La Guyane française en première ligne

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La Guyane française en première ligne

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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La Guyane française en première ligne
La tuerie vers l'or
Les milliers de «garimpeiros» qui traquent à la pelleteuse et au mercure les richesses aurifères de
l'immense forêt primaire n'ont que faire des gendarmes et de la faune locale
De notre envoyée spéciale, Sylvie Véran
Cela fait à peine cinq minutes que l'hélicoptère de la gendarmerie a quitté Cayenne. Et l'appareil, un
EC145, survole déjà l'immense forêt primaire humide qui couvre 95% de la Guyane, département français
en Amérique du Sud. Son ombre se déplace sur la canopée ensoleillée, semblable, vue de haut, à un
champ infini de brocolis. Sous les ramures entrelacées d'arbres s'élevant à 30 mètres du sol cohabitent
en autosuffisance depuis des siècles400 000 espèces végétales et animales. Grand comme le Portugal,
ce territoire abrite une des biodiversités les plus riches de la planète. Un écosystème longtemps resté
intact mais désormais menacé.
Depuis environ dix ans, un mal insidieux ronge en effet cette partie est du bassin amazonien, encore
préservée de la déforestation massive observée au Brésil voisin. L'or des sous-sols et des rivières de la
Guyane fait aujourd'hui l'objet d'un braconnage à grande échelle organisé par des traqueurs de métal
jaune, sans précautions écologiques ni respect des réglementations en vigueur. Ces orpailleurs
clandestins, nommés
garimpeiros
, viennent des régions déshéritées du Brésil et du Surinam. Oubliées,
les méthodes douces de tri du minerai à la batée, cette passoire manuelle utilisée il y a peu par les
chercheurs d'or pour récolter quelques pépites.
C'est à la dynamite et de manière totalement anarchique que des hordes d'hommes - estimés à près de
20 000 - attaquent les roches. C'est avec pelleteuses, suceuses et pompes à eau qu'ils ravagent le lit des
rivières, laissant quantité de surfaces défrichées et de boues polluées.
A l'origine de cette nouvelle ruée vers l'or : la divulgation en 1995 par le Bureau de Recherches
géologiques et minières (BRGM) de la carte des bassins aurifères de Guyane. La carte du trésor. Entre-
temps, le cours mondial a flambé (de 11 000 à plus de19 000 euros le kilo entre 2004 et
2008).Tout occupés à développer les exploitations légales _ elles aussi nuisibles à l'environnement _, les
pouvoirs publics locaux ont tardé à réagir à l'arrivée massive d'orpailleurs sans foi ni loi, présents
aujourd'hui sur environ 500 sites en forêt.
Vue du ciel, cette réalité ne saute pas aux yeux.
«Parce que cette forêt reste heureusement encore peu
fragmentée, on peut voler pendant vingt minutes comme nous venons de le faire sans voir une trouée
,
observe le colonel Daniel Strub, chef d'état-major de la gendarmerie en Guyane.
Pour éviter d'être piégés,
ces gens travaillent à l'abri de la canopée. Seul le regard aiguisé de nos pilotes permet de détecter du
matériel en action. Un autre indicateur est la cou leur des criques
[NDRL : rivières en Guyane].
Un cours
d'eau dans lequel sont rejetées des boues vire à l'ocre. Il suffit de le remonter pour trouver ses pollueurs.»
En cette fin novembre, le colonel Daniel Strub se rend dans différentes brigades de la région du fleuve
Maroni pour visiter ses troupes : 470 permanents souvent isolés à deux ou trois dans des villages situés à
plusieurs jours de pirogue d'une ville. Avec, en renfort, 371 gendarmes mobiles. Mais dans ce
département équivalent à 1/6 de la France, les militaires peinent à combattre des garimpeiros de plus en
plus offensifs et armés. Après la visite, en février dernier, de Nicolas Sarkozy et du lancement par celui-ci
d'un plan Harpie, les gendarmes ont reçu des moyens en hommes et en matériel. Les postes de contrôle
terrestres et fluviaux ont été multipliés, les campements en forêt détruits. Et le nombre des clandestins,
orpailleurs compris, a immédiatement diminué.
«Le problème, dit
Alexis Touka, maire adjoint du village
amérindien d'Awala-Yalimapo,
c'est que cette opération n'a duré que trois mois alors que Sarkozy avait
promis qu'elle se poursuivrait autant que nécessaire. Des centaines de pirogues chargées en garimpeiros
et en matériel sont alors aussitôt réapparues sur les fleuves.»
L'orpaillage illégal ne détruit pas que la forêt. Le mercure utilisé par les garimpeiros pour amalgamer les
paillettes, après filtrage de l'eau (700 grammes par kilo d'or), finit dans les rivières où ce métal lourd
contamine la chaîne alimentaire : plantes, poissons herbivores puis carnivores, pour aboutir
à haute dose dans le ventre du plus gros des prédateurs, l'aïmara, sorte d'énorme brochet, source de
protéines des populations amérindiennes. Des taux de mercure supérieurs à cinq fois le seuil acceptable
ont été relevés sur celles-ci. Ce n'est pas tout. Sous ? l'effet des pluies, le métal se disperse partout. En
retournant des tonnes de sédiments et de boues (1 tonne pour 1 à 3 grammes d'or), les orpailleurs
répandent aussi dans l'écosystème aquatique le mercure naturellement présent dans le sol guyanais.
Selon l'ONF, 1 333 kilomètres de cours d'eau étaient «travaillés» en 2006 et 4 672 kilomètres pollués en
aval. La déforestation et le détournement du cours des rivières pour en raviner le lit détruisent, en outre,
l'habitat animalier et les moyens de subsistance des espèces.
«Le bord des criques en saison sèche
foisonne en jeunes pousses, fleurs et insectes, nourriture alternative d'animaux mangeurs de fruits en
saison humide, tels les singes macaques et sapajous
, dit Pierre- Michel Forget, maître de conférences au
Muséum d'Histoire naturelle.
Nombre d'espèces ont un champ de déplacement assez réduit. Si elles ne trouvent pas de quoi manger
sur place, elles disparaissent. Or leur évincement a aussi un effet sur la diversité de la flore car en
déféquant les graines des fruits les singes, par exemple, ensemencent la forêt. Idem des
chauves-souris, très pollinisatrices, qui souffrent d'être délogées des wapas, ces arbres des bords des
rivières.»
Autre plaie : la chasse. Pour ravitailler des camps clandestins qui comptent parfois 300 personnes, les
forçats de la forêt
«tirent sur tout ce qui bouge : iguanes, toucans, pécaris, boas anacondas»
, poursuit
Pierre-Michel Forget. Dans de nombreux endroits, le gibier a totalement disparu. Autour de la ville de Saül,
au centre du territoire, les chasseurs traditionnels ne trouvent même plus de petits rongeurs ou oiseaux à
se mettre sous la dent. Mais les garimpeiros n'en sont pas les seuls responsables. En Guyane, unique
département où la chasse n'est pas réglementée, n'importe qui peut tirer sur presque n'importe quoi.
«Ici,
pas besoin de permis
, dit Cécile Richard-Hansen, chargée d'études sur la faune de Guyane à l'Office
national de la Chasse et de la Faune sauvage (ONCFS). Il
n'y a pas de quotas ni de saison de chasse.
Des arrêtés ministériels définissent juste les espèces protégées et celles qui sont chassables mais non
commercialisables. L'an dernier, nous avons réussi à faire interdire à la vente des espèces sensibles
d'oiseaux comme l'hocco, le marail, l'agamie. Ou encore le tapir, dont on trouvait jusque-là la viande au
supermarché alors que cet animal est intégralement protégé dans de nombreux pays.»
La multiplication
de parcs naturels laisse espérer une meilleure protection des espèces menacées en Guyane, tels les
loutres géantes, décimées par la pollution des eaux, les tapirs, cible des chasseurs, ou les singes
araignées, appréciés pour leur chair et victimes de la déforestation.
Encore faudrait-il qu'on se débarrasse des grignoteurs de forêt qui officient au coeur même du nouveau
Parc amazonien national.
«Ce qui nous rassure un peu
, dit Benoît de Thoisy, président de l'association Kwata,
c'est qu'au bout d'un
moment espèces résilientes et animaux recolonisent en nombre assez satisfaisant les sites défrichés.
Nous étions inquiets pour la population des jaguars. Mais, après observation, celle-ci semble se maintenir.
Pour autant, la Guyane a perdu son statut de conservatoire naturel de la flore et de la faune
amazoniennes.»
L'activité des orpailleurs au plus profond de la forêt, dans des conditions d'hygiène déplorables et avec
pour seules «distractions» alcools, drogues et prostituées amenées du Brésil, crée des no man s land où
se développent toutes sortes de trafics dont celui de certaines espèces d'animaux sauvages : les
amphibiens, comme les grenouilles dendrobates, très recherchées par des éleveurs pour leur peau
colorée, ainsi que les psittacidés (perroquets, perruches, aras), achetés par des collectionneurs privés et
des animaleries.
«Maintenant, j'ai peur en forêt
, reconnaît Cécile Richard-Hansen.
Pas du jaguar, pas de me perdre, mais
des clandestins.»
Ces derniers, où plutôt les organisations qui les approvisionnent et les emploient contre
quelques grammes d'or, ont déclaré la guerre aux gendarmes. Des poteaux sont hérissés autour des
criques afin d'empêcher la pose des hélicoptères. Souvent armés, d'abord pour se protéger des vols, les
garimpeiros n'hésitent plus à tirer sur les forces de l'ordre.
Rien ne semble pouvoir arrêter l'édification de villages dissimulés sous la canopée, avec bars, épiceries,
bordels, et même bijouteries où l'or est transformé en parures.
«C'est une véritable économie parallèle
,
s'insurge Pascal Studer, guide en milieu amazonien.
Le matériel ne provient pas seulement du Brésil ou
du Surinam comme certains veulent le faire croire. Il est acheté ici.
Des familles, connues localement, s'enrichissent avec cette activité illégale, source de danger en termes
d'environnement, de santé et de sécurité publiques. Et pourtant l'Etat laisse faire !» Comme
si, à Paris,
seule la stratégique base spatiale de Kourou valait qu'on se préoccupe de la lointaine Guyane.
Sylvie Véran
Le Nouvel Observateur
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