Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut

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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Centre de cas    [Numéro du cas]  Réservé au Centre de cas   Ginette Tremblay et les Éditions L’Artichaut  Cas produit par Claudine AUGER , Bernard CHASSÉ et le professeur Laurent LAPIERRE .   Une entreprise nommée L’Artichaut C’était il y a un peu plus d’une quinzaine d’années. Sur les rives du Saint-Laurent, dans le paysage saisissant de la Gaspésie qui ouvre son rivage à l’inconnu, le vent est fort, puissant et salé. Il soulève des vagues exaltées, éveille les passions; et pour l’affronter, il faut aimer le risque, ne pas avoir froid aux yeux. L’aventure, alors, peut mener vers des terres lointaines, très lointaines.  Jusque-là, Ginette Tremblay, originaire de Rimouski, une région de l’Est du Québec, avait suivi la voie claire de sa vocation : l’enseignement de la langue française et de sa complexe grammaire auprès des étudiants du primaire du Bas du fleuve. Dès le début de sa carrière, elle a vite senti le besoin d’outils adaptés pour accomplir sa tâche avec efficacité et satisfaction. Le français possède des règles laborieuses, parfois difficiles à comprendre et à assimiler pour de jeunes enfants –ou pour quiconque désire en faire l’apprentissage. Partageant ses questionnements, ses idées et ses méthodes avec des collègues, Ginette Tremblay développe peu à peu son propre système d’enseignement de la grammaire française et des aptitudes linguistiques.  Ses réflexions et sa pratique déboucheront, à la fin des années 1980, sur la rédaction – en collaboration avec une collègue orthopédagogue, Claire Demers – d’un outil d’apprentissage original basé sur l’autocorrection : Le Référentiel grammatical . Fortes de leur expérience en salles de cours, les deux jeunes femmes savaient et comprenaient avec précision les besoins de l’étudiant d’une langue. Le manuel proposé devait être simple à utiliser et à interpréter et permettre à l’élève de s’autoévaluer afin de progresser rapidement. Peaufinant leur nouvel outil, les auteures ont testé pendant trois ans Le Référentiel grammatical  dans les écoles, auprès de la clientèle concernée.  En fait, Ginette Tremblay n’en était pas à la rédaction de son premier ouvrage de pédagogie. Elle en avait déjà quelques-uns à son actif. Mais faire éditer un outil pédagogique qui sortait des sentiers battus, qui ne répondait pas aux critères classiques d’un livre (avoir 48 pages reliées, paginées, etc.) devenait tout un défi pour les auteures. Elles avaient en vain tenté de faire publier, se déplaçant dans la métropole auprès d’éditeurs.    
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  Il n’en fallait guère plus pour que le sang d’entrepreneur se réchauffe à grands bouillons dans les veines de Ginette Tremblay. Farouchement déterminée – elle avoue qu’elle n’accepte jamais autre chose qu’une première place! – et surtout, convaincue de l’efficacité de son outil pédagogique et de la nécessité de le rendre disponible, l’enseignante décide de le publier elle-même, à ses frais. Pour cette femme qui n’avait jamais eu froid aux yeux et pour qui rien ne va jamais assez vite, il allait de soi de prendre le risque de mener son idée à terme, de la concrétiser, puisque le produit en lequel elle avait une absolue confiance avait déjà donné des résultats concluants. Oui, il fallait prendre les choses en main et diffuser Le Référentiel grammatical . Tout simplement.  Chose pensée, chose faite : alors que les 500 premiers manuels sont encore sous les rouleaux d’impression, elle envoie une invitation aux enseignants de Rimouski et des environs pour le lancement du Référentiel grammatical . L’événement est un succès, puisque dans une seule journée, elle vend la moitié de sa production. Un départ fort stimulant.  C’est ainsi que Éditions L’artichaut naissait. Pourquoi L’Artichaut? Le nom a été choisi avec soin:  
Effeuiller un artichaut sollic ite tous les sens : tu le regardes car c’est beau, tu le touches pour l’effeuiller, tu le goûtes, tu es actif… tu as hâte, hâte d’arriver au cœur. J’ai choisi d’appeler ma maison d’édition L’Artichaut, parce que ce qui est au cœur de nos préoccupations, au cœur de l’entreprise, c’est l’élève. Pour atteindre l’élève, il faut travailler plusieurs composantes en même temps, comme l’artichaut qui s’effeuille. Il faut donner du sens aux apprentissages. 1   Encouragée par le succès du lancement à Rimouski, l’entrepreneure profite de l’occasion d’un congrès sur le français dans la ville de Québec pour aller de l’avant. Avec rien d’autres que son référentiel sous le bras –et en réserve dans quelques boîtes encore chaudes – elle loue un kiosque déjà équipé pour quelques 800 $, une fortune confie-t-elle, pour une entreprise en démarrage. Elle le décore avec des ballons aux cinq couleurs assorties à son manuel : « un rose, un bleu, un vert, un jaune, un oranger… des ballons en grappes soufflés à l’hélium. À l’époque, c’é tait très innovateur et les visiteurs étaient particulièrement attirés par notre stand. » Malgré le risque de la location d’un kiosque et tous les frais affiliés au déplacement, les ventes ont comblé toutes les dépenses. Deuxième succès. Et si les affaires promettaient…  Chose certaine, le marché semble s’ouvrir pour Éditions L’artichaut, les bras larges et accueillants. Tous les enseignants du Québec, repartis avec Le Référentiel grammatical  sous le bras, étaient le meilleur agent de publicité : ils l’utiliseraient sans doute en classe, succomberaient à son efficacité, le présenteraient avec enthousiasme à leurs collègues... « C’est là que L’Artichaut a commencé à tourner, petite boule de neige… », conclut fièrement Ginette Tremblay.  Aujourd’hui, avec ses dix employés, L’Artichaut conçoit, fabrique et met en marché des manuels, guides et outils de référence qui facilitent l’apprentissage du français aux élèves du préscolaire, du primaire et du secondaire. En outre, l’entreprise offre un service original : une formation complète sur mesure, adaptée à ses différents clients venant du Canada ou d’autres pays                                                  1 Les propos de Ginette Tremblay sont tirés d’une entrevue réalisée à Montréal, le 24 mars 2004.
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  francophones. Cette formation aux enseignants encourage ces derniers à s’approprier les méthodes particulières aux divers outils tout en les adaptant aux réalités spécifiques de leur classe. Les produits de L’Artichaut, créés à partir de nouvelles méthodes pédagogiques fondées sur l’autocorrection, sont reconnus et agréés dans le milieu de l’éducation et adaptés à la culture de chaque pays où ils sont exportés, en collaboration avec des équipes locales.  Au Québec, environ 30 % des écoles utilisent les manuels des Éditions L’Artichaut 1 , qui sont également distribués dans le reste du Canada francophone et même anglophone, pour les classes d’immersion en français. C’est néanmoins à l’exportation que l’entreprise doit sa forte croissance : ses produits sont présents en France, en Suisse, en Belgique et, depuis peu, au Sénégal. On devine toutefois que, pour Ginette Tremblay, ce n’est qu’un début! Les projets ne manquent pas. Depuis octobre 2003, la Maison d’édition expérimente une méthode pour l’apprentissage de la lecture dans 10 classes sénégalaises. Cette expérimentation est supervisée et évaluée par l’équipe technique du ministère de l’Éducation du pays.  Une vocation pédagogique Rencontrer Ginette Tremblay, c’est partager une énergie et un enthousiasme inépuisables. On la quitte avec du vent dans les cheveux et des goûts d’aventure, désormais convaincu que tout est possible. L’enseignante et entrepreneure s’appuie sur son tempérament passionné pour mener à bien sa grande mission consacrée à l’avancement de la pédagogie.  En 1967, alors qu’elle termine l’École Normale, les horizons exotiques la captivent déjà. Mais elle est trop jeune pour participer aux programmes de missionnaire laïque qui envoient des aventuriers enseigner en Afrique. Ce n’est que partie remise. Après quelques années d’enseignement dans l’école où elle a étudié elle-même au primaire, elle soumet sa candidature pour un stage offert par l’Office franco-québécois et s’envole pour la France où elle sera institutrice pendant plus d’un an. C’est un séjour dont elle profitera énormément, jetant des bases, à son insu, pour ses projets futurs : «ce fut extrêmement intéressant et je ne pensais pas que 20 ans plus tard, cette expérience me servirait lors de mes animations en France… ».  C’est également à cette période qu’elle approfondit ses connaissances et sa pratique de l’école coopérative et de la pédagogie de Célestin Freinet, un de ses grands inspir ateurs.    
                                                 1  Source : Afrique Expansion Mag, Revue Internationale des affaires et des partenariats Nord-Sud , no 18, juin 2003, pages 22 et 23, Dossier Spécial Sénégal : Les Éditions L’Artichaut, un savoir-faire qui fait école. Par Didier Oti.
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut   La pédagogie Freinet  Célestin Freinet est né le 15 octobre 1896 et commence à enseigner en 1920 dans une petite bourgade des Alpes maritimes après une longue convalescence suite à la Première Guerre mondiale. Enseignant, il observe et analyse le comportement des enfants, développant les premières règles de sa pédagogie aux méthodes fort nouvelles et qui, à tout le moins, dérangeront. Freinet meurt en 1966, laissant derrière lui nombre de batailles et d’accomplissements, toujours suivant une démarche pédagogique innovatrice.  La pédagogie Freinet repose sur un environnement en classe où les élèves peuvent respecter leur rythme d’apprentissage : les contraintes y sont moins strictes, réduisant sensiblement par là les réactions fréquentes de rejet du système scolaire et des problèmes de discipline. Le maître à penser de la pédagogie cherche à assurer une plus grande maîtrise des savoirs en s’appuyant sur l’autonomie : l’élève choisit son travail, ou du moins le moment de l'aborder et cela sous certaines conditions.  En outre, Freinet prêtait de grandes vertus au "tâtonnement expérimental", terme qu'il avait forgé mais dont certains n'ont indûment et superficiellement retenu que la connotation péjorative fâcheuse du terme "tâtonnement" qui a longtemps porté tort à sa pédagogie alors qu’il visait davantage le cheminement du chercheur, du découvreur, celui qui mène à la création plutôt qu’à l’imitation. Avant tout, Freinet avait le souci de la liberté créatrice de l’enfant.  En partie tiré de : http://www.offratel.nc/magui/freinet.htm   Pour en savoir plus : http://freinet.org/amisdefreinet   http://delphine.lafon.free.fr/Freinet/sites.htm   
  De retour au Québec, imprégnée de son expérience de pédagogie par projet auprès des jeunes Français, elle initie un groupe de disciples de la méthode Freinet qu’elle baptise « le groupe des quinze ». Ginette Tremblay pilote ce groupe d’échanges de pratique et de pédagogie pendant une quinzaine d’années. Elle explique :  Nous avons travaillé ensemble, en équipe, dans notre école… une véritable fourmilière! On se faisait part de nos projets, on se rencontrait après l’école, parfois même le samedi. Nous étions toutes des personnes intéressées par la pédagogie et cet échange de pratiques nous permettait d’apprendre énormément les uns des autres. C’est une formule efficace et stimulante qu’il faudrait dévelo pper, entre autres avec les jeunes enseignants qui pourraient également être guidés par des mentors. Vous voyez, ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’intéresse à l’apprentissage du français!  Avide et curieuse d’approfondir, elle poursuit sa formation académique et, au début des années 1980, elle obtient un baccalauréat en enseignement élémentaire puis une maîtrise en éducation de l’université de Rimouski. Peu après, motivée par des idées très claires sur la manière de faire avancer la pédagogie, elle obtient un poste de coordination en évaluation pédagogique, au niveau de la commission scolaire.
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  Le dossier, de taille, – puisqu’il s’agissait de voir à l’évaluation du préscolaire jusqu’à celle de l’éducation aux adultes – a un intérêt particulier pour Ginette Tremblay. Comme elle le souligne avec force, l’évaluation, au service de l’apprentissage et de l’enseignement, sont intrinsèquement liés. C’est dire que, pour elle, l’évaluation n’est pas une question de contrôle, contrairement aux préjugés tenaces. L’éva luation permet plutôt de cerner les objectifs atteints. En un mot, l’évaluation est un élément de motivation scolaire. Et cette grande passionnée de la pédagogie explique que pour l’enseignant, par exemple, si tout le temps et l’énergie investis à évaluer l’élève ne lui servent pas d’abord et avant tout à avancer, c’est peine perdue… L’évaluation doit être formative. Plus encore, formatrice. L’évaluation doit être un élément motivateur tant pour l’enseignant que pour l’élève, un dispositif qui permette de progresser.  Ce thème de l’évaluation, elle en explique en profondeur les aspects, de l’application concrète aux impacts sur le développement des compétences, dans un article publié en 1990 1 . Sa réflexion, longuement mûrie et publiée dans la revue spécialisée Vie pédagogique , a suscité de vives et nombreuses réactions, venant d’un peu partout. Encore aujourd’hui, Ginette Tremblay en reçoit les échos :  « Écrire et s’autocorriger » nous a fait connaître dans toute la francophonie. Encore il y a quelques jours, j’ai reçu un courriel d’un professeur d’une université de Belgique qui me raconte à quel point il a été séduit par cet article. Il l’utilise dans ses cours à l’université, le cite en référence, travaille à partir de notre réflexion. Il a même proposé d’être en quelque sorte un agent multiplicateur pour L’Artichaut en Belgique…  Par ailleurs, l’article et son auteur ont attiré l’attention du professeur Gérard Scallon, de l’Université Laval à Québec, reconnu internationalement pour ses travaux dans le domaine de l’évaluation des apprentissages. Peu après la publication, en 1990, le « père de l’évaluation formative », comme elle se plaît à le nommer, invite Ginette Tremblay pour qu’elle présente une conférence lors du congrès de l’ADMÉÉ, l’Association pour le développement de la mesure et de l’évaluation en éducation 2 . Honorée, elle accepte et devient membre de l’association. Ce n’était que le début d’une étroite collaboration. Depuis, ils ont co-animé des ateliers, écrit ensemble un livre sur la lecture et, lorsqu’elle a été invitée pour une deuxième année consécutive par le ministère de l’éducation et de la culture de la France pour animer un stage national auprès des inspecteurs, elle y est allée accompagnée de Gérard Scallon. Elle confie que cette présence, perçue comme un sceau de qualité par les Français, lui a permis de percer plus aisément le marché français. Car pour enseigner le français aux Français, il faut avoir, outre le culot, une crédibilité sans faille!  L’originalité au cœur du produit Visionnaire et observatrice d’un milieu qu’elle connaît bien, Ginette Tremblay prédisait, il y a une quinzaine d’années, que le matériel complémentaire prendrait une place importante du
                                                 1 Ginette Tremblay, en collaboration avec Claire Demers, « Au primaire : écrire et s’autocorriger », Vie pédagogique 64, janvier-février 1990. Voir l'annexe 1 . 2 ADMÉÉ : www.uottawa.ca/associations/admee .
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  marché. D’où son choix d’orienter son entreprise vers ce qu’elle appelle le s « outils ». Des outils pour l’élève, des outils pour l’enseignant.  Car je sais très bien, comme enseignante, que si tu te sers de ton gros bon sens et que tu observes tes élèves apprendre, que tu analyses leurs besoins… tu n’as pas besoin de beaucoup de matériel. Un tableau, d’accord, mais surtout, une dynamique de classe : le travail d’équipe, les échanges, le journal de classe, les communications orales où tout s’intègre dans un projet. C’est de cette manière que tu motives tes élèves et que tu les engages activement dans leur apprentissage. Alors que s’ils ont tous la tête coincée dans un livre à tourner les pages et à faire successivement les exercices imposés… la motivation diminue.  Voilà la raison pour laquelle L’Artichaut s’est tourné vers le matériel complémentaire, des outils, des guides, qui selon Ginette Tremblay, répondent à un besoin concret et pour lesquels les enseignants sont prêts à payer. Et le matériel de la maison d’édition rimouskoise, simple, peu volumineux, coloré, utilisable pour un cycle complet d’études (qui devient ainsi un outil de communication commun) et très abordable, est de toute façon plus cher à photocopier qu’à acheter, en plus d’y perdre tout son charme! Une stratégie gagnante. Des outils simples, efficaces, versatiles, dynamiques et sans intérêt à photocopier.  Malgré un catalogue d’une centaine de produits, c’est Le Référentiel grammatical  qui tient toujours la vedette chez L’Artichaut. Cet outil qui a fait connaître l’entreprise se présente sous forme de fiches plastifiées, est découpé en tableaux et imprimé dans des caractères diversifiés et multicolores afin de mettre en évidence ce qui est important. Ginette Tremblay présente son produit :  
Nous avons utilisé un code de cinq couleurs différentes pour les notions grammaticales au programme : la ponctuation, la syntaxe, le genre, le nombre, la conjugaison et les homophones. Et le référentiel ne sert pas qu’à l’élève, il facilite également la tâche aux enseignants en leur permettant de faire le point sur les apprentissages visés, de déceler les forces et les besoins d’aide des élèves afin de réagir promptement. Bien maîtrisé, il soulage l’enseignant des nombreuses corrections qu’il était obligé de faire tout seul dans toutes les productions de ses élèves. Il peut désormais se consacrer au suivi rapproché et individualisé des corrections des élèves. Bref, Le Référentiel grammatical ne se contente pas d’énumérer des règles, il présente des exemples, explique le principe ou le raisonnement qui les sous-tendent et engage activement l’apprenant dans la construction de ses com nces à l’écrit. 1  péte  En mettant entre les mains des élèves Le Référentiel grammatical , quelque chose change : puisqu’il possède tout le contenu, l’élève manipule l’outil lui-même et trouve l’information qu’il désire. La relation entre l’élève et l’enseignant n’est plus du tout la même. L’apprentissage suit le rythme de chacun alors que les étudiants, désormais actifs et autonomes, qui s’approprient l’instrument. Voilà un outil qui répond à un besoin d’enseignement différencié, directement dans la lignée de l’évaluation formative. Selon la présidente de L’Artichaut, ce contenu dynamique qui permet à chacun de s’autocorriger est la clé de la motivation.                                                   1  Citation tirée de : Afrique Expansion Mag, Revue Internationale des affaires et des partenariats Nord-Sud , no 18, juin 2003, pages 22 et 23, Dossier Spécial Sénégal : Les Éditions L’Artichaut, un savoir-faire qui fait école. Par Didier Oti.
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  Par ailleurs, toujours suivant la même philosophie, la maison d’édition propose régulièrement du nouveau matériel. En 2003, par exemple, elle lançait un nouvel outil conçu pour les jeunes des 1 ère et 2 e années du primaire. L’Île Cœur-de-Palmier est une aventure pédagogique qui engage les élèves dans un projet collectif : apprendre à lire. Dans cette poursuite d’un but commun, la coopération entre pairs est essentielle, de même que le développement et le partage de stratégies propices qui permettront de l’atteindre. L’Île Cœur-de-Palmier  place l’élève au cœur de l’apprentissage et met l’accent sur le développement des compétences, en plus de faire appel à l’imagination des jeunes, avec des textes signés par un Rimouskois, Raphaël Thériault 1 .  Lors de l’écriture du matériel édité par L’Artichaut, Ginette Tremblay a une politique claire et précise en ce qui concerne les auteurs. Ayant elle-même rédigé de nombreux ouvrages pédagogiques, et de par son expérience en tant qu’enseignante aussi bien que par sa formation universitaire, elle ne peut envisager qu’un ouvrage soit conçu sans allier autant la théorie que la pratique. Des auteurs universitaires, souvent très conceptuels dans leur approche, risquent d’être moins accessibles; quant aux auteurs-enseignants, «ils manquent souvent de quelque chose », commente Ginette Tremblay, précisant que ce processus de rédaction est délicat, qu’elle-même suit de très près la production de chaque nouvel outil, co-écrivant avec les auteurs qu’elle choisit.  En effet, les auteurs qu’elle engage à contrat, Ginette Tremblay les sélectionne soigneusement parmi les enseignants qu’elle connaît. Ceux-ci adaptent le matériel qu’ils ont développé et éprouvé dans leur propre classe : ils savent en parler. D’ailleurs, ce sont eux qui s’occupent ensuite de la formation auprès des éventuels clients. En outre, Ginette Tremblay s’assure que tous ses auteurs ont une formation en gestion mentale et en enseignement différencié.  En un mot, lorsqu’il est question de la conception d’un nouveau produit, la directrice de L’Artichaut supervise tout : pour elle, l’enjeu est décisif. La méthode pédagogique unique développée par sa maison d’édition, c’est le fil conducteur, une philosophie qui imprègne le matériel, de la maternelle au secondaire.  C’est une véritable vocation qui anime Éditions L’artichaut et sa fondatrice : l’avancement de la pédagogie. De sa voix assurée et portante, Ginette Tremblay l’affirme haut et fort : « nous sommes une maison d’édition avec une vocation réelle : éditer un matériel qui donnera un coup de pouce à l’enseignant et à ses étudiants. C’est ça, le rôle d’un éditeur. Et on y croit vraiment. »  Démarrage et gestion d’une PME Vous regardant droit dans les yeux, Ginette Tremblay affirme qu’il est « impossible aujourd’hui de ne pas réussir à démarrer une entreprise … parce que c’est t ellement simple! ».  En démarrant la sienne, Ginette Tremblay s’est d’abord donnée une certaine sécurité, en négociant avec son employeur. En échange de la formation de son Référentiel grammatical aux enseignants, elle obtenait de la commission scolaire pour laquelle elle travaillait, une banque d’une trentaine de jours dont elle pouvait disposer pour s’occuper de ses propres affaires.                                                  1  Ces dernières informations sont intégralement tirées de : L’Avantage votre journal,  Édition du 24 janvier 2003, « Après le Québec et l’Europe, c’est le succès en Afrique », page 15. Par Thérèse Martin.
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  L’occasion est précieuse, puisque vivre en région, signifie que pour assurer la promotion de son nouveau produit, la nouvelle éditrice doit se déplacer et disposer d’une grande liberté d’action.  Dès ses débuts, en 1987, la petite entreprise s’informatise, se dotant d’un ordinateur et d'instruments personnalisés. Pour Ginette Tremblay, cet investissement est primordial et assure une efficacité certaine. Et si elle-même n’a ni le temps ou l’habileté de se consacrer à l’apprentissage informatique –son horaire était déjà chargé par le développement du marché et la formation aux clients – son associée, Claire Demers, dont elle a racheté les parts en 1995, s’y est initiée, prenant en charge toute une dimension de l’entreprise. Les tâches ainsi établies maximisaient les forces de chacune.  Selon la dirigeante de L’Artichaut, ces gestes, entre autres, témoignent d’une volonté de «tisser son entreprise ». Le tissage d’une entreprise doit être, dès les premières mailles, solide et bien serré afin que le filet tienne l’aventure.  Mais le geste le plus clair qu’un entrepreneur puisse poser en ce qui concerne le maillage réussi de son projet, concerne le réinvestissement immédiat des profits. De cela, Ginette Tremblay ne démord pas, y revient sans cesse :  Quel salaire croyez-vous que je prenne… presque rien! Je n’ai qu’un petit salaire. Mes employés sont mieux payés que moi! Car ce que je veux plus que tout, c’est que mon entreprise réussisse. Ma paie, elle est dans la croissance de mon entreprise. L’erreur fréquente des jeunes entrepreneurs, c’est d’absorber, pour eux-mêmes, le moindre profit réalisé. Il faut au contraire le réinvestir au sein de l’entreprise, réinvestir tout de suite ses profits. C’est ce qui a permis le succès de L’Artichaut.  Démarrer une entreprise implique une gestion économe et particulièrement serrée, alors que tout profit, aussi minime soit-il, est remis en circulation dans l’entreprise, avec jugement et vision, afin qu’elle grandisse. Emportée par le sujet, la femme d’affaires affirme également que trop de jeunes entreprises s’attendent à un support gouvernemental significatif, ce qui, à son avis, brime le développement de stratégies et de solutions inventives. Elle ose davantage. Selon elle, la culture au Québec est trop subventionnée, freinant l’investissement, l’initiative et la créativité du milieu. Rien de tel que d’impliquer les gens réellement, que de les laisser se mesurer au risque et au danger afin qu’ils sentent le péril et désirent viscéralement s’en sortir.  Lorsqu’on démarre son entreprise, il faut être prêt à investir soi-même et garantir l’argent prêté par la banque. Pour obtenir 1 $, il faut en mettre deux de sa poche, souligne Ginette Tremblay, qui explique que c’est naturel de démontrer que l’on croit en son aventure, en son projet, qu’on endosse le risque. Comment convaincre un banquier autrement?  D’ailleurs, elle se met aisément dans la position du banquier afin d’ériger un dossier solide, ayant prévu ses réticences, ses objections, bref, sa manière de penser tout à fait autre que celle d’un entrepreneur, leur rôle étant fort différent. C’est une technique qui demande du recul et une neutralité auxquels les entrepreneurs, dans leur enthousiasme enflammé, peuvent être réticents. Mais lorsque Ginette Tremblay rencontre l’homme sérieux en cravate qui décidera ou non de lui fournir quelques dollars, elle sait les questions qui lui seront posées et elle s’y est préparée. Elle est surtout bien déterminée à le convaincre, preuves en main :
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  Le banquier doit se sentir rassuré d’investir dans ton affaire. Tu dois avoir des preuves, des gens de ta famille, par exemple, qui croient en toi. Si mon mari n’avait pas cru en moi, croyez-vous que j’en serais là? Vise d’abord le « financement de cœur » : va voir dans ta famille. C’est un bon test. S’il n’y a personne dans ta famille qui soit prêt à mettre de l’argent dans ton projet, ça veut dire que tu n’es même pas reconnu dans ta famille… Si tu n’arrives pas à convaincre quelqu’un qui t’aime, alors ton banquier… qui n’a aucun sentiment personnel nécessairement favorable à ton égard… Et puis, entre autres preuves, démontre que tu es prêt à investir tes propres avoirs car qu’elle sera la réflexion du banquier qui constate que tu n’es même pas disposé à risquer ton propre capital…  Le témoignage d’un directeur de comptes aux entreprises de la Caisse Desjardins de Rimouski confirme : «Nous avons décidé de supporter Mme Tremblay parce que nous avons cru en elle et en son projet. C’est une personne très forte sur le plan relationnel et très structurée, qui sait exactement où elle s’en va. » Et il ajoute : « On peut voir L’Artichaut comme une entreprise de la nouvelle économie. Ce n’est pas la valeur au livre qui est intéressante, mais son concept et son potentiel de développement sur le marché international, des éléments intangibles qui peuvent prendre beaucoup de valeur. » 1   En riant, Ginette Tremblay relate l’anecdote où, lors d’une rencontre avec un banquier, elle lui présenta son produit de manière qu’il voulut en savoir le prix… pour lui -même en acheter un exemplaire : « Alors là, tu viens de convaincre le banquier de la qualité de ton produit » et de l’urgence d’investir dans ton produit. »  Aujourd’hui, Éditions L’artichaut est accompagné par plusieurs partenaires financiers, dont Développement économique Canada qui fournit un support sur le plan du développement international, en Afrique notamment, par la Société de Développement du Canada, une société d’assurance qui garantit les comptes recevables, par Investissement Québec qui garantit la marge de crédit, par le centre financier Desjardins et par la Société de Développement de la Culture (SODEC).  L’accent marketing Sans formation officielle en affaires, Ginette Tremblay fait son apprentissage au quotidien, dans le feu de l’action. Au niveau marketing, elle sait, intuitivement, qu’un bon produit ne peut se démarquer sans un coup de pouce. Il faut faire parler du produit et amener les clients satisfaits à communiquer eux-mêmes les résultats étonnants, étant dès lors des agents de publicité particulièrement crédibles et efficaces.  Relationniste dans l’âme, experte en réseautage, Ginette Tremblay a toujours misé sur une promotion vigoureuse de son entreprise. Les règles sont simples, mais combien efficaces : assister à des ateliers et à des congrès et en profiter pour établir des contacts, participer à des missions d’affaires et rencontrer d’éventuels clients sur leur propre terrain, attirer l’attention. Ne jamais perdre une occasion. Créer un événement. Éviter à tout prix les choses ennuyeuses : « Je n’aime pas ce qui est commun, confie Ginette Tremblay. Alors il faut créer, il faut apporter des idées nouvelles. Moi, c’est ce que j’aime. En éducation, c’est ce dont on a besoin. »                                                  1  Desjardins Entreprises, Un monde d’affaires , volume 2, no 2, avril 2000, pages 6 à 8 : « Les entreprises de la culture, des battantes! » Que faut-il faire pour réussir en affaires quand on est ‘culturel’? Être exemplaire et obtenir la confiance des partenaires financiers. Trois entreprises témoignent. Par Hélène Rioux.
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  La femme d’affaires ne lésine pas sur sa présence active, dynamique! Lors d’expositions, elle est là, à son kiosque, prête à convaincre qui passe. Toujours accompagnée d’un de ses auteurs. C’est pour elle une fierté de converser avec des clients et d’en apprivoiser de nouveaux. Et une formidable occasion de mieux les comprendre, de mieux cerner leurs besoins et les tendances du marché.  Prête à conquérir le monde, elle ne néglige aucun déplacement, curieuse et sensible au territoire et à la culture de l’autre. Elle ira aussi loin qu’il le faut, jusqu’aux plus lointaines terres africaines, reconnaître le terrain : «Je suis allée dans une école, au Lac Rose, au Sénégal, un très long trajet que même le président de la République sénégalaise n’avait lui-même accompli. Lorsqu’il a su que j’y étais allée, curieux et séduit par mon ouverture, il avait le goût de travailler avec moi. »  Cette ténacité, un acharnement imperturbable ancré sur la conviction profonde de sa mission et de la valeur de son produit, ébranle ceux qui la croient déplacée, telle une hurluberlue dont il faut freiner le culot, sans la croire réellement dangereuse…  
Je me souviens de ce séminaire d’une semaine donné par un conférencier français destiné aux éditeurs québécois désirant percer le marché français. Le premier matin, il propose un tour de table. Tous se présentent, je suis la seule éditrice de manuel scolaire. Le conférencier, au nom L’Artichaut, ne comprend rien, croit que je suis dans les livres de recettes. Il me demande la raison de ma présence, complètement dépassé, en me disant, directement et fermement, que je ne peux tout de même pas croire vendre du matériel scolaire français en France. Pour qui est-ce que je me prends, pauvre Québécoise effrontée!  Le conférencier lui suggère alors de se dissocier du groupe, approuvé par les autres participants. Elle avait dû être mal informée… Devant sa détermination et son intérêt à participer au séminaire envers et contre tous, il finit par douter… impressionné et intrigué par l’attitude imperturbable de l’éditrice. Durant la pause, il cherche en savoir davantage, consulte son matériel et s’étonne d’apprendre que plus de 200 classes françaises travaillent déjà avec les outils de L’Artichaut. Résultat : il n’en fallut guère plus pour que ce dernier lui offre de lui trouver un distributeur en France. Quelques semaines plus tard, Ginette Tremblay signe un contrat de distribution. Tout cela n’a rien d’un coup de chance : l’entrepreneure, qui croit au long terme, a largement, et depuis le départ, investi dans le développement des marchés. Entre les divers séminaires, les rencontres multiples, les missions d’affaires et la formation auprès des enseignants, elle prépare le terrain…  La survie par les voies de l’exportation Le marché des écoles québécoises, pénétré à environ 30 % par L’Artichaut, atteint une certaine stabilité. Le reste du Canada, dont les limites sont celles de sa population francophone, a déjà été investi par l’entreprise, présente de Yellowknife à Lourdes de Blanc Sablon. Des compressions budgétaires pancanadiennes dans le secteur de l’éducation, en 1994, jettent une ombre sur le marché canadien. Quoi faire? Pour se tourner vers de nouveaux horizons, il aurait fallu adapter le matériel français en langue anglaise, ce qui selon Ginette Tremblay présente un intérêt moindre. La femme d’affaires a donc rapidement planifié l’exportation internationale. Avec son approche commerciale innovatrice, elle part le vent dans les voiles pour une aventure d’envergure.  
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Ginette Tremblay et les Éditions L'Artichaut  Suite à la parution de son désormais célèbre article « Écrire et s’autocorriger » 1  en 1990, la femme d’affaires a été invitée à plusieurs conférences outre-mer, les pays francophones d’Europe s’intéressant à sa méthode. Son expérience diverse, déjà, avait porté semence et Ginette Tremblay savait comment garder le cap. Ainsi, la France 2 , la Suisse et la Belgique furent conquises. Le voyage ne faisait que commencer.  L’exploration du continent africain a débuté au Sénégal alors qu’après cinq voyages de reconnaissance sur ces terres d’Afrique noire, elle risque le tout pour le tout, imprime 5000 copies de son référentiel et participe à la Foire du livre de Dakar  en décembre 1999. C’est le moment idéal, alors que le Sénégal met en place un nouveau programme pour l’amélioration de l’enseignement de base et l’Institut national d’étude et d’action pour le développement de l’éducation (NEADE), un joueur majeur dans les changements alors en cours, approche les Éditions L’Artichaut pour expérimenter son matériel.  Le test, mené auprès d’une douzaine d’écoles de Dakar, s’avère si concluant que les inspecteurs demandent l’introduction du matériel de l’entreprise rimouskoise dans leurs circonscriptions. Environ 230 000 jeunes Sénégalais auront en main Le Référentiel grammatical  pour favoriser leur apprentissage du français tandis que L’Artichaut revient avec un contrat de 600 000 $ en poche.  Évidemment, franchir des distances de cette envergure exige de respecter quelques règles de base. Ginette Tremblay croit qu’il est essentiel de posséder certaines qualités humaines pour réussir à pénétrer une autre culture, une sensibilité particulière qui permet de mettre les gens à l’aise 3 . S’intéresser à eux et aller à leur rencontre avec une attitude sincère d’ouverture. En Afrique, par exemple, respecter les valeurs familiales sinon, impossible de gagner la confiance de ses hôtes. Et rester authentique. Une force, selon elle, typiquement québécoise.  Aussi, il est indispensable d’adapter le matériel aux différentes cultures pour combler les différences, parfois colossales. Par exemple, L’Île Cœur-de-Palmier  sera exporté au Sénégal comme matériel de lecture et portera le nom de L’Île aux baobabs . Mais même le matériel exporté en France, en Suisse ou en Belgique demande un travail d’adaptation et une approche distincte lors de la formation.  L’Artichaut, vers un horizon de succès 4  Des projets, la fondatrice et présidente des Éditions L’Artichaut semble ne point en tarir. De toute façon, elle a déjà ouvert les portes du monde. Reste à en explorer de nouveaux angles, mille autres possibilités.  
                                                 1 Ginette Tremblay, en collaboration avec Claire Demers, « Au primaire : écr ire et s’autocorriger », Vie pédagogique 64, janvier-février 1990. Voir l'annexe 1 . 2 Le marché français, à lui seul, offre un potentiel de 35 000 écoles contre 2 700 au Québec. 3 Voir l'annexe 2 : Choc culturel, carnet de bord de L’Artichaut. 4 Voir l'annexe 3 : La liste de prix décernés à l’entreprise.
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