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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Conclusion
u terme de ce parcours, force est de reconnaître A que la sociétéfrançaise na livréquune partie dellemême. Certains comportements restent méconnus. Lune des explications est le manque ou lobsolescence des données. Comment estil par exemple possible que les données détaillées sur lusage de la télévi sion, qui reste le premier loisir des Français, restent réservées aux chaînes et aux publicitaires, car elles appar tiennentàune entreprise privée (la sociétéMédiamétrie) ? Que penser de données sur les emplois du temps qui remontentà1999 ? Nul ne semble sinquiéter réelle ment de cetétat de fait. La statistique nest pas seule en cause : la recherche laisse de côtéde très nombreux domaines, pourtant indispensablesàla compréhension du monde contem porain, quand bien même les données existent. Les socio logues qui travaillent sur des sujets aussi essentiels que les revenus, la mobilitésociale ou la consommation ne sont quune poignée. Dans certains domaines, comme lexclu sion ou limmigration, ils se comptent par dizainesPer sonne ne conteste la nécessitéde ces travaux. Il nen demeure pas moins que, pour partie, la sociologie fran çaise sattache aux«dominés», oubliant que, pour ana lyser les processus de domination, il faut aussi regarder vers le haut. Lexercice recèle de nombreuses difficultés pour lexpert qui se retrouve alors luimême en position de«dominé » économiquement et culturellement,
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comme lont montréMonique PinçonCharlot et Michel Pinçonà 1 propos de la grande bourgeoisie. Ce déficit ne relève pas que de choix statistiques ou de recherche. Amour, haine, ressentiment, confianceles comportements humains résistent pour partieàlanalyse sociologique. Mieux vaut laisser la psychologie des acteurs aux psychologues. Cerner les limites de l’épure permet de dresser un portrait plus fidèle, quitteàadmettre quil ne montre pas tout. Notre parcours a permis de mettre en lumière des constantes, qui marquent en profondeur la société. La grande modernisation sociale 2 française date des anné. De les 1960 et 1970automobileàla télévi sion, en passant par la distribution des rôles hommesfemmes, l’édu cation ou la santé, cestàcette période que lesévolutions ontétéles plus fortes. Contrairementàdes discours répandus, la période actuelle semble pour une bonne part une phase dintégration de ces mouvements. Une partie non négligeable des commentateurs confondent ces mutations et le déclin des formes traditionnelles dorganisation de la société. Les formes familiales daujourdhui sont plus souples, plus ouvertes, mais aussi plus fortes, car elles reposent davantage sur le consentement. Lon fait moins denfants, mais ceuxci sont beaucoup plus souvent choisis. Pour sa part, l’école doit se transformer pour accueillir de nouvelles populations, mais elle ne sest pas appauvrie au contact des pauvres. Lun des moteurs de cette transformation, l’émancipation des indi vidus, ne sest révéléni en 1789, ni même en 1968. Ces deux moments forts de notre histoire ont cristalliséles revendications. Mais ils nont fait quaccélérer des processus en germe de longue date, et ont mis sur la place publique des demandes qui n’étaient pas assez prises en compte par lautoritépublique. Cetteémancipation rend aux individus une part de choix dans leur destinée. Le processus le plus fort, qui traverse toute la seconde partie e duXXsiècle en France, est laccès des femmesàune place nouvelle, moins déséquilibrée, de l’écoleàlemploi en passant par le couple. Une quête encore inachevée : femmes, mais aussi jeunes, immigrés
1 Pouraller plus loin, voir Monique PINÇONCHARLOTet Michel PINÇON,Voyage e en grande bourgeoisie. Journal denquête, PUF, Paris, 2005 (2éd.). 2 Lebilan du septennat de Valéry Giscard dEstaing (19741981) sur les ques tions de sociéténa dailleurs rienàenvieràceux de ses successeurs
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ou populations peu qualifiées sont loin davoir accèsàla même palette de choix que les autres. Dans ce domaine, l’école et sa démo cratisation réelle ont un rôle prépondérantàjouer. Enfin, cetteéman cipation nest pas acquise une fois pour toutes, comme le montre le développement de nouvelles formes dorientation des comporte ments, quil sagisse de la publicitéou des nouveaux moyens de sur veillance, quiétendent leur emprise. Lon comprendrait mieux les progrès de lautonomie des indi vidus, si lon en mesurait les difficultés. Les sociétés démocratiques les plus libres sont marquées par davantage de conflits : chacun aspire en effetà être reconnu. Si certains jeunes des banlieues, dorigine ma ghrébine, se rebellent, ce nest pas pour reconstruire lislam dans les cités, mais parce quils réclament le«respect»que la sociétéleur doit et laccès, comme pour les autres, aux bienfaits de la consommation. Si les couples divorcent, cest aussi parce que les femmes sont plus autonomes sur le planéconomique. La gageure actuelle, pour la sociétéfrançaise, est de trouver le moyen de réguler ces conflits qui nexpriment pas une rupture du lien social et den réduire les conséquences. Le processus d’émancipation ne doit pasêtre confondu avec une «individualisation des mœurs», qui affranchirait lindividu de son appartenance sociale, comme on a encore trop tendanceàlaffirmer. Il a permis de découvrir une partie de critères didentification, comme le sexe, l’âge, le territoire ou lorigine. Les transformationsécono miques de lemploi ont modifiéles contours des catégories sociales. En particulier, le monde ouvrier a nettement décliné, au profit de celui des services. Mais une grande partie du déficit de compréhen sion de la sociétéactuelle tient dans le fait davoir confonduévolu tion et déclin. Avec leurs limites, les univers sociaux continuentà structurer en profondeur les comportements, dans tous les domaines. Lune des principales tâches de ceux qui veulent comprendre la sociétédevraitêtre de comprendre les contours des groupes sociaux. Làencore, les travaux dans ce domaine ne sont pas légion. Tandis que le capitaléconomique structurait hier les sociétés, désormais laccès au capital culturel marque de plus en plus lesécarts entre milieux sociaux. Un processus complexe estàl’œuvre. Laccès au savoir se diffuse, portant la remise en cause des ordresétablis, des hiérarchies. Mais les inégalités persistent et se reproduisent dans le temps : la démocratisation scolaire reste partielle. Les inégalités qui
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sensuivent bénéficient dune légitimitéplus forte que largent nen avait hier, surtout en France. Pour partie, les univers se séparent. Lon 3 assisteàlessor dune nouvelle bourgeoisie intellectuelleque le terme«bobos»n’éclaire que partiellement, qui vient compléter la bourgeoisieéconomique traditionnelle. La bourgeoisieéconomique demeure la plus favorisée. Elle continueàjouir de ses privilèges etàen revendiquer«toujours plus». Cest elle qui a notamment obtenu les diminutions dimpôts considérables de 2000à2008, qui ont minéles finances publiques. La bourgeoisie intellectuelle, principalement installée dans les centresville, quiétait aux fondements de la modernisation sociale, se montre de plus en plus réticente aux transformations en profon deur,àla remise en cause de lordreétabli. Elle soutient notamment un certain conservatisme pédagogique et les menaces qui pèsent sur l’école unique. Elle valorise un« élitisme républicain», avec son aca démisme et ses grandesécoles, qui nest autre quunélitisme social déguisé, parfois paréde mesures vitrines («spéciales ZEP») pour se faire accepter. Tout en prônant la«diversité »desélites, elle seffraie de la jeunesse des cités repoussoirs de laudelàdes périphériques. Elle 4 méprise les couches moyennes des quartiers pavillonnaireset a en horreur la télévision des massesquelle regarde pourtantLe décalage dans la façon de voir la sociéténaurait guère dimpor tance sil navait pas de conséquences sur les politiques publiques. Quimporte si les journalistes pensent que tout le pays vit dans la 5 «blogosphère»? Le problème se pose surtout quand lentreprise nationale des chemins de fer nouvre une partie de ses réductions quaux internautes, quand les institutions limitent leur accès sous prétexte de lexistence de sites Internet, etc. Certaines mesures ont des conséquences plus profondes. Présentes depuis la fin des
3 Leterme de«bourgeoisie»est utilisépar commoditépour décrire un groupe plus large que l’« élite». Dune certaine façon, au sens marxiste du terme, ce groupe social pourrait se définir par la«propriété »des moyens de production du capital culturel, le contrôle du systèmeéducatif, des médias, etc. De même, par«bourgeoisieéconomique», nous nentendons pas les seuls détenteurs du capital, mais les couches aisées en général. 4 Sibien décrites par Henri MENDRASdansLa Seconde Révolution française (19651984), Gallimard, coll.«Folio Essais», Paris, 1994 (nouv.éd.). 5 Lasphère des«blogs», sites Internet auxquels chacun peut prendre part pour raconter sa vie personnelle, commenter lactualité, livrer son expertise plus ou moins grande sur tel ou tel sujet, etc.
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années 1990 environ, la remise en cause de l’école unique dun côté, les baisses dimpôt de lautre ont des airs de ressemblance : lune favo rise les diplômés, lautre, les fortunés. Cette politique, soutenue par des gouvernements et des intellectuels de bords très différents, contient en germe une forte croissance des inégalités sociales. De fait, ce qui porte le plusàconséquence est le décalage entre les élus et la société. Un décalage qui tient pour une partàla sociologie des partis, tropéloignée de celle du pays, ainsi quau centralisme pari sien. Il tient aussiàlincapacitédes partis de mener une réflexion de fond qui dépasse les sondages dopinion et lanalyse dun groupe limitédexperts qui se renouvelle peu. Audelàde lunivers politique, il pose le problème de la formation desélites françaises. Un système éducatif ultraacadémique, qui reste très centraliséet dont les filières dexcellence demeurent fermées aux couches populaires, produit un ensemble de dirigeants issus dun monde clos. Ce groupe na quune courte vue de la société. Il sursaute quand on lui fait valoir que le revenu médian est de 1 300 euros nets mensuels après impôts ou qu’à 3 500 euros un célibataire fait partie des 5 % les plus richesCette situation nest pas inéluctable. Une partie des chercheurs français ne sen satisfont dailleurs pas. Les travaux de scientifiques cités dans le présent ouvrage et bien dautres encore ouvrent de larges perspectives. Un certain nombre dacteurs sociaux ont construit des pôles dinformation qui, malgrédes ressources très limitées, appor tent deséclairages nouveaux. Cest le cas de la Fondation AbbéPierre dans le domaine du logement, du Secours populaire et du Secours catholique sur la pauvreté, de lassociation Claris sur linsécurité, de lObservatoire des inégalités, etc. Tous produisent de linformation qui permet de mieux comprendre la réalitésociale. Il en va de même dans lunivers politique. De nombreuxélus 6 locaux de divers bords ont notél’écart creusé.Àbien deségards, le président de la République Nicolas Sarkozy a saisi une partie des transformations de la sociétéfrançaise et sadresse aux couches sociales populaires (voir le chapitre 15),àmille lieux de la thématique dun monde«individualisé »cher aux chantres de la«modernité ».
6 Onliraàce titre le rapportédifiant du jeune députéUMP de HauteLoire Lau rent Wauquiez (devenu par la suite secrétaire d’ÉtatàlEmploi) sur les aides auxétudiants, remis au ministre de l’Éducationàl’été2006. Il avait parfaite ment analyséla situation des classes moyennes.
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Àdroite commeàgauche, une partie des militants sinsurgent contre les discours inaudibles venus den hautEncore faudraitil que ces voix soient entendues et quelles se traduisent dans les faitsla poli tique menée par le chef de l’État depuis 2007 est ainsi en totale contradiction avec les discours tenus lors de la campagne présidentielle. Il importe que tous ces efforts soient pris en compte. Lampleur du décalage ne fait quattiser le ressentiment de nombreuses couches sociales qui sestiment oubliées. En termes de politiques publiques, le gâchis esténorme. Les réductions dimpôts pour les plus fortunés ont soustraitàl’État des dizaines de milliards deuros qui auraientétébien plus utiles sils avaientétéemployés pour moderniser les services publics : transports,écoles, garde denfants, hôpitaux, prisons, maisons de retraitequi comptent pour beaucoup dans la qualitéde vie. Dans le même temps, la«filiarisation»précoce de l’école et laca démismeàla française réduisent toujours les chances des couches populaires et moyennes, bradant lavenir dune partie des enfants.
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