia (dont il ramenait un beau recueil poétique : Visions Corses ), il était venu à Paris et là, membre de la SFIO, s’était plongé dans le combat fédéraliste européen. Vice-président du Comité Central de la Ligue pour les Etats-Unis d’Europe, et son délégué général pour la France, il publie en 1933 à Paris EUROPE 19..? déjà couronné dans un concours international (1). J’avais alors un an. Dans un exemplaire dédicacé à notre famille, il formulait l’espoir que je devienne un bon européen …. Je n’ai lu l’ouvrage que 30 ans plus tard : mon oncle était mort, mais la Communauté européenne était en vie, et en marche. Cet essai proposait un plan d’intégration économique et politique de l’Europe dans un cadre fédéraliste. Historien scrupuleux et visionnaire aux propositions datées, mais réfléchi et réaliste, il y abordait beaucoup de points qui posent problème jusqu’à aujourd’hui, tordait le cou aux théories simplistes et se préoccupait déjà des conditions d’une 5 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon paix non seulement européenne mais universelle. Le retentissement de cet essai ne semble pas avoir été étudié. C’était là une première forme, et pas très répandue, de résistance citoyenne : elle était intellectuelle d’abord, opposée au conformisme politique ambiant, inapte à tirer des leçons efficaces de la grande tuerie industrielle qui venait de s’achever, tandis que l’opinion publique les réclamait. La formation de Robert Mangin et ses brillantes capacités, sa position de Lorrain homme des lisières ( Grenzwesen pour les Allemands), lui ont permis de ressentir dans ses fibres les plus intimes la première guerre industrielle de l’Histoire aussi bien que d’analyser les causes, lointaines et proches, de ce conflit auquel son adolescence venait de survivre. Mais aussi, d’avancer des synthèses et un cadre pour l’action : il suggérait, en pionnier, les chemins d’une possible délivrance : il y a près de 80 ans déjà, la fédération des Etats-unis d’Europe , c’était une vision à long terme, une utopie… mais qui savait montrer qu’on peut résister à un mal politique ou militaire en cherchant à surmonter ses causes profondes (les nationalismes héritiers de la féodalité) dans un esprit de dépassement et de purification éthique de la société (S.D.N. et fédéralisme, dans un premier temps, européen). Il ne manqua à mon oncle que de s’attaquer aux causes immédiates du conflit à venir : les humiliations du Traité de Versailles, et donc l’hitlérisme. 2. B. Défaite et poursuite de l’action : la Résistance Quand a commencé, 25 ans après la première, la seconde guerre mondiale, son cœur et sa pensée de visionnaire pacifiste se sont évidemment rebellés : mais en bon socialiste conscient de son rang, le professeur mobilisé a tenu à rester simple soldat. Quand le gouvernement de Pétain a signé l’armistice, le 22 juin 40, l’armée allemande avait déjà rattrapé les Français en déroute : submergée par un engorgement inouï de prisonniers, et soit désordre, soit consigne précise, elle a relâché le soldat Robert Mangin près de Sarlat, en Dordogne. C’est alors que ses ennuis personnels vont prendre tournure. Franc-maçon, grand-maître de sa loge, il refuse de renier ses principes devant la Gestapo qui le somme de se rétracter et de prêter serment à Vichy : le régime le révoque alors, l’exclut de toute fonction publique dans l’enseignement. C’était une chance de s’en tirer à ce moment avec cette seule sanction : il survivra pendant l’Occupation grâce à des complicités à l’Ecole Alsacienne, qui l’emploie, puis à l’Ecole Universelle où il corrigera des copies. Il venait parfois le soir nous voir à la maison, dans le 18 ème arrondt, surtout à partir de l’hiver 41-42. On ne parlait pas trop fort. On dînait serrés dans la cuisine : une grosse cuisinière à charbon qu’on n’allumait que le soir chauffait la moitié de l’appartement coupé en deux. Il venait prendre des nouvelles, mais, surtout, en donner - à partir de ses contacts à l’Ecole Alsacienne. On m’envoyait me coucher avant qu’il s’en aille, mais par le vasistas de la salle de bains mitoyenne je percevais les murmures : je devinais qu’il était en danger, parce que ma mère soupirait très fort, et à voix haute. Mon père demandait ce que disait Radio-Londres, que nous ne pouvions écouter à cause de nos voisins, un colonel de gendarmerie hyperpétainiste et sa commère de femme… C’est seulement à la fin des hostilités que ma mère m’a appris quelle avait été alors la véritable activité de son frère : il utilisait une partie de ses journées à voyager dans le métro, en écoutant les conversations des soldats et des officiers allemands. Sa propre femme, autant que j’aie pu le comprendre, a ignoré son implication dans la Résistance ; et il est mort trop tôt pour que j’aie pu apprendre à quel réseau il avait appartenu. Mais on sait aujourd’hui que différents groupes, liés à l’Armée Secrète, comme le CDLR (« Ceux de la Résistance »), l’OCM (« Organisation Civile et Militaire »), le CDLL (« Ceux de la Libération »), plutôt que de publier des journaux, pratiquaient dès cette époque, le renseignement et transmettaient à Londres ce qu’ils pouvaient récolter avant de passer à l’action. Or mon oncle, lorrain de souche, germaniste et chercheur en histoire pendant plus d’un an en Autriche était un excellent locuteur en allemand (ma mère le disait bilingue) et ses responsabilités fédéralistes l’avaient amené à prononcer plusieurs conférences en Allemagne, et en allemand. Il était donc l’homme de la situation pour jouer efficacement les espions, d’autant qu’il avait naturellement une apparence de père tranquille, affable et innocent. Il avait la conviction politique et la compétence pour remplir ce rôle d’oreille de la Résistance. Quand il est mort, dix ans après la fin de la guerre, 6 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon Henri Frenay assistait à ses obsèques. (Henri Frenay spécialiste du renseignement, avait été avec Jean Moulin le grand unificateur de la Résistance Intérieure.) 2. C. Résistance, contre-Résistance, para-Résistance… Les activités de mon oncle dans le renseignement n’étaient pas de tout repos. S’y ajouta une menace inattendue : un de ses beaux-frères, instituteur à Paris, avait trouvé bon (au début de 1943 si mes souvenirs sont exacts) de changer d’administration et d’entrer dans la police. Quelle lubie l’avait pris ? Intérêt matériel ? Protection rapprochée ? Pari sur l’avenir ? La famille ne vivait plus : avec un traître dans la bergerie, jusqu’où les choses pourraient-elles aller ? Des pressions durent être effectuées sur ce transfuge inconscient ; peut-être ses remords suffirent-ils à le faire retrouver son cap Il ne resta que quelques mois dans la police. Cet épisode dont on préfère, chez nous, ne plus parler, témoigne des égarements de ceux qui, dans un univers en feu, ne comprenaient ni leur intérêt ni leur avenir, ni le bien ni le mal. Il s’agissait surtout des gens qui ne s’étaient jamais engagés en politique. Ils n’avaient pas de vision du monde et se laissaient emporter par l’impact des événements. En 1943, année trouble, violente et incertaine, tout pouvait basculer ; janvier 43 avait vu la création de la Milice pronazie en France, la chute de Stalingrad reprise par les Soviétiques, et aussitôt après, l’instauration du Service du Travail Obligatoire en Allemagne. Rappelons-le : certains représentants de la classe moyenne, inquiets de préserver leurs minces privilèges, résistaient à la Résistance, certes de plus en plus active, mais de plus en plus combattue par la Wehrmacht et persécutée par les Miliciens. On l’a dit : il y avait trois Frances : celle de Vichy, celle de Londres et celle de l’ombre ; elles se côtoyaient et se combattaient au sein de certaines familles, comme d’une rue de village ou d’un quartier de ville à l’autre. Notre famille vécut aussi en 1943 un épisode curieux et pathétique de para-résistance . Nous étions tous athées de tradition ; mon père et mon oncle étaient socialistes et francs-maçons ; cela leur avait attiré les persécutions que j’ai dites. Un mot d’ordre avait-il alors couru chez les francs-maçons, ma conviction n’est pas encore faite sur ce point. Toujours est-il que mes parents, un beau matin de l’hiver 42- 43, m’expliquèrent que, pour nous protéger , et bien que ce ne soit pas dans nos idées , ils allaient nous faire baptiser. Mon père ne connaissait personne dans les milieux catholiques ; il est allé naïvement demander à un abbé de Notre-Dame de Clignancourt, à côté de chez nous, de procéder à la chose, pour qu’un certificat de baptême puisse prouver notre conformisme socio-politique et nous garantir d’être pris pour de dangereux bolchevistes ou des maquisards. Comme la hiérarchie catholique était unanimement pétainiste pendant l’Occupation, certains maîtres de loges franc-maçonniques durent penser qu’il y avait là un moyen de mettre un masque protecteur à leurs enfants, pas trop voyant. Ce double jeu en valait bien d’autres. L’humiliation de mon père a augmenté quand le prêtre, pas dupe de cette conversion soudaine, mit ses conditions : avant qu’un baptême soit envisageable, initiation accélérée au catéchisme pour moi, assistance à la messe obligatoire chaque dimanche, où qu’on soit ; nécessité de préparer ma communion solennelle, et assistance au patronage du jeudi ; ce prêtre je dois le reconnaître, ne nous a pas dénoncés : il suivait les consignes de l’archevêché, et peut-être à titre personnel n’en partageait-il pas les motifs, mais je sentais qu’il profitait de la situation : il exerçait sur nous une menace sourde et je ne l’aimais pas. Tous les enfants de la famille sont passés par la même conversion forcée ; nous avons eu, bien sûr, un éclair de foi, mais nous avons été de faux catholiques pendant deux ou trois ans ; la libération a mis fin à ces pantalonnades. Pour ma part, l’église avait eu le temps de m’obliger à faire, en 1944, une confirmation solennelle, à l’occasion de quoi on devait collectivement prêter serment de n’épouser qu’une jeune fille catholique (et les filles, un garçon catholique). Ainsi pour nous délivrer de quelques menaces fascistes d’un côté, l’église de Pétain nous enfermait dans un carcan que je n’ose pas appeler moral ; on nous traçait notre avenir, comme si notre engagement était (à 12 ans !), librement consenti ; l’asphyxie psychique était bien préparée. Dans le groupe du patronage je revêtais une sorte d’uniforme mental de « malgré nous » ; j’avais de nouveaux ennemis désignés : les non-catholiques. Mais n’étant pas catholique de cœur, je me trahissais, jeté dans 7 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon un univers où je me sentais proche de ma nouvelle foi mais ennemi de ma conscience, prisonnier de ce camp idéologique imposé. La libération de juin 1944 et la capitulation allemande de 1945 devaient seules m’en libérer réellement. …et résistance marginale En 1944, pris dans cette complexification de la lutte, mon oncle s’est trouvé contraint de passer plus complètement à la clandestinité et de quitter Paris ; il avait heureusement près d’Alligny-en-Morvan, une vieille maison où il put se réfugier quelques mois sans trop attirer de soupçons ; en Bourgogne d’ailleurs, les groupes des maquis étaient de plus en plus actifs, engagés dans le sabotage des voies, des pylônes électriques, des convois ; mais Gestapo, Milice et Wehrmacht leur faisaient une chasse hargneuse, et quitter Paris n’était certes pas quitter la guerre. Dans le désarroi qui régnait, c’est à cette époque que je situe l’épisode suivant : mon oncle est alors rejoint par son frère cadet, qui avait quitté ses fonctions d’intendant de lycée pour mieux protéger sa femme juive et ses enfants. Revolver et désespoir à la ceinture, il tournait comme un gibier encerclé : Le premier qui touche à mes enfants, je le descends . Ce persécuté n’est pas devenu résistant actif, au sens propre du terme : il défendait sa peau et celle de sa famille plus que la démocratie et son pays en général. Il avait un caractère particulier : son insertion dans les classes moyennes restait d’ailleurs contradictoire et fragile, et sa conscience politique restait comme à l’arrière-plan de sa vie. Le présent, pour lui, n’avait guère d’avenir. Les individus que l’Armée Secrète ou les maquis ne prenaient pas en charge restaient ainsi à la marge. 2. D. Son influence sur mes études… L’engagement si spécial de Robert Mangin dans la Résistance a eu sur moi une influence curieuse qu’il me faut relater. Quand j’eus atteint mes treize ans, en 45, et dans l’ivresse de la Libération, je me suis senti conscient de mon existence à travers l’attitude courageuse, combattante, héroïque de ce civil aux mains nues, de cet oncle qui ne se servait que de son intelligence et de son dévouement. Je me cherchais des modèles, dans une époque où la vie étant un risque (tout le monde pouvait craindre d’être arrêté et de mourir le lendemain) il valait mieux la risquer que la protéger coûte que coûte. Mon père me paraissait beaucoup trop timoré ; il avait brûlé dans la cuisinière, devant moi, le Capital  de Karl Marx et les papiers prouvant son appartenance au parti socialiste. J’en suis resté choqué : j’aurais admis qu’il les cache, pas qu’il les brûle. Je pense aujourd’hui qu’il n’y a rien de pire que l’autocensure ; c’était déjà ce que je sentais à treize ans à peine. Bref, le vrai résistant, c’était mon oncle, et son modèle me paraissait à ma portée. Ce doit être à cette époque, à peu près, que l’idée m’est venue de devenir ce que cet homme que j’admirais avait réussi à être : bilingue parfait français/allemand, et donc espion. Comme lui. Dans quel but espion  ? Les situations ont tellement changé en un demi-siècle que ce choix peut paraître, en 2008, une folie. Je pensais que l’Histoire à venir ne pouvait que voir naître de nouveaux conflits armés avec l’Allemagne, comme à chaque génération ou presque, depuis le 17 ème  siècle et dans l’expérience de ma Lorraine familiale : la guerre de Trente ans, les guerres napoléoniennes, 1870, 1914, 1939... D’ailleurs ma mère me faisait lire le poète allemand interdit à l’époque, Heinrich Heine, dont elle avait osé conserver quelques livres à la maison. Heine nous mettait en garde contre le génie incurablement, éternellement belliqueux et barbare du Germain, qui renaîtrait toujours quel que soit son effacement circonstancié. J’admets que la «lorrainitude » qui constituait, à travers mon attachement à ma mère, une bonne partie de mon champ de conscience, me tenait prisonnier jusqu’au fond des tripes. Ai-je besoin d’ajouter qu’en 1945, tout adulte tenait le militarisme allemand pour le pire des dangers ? Quelques années plus tard, je suis parti faire mes études dans les universités allemandes, en oiseau migrateur comme on dit là-bas, à Mayence, Sarrebrück et Fribourg-en-Brisgau. Au bout de deux ans, je suis revenu en parlant un assez bon allemand, assez pour qu’on me prenne pour une espèce de 8 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon
Bavarois, à cause de mon premier contact avec Bamberg, près de Bayreuth. Je mâtinais de phrases courtes mes « r » roulés : je craignais de faire des fautes, et qu’on les repère. …et sur l’avènement d’une approche nouvelle des Européens Et puis ce qui devait arriver est arrivé. À force de m’aimer en pseudo-Allemand, à force d’aimer qu’on me considère comme un vrai Allemand de langue, je me suis mis à aimer les Allemands, à qui j’empruntais non seulement toute la beauté de leur langue, mais leur culture, leur Schiller et leur Goethe, leur âme si on veut, comme l’aurait fait un emprunteur d’ouvrages en bibliothèque. Certes, ce basculement est un risque inhérent à tous les espions, réels ou imaginaires, mais ce n’est pas ainsi que je voyais les choses. En fait, en m’ouvrant à l’Être allemand profond, qui excluait le récent avatar nazi de la langue, j’essayais d’échapper à cet emprisonnement psychique, à ce subconscient terrorisé auquel la guerre et l’Occupation m’avaient condamné. Je crois aujourd’hui que, même engagé, on ne peut pas voir les choses d’un seul côté ; quand il s’agit de la tyrannie fasciste, haineuse, meurtrière, c’est d’autant plus intolérable. J’essayais en fait, alors, de réaliser ce que le poète Paul Éluard, ce spiritualiste athée, pointe dans O Mort interminable  :
Nous prendrons jour malgré la nuit Nous oublierons nos ennemis La victoire est éblouissante (…) Et nous ensemençons l’amour. » ( Une Leçon de morale , 1949) Ou encore dans Bonne Justice  : C’est la douce loi des hommes De changer l’eau en lumière  Le rêve en réalité  Et les ennemis en frères. ( Pouvoir tout dire , 1951) Pourquoi était-ce devenu pour moi  évident  de reconnaître, dans mes ennemis, des frères ? C’est que, dès la fin des années 40, le malheur et la honte, le désastre qui s’étaient abattus sur l’Allemagne comme sur nous peu auparavant, avaient complètement changé le niveau de leur conscience et le mien. Etudiant en Allemagne de 1952 ou 3 à 1955, je me sentais (et plus encore que chez moi) dans une inéluctable communauté de destin avec les vivants de ce pays. Communauté, d’abord, avec les teenagers qui partageaient avec moi quelques semaines de vie dans les camps Concordia de rencontres internationales. Mais aussi avec les rares juifs rescapés, comme mon voisin de chambre à Sarrebrück, Herr Weinmann, qui rasait encore les murs et s’enfermait dans le silence de sa chambre comme si la guerre n’était pas finie. Communauté avec les veuves allemandes, tellement épuisées par cinq ans d’écrasement humain quotidien qu’elles avançaient comme des dévotes pitoyables, ou des mannequins raidis, déjantés, anachroniques, ou encore en mégères sans frein. En communauté avec les handicapés, les mutilés qui hantaient les rues, les mendiants unijambistes, les aveugles prostrés, avec leur brassard jaune à points noirs qui faisait contrepoint - sinistre ironie… - à l’étoile imposée aux juifs d’Europe. Communauté avec les aigris et les amaigris, les honteux et les amnésiques, les morts et vivants, tous : j’étais un peu leur frère, ma famille, mes camarades ou moi aurions pu mille fois devenir ce qu’ils étaient devenus : des zombies, comme la plupart des Français l’avaient été pendant cinq ans d’exodes, de bombardements, de privations, de clandestinité, d’arrestations, de tortures ; les bombes anglaises et américaines comme les bombes allemandes ou italiennes avaient essayé de nous dissoudre ou de nous réduire à l’état où je les voyais, eux. J’étais d’ailleurs reçu parmi mes « Kommilitones » (collègues étudiants) comme un confrère de malheur. Nous discutions : Quel avenir ?  dans des « gesellige Beisammensein », des « être ensemble conviviaux ». Comme si j’avais survécu à la même Apocalypse qu’eux, et sans avoir perdu ni pied ni bras, ni père ni frère, et que nous soyons de la même 9 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon famille, des deux côtés de la frontière, devenus une nouvelle espèce de genre humain grillé, humilié et solidaire, après avoir bouilli dans les mêmes chaudrons : la fricassée finale donnait une humanité de couleur semblable et de même goût. En fait, nous nous retrouvions tous comme des entretués vivants, avec au fond des nerfs la mémoire d’une obscène haine de l’autre, d’une bestiale et inattendue sauvagerie larguée sur nous (et en nous) du haut de la civilisation européenne, du haut du christianisme et des Lumières, depuis le ciel des poètes, des philosophes et des musiciens de génie, des Watteau et des Voltaire, des Goethe, des Schubert et des Humboldt. Dès 1945, Allemands et Français, issus de la même perversion militariste et impérialiste, jeunes ou vieux, ouvriers, artisans, petits ou grands bourgeois, actifs ou passifs, clairvoyants ou idiots, lâches ou résistants, nous pataugions hors de la guerre comme si nous sortions d’un hachoir à chair à pâté. A partir de politiques apparemment différentes, la qualité de la viande humaine au bout de la broyeuse était uniforme, comportement, couleur et goût. 3. après les guerres du 20 ème siècle, quoi ? Dans l’éclair de voyance de Paul Éluard, je dirai mon paradoxe sur la Résistance, cette forme de guerre particulière, d’abord parce qu’elle appartient à l’époque, mais surtout parce qu’elle est fille d’une forme générale de combat, intimement justifié, vécu comme une nécessité patriotique et démocratique… La résistance, sur le plan conceptuel, est une  exigence intérieure de lutte contre l’invivable barbarie, une révolte intime enracinée dans la conscience de vivre. Or quand tout s’achève, victoire pour les uns, catastrophe pour les autres, la résistance à l’ennemi n’aurait aucun sens si elle ne donnait pas lieu, au bout du compte, à une mutation de la psyché. Les uns et les autres sont enfin libres, Jéricho a entendu tomber ses murs, l’ouverture est possible…  Une ouverture vers l’ex-ennemi, cela peut ressembler à une union des contraires. Mais pour reprendre le mot d’Eluard, c’est la loi, la loi de la dernière page des guerres (dont toute source est intérieure) : la paix (dont toute source aussi est intérieure)... A la réaction directe contre oppression politique, menaces militaires, persécutions, succède et s’impose la tendance à, et sans doute le devoir intellectuel et éthique, d’amour et de fraternité ; non pas avec les oppresseurs, mais avec les ex-oppresseurs. Cette loi, bien sûr, il y en a qui ne la reconnaissent pas : quand leur combat s’arrête, il n’a servi à rien ; comme un feu sous la cendre, il reprend au premier coup de vent. C’est ce qu’avait compris Heine quand il dénonçait le militarisme impénitent des principautés allemandes qui luttaient pour la conquête d’un espace, non pas vital mais dominateur, aux conclusions impossibles, selon la nature même de la féodalité. Cette étape franchie, à la voyance de Heine qu’on me permette d’opposer désormais la clairvoyance d’Eluard : on peut transformer depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ses ennemis en frères. Il y avait eu des faux-semblants dès l’Antiquité historique, César louant les négoces propres à amollir les cœurs , les Eduens gaulois du 2 ème  siècle étant déclarés par le Sénat romain frères du même sang ; ces élans vertueux masquaient des appétits inévitables. Mais notre époque est à la charnière ; en 1920 l’écrivain allemand Ernst Jünger conclut ses Orages d’Acier  en exaltant la guerre, mère des hommes,  claironne encore 5 ans, puis dans les 50 années qui suivent se détourne de toute mystique militariste et de toute tentation nazie : il avait franchi l’étape que d’autres peinaient à apercevoir. Ce que Heine ne pouvait ni sentir ni penser en 1830, on le sent et on le pense dès 1950. Pourquoi ? Parce que toute conscience féodale, dans ses soubresauts d’agonie même, meurt. N’est-ce pas devenu absurde en Europe de l’Ouest, aujourd’hui, de parler d’ « ennemi héréditaire » ? Quand j’avais dix ans, c’était une évidence. Ne serait-il pas absurde de voir dans ce qui se passe en Serbie, au Kosovo ou en Macédoine, la preuve d’inexpiables inimitiés ? Ces conflits barbares restent désormais circonscrits, isolés, l’Europe les juge dans un Tribunal International, la conscience publique s’en détourne. Sarajevo n’est plus seul à panser ses plaies, et Sarajevo n’est plus celui de 1914, de l’attentat contre l’archiduc… En 2008, nous sommes au moment où l’ancien esprit de résistance aux oustachis, aux nazis, ne pourra survivre dans le désert socio-mental où il tonne, cancérisé en micro nationalismes. De ses cendres encore chaudes, naît déjà à un niveau supérieur, l’ère du présent. La Tchétchénie, le Tibet bénéficient du même processus, en pointillé pour l’instant, car, on le sait, le dynamisme de l’Histoire ne se développe pas avec la même intensité au même moment 10 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
Résistance civile et militaire dans la France de Vichy, témoignage personnel. Gilles B Vachon partout. Tout ce présent/avenir est contenu dans les paroles prophétiques du résistant de Châteaubriant abattu par les balles nazies et qui meurt en criant, comme le rappelle le poète Aragon : Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand . Nulle part cette conscience n’existait en 1870 ou en 1914… 4. évacuation et résistance dans l’Allier Fin mars 1944, l’aviation des Anglo-américains, pour préparer le débarquement en Normandie, cherche à détruire les voies ferrées et les moyens de communication, et spécialement dans la région parisienne. Les alertes nous font descendre dans les caves aussi bien de jour que de nuit ; aux ébranlements des bombes répond la détonation sèche de la DCA mobile allemande. Le nord de Paris est très touché, le 21 avril, par un bombardement nocturne de grande ampleur visant les dépôts SNCF de la Chapelle. Il y a de nombreux morts dans la population civile : dès le matin, des caves de la rue Sainte-Isaure et de la rue Duhesme, à 150 m de notre immeuble, on retire pendant plusieurs jours des dizaines de cadavres. Les autorités entreprennent alors d’évacuer les enfants des quartiers touchés du 18 ème arrondissement vers le centre de la France, dans l’Allier : un choix politique puisque c’est là que se trouve Vichy, d’où l’on espère protection administrative et soutien moral. Ma mère, institutrice rue Damrémont, se porte volontaire parmi les enseignants pour accompagner les enfants réfugiés, dont nous sommes, mon jeune frère et moi. En ce printemps dévasté de 44, un train spécial nous emmène à Lapalisse, au nord de Vichy, d’où les institutrices, avec les élèves dont elles ont la charge, sont dirigées vers des villages précis où des paysans volontaires les hébergent. C’est ainsi que nous arrivons à St-Etienne-de-Vicq, tout petit village aux hameaux éclatés, à 8 km au N.E. de Vichy. Je me souviens de l’accueil souriant et chaleureux de cette France profonde, hostile aux Allemands par identité patriotique ; ce qui semble indiquer que le gouvernement de Vichy, au-delà de la ville elle-même, était entouré d’une population rurale conservatrice, certes, mais naturellement acquise aux maquis et dont le soutien au régime, compromis par les exactions croissantes de la troupe allemande, restera plus qu’incertain. Je souligne ce trait que les historiens, je crois, ont peu mentionné. C’est pourtant cette circonstance politique qui fait qu’à 12 ans, je vivrai là, pratiquement au grand jour, dans une apparence de sécurité incroyable pour un jeune Parisien, un contact direct avec la Résistance. À St-Etienne-de-Vicq un officier aviateur parachuté par Londres avec du matériel de radiotransmission, se cachait, si j’ose dire : ouvertement, accueilli chez l’un ou l’autre, curé, maire, institutrices, cafetier, paysans. J’ai oublié son nom, c’est-à-dire celui qu’il se donnait. Je l’ai quelquefois rencontré, grand homme athlétique, toujours souriant, qui discutait volontiers le soir avec les réfugiés, ma mère lui donnant des détails intéressants sur la situation et l’état d’esprit dans la capitale, après les bombardements alliés. Le plus extraordinaire c’est qu’il était là, en pleine France occupée, à 8 km de Vichy, en uniforme bleu marine, avec sa casquette bleue ornée d’ailes dorées que je me souviens bien d’avoir vue quelquefois posée sur une table ou une chaise à côté de lui. Tous les après-midi, à heure fixe il envoyait ses messages codés en morse, pendant quelques minutes, à Londres. Nous le savions, ma mère m’en parlait au repas, comme s’il n’y avait rien à craindre. Cette crânerie fantastique était bien imprudente. Un après-midi, où je jouais (à la guerre bien sûr : des sarbacanes munies de fausses crosses de fusil nous servaient à nous canarder de grains de raisins verts piqués dans les vignes), il y eut tout d’un coup de l’électricité dans l’air ; deux jeunes paysans couraient comme des fous vers un bâtiment près de l’école, et une ou deux minutes après l’aviateur, sans avoir le temps de démonter complètement son matériel, sautait avec eux par une fenêtre, s’enfuyait par les jardins, courant s’abriter dans je ne sais quel lieu sécurisé ; c’est ce qui s’appelle prendre la clé des champs ! Et les voitures allemandes qui tournaient autour du village, et qui se rapprochaient du bourg, guidées par leur goniomètre, ne détectant plus d’émission, sont reparties chercher plus loin. Bienheureux dénouement ! S’il avait été arrêté, l’officier aurait immédiatement causé une prise d’otages dans le village, et les 11 (1)Le contexte était passionnel ; cf. Drieu La Rochelle L’Europe contre les Patries (1931). Par ailleurs c’est l’époque du « Surréalisme au service de la Révolution » ; Robert Mangin, lui, vivait le Socialisme au service de la Fédération européenne.
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