Besoin des riches? (1) - Le riche n'est pas l'avenir de l'homme

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Besoin des riches? (1) - Le riche n'est pas l'avenir de l'homme

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Besoin des riches? (1) - Le riche n’est pas l’avenir de
l’homme
La crise ? Pas pour tout le monde. Les millionnaires français vont très bien et sont de plus
en plus nombreux. Au-delà de l’anathème, Regards a souhaité apporter des réponses
constructives aux inégalités que provoque leur existence même.
Présentés comme investisseurs et créateurs d’emplois, les riches se protègent contre toute
idée de redistribution. Au-delà de la déconstruction de ce mythe, ne faut-il pas questionner
leur utilité-même ?
A quoi servent les riches ? Une drôle de question qui n’aurait peut-être pas résonné avec autant de
pertinence au début du quinquennat. Le riche est alors une figure triomphante et le candidat
Sarkozy fait une sacrée promesse : levez-vous tôt, et vous avez quelques chances d’en être. Une
fois élu, on connaît l’histoire. Sarkozy envoie des signes politiques très clairs : on peut choisir ses
copains chez les patrons du CAC 40, bouffer au Fouquet’s, avoir une montre à 20 Smic… et être un
élu du peuple. Ça ne te plaît pas ? « Casse-toi pauv’ con. » Mais voilà, la machine à produire du
rêve a surtout produit de la frustration.
Dans la rue, les Français l’ont encore récemment dit très vivement. Au-delà des retraites, un
sentiment d’illégitimité du pouvoir s’est exprimé. Sur les banderoles, s’étalaient l’affaire Woerth-
Bettencourt, le bouclier fiscal, l’injustice ressentie par les jeunes et les précaires… Dans les
librairies, Le président des riches, des sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot fait un carton
(75 000 exemplaires vendus) tout à fait inaccoutumé pour un livre d’universitaires, tandis qu’Hervé
Kempf, déjà auteur d’un remarqué Comment les riches détruisent la planète, s’apprête à sortir un
ouvrage dénonçant l’oligarchie. Les sondages se suivent et se ressemblent : les Français, chaque
fois qu’on leur pose la question, veulent « faire payer les riches ». Sur Internet, on rit encore des
happenings du collectif Sauvons les riches, qui s’invite bruyamment au Bristol ou au Rotary club et
organise de vraies fausses manifs en Loden et collier de perle. Alors faut-il sauver les riches,
comme l’exige avec humour ce collectif de militants ?
Ils vont très bien merci, surtout les plus riches d’entre eux. Sur dix ans, la limite inférieure des 0,1 %
des plus gros salaires a augmenté de 28 %, celle des 1 % de 11,6 % en euros constants. Les
données de l’Insee sur les revenus déclarés, qui intègrent les produits financiers, nous indiquent
clairement la même tendance. Au niveau mondial, en un an, 215 nouveaux milliardaires sont venus
grossir le contingent des 793 déjà existants. Dans nos sociétés du CAC 40, les revenus exorbitants
des dirigeants s’additionnent aux attributions de stock-options et consolident des patrimoines déjà
consistants.
Un exemple parmi d’autres : le groupe LVMH. Son PDG, Bernard Arnault, non content de posséder
un patrimoine estimé à plus de 27 milliards d’euros, a touché en 2009 une rémunération de 3,8
millions d’euros auxquels il faut ajouter pour 5,1 millions de stock-options. Son bras droit, Antonio
Belloni, qui touche une rémunération annuelle de 5,3 millions d’euros, vient d’exercer ses stocks-
options et d’empocher en une seule journée une plus-value de 18 millions d’euros.
Déconstruire leur utilité
Ces rémunérations sont décidées par les conseils d’administration. Comme l’expliquent Michel et
Monique Pinçon- Charlot dans leur dernier livre, ceux des entreprises du CAC 40 se réduisent à un
petit monde qui se connaît, se congratule et s’attribue de très confortables émoluments. Plus
concrètement, quelques milliers de familles seulement tiendraient l’économie du pays entre leurs
mains, selon le couple de sociologues. Même si les conseils d’administration sont nommés par les
actionnaires, ces derniers ne prendront presque jamais le risque d’élire une direction hors de cette
élite cooptée. Ils s’en remettront donc toujours à ce même cercle d’individus, leur concédant ainsi
des revenus astronomiques, dans l’espoir d’obtenir un rendement du capital consistante et si
possible à deux chiffres.
Cette oligarchie, qui entretient des liens étroits avec le pouvoir politique, passe régulièrement d’une
structure publique à un pantouflage dans le privé et influe ainsi sur le discours politique et
médiatique ambiant. En substance, « les profits d’aujourd’hui sont les investissements et les
emplois d’après-demain », comme le disait Helmut Schmidt. L’adage du social démocrate allemand
a pourtant pris du plomb dans l’aile. Les dividendes ont connu en France une progression
Petite bibliographie
Il faut faire
payer les riches,
de Vincent
Drezet et Liêm
Hoang-Ngoc,
éd. Seuil.
Comment les
riches détruisent
la planète,
d’Hervé Kempf,
éd. Points.
Le président des
riches,
de
Michel et
Monique
Pinçon- Charlot,
éd. Zones.
Pour en finir
avec les riches
(et les pauvres),
revue
Mouvements,
éd. La
Découverte.
phénoménale de 76 % entre 2000 et 2007. « Les riches paient beaucoup d’impôts », se dit-on pour
se consoler. Tant que ça ? Selon l’Insee, le taux d’imposition moyen des super riches (1 % des plus
hauts revenus) est de 25 %. Seuls 9 % reversent plus de 35 % de leurs revenus. C’est ainsi que
Liliane Bettencourt, qui endosse encore le rôle du symbole, ne paie pas plus d’impôts d’un cadre.
Quant à l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), cet impôt « confiscatoire », il est accusé de faire
fuir les grandes fortunes à l’étranger. Selon la théorie libérale du ruissellement (trickle-down effect),
l’enrichissement de quelques-uns a toujours un effet positif sur l’ensemble de la population puisque
cet argent sera dépensé, ouvrira de nouveaux marchés et enrichira en retour l’ensemble de la
population. La taxation des particuliers fortunés serait donc inefficace car l’argent prélevé aurait de
toute façon été dépensé… C’est ainsi que l’on a introduit le bouclier fiscal en 2006, renforcé par
Sarkozy en 2008, afin de plafonner le montant des prélèvements. Celui-ci était censé stopper les
départs « massifs » de fortunes françaises à l’étranger.
Un récent rapport du Syndicat national unifié des impôts nous montre que les flux des départs à
l’étranger de redevables de l’ISF représente un taux marginal, variant entre 0,13 % et 0,18 % de
2001 à 2008, et que le bouclier fiscal n’a pas diminué de façon significative ce taux. Plus
intéressant, on apprend par ce rapport que la France est le troisième pays par le nombre de ses
millionnaires derrière les Etats-Unis et le Japon, mais devant l’Allemagne et le Royaume-Uni (1).
Que nous apportent-ils ?
En suivant la logique de la théorie libérale du ruissellement, que peut-on espérer du train de vie
d’un super-riche? Qu’il entraîne de facto la formation d’une mini-PME de salariés et de prestataires
qui vivent à son service : les « gens de maison », les gestionnaires de fortune et autre family office,
sans compter les prestataires qu’il emploie pour rénover ses nombreuses résidences et organiser
diverses réceptions. Au-delà, on se rêve de le voir investir dans notre beau pays. S’il le fait, ce sera
pour augmenter la taille de son patrimoine, et ses thèmes d’investissement répondront toujours à
un marché solvable. En suivant la logique de cette théorie du ruissellement, ce seront encore de
nouveaux produits ou services proposés à des individus qui n’en auraient pas forcément besoin et
qui généralisent un règne toujours renforcé de la marchandise au détriment des besoins sociaux de
la majorité de la population.
Cette dérive de la théorie du ruissellement est patente sur le terrain de l’écologie. Un exemple
emblématique : le voyage dans l’espace. Très à la mode depuis que Dennis Tito s’est envoyé en
l’air pour la bagatelle de 20 millions de dollars, en 2001. A sa suite, six autres touristes spatiaux ont
participé à des expéditions. Au prix du ticket, le marché est un peu restreint. C’est ce qu’a compris
Richard Branson de Virgin, toujours à l’affût de nouvelles opportunités, en ouvrant le marché du «
low cost » des vols spatiaux. Prévu pour fonctionner dès 2012, cette société développe la navette
Space Ship 2 qui pourra emmener six passagers dans l’espace pendant trois heures, pour la
modique somme de 200 000 dollars par personne. A ce jour, 380 clients ont déjà réservé leur tour !
Alors qu’il est urgent de réduire les émissions carbone du transport aérien, est née une nouvelle
activité commerciale qui détruira encore plus notre planète, sous couvert de création d’emplois et
de richesses.
Faire sans eux
La théorie libérale du ruissellement induit une logique mortifère dans laquelle les inégalités ne
peuvent que s’accentuer, dans laquelle les choix économiques de la population ne sont plus dictés
par la délibération démocratique mais par l’appétit de consommation des fractions solvables de la
population. Pour fournir de nouvelles opportunités d’investissement aux plus riches, les services
publics ont été progressivement démantelés. D’abord les lignes aériennes, puis les
télécommunications, l’énergie. Le tour des transports ferroviaires est programmé. Les services non
marchands ont vu leur budget tellement se réduire que le secteur privé s’est engouffré dans la
brèche et que l’accès gratuit à la santé et à l’éducation sont devenus des mythes.
Pourtant la crise sociale et écologique en cours appelle à la naissance d’activités économiques
définies par la délibération démocratique et non plus le marché, qui peuvent, entre autres, prendre
la forme de services publics. Jamais les services publics n’ont eu à rémunérer le capital, ce qui
explique que les différentiations salariales n’ont jamais atteint les proportions que nous connaissons
actuellement dans le privé.
On peut, certes, reprocher aux services publics de reproduire les schémas hiérarchiques de gestion
du privé. Le secteur coopératif et notamment les coopératives de travailleurs que l’on appelle Scop
en France (2) nous montrent aussi une autre façon de concevoir le rapport au travail. Dans ces
entreprises, les dirigeants sont élus non plus par des actionnaires extérieurs à l’entreprise mais
directement par leurs salariés. De l’avis même des banquiers qui les suivent, les Scop ont mieux
surmonté les crises économiques des quinze dernières années que les PME classiques, lesquelles
ont souvent disparu, été rachetées ou démantelées.
Dans l’État espagnol, au Pays basque, la corporation Mondragon – groupe de 120 coopératives
totalisant 85 000 travailleurs – affiche des performances remarquables et double ses effectifs tous
les dix ans. Son président reçoit un revenu égal à 9 fois le salaire le plus bas du groupe, soit
environ 12 000 euros par mois, largement en-dessous des revenus usuels des dirigeants du CAC
40, et ce, sans accumulation de patrimoine professionnel. Ces entreprises dirigées par leurs
travailleurs ne sont pas forcément des utopies et, chose certaine, produisent des écarts de revenus
bien différents de ceux des groupes cotés en bourse.
Benoît Borrits
(1) Extrait du Rapport 2010 sur la richesse mondiale de l’Institut de recherche du Crédit suisse.
(2) Regards a fait ce choix d’exister en Scop.
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