PDF 116 ko - La poésie à l'école buissonnière

De
Publié par

PDF 116 ko - La poésie à l'école buissonnière

Publié le : lundi 11 juillet 2011
Lecture(s) : 173
Nombre de pages : 13
Voir plus Voir moins
Article
« La poésie à l’école buissonnière »  Madeleine Frédéric Études françaises, vol. 41, n° 3, 2005, p. 97-108.    Pour citer la version numérique de cet article, utiliser l'adresse suivante : http://id.erudit.org/iderudit/012057ar Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir.
Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter à l'URI http://www.erudit.org/documentation/eruditPolitiqueUtilisation.pdf
Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit offre des services d'édition numérique de documents scientifiques depuis 1998. Pour communiquer avec les responsables d'Érudit : erudit@umontreal.ca  
Document téléchargé le 28 January 2011 02:07
La po é sie à l ’é cole buissonni è re
 
Introduction Les pages qui suivent s inscrivent dans le cadre d un cours de premi è re ann é e en journalisme et communication, ayant pour fil rouge l actua-lit é de la litt é rature ; mais aussi de deux cours, l de premi è re ann é e, un l autre de ma î trise, en langues et litt é ratures romanes, plus sp é cialis é s, ayant pour objet l approche stylistique du texte. L ensemble avait pour toile de fond un projet de recherche de quatre ann é es, lanc é par le Centre Gavroche (consacr é à la litt é rature d enfance et de jeunesse) de l Universit é  Libre de Bruxelles, intitul é « Po é sie, enseignement, soci é t é » 1 . Celui-ci partait du constat que, en d é pit d un soutien institutionnel ind é niable, doubl é de diverses manifestations de diffusion collective (concours, festivals et autres printemps de la po é sie), les enseignants ressentent une difficult é croissante à faire passer l ensei-gnement de la po é sie dans les classes. Une vaste r é flexion, r é unissant des enseignants venus de Belgique, de France, du Qu é bec et des É tats-Unis, a d è s lors é t é mise en chantier, visant à une r é actualisation des corpus et des m é thodes d analyse, ainsi qu ’à l ’é laboration de nouveaux outils p é dagogiques. Plus modestement, dans mes cours, j ai tent é de mettre cette r é sistance-r é ticence suppos é e à l ’é preuve de grands auditoires de premi è re ann é e d niversit é , pouvant osciller entre  et  é tudiants. u
. Projet Mini-Arc financ é  par le Conseil de la recherche de l ULB, que je tiens à remercier tout particuli è rement.

 , 
La d é marche consistait à  examiner comment la po é sie a r é percut é quelques bouleversements majeurs du  e si è cle. À  l aube du si è cle, quand tous les espoirs semblent permis, comment les artistes rendent-ils compte des prodigieuses innovations technologiques et de l exp é ri-mentation scientifique qui r é unit savants et cr é ateurs, tel le livre du physicien Chevreul, De la loi du contraste simultan é des couleurs , publi é en  , qui donnera lieu d è s   aux exp é rimentations des Delaunay en peinture, avant de trouver un é cho en po é sie chez Apollinaire et Cendrars. Mais aussi, apr è s la perte brutale de toute illusion, comment é crire apr è s la premi è re d é flagration mondiale ? Comment t é moigner de sa propre exp é rience de l enfer des tranch é es ? Cendrars encore apporte des bribes de r é ponse : l une d elles (d è s  ) est examin é e ici m ê me par Mich è le Touret ; l autre, intitul é e sans d é tours J ai tu é , parue quasi confidentiellement en  , d é tonne sur le plan du contenu et de la forme 2 . N é de cette fracture irr é m é diable, de « ce fait impensable » la civilisation et la technologie mises au service de la destruction g é n é -ralis é e , le mouvement surr é aliste se livrera à  une contestation syst é matique de l institution, tant en France qu en Belgique : Noug é , Desnos, Chav é e op è rent un m ê me travail de sape, P é ret quant à lui fait v é ritablement voler le syst è me en é clats 3 . Ce parcours dans les premi è res d é cennies du si è cle pr é sente l int é r ê t de montrer comment le travail sur le mat é riau po é tique peut r é pondre à des moments forts de l histoire de l humanit é : à l ’è re du mirage techno-logique et des avanc é es scientifiques, les po è tes tentent de faire reculer les bornes du langage : Apollinaire et Cendrars jouent la carte du simul-tan é isme contre la successivit é  inh é rente à  celui-ci. Lorsque tout est balay é par la guerre, le m ê me Cendrars conteste encore plus radicale-ment la fronti è re entre les genres et retourne le discours laudateur de la technologie en une d é nonciation d une rare f é rocit é , renvoyant dos à dos deux de ses œ uvres pionni è res : La prose du transsib é rien et J ai tu é . Au lendemain du carnage, la po é sie est-elle encore possible ? La mort d Apollinaire et le silence po é tique de Cendrars, qui se tourne vers le roman, laissent peu d illusions. Apparaissent alors les surr é alistes, qui optent pour l ’é branlement du syst è me : é cole, patriotisme, et, plus
. À ce propos, voir notamment Madeleine Fr é d é ric, La stylistique fran ç aise en mutation ? , Bruxelles, Acad é mie royale de Belgique, coll. M é moires de la Classe des lettres » ,  . « . Madeleine Fr é d é ric, « L envers du d é cor : La mort h é ro ï que du lieutenant Condamine de la Tour de Benjamin P é ret » , dans Marc Dominicy et Madeleine Fr é d é ric (dir.), La mise en sc è ne des valeurs. La rh é torique de l ’é loge et du bl â me , Lausanne, Delachaux et Niestl é ,  , p.  - .
    

largement, sens commun. La po é sie est incontestablement au diapason de la grande rumeur du monde. Toutefois, cette po é sie s ’é crit r é solument dans les marges, celles de l institution : É glise, arm é e, patrie, é cole. Desnos bouscule all è grement les cat é gories grammaticales et choisit, avec Noug é , de plier la conju-gaison à la po é sie ; Chav é e d é poussi è re l exercice fastidieux de la dict é e et subvertit l encyclop é die. Ces marges sont aussi celles des genres codifi é s. Cendrars intitule Prose du transsib é rien l un des plus beaux po è mes de la langue fran ç aise, puis il feint d adopter le ton de la confession avec J ai tu é , pour livrer un t é moignage inclassable, voire inqualifiable, sur sa guerre, par le biais d envol é es lyriques d une ambigu ï t é et d une efficacit é redoutablesl â chant un v é ritable monstre dans le paysage de la litt é rature person-nelle. Op é rant le mouvement inverse, engluant la po é sie dans le pro-sa ï sme le plus cru, P é ret donne le ton sans ambages avec Je ne mange pas de ce pain-l à : refusant d y mettre les formes, il proclame haut et fort la fin de l ’è re consensuelle. Outre leur dimension contestataire, voire r é volutionnaire, tous ces textes offrent une dimension ludique ind é niable, susceptible de d é caper une certaine image de la po é sie. Les avoir abord é s, pendant plusieurs ann é es, avec des auditoires sensiblement diff é rents par l orientation et le niveau d ’é tudes, me permet de mettre en doute cette difficult é (pr é )suppos é e de faire passer la po é sie dans l enseignement, dont on peut se demander si elle n est pas tout simplement un pr é texte confortable pour tailler sur mesure des manifestations po é tiques moutonni è res » « dirait Gilles Marcotte symptomatiques d ce tain « pr ê t-à -penser » . un r En guise d ’é chantillon de cette exp é rience, je m attacherai plus par-ticuli è rement, dans ces quelques pages, à  suivre Noug é , Desnos et Chav é e sur les chemins d é tourn é s de l apprentissage scolaire, tant de la conjugaison que de la dict é e  un itin é raire buissonnier qui r é serve plus d une surprise.
Desnos et Noug é : la conjugaison dans tous ses é tats Dans son entreprise visant à saper syst é matiquement les piliers de l i -ns titution, le mouvement surr é aliste fera du mod è le scolaire l une de ses cibles privil é gi é es. On voit ainsi des po è tes, sensiblement diff é rents au d é part, converger en une m ê me mise à mal de la conjugaison. Robert Desnos, dans un premier temps, s inscrit parfaitement dans la mouvance
                   ,  
surr é aliste qui gravite autour de Breton, participant  se donnant m ê me tout entier  aux exp é riences de sommeil hypnotique. Par la suite, cependant, il rejoindra Paul Noug é , qui s ’é tait oppos é d embl é e à l ’é criture automatique, tout comme les autres repr é sentants du surr é a-lisme bruxellois, et privil é giait un travail d é lib é r é sur le langage. L un et l autre se livrent à de bien curieux exercices de conjugaison. Ces exercices sont nombreux dans Langage cuit  (  ) de Desnos 4 . Le po è te n h é site pas à  op é rer un transfert de cat é gories dans « Id é al ma î tresse 5 » , conjuguant indiff é remment verbes et substantifs  et ces derniers de pr é f é rence. Si l accord en nombre est g é n é ralement respect é : je me chaise si les chemins tombeaux. si les nuages de tout à l heure myosotis, ils moulins dans la toujours pr é sente é ternit é . la r è gle n est toutefois pas absolue : les souvenirs se sardine ! Dans « À  pr é sent 6 » , la premi è re personne du singulier ouvre le po è me et ne tardera pas à le contaminer enti è rement, apr è s avoir subi une inversion. Quant au pr é sent  on n en sera gu è re surpris avec Desnos, qui joue volontiers sur les titres , on le cherchera en vain dans le po è me : J aimai avec passion ces longues fleurs qui é clatai-je à mon entr é e. [ ] Quant aux murs ils se liqu é fiai et le dernier coup de tonnerre fis-je dispara î tre de la terre tous les tombeaux. Dans « Au mocassin le verbe 7 » , les entorses se multiplieront : indiff é -rence au nombre, d é j à constat é e dans le po è me pr é c é dent ( je conna î trons , nous aimez , s ’é croulerai cette larme ) ; passage d un verbe pronominal à un transitif ( tu me suicides ), d un intransitif à un transitif ( je te mourrai ), d un impersonnel à  un personnel ( je neigerai , je pleuvrai , je fais beau temps ), parfois avec ellipse du se ( je fais tard ). Le titre fonctionne ind é niablement comme indice d un fameux coup de pied dans la fourmili è re verbale. Ce po è me m é rite d ’ê tre é pingl é , dans la mesure o ù , au lieu de prendre davantage la forme d un r é cit, comme c ’é tait le cas des deux autres
. Langage cuit est par la suite devenu une section de Corps et bien . Voir Robert Desnos, Œ uvres, é dition é tablie et pr é sent é e par Marie-Claire Dumas, Paris, Gallimard, coll. « Quarto » ,  , p. - . . Ibid. , p.  . . Ibid. , p.  . . Ibid. , p.  .
                         po è mes, il est enti è rement b â ti sur le retour d un m ê me moule syn-taxique, celui d une succession paratactique de phrases d é butant par le groupe sujet-verbe, typique des manuels de conjugaison. Par cette forme, « Au mocassin le verbe » annonce les textes de Noug é . n po è me isol é , « Applaudissezà  vos Ceux-ci, qui consistent en u succ è s 8 » , et en un recueil de textes, Quelques é crits de Clarisse Juranville 9 , sont dat é s de  , arrivant donc quatre ans apr è s Langage cuit  de Desnos. À la lecture de « Applaudissez à vos succ è s » , la premi è re cons-tatation qui s impose est qu il ne pr é sente aucune entorse comparable à celles de Desnos : nombre et « partie du discours » sont scrupuleuse-ment respect é s : Applaudissezà vos succ è s aggravez les difficult é s retournez les questions imaginez de fortes r é ponses divertissez-vous de vos dix doigts. En ce temps-l à j ’é clairais l escalier je br û lais les fauteuils je d é chirais les robes j ouvrais grandes les fen ê tres les livres s en allaient dans le paysage. J ai calqu é de beaux dessins impurs j ai croqu é le marmot j ai trinqu é avec mes amis j ai trinqu é seul avec la nuit j inventais avec ferveur sans m appliquer à é crire. Mais le potier p é trit la terre le malade s ’é vanouit de faiblesse le vigneron remplit ses tonneaux l humidit é pourrit les bois l encre noircit les doigts et les vertus de la paresse le puits tari de la d é tresse votre c œ ur saignant de joie. Toutefois, le lecteur n est pas moins d é rout é pour autant. Cette en impression de g ê ne r é sulte de la contradiction interne, voire de la ten-sion qui na î t de l omnipr é sence d un moule syntaxique  sorti tout
. Paul Noug é , L exp é rience continue , Lausanne, L ’Â ge d Homme,  [  ], p.  . . Ibid., p.  et suivantes.

 , 
droit des manuels de conjugaison, comme on vient de le voir à propos de Desnos tiraill é entre, d une part, des phrases b â ties sur la m ê me attaque sujet-verbe, facteur de redondance, entra î nant un relatif effet de saturation du message, et, d autre part, un certain d é cousu logique d û à  la parataxe g é n é ralis é e, les propositions se succ é dant sans lien logique explicite. Une seule exception, l irruption d un « mais » en t ê te de la derni è re strophe, exception qui s accompagne d ailleurs d une l é g è re variation syntaxique : le sujet, r é duit jusque-l à à un simple pronom (strophe , à l exception du dernier vers, et strophe ) ou m ê me à  rien (strophe ), atteint cette fois la dimension d un syntagme. La coh é sion de cette strophe finale, en m ê me temps que sa particularisation par rapport au reste, est encore renforc é e par la rime ; absente des strophes pr é c é dentes, celle-ci gagne à pr é sent quasi tous les vers, à l exception des vers et , et m ê me davantage : la rime interne n ’é pargne que les vers et . On observera par ailleurs que les facteurs de coh é sion interne ne sont pas absents des trois premi è res strophes non plus. Dans la strophe , la permanence de l imp é ratif se voit é tay é e par la similitude graphique des verbes d attaque des deux premiers vers ( applaudissez et aggravez ). Le relais est pris ensuite par le parall é lisme des vers à b â tis sur le m ê me moule : le verbe est suivi d un compl é ment. Quant au dernier, il fait entendre un jeu d ’é cho prolong é , dans lequel une rencontre de l allit é ra-tion en [d] et d une assonance en [i] se r é duit par la suite à une simple allit é ration ( divertissez, dix et doigts ). La strophe offre, dans les quatre premiers vers, un jeu de parall é lis-mes autour de la structure : le verbe est suivi d un compl é ment d objet direct, avec une l é g è re modulation dans le vers . Ce dernier vers pr é -sente par ailleurs aussi, malgr é  la parataxe, une solidarit é  avec le sui-vant, laquelle repose sur un facteur logique : l ouverture des fen ê tres favorise l envol des livres. Dans la strophe , la coh é sion des quatre vers initiaux est assur é e par l anaphore j ai , qui dessine ensuite deux paires successives selon que le verbe appelle un compl é ment d objet direct (vers et ) ou un circonstant (vers et ). Des facteurs locaux interviennent en outre dans chacune de ces paires pour les cimenter. C est le cas de la paronymie calqu é -croqu é dans la premi è re et de la r é p é tition lexicale j ai trinqu é avec , qui semble grignoter la seconde ( trinqu é  r é percute en outre partiellement la paronymie des premiers vers). Par ailleurs, ces rapprochements contribuent à  revivifier la polys é -mie de certains mots, qui sans cela risquerait d ’é chapper au lecteur.
                        
Ainsi, croquer peut signifier « prendre rapidement sur le vif en quelques coups de crayon » ( Le Robert ), acception appel é e par son voisinage avec dessins , ou encore « d é vorer » , si on le rapproche de trinquer . Dans le der-nier verbe lui-m ê me, au vers , se surimpose à  l acception de « boire » celle de « subir des d é sagr é ments » , pour un lecteur qui attacherait à la solitude et à la nuit des connotations dysphoriques. La permanence de l attaque sujet-verbe, tout comme d ailleurs la parataxe g é n é ralis é e, se retrouveront dans quelques-uns des É crits de Clarisse Juranville . L aspect fragmentaire, volontairement é clat é , de cet « anti-recueil » ressort nettement de son mode de pr é sentation : en plus d ’ê tre constitu é s principalement de parataxe, ces diff é rents é crits sont simplement num é rot é s et d é pourvus de titre. Cette structuration tr è s particuli è re s explique par la gen è se de l ’œ uvre, compos é e au d é part d un manuel de conjugaison appartenant à  la femme du po è te et retrouv é dans son grenier. De cette dispositio incontestablement marqu é e, É luard, aux dires de Marcel Mari ë n, « reconna î tra s ’ê tre souvenu au moment de La victoire de Guernica 10 » . De fait, si l on consid è re cet extrait du sixi è me des É crits de Clarisse Juranville : Ils ressemblaient à tout le monde Ils forc è rent la serrure Ils remplac è rent l objet perdu Ils amorc è rent les fusils Ils m é lang è rent les liqueurs Ils ont sem é les questions à pleines mains Ils se sont retir é s avec modestie en effa ç ant leur signature 11 on est frapp é d y retrouver des traces de paradigme de la conjugaison fort similaires à celles des strophes et d ’É luard : Ils disaient d é sirer la bonne intelligence Ils rationnaient les forts jugeaient les fous Faisaient l aum ô ne partageaient un sou en deux Ils saluaient les cadavres Ils s accablaient de politesses Ils pers é v è rent ils exag è rent ils ne sont pas de notre monde  . Marcel Mari ë n, L activit é surr é aliste en Belgique , Bruxelles, Lebeer-Hossmann,  , p.  .  . Paul Noug é , op. cit., p.  .
                   ,  Ce n est sans doute pas un hasard si ces strophes se rapportent pr é cis é -ment à  l ennemi, é voqu é  par le biais de la « non-personne » Ils 12 ; le locuteur-po è te a clairement choisi son camp : « Ils pers é v è rent ils exa-g è rent ils ne sont pas de notre monde / [ ] Nous en aurons raison. » On rappellera que le recours à une matrice syntaxique directement emprunt é e à un manuel de conjugaison n avait, dans le chef de Desnos autant que de Noug é , rien d innocent, d è s lors qu elle renvoyait à l insti-tution, à la norme, au codifi é et donc au pouvoir 13 . La parent é formelle entre Noug é et É luard s accompagne donc, elle aussi, d une euphonie id é ologique. Pour en revenir à la structuration des Quelques é crits de Clarisse Juran-ville , ce recueil, en d é pit de sa fragmentation ind é niable, n en pr é sente pas moins une coh é sion et une coh é rence fortes. Sur le plan d ensem-ble, l isotopie formelle est assur é e par le paradigme de la conjugaison ; quant à l isotopie s é mantique, elle s ancre tr è s pr é cis é ment dans le refus de la norme et du pouvoir dont il vient d ’ê tre question. Ce rejet se traduit notamment dans les derniers vers, o ù l on retrouve un é cho de l attitude du groupe par rapport à l institution : Ils ont sem é les questions à pleines mains Ils se sont retir é s avec modestie en effa ç ant leur signature Ces vers se r é f è rent directement, en effet, à une lettre é crite par Noug é à Breton, le mars  : J aimerais beaucoup que ceux d entre nous dont le nom commence à mar-quer un peu l effacent . Ils y gagneraient une libert é  dont on peut encore esp é rer beaucoup 14 . À pr é sent, si l on met en regard du sixi è me É crit le neuvi è me : Nous c ô toyons les bords de la col è re Les seuls é cueils sont des empires perdus Votre ennui s endort au fond de la mer Nous naviguons avec adresse et le vent nous suit avec docilit é 15 il devient possible d entrevoir comment on glisse insensiblement de la grammaire à la po é sie : le pronom ils laisse la place à des sujets nette-
 . É mile Benveniste, Probl è mes de linguistique g é n é rale , t. I, Paris, Gallimard,  , p.  .  . Madeleine Fr é d é ric, La stylistique fran ç aise en mutation , op. cit. , p.  - .  . Paul Noug é , Quelques bribes , Bruxelles, Didier Devillez,  , p.  .  . Paul Noug é , L exp é rience continue , op. cit. , p.  .
                        
ment diff é renci é s (en nature et en personne) ; par ailleurs, on voit inter-venir la m é taphore et se g é n é raliser le processus de variation isotopique. Devant une allotopie forte, le lecteur op è re la reconnaissance d un premier champ s é mantique : c ô toyons-é cueils-perdus 16 -mer-naviguons-vent . Un certain nombre d unit é s ne peuvent toutefois s indexer sur cette isotopie de la navigation ; le texte continue d offrir à l esprit une zone de r é sistance allotopique. Celle-ci pourra encore ê tre r é duite partielle-ment par la reconnaissance d une isotopie sur le plan de l expression : assonance en [o], rime en [er], allit é ration en [k] ou r é p é tition lexico-syntaxique : avec adresse-avec docilit é . Ainsi le moule redondant, voire ronronnant, laisse tout à coup la place à  une modulation inou ï e ; la plong é e dans le po é tique est en m ê me temps plong é e dans l inconnu.
Chav é e et la rupture d encyclop é die On ne le sait peut-ê tre pas suffisamment, mais la physionomie du surr é alisme belge est unique en son genre, dans la mesure o ù , à  la diff é rence du surr é alisme fran ç ais, qui appara î t comme un ph é nom è ne essentiellement parisien, en Belgique coexistent deux surr é alismes, g é ographiquement et chronologiquement distincts : un surr é alisme de la capitale, qui na î t dans les ann é es  et un surr é alisme de province, qui prend son essor dans les ann é es  . Si Noug é est l une des figures embl é matiques du surr é alisme bruxellois (aux c ô t é s notamment du peintre Ren é Magritte, pass é quant à lui à la post é rit é ), Achille Chav é e fournit un bon exemple du surr é alisme hennuyer 17 . Ce dernier est directement issu des gr è ves de  , qui marqueront durablement de nombreux intellectuels, dont Chav é e : Le surr é alisme a é t é pour moi une v é ritable lib é ration, li é e à l aspect social et insurrectionnel des gr è ves de  . La synth è se s est é tablie d elle-m ê me 8 entre la po é sie et mes convictions politiques 1 .
 . « [N]avire perdu corps et biens » Corps et biens est pr é cis é ment le titre du recueil-fr è re de Desnos : on ne peut manquer de relever cette nouvelle affinit é .  . Le Hainaut, premi è re province industrielle du pays au  e si è cle, est constitu é du oue Borinage ( à l st de Mons), de Charleroi et de la r é gion du Centre (autour de La Louvi è re).  . Pour tout ceci, voir Paul Aron, « Essai d analyse institutionnelle d un mouvement litt é raire p é riph é rique : l exemple du surr é alisme bruxellois entre les deux guerres » , dans L identit é  culturelle dans les litt é ratures de langue fran ç aise  ( é d. Á rp á d Vigh), Paris, ACCT et Presses de l Universit é de Pecs,  , p.  - .
                   ,  Le surr é alisme hennuyer est marqu é par un caract è re fortement anti-bourgeois et anticl é rical, dont on trouve trace, entre autres, dans la c é l è bre Dict é e de Chav é e : D  La libellule est un mammif è re elle se nourrit d ’é ponges et de morceaux de bois La libellule fait l amour sur le toit de la trigonom é trie C est une amie de l agriculture Elle d é vore les aigles les po è tes pieux et tous les objets brillants Souvent elle se suicide sans mise en sc è ne sur l injecteur d une comtesse apr è s une crise de mysticisme Respectez son nid prot é gez ses petits qui jouent à la banque russe dans les caf é s mal fam é s de la p é riph é rie 19 Le titre frappe d embl é e par son allure fort peu po é tique. N é anmoins, s il renvoie clairement à l exercice scolaire bien connu, il peut aussi ê tre r é cup é r é  au sein de la n é buleuse surr é aliste, si l on se souvient qu il intervient dans la d é finition du terme m ê me : , n. m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d exprimer, soit verbalement, soit par é crit, soit de toute autre mani è re, le fonctionnement r é el de la pens é e. Dict é e de la pens é e, en l absence de toute pr é occupation esth é tique ou morale 20 . Cette d é finition se poursuit par une entr é e significative pour notre texte : « . » ; or telle est tr è s pr é cis é ment l allure g é n é rale du po è me : celle d un article d encyclop é die  encyclop é die plut ô t que dictionnaire, d è s lors que la libellule y est appr é hend é e dans son mode de vie et son alimentation. Le ton est donn é par le premier vers, b â ti sur le moule canonique : sujet à  d é finir + copule est  + terme g é n é rique ; mais ce dernier installe d embl é e la d é rision : mammif è re = « qui porte des mamelles » , « classe de vert é br é s à sang chaud » ( Le Robert ), l erreur
 . Achille Chav é e, Le cendrier de chair , La Louvi è re, Rupture,  .  . Andr é Breton, Manifeste du surr é alisme , dans Manifestes du surr é alisme , Paris, Galli-mard, coll. « Id é es » ,  [  ], p.  .
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.