Du côté de chez Swann - Titre du livre en majuscules accentues

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Du côté de chez Swann - Titre du livre en majuscules accentues

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Marcel Proust
À la recherche du temps
perdu
Du côté de chez Swann
(1913)

Édition du site « PhiloSophie » Table des matières

Du côté de chez Swann .............................................................3
Première partie : Combray .......................................................4
I .....................................................................................................4
II..................................................................................................53
Deuxième partie : Un amour de Swann ................................211
Troisième partie : Noms de pays : le nom............................434
À propos de cette édition électronique 483 Du côté de chez Swann

À monsieur Gaston Calmette

Comme un témoignage de profonde
et affectueuse reconnaissance.

Marcel Proust.
— 3 — Première partie : Combray

I

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à
peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je
n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-
heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil
m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans
les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dor-
mant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces
réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me sem-
blait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église,
erun quatuor, la rivalité de François I et de Charles-Quint. Cette
croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ;
elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles
sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bou-
geoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et
j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité,
douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore
pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans
cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure.
Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le
sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant
d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait
l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la
— 4 — station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé
dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nou-
veaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le si-
lence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de
l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre
enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre.
Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de
partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé
par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de
jour. Quel bonheur ! c’est déjà le matin ! Dans un moment les
domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter
secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour
souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rappro-
chent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a
disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier do-
mestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
remède.

Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts
réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements orga-
niques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope
de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de
conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la cham-
bre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité
duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais
rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive,
retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon
grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour
— date pour moi d’une ère nouvelle — où on les avait coupées.
J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en re-
trouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de
— 5 — précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller
avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une
femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de
ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je
m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sen-
tait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je
m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien
lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait
quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son
baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si,
comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir
de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter
dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir
s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve.

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des
heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte
d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la
terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ;
mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin
après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire,
dans une posture trop différente de celle où il dort habituelle-
ment, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le
soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus
l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il
s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente,
par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le boule-
versement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait
que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît
— 6 — entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où
je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit,
comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au
premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité
première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au
fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ;
mais alors le souvenir — non encore du lieu où j’étais, mais de
quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être —
venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du
néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une se-
conde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusé-
ment entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col ra-
battu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi.

Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-
elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas
d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Tou-
jours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit
s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout
tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les
années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait,
d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses mem-
bres pour en induire la direction du mur, la place des meubles,
pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait.
Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses
épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbil-
lonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
rapprochant les circonstances, lui, — mon corps, — se rappelait
pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour
des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais
en m’y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté anky-
losé, cherchant à deviner son orientation, s’imaginait, par
exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et
— 7 — aussitôt je me disais : « Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique
maman ne soit pas venue me dire bonsoir », j’étais à la campa-
gne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon
corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles d’un
passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient
la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne,
suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en mar-
bre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez
mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je
me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que
je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveil-
lé.

Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur
filait dans une autre direction : j’étais dans ma chambre chez
Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins
dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop prolongé la
sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade
avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien
des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les
plus tardifs, c’était les reflets rouges du couchant que je voyais
sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on
mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de
plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de
lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je
me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je
l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la
lampe, seul phare dans la nuit.

Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais
que quelques secondes ; souvent, ma brève incertitude du lieu
où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres
les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons,
en voyant un cheval courir, les positions successives que nous
montre le kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt
l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je fi-
— 8 — nissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui
suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où quand on est couché,
on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses
les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertu-
res, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats
roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des
oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial,
le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme
l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la
chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et
fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte
d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la
chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermi-
ques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et vien-
nent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées
du foyer et qui se sont refroidies ; — chambres d’été où l’on
aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux vo-
lets entr’ouverts jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée,
où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au
pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein
air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un
rayon — ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les co-
lonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient
avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; par-
fois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en
forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partielle-
ment revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été
intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver, convain-
cu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence
de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été
là ; — où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulai-
res barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à
vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un
emplacement qui n’y était pas prévu ; — où ma pensée,
— 9 — s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et ar-
river à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait
souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon
lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur bat-
tant ; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des ri-
deaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et
cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du véti-
ver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond.
L’habitude ! aménageuse habile mais bien lente, et qui com-
mence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines
dans une installation provisoire ; mais que malgré tout il est
bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

Certes, j’étais bien éveillé maintenant : mon corps avait vi-
ré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrê-
té autour de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma
chambre, et avait mis approximativement à leur place dans
l’obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre
sur la rue et les deux portes. Mais j’avais beau savoir que je
n’étais pas dans les demeures dont l’ignorance du réveil m’avait
en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait
croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire ;
généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite ;
je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie
d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à Balbec, à Paris, à
Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les
personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu d’elles, ce
qu’on m’en avait raconté. À Combray, tous les jours dès la fin de
l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me met-
tre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma
grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et
douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour
me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure
— 10 —

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