« La lutte des classes est une pure invention de Marx. » Marx a-t ...

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« La lutte des classes est une pure invention de Marx. » Marx a-t ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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´ La lutte des classes est une pure invention de Marx. ª
La lutte des classes, on nÕen veut plus ! B. Kouchner, ÈmissionLe forum europÈen, ARTE, 17 dÈcembre 2005
Marx a-t-il inventÈ la lutte des classes ? Il semblerait que oui, si lÕon en croit la rumeur qui voudrait que nous soyons dans des sociÈtÈs apaisÈes, o˘ le consensus rËgne sur le principe de lÕÈconomie de marchÈ, et o˘ le seul changement crÈdible paraÓt Ítre celui qui fait alter-ner des majoritÈs successives qui ne se diffÈrencient quÕ‡ la marge et sont dÕaccord sur lÕessentiel, la prÈser-vation de la propriÈtÈ privÈe des moyens de production. Ne voit-on pas le taux de syndicalisation diminuer un peu partout en Occident, les partis rÈformistes devenir hÈgÈmoniques et les partis communistes subsistants Ítre tentÈs par la social-dÈmocratie, comme si le thËme de la lutte des classes et de la nÈcessitÈ dÕune issue rÈvo-lutionnaire ‡ celle-ci Ètait dÈpassÈ ? Cette rumeur sem-ble donner raison ‡ ceux qui voient dans le concept de ´ classe ª une construction intellectuelle artificielle, motivÈe par lÕidÈologie et sans rÈpondant vÈritable dans la rÈalitÈ socio-historique. CÕest le cas du courant de pensÈe sociologique partisan de ´ lÕindividualisme mÈthodologique ª, pour lequel lÕindividu constitue lÕatome de base de la sociÈtÈ, et qui comprend lÕensemble de la rÈalitÈ sociale en partant des interactions entre les agents individuels. La meilleure illustration nous en est fournie par la pensÈe de F. Hayek, en particulier dans Droit, lÈgislation et libertÈ(1978), largement consacrÈ ‡
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la critique du marxisme: il nÕy a pas pour lui de ´ classes ª mais des ´ groupes ª susceptibles de se faire ou de se dÈfaire au grÈ de la compÈtition individuelle, et la propriÈtÈ privÈe nÕintroduit aucun clivage essentiel entre eux. En France, lÕÈcole de R. Boudon a alimentÈ cette orientation alors mÍme que P. Bourdieu prÈsen-tait, avec une grande rigueur, une tout autre vision, proche de celle de Marx, donnant au social la prioritÈ causale sur lÕindividu, et mettant en avant les rapports de domination qui le structurent. Alors, quÕen est-il ? DÕabord, Marx nÕa pas inventÈ la lutte des classes au sens o˘ cette thÈorie viendrait de lui: des histo-riens et des Èconomistes bourgeois avaient dÈj‡ mis en avant lÕexistence des classes, insistÈ sur leurs conflits et ÈclairÈ la nature Èconomique de ceux-ci. Mais surtout, il ne lÕa pas ´ inventÈe ª au sens o˘ lÕon invente une conception imaginaire qui ne correspond pas au rÈel. On peut mÍme lui Ítre grÈ de nous en avoir proposÈ une analyse Èconomico-sociale bien plus profonde que celle de ses devanciers, mÍme sÕil ne lÕa pas tota-lement formalisÈe,Le CapitalÈtant restÈ inachevÈ en particulier sur ce point. Pour lui, la rÈalitÈ sociale est premiËre et les groupes qui la constituent ne sont pas juxtaposÈs ni seulement composÈs dÕindividus, mais unis par des rapports qui en font justement des ´ classes ª : ce terme ne peut sÕutiliser au singulier car il faut quÕil y ait au moins deux classes pour quÕil y ait des classes. Plus prÈcisÈment, cÕest ‡ partir de la propriÈtÈ des moyens de production et du rÙle que les hommes jouent au sein de celle-ci, quÕelles se dÈfinissent : il y a ceux qui possËdent les instruments de travail, ne les font pas fonctionner directement et en tirent un profit, et ceux qui ne les possËdent pas, les font agir et ne reÁoivent quÕune maigre part de ce quÕils ont produit. On voit clairement que la notion de classe est indis-sociable de celle dÕexploitation du travail et quÕelle
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oppose, tout en les unissant formellement, les exploi-teurs et les exploitÈs, introduisant la relation et le conflit au cÏur de la rÈalitÈ sociale. Mais on voit aussi que son champ dÕapplication dÈpasse de loin la seule sociÈtÈ capitaliste: ´ LÕhistoire de toute sociÈtÈ jusquÕ‡ nos jours est lÕhis-toire de luttes de classes ª dit la premiËre phrase du Manifeste du Parti communiste. Marx en fait donc une clef de comprÈhension de lÕhistoire humaine, ‡ lÕexcep-tion des sociÈtÈs primitives. CÕest ainsi que lÕopposition des maÓtres et des esclaves, puis des seigneurs et des serfs a structurÈ les deux grandes Èpoques passÈes, lÕAntiquitÈ et le Moyen ¬ge, et que celle des bourgeois et des prolÈtaires traverse lÕÈpoque contemporaine, avec ‡ chaque fois un conflit majeur dÕintÈrÍts qui explique la dynamique historique des affrontements sociaux et des changements politiques. Mais il ajoute que cette lutte est ´ tantÙt ouverte, tantÙt dissimulÈe ª. Notation dÈcisive :ce nÕest pas parce quÕil ne se manifeste pas ouvertement que lÕantagonisme des classes nÕexiste pas, inscrit dans la structure Èconomique de la sociÈtÈ. Par contre, ce point rend compte de lÕillusion de sa dispa-rition lorsquÕon se fie ‡ la seule chronique des ÈvÈne-ments ou ‡ la conscience ordinaire pour penser la rÈalitÈ sociale. QuÕen est-il alors de la structure des clas-ses en rÈgime capitaliste telle que lÕanalyse thÈorique, dÈchirant cette apparence, la rÈvËle ? Pour Marx, ce rÈgime non seulement nÕabolit pas lÕopposition des classes mais la renforce en la simpli-fiant : la grande industrie et la concentration de la pro-priÈtÈ privÈe bourgeoise font apparaÓtre un prolÈtariat de plus en plus nombreux, vouÈ ‡ une paupÈrisation crois-sante, au moins relative, dont les intÈrÍts sont antago-niques de ceux de la bourgeoisie, et qui devrait Ítre amenÈ ‡ faire la rÈvolution. Certes, ce pronostic poli-tique ne sÕest pas rÈalisÈ comme il lÕavait prÈvu, du fait
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dÕun certain nombre de rÈformes imposÈes depuis plus dÕun siËcle au systËme capitaliste par ceux qui voulaient son abolition, et qui nÕauront rÈussi quÕ‡ lÕamÈliorer de lÕintÈrieur. Mais le diagnostic sociologique lui-mÍme paraÓt difficilement contestable, ‡ condition dÕintÈgrer deux prÈcisions. DÕabord, Marx ne rÈduit jamais une formation sociale ‡ une seule opposition de deux classes, mÍme si la forme de production qui la dÈfinit sÕanalyse ‡ partir de celle-ci. CÕest ainsi que le capitalisme com-porte des oppositions secondaires, mais de classes, comme celle quÕon trouve au sein du monde paysan. Mais surtout, Marx entendait par ´ prolÈtariat ª la masse de ceux qui contribuent, directement ou indirectement, ‡ la production des richesses industrielles et en sont spo-liÈs, quelle que soit la nature concrËte de leur travail. De ce point de vue, bien des couches sociales nouvelles dÈfi-nissant ce quÕon appelle les classes moyennes sont bien, structurellement, dans le camp des exploitÈs, mÍme si elles nÕen ont pas clairement conscience. Le renouvelle-ment technologique considÈrable du capitalisme, au sein mÍme de lÕOccident, sans compter les effets de la mon-dialisation, ne justifie donc pas lÕidÈe dÕune disparition enchantÈe des classes. Toutes les analyses empiriques montrent au contraire que les clivages essentiels demeu-rent ‡ ce niveau, avec leurs effets inÈgalitaires considÈra-bles dans lÕaccËs ‡ la richesse et ‡ nombre de biens sociaux comme la santÈ, la culture, les loisirs, etc., et elles paraissent donner raison ‡ ceux qui continuent de parler conceptuellement des classes et de leur lutte. Reste plu-tÙt ‡ savoir si ce principe dÕexplication rend compte de la totalitÈ du processus historique, comme Marx semble parfois le suggÈrer, et si lÕon peut accepter lÕidÈe que lÕor-ganisation de la sociÈtÈ en classes, qui a tant pesÈ sur lÕhistoire humaine, peut Ítre supprimÈe dans lÕavenir. CÕest un autre dÈbat, mais cÕest le vrai dÈbat.
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