L'héritage d'Andropov : L'Ğ ouskorenie ğ comme première étape de ...

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L'héritage d'Andropov : L'Ğ ouskorenie ğ comme première étape de ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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L'héritage d'Andropov : L'« ouskorenie » comme première étape de la « perestroïka » (1985-1986). Dans cette alternative claire et accessible aux citoyens du pays (ou bien des secrétaires généraux tombant en ruines, des vieillards séniles et l'irresponsabilité générale qui en découle, ou bien un chef exigeant et énergique, champion de la discipline, une « main ferme »), la majorité choisissait la seconde possibilité. Pour les uns, c'était la discipline et l'ordre rétablit par les gaillards du KGB, pour les autres, c'était les bulletins d'information hebdomadaire « Au Politburo du CC du PCUS », pour d'autres encore, c'était la vodka bon marché apparue à l'époque d'Andropov et appelée « andropovka » par ses admirateurs reconnaissants. Le règne de courte durée d'Andropov transforma ces 15 mois en confortable objet d'idéalisation. Les quelques mois de gouvernement Tchernenko fournirent une raison supplémentaire de se souvenir avec nostalgie des actions énergiques d'Andropov. On attendait de Gorbatchev qu'il poursuive sur la voie tracée par Andropov. Il savait cela et tenta de continuer. Si pour Andropov le KGB était un moyen de réalisation pour plusieurs de ses projets, Gorbatchev tâcha de conserver cet héritage au cours de la première étape de son règne.
« Ouskorenie » et économie.  Lors du plénum d'avril du CC du PCUS, première grande activité du Parti, préparée par « l'équipe
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Gorbatchev », celui-ci affirma son attachement à l'uvre de Lénine, sa fidélité aux idéaux socialistes et souligna les succès dans le développement du pays depuis 1983, soit depuis Andropov. Le secrétaire général formula sa conception du système économique, incluant l'intégration du progrès technologique, la reconstruction des industries mécaniques du pays, la production de nouvelles voitures et d'équipement, l'intégration des hautes technologies. Par ailleurs, il avança l'idée de décentralisation dans la gestion de l'économie, celle d'élargissement des droits des entreprises, de l'augmentation de la responsabilité et de l'intérêt du personnel 1 . On proclama le lancement d'une accélération du développement social et économique de la société. L'« ouskorenie » devint une sorte de « carte de visite » des deux premières années de direction du nouveau secrétaire général, qui sera plus tard remplacée par la perestroïka  et la glasnost . Comme le constate N.I. Ryjkov, l'élaboration de ce programme économique d'« ouskorenie » fut lancée dès 1983 et le terme d'« ouskorenie » lui-même est né du rapport de l'examen au CC des propositions du Gosplan de l'URSS sur les perspectives du développement de l'économie soviétique jusqu'en 2000. Le XII e plan quinquennal envisageait d'accroître le rythme de la croissance du revenu national de 20 à 22 %, la production industrielle de 21 à 24 % et de doubler la production agricole. On se fixa très sérieusement l'objectif de rattraper en l'an 2000 le niveau de production industrielle des États-Unis 2 .
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La conception économique de Gorbatchev pendant la première période de son règne, fut formulée dans un exposé prononcé à la conférence panunioniste sur les problèmes du progrès technologique, qui eut lieu les 11 et 12 juin 1985 : « La question de la croissance des industries mécaniques soviétiques est la principale orientation de notre dévelop-pement, et il faut fermement la soutenir, maintenant et à l'avenir », déclara M.S. Gorbatchev lors de cette conférence 3 . Il était nécessaire de doubler les investissements dans ces industries mécaniques. Cette idée n'était pas nouvelle : elle fut formulée dès 1979 dans le célèbre rapport « Kirilline ». Le développement accéléré de l'industrie mécanique y était présenté comme constituant la base de la politique structurelle de développement de la production de biens de consommation. À cette époque, sous Brejnev, ce rapport fut ignoré. Sous Gorbatchev cependant, certaines dispositions particulières qu'il proposait furent utilisées pour l'élaboration de la politique économique. Soulignons que l'industrie mécanique était fortement liée aux besoins de la Défense. Ce concept d' ouskorenie  revêtait sous plusieurs aspects, un caractère assez mal fondé, voire aventuriste. Ainsi, prenant la parole en avril 1986 à Togliatti, la plus grande usine soviétique d'automobile, Gorbatchev exigea que l'on atteigne et surpasse même le niveau de l'industrie automobile mondiale, ce qui n'était pas sans rappeler les plans de Khrouchtchev visant « à rattraper et dépasser l'Amérique ».
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Les liens entre la politique économique d'Andropov et celle de Gorbatchev, de la période initiale de son gouvernement jusqu'à 1987, sont aussi très visibles en ce qui concerne les moyens de mise en uvre envisagés. Andropov considéra l'utilisation de mesures administratives comme moyen d'accélération du développement économique. L'équipe de Gorbatchev « s'empara » de cette tendance. Son originalité résidait dans l'application aux secteurs civils de l'économie, des méthodes de gestion utilisées par le complexe militaro-industriel de l'URSS. N. Ryjkov, ancien président du Conseil des ministres de l'URSS, se rappelle dans ses mémoires que la commission d'État du complexe militaro-industriel, qui regroupait tous les ministères et départements de ce profil, fut utilisée comme modèle d'organe de direction. À l'image de cette commission militaro-industrielle, des organes spéciaux apparurent dans la structure du Conseil des ministres : bureaux du Conseil des ministres pour l'industrie mécanique, puis pour le complexe industriel des carburants et de l'énergie, pour l'industrie chimique, le développement social et le complexe agro-alimentaire 4 . L'introduction du système de contrôle d'État sur la production des établissements industriels constitue un bon exemple de cette tentative d'application des méthodes militaro-administratives à la gestion de l'économie. Le contrôle d'État de la production en Union soviétique fonctionna toujours en ce qui concerne l'industrie de guerre. La production militaire était acceptée par des officiers qui en contrôlaient la qualité. Les
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officiers recevaient leur salaire du ministère de la Défense ; ils étaient indépendants de l'administration des établissements industriels et c'est pourquoi ils pouvaient s'assurer de la qualité de l'équipement militaire, arme ou matériel. Désormais, ce système, justifié pour les clients militaires, fut étendu à toute l'industrie. Il demanda la mise en place, à travers le pays, d'un immense système de contrôle d'État. Cette mesure revêtait un caractère purement administratif. La qualité de la production devait être contrôlée par le fonctionnaire plutôt que par le consommateur. Or la peur devant le contrôle d'État fut bientôt surmontée grâce aux relations informelles, pour reprendre la délicate expression d'un théoricien de l'économie proche de Gorbatchev, ou dit plus simplement, à la corruption 5 .
Lutte contre l'ivrognerie et budget. Un autre thème parfaitement traditionnel fut initialement mis de l'avant : la lutte contre l'ivrognerie et l'alcoolisme. Ce thème fut soulevé plusieurs fois sous Brejnev : pour un certain temps, on se montra plus sévère dans les peines liées à la consommation d'alcool et on limita la période de vente d'alcool. La lutte contre l'ivrognerie et l'application de peines sévères pour consommation d'alcool au travail firent partie intégrante de la campagne d'Andropov pour le rétablissement de l'ordre et le renforcement de la discipline. Rappelons que c'est précisément sous Andropov que, dans la presse fédérale, furent publiés plusieurs articles très tranchants appelant à
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adopter des mesures exceptionnelles contre l'ivrognerie. C'est pourquoi il n'est pas étonnant de constater que le « nouveau balai », Gorbatchev, se soit employé à résoudre l'éternel problème russe : l'ivrognerie. Nous remarquerons qu'existait à cette époque un mouvement social assez important condamnant l'ivrognerie. Les héritiers d'Andropov allèrent plus loin que lui. Dès ses premiers jours de travail en tant que secrétaire général, Gorbatchev nota dans son agenda : « le 27 mars 1985 ; 1. Qualité. 2. Lutte contre l'ivrognerie. 3. Population disposant de ressources modestes 6  ». Du 4 au 6 avril 1985 eut lieu une séance du Politburo, au cours de laquelle on étudia la question de « La lutte contre l'ivrognerie et l'alcoolisme ». Gorbatchev insista sur le renforcement de cette lutte, attirant l'attention sur les conséquences sociales, biologiques et génétiques de l'ivrognerie. Invité à la conférence, le vice-président du Gosplan, tentant de démontrer que les restrictions de vente d'alcool porteraient un coup dur au budget et qu'il était impossible d'aller chercher ailleurs 5 milliards de roubles « d'eau-de-vie », suscita les objections irritées de Gorbatchev : « Tu veux parvenir au communisme grâce à la vodka ! 7 ». Une commission composée d'E.K. Ligatchev et du président du Comité de contrôle du Parti, M.S. Solomentsev, fut chargée par le secrétaire général d'étudier la question. Ces deux hommes étaient connus pour laversion personnelle que leur inspirait l'ivrognerie. Encore au début de 1980, on racontait à propos de la « lutte pour une saine manière de vivre »
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de Ligatchev, premier secrétaire de l'obkom de Tomsk, qu'il était parvenu à transformer Tomsk en « zone de sobriété ». Une résolution du CC du PCUS et du Conseil des ministres de l'URSS, proclamant de fait l'introduction de la « prohibition des alcools » dans le pays, fut adoptée au début de mai 1985. Il était indiqué dans le document qu'il fallait augmenter la production de vin et de bière, mais en fait, on réduisit considérablement le nombre de magasins vendant de l'alcool, on ferma des brasseries, on liquida la production de la verrerie destinée à l'embouteillage de boissons alcoolisées et on alla même jusqu'à détruire des vignobles dans les rares régions d'URSS où lon cultivait le raisin. N.A. Tikhonov et N.I. Ryjkov, comprenant le gouffre que cette interdiction du commerce de lalcool créerait dans le budget, de même que A. Aliev, qui à titre de premier secrétaire du CC d'Azerbaïdjan, faisait beaucoup pour accroître la viticulture et l'industrie vinicole dans sa république, s'élevèrent contre cette résolution. Cependant, il était si séduisant d'adopter des positions si simples, et le but poursuivi semblait si noble, que tous ces raisonnements « mercantiles » furent complètement évacués. La campagne commençait ! Dans tout cet agiotage, c'est tout juste si le kéfir (yogourt liquide), que l'on soupçonnait d'être une boisson alcoolisée, ne fut pas interdit ! Tout cela aurait été ridicule si ce n'avait pas été aussi nuisible et dangereux.
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Les conséquences ne furent prises en compte que plus tard. L'espace occupé par les vignobles fut réduit de 30 % entre 1985 et 1988. Un coup catastrophique fut porté au budget. On éliminait du marché des produits qui, dans un pays souffrant d'un manque constant de marchandises, étaient quand même fabriqués. On comprend aisément que le déficit du budget augmenta considérablement. Le Trésor évalua les sommes perdues : selon le plan de 1985, ce sont 60 milliards de rentrées qui disparurent, pour 1986, 38 milliards, pour 1987, 35 milliards et pour 1988, 40 milliards 8 . Le coup porté au budget fut si grave, qu'il ne fut jamais surmonté, et ce, même jusqu'aux derniers jours d'existence de l'URSS. Ces expérimentations de lutte contre « l'argent de la vodka » contribuèrent à la formation de facteurs économiques négatifs à long terme : spirale inflationniste et accroissement du manque de marchandises. On peut affirmer que ce ne sont que les réformes d'E. Gaïdar, au début de 1992, qui vinrent à bout de ces conséquences. Le nombre de magasins vendant de l'alcool dans l'oblast d'Astrakhan passa de 118 à 5, dans celui de Belgorod, de 160 à 15, dans celui d'Oulianovsk, de 176 à 26 et dans le kraï de Stavropol, de 521 à 49. La réduction de la vente d'alcool d'État (et on peut même parler de la cessation de cette vente) conduisit à un développement marqué de la distillation domestique. Le sucre disparut des magasins (les ventes de sucre augmentèrent de 18 % entre 1985 et 1988, pour atteindre 9,3 millions de tonnes). Il en fut de même des confiseries, des bonbons chocolatés bon
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marché et de la pâte de tomates. La « débrouillardise nationale » fit en sorte quune partie de ces produits fut transformée en eau-de-vie. Selon les données du Comité d'État de statistiques de l'URSS, 1,4 million de tonnes de sucre furent utilisées pour la distillation domestique en 1987. Pire encore, la pâte dentifrice, de même que les produits domestiques contenant de l'alcool disparurent également. La consommation de drogues se développa et tout cela mena à de nombreux cas d'empoisonnement, dont certains mortels. Les effets socio-psychologiques de cette campagne eurent une influence tout aussi négative. On pense malgré soi au proverbe russe qui dit « force un imbécile à prier Dieu et il se blessera au front ». L'ivrognerie n'eut jamais de mérite et les gens en Russie, comme probablement dans le monde entier, ne l'ont jamais approuvée. Une saine morale condamne l'ivrognerie au travail. Mais la consommation d'alcool est devenue une partie de la vie ordinaire et des murs, un attribut impératif des mariages, des obsèques et des grandes fêtes. L'impossibilité d'acheter avec son argent de la vodka, même légale, faisait en sorte que toute la population adulte du pays se trouvait accusée d'ivrognerie, et le fait quelle était limitée dans ses choix ne suscita rien d'autre que de l'irritation i . Devant les deux ou trois                                                  
i  Cétait à la fois ridicule, méprisant et offensant. Ainsi, on ne vendait « pas plus dune bouteille de vodka par personne » et dans le cas dun repas de funérailles, il fallait  
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magasins qui existaient pour toute une ville ou toute une région urbaine, des files d'attente gigantesques s'allongeaient, et des milliers de gens trouvaient des mots « savoureux » pour célébrer le créateur de la campagne d'abstinence, M. S. Gorbatchev, de même que ses compagnons d'armes. Par contre, un vaste espace pour les trafiquants d'alcool apparût. À n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, on pouvait acheter de l'alcool deux fois plus cher auprès des chauffeurs de taxi. L'imbécilité de cette lutte officielle contre l'ivrognerie fut qu'elle mit fin au vrai mouvement d'abstinence qui existait au pays. La campagne était si compromise qu'elle prit fin imperceptiblement en 1988.
                                                                                                                obtenir un document pour attester de cette triste circonstance (on pouvait demander ce document dans un bureau de létat civil ou dans un poste de police) et ainsi obtenir le droit dacheter 12 bouteilles. À létranger, dans plusieurs ambassades et consulats organisant des réceptions pour les citoyens soviétiques à loccasion du Nouvel An, on servait de leau minérale Tout individu surpris à consommer une quelconque quantité dalcool au travail, à la maison (si ce fait était rapporté) ou dans un compartiment de train, pouvait rapidement perdre son travail ou être exclu du Parti, ce qui rendait impossible laccès à de nombreux postes. Les imbécilités de cette sorte étaient innombrables
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Poursuite de la répression.  Gorbatchev hérita d'une autre orientation de la politique d'Andropov : la répression contre une partie de l'appareil d'État comme preuve de sa volonté de lutter contre la corruption et la négligence, mais aussi comme moyen d'affirmer son pouvoir personnel. Cette fois, les répressions contre le commerce intérieur se déplacèrent vers le commerce extérieur et on tomba à bras raccourcis sur les départements du commerce extérieur. On procéda à des arrestations au ministère des Affaires étrangères, au Comité d'État pour les relations économiques, au ministère du Commerce extérieur. On arrêta en général, des fonctionnaires situés au niveau des vice-ministres. Nous n'avons pas l'intention d'analyser la légalité de ces arrestations et des sévères sentences qui les ont suivies. Notons seulement que dans l'histoire de l'URSS, l'accusation de crimes de droit commun cacha assez souvent des motivations d'ordre politique. L'un des condamnés, V. Souchkov, 65 ans, qui au moment de son arrestation occupait le poste de vice-ministre du Commerce extérieur, a légué ses mémoires racontant ces procès. Souchkov, qui travailla pas moins de quarante ans dans le système de commerce extérieur, effectuait les achats d'équipement technique pour les plus grandes usines d'automobile d'URSS : en Italie furent achetés des équipements pour l'usine d'automobiles VAZ et aux États-Unis, pour l'usine de camions lourds KAMAZ. Il travaillait directement avec Brejnev, Kossyguine,
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