À Gérard Lambert, parti trop tôt. Le Banquet de Platon : modèle ...

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À Gérard Lambert, parti trop tôt. Le Banquet de Platon : modèle ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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À Gérard Lambert, parti trop tôt.  Le Banquet de Platon : modèle atypique ou réhabilitation politique ?  Si des liens d’ordre politique existent entre Athènes et les symposia 1 , le Banquet  de Platon, lui, est, avant tout, un document littéraire 2 . En effet, ce dialogue sur l’Amour  laisse peu de place au politique. En apparence tout au moins. Seuls quelques passages pris respectivement dans le discours de Phèdre, de Pausanias ou de Socrate suggèrent ce domaine. Dans l’éloge prononcé par Phèdre, par exemple, apparaît le rêve politique d’une cité ou d’une armée 3  composées d’amants et d’aimés 4 . Plus loin Pausanias, vantant les ____________  1. Voir F. Dupont, Le Plaisir et la loi, François Maspero/Textes à l’appui, 1977. Au mot « banquets », ou à celui de « beuveries » qui conviendrait mieux, n’était chez nous la connotation péjorative, nous préférons symposia.  Ce terme recouvre, en effet, une pratique originale, spécifi-quement athénienne, qu’il ne faut pas confondre avec les repas communs ou syssities, tels qu’on les pratiquait en Crète ou à Sparte par exemple. Le symposion est ce que l’on pourrait appeler une réunion festive de buveurs qui fait suite au dîner. Dans l’ andrôn, une pièce réservée aux hommes, exception faite des joueuses de flûte ou de cithare (Éryximaque fait renvoyer l’aulétride [176 e]), les convives s’allongent sur des klinai, après s’être déchaussés et lavé les pieds.  Le repas terminé, les mains rincées, on verse des libations, on chante un hymne à Dionysos, puis le symposiarque, ou président du banquet, est choisi d’un commun accord. La fête peut alors commencer : c’est le moment du plaisir de la musique, des spectacles divers, ou de la discussion. 2. Les ouvrages qui ont pour sujet un banquet proprement dit sont peu nombreux : les Deipnosophistes d’Athénée, le Banquet de Lucien, le Banquet de Platon, le Banquet des Sept Sages ;  les Propos de table de Plutarque et, enfin, le Banquet de Xénophon. 3. Peut-on parler d’une allusion, par anticipation, au fameux bataillon sacré des Thébains ? Ce corps d’élite des « Trois Cents » a fait son apparition à Leuctres en 371 av. J.- C. 4. Voir Platon, Banquet, 178 e, trad. (ici et ailleurs) Léon Robin : « Supposons donc que, par quelque moyen, il pût exister une cité, ou une armée, faite d’amants et de leurs bien-aimés, on ne voit pas comment leur cité à eux pourrait avoir une base meilleure de sa constitution, que leur éloignement pour tout ce qui est vilain et le désir d’estime dont ils rivaliseraient ! ni encore comment, et se battant coude à coude, de tels hommes, une poignée seulement, ne seraient pas vainqueurs, si l’on peut dire, de toute l’humanité ! » Il serait intéressant d’opposer cette élite politique fondée sur l’amour homosexuel masculin au programme de la République. On songe aussi aux relations d’amitié virile, de camaraderie guerrière, hérités du monde indo-européen, que l’on retrouve, par exemple, à Sparte. Plus loin (209 c), le thème de l’amour spirituel peut faire penser aux relations privilégiées de
 
mérites d’un amour homosexuel masculin, aristocratique et donc raffiné, parle d’Harmodios et d’Aristogiton devenus les symboles d’une Athènes libérée de la tyrannie exercée par Hippias, fils de Pisistrate 1 . Enfin Diotime, dont les propos sont rapportés par Socrate 2 , évoque les conséquences heureuses opérées par l’amour sur les institutions politiques... Par le programme et le protocole 3 régissant la communauté des buveurs ou sympotoi, par le jeu des relations entre les convives, mais surtout par les réalités et les représentations imaginaires nécessairement suggérées, le Banquet est aussi une mise en ordre secrète des tensions politiques et so-ciales, un reflet de la cité – fidèle ou phantasmatique –, révélateur de son l  o-gos.  Comme l’ agora,  il est le lieu du discours où la parole est placée au centre pour y être ensuite redistribuée d’une manière isonomique. Ainsi, les termes employés par Platon, à propos de la décision prise par l’assemblée des convives que le banquet ne se terminerait pas dans l’ivresse, sont inspirés directement du vocabulaire politique 4 . Le verbe grec utilisé se  _____________________________ Platon avec son disciple Dion qu’il a rencontré, en 387, à la cour de Denys de Syracuse. Certains commentateurs ont pensé voir dans l’enthousiasme tout neuf de Platon une indication pour dater son dialogue. 1Voir ibid., 182 c. Hipparque, le frère du tyran Hippias fut assassiné lors des Panathénées, en . 514. L’événement n’est pas rapporté et interprété de la même manière, pour des raisons idéologiques, par Hérodote, V, 55-57, VI, 123, Thucydide, VI, 53-59 et Aristote, Constitution d’Athènes, 18. 2. Voir ibid., 208 e - 209 e. 3. Voir ibid., 177 c-d : «Si donc à votre tour, vous étiez de cet avis, nous aurions là assez de matière pour occuper le temps en discours : il faut, en effet, c’est mon opinion, que chacun de nous prononce un éloge de l’Amour, et, en suivant l’ordre vers la droite, le plus bel éloge dont il sera capable ; et il faut que Phèdre soit le premier à commencer, puisqu’aussi bien il occupe la première place, et qu’il est en même temps le père du sujet ». Le banquet, à la manière de la cité, possède ses lois et son organisation structurée. On peut parler, à la manière de F. Dupont ( Le Plaisir et la loi, op. cit ., p. 39) d’un « logos sympotikos » qui est « le logos de la Loi, la parole politique dans sa toute puissance ». 4. Voir ibid., 176 e, trad. M. Meunier : « Après ces quelques mots, il fut unanimement convenu que l’on ne terminerait point ce banquet dans l’ivresse, mais que l’on ne boirait qu’à son agrément ». Plus loin (177 d), au sujet du protocole proprement dit, Socrate prononce ces paroles (trad. L. Robin) : « Personne, dit Socrate, ne votera contre ta proposition, Éryximaque ! Elle n’a chance d’être combattue, ni sans doute par moi, qui assure ne rien savoir d’autre que ce qui a trait à l’amour ; ni, je
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retrouve dans la formule consacrée par l’usage : « il a paru bon à la boulè » . Le banquet est aussi un cosmos qui figure un équilibre politique fragile sans cesse remis en question, un système qui tend vers l’entropie. Le « brouhaha général » 1 , l’orgie finale représentent des dangers similaires à ceux de la stasis et des métabolaï qui brisent l’ordre toujours instable de la cité 2 . Le temps, qui signifie la décadence nécessaire de tout système politique, de toute organisation sociale, est l’ennemi du législateur, de l’utopiste. Platon, architecte de la cité parfaite, s’en souviendra dans la République. Le « banquet »  de Platon, modèle parfait ou bien atypique 3  du sympo-sion, peut donc être l’objet d’une lecture historique 4 . Les problèmes de chronologie interne et externe, c’est-à-dire les dates respectives du banquet lui-même, s’il a vraiment eu lieu 5 , et de la composition de l’œuvre, sont bien connus et pratiquement insolubles. Ils sont aussi d’un intérêt finalement secondaire. Dans le récit transmis
 _____________________________ pense, par Agathon et Pausanias ; pas davantage par Aristophane, lui dont Dionysos et Aphrodite font toute l’occupation ; non plus que par aucun de ceux que je vois ici ». Ainsi : « Ce langage eut l’approbation de tout le monde, et aux encouragements de Socrate les autres joignirent les leurs ». 1. Voir ibid., 223 b : « Un brouhaha général remplit à ce moment la salle, et, tout bon ordre désormais aboli, on fut contraint à boire du vin sans mesure ». 2. Pour les Grecs il y avait, en particulier par le jeu de la discorde entre les citoyens (la stasis) , de véritables changements cycliques de constitutions, des oscillations entre différents modèles politiques, des bouleversements ou métabolaï. Voir A. W. Lintott, Violence, Civil Strife and Revolution in the Classical City, Londres & Camberra, 1982. 3. Il faudrait comparer avec le Banquet  de Xénophon, par exemple, qui semble être, lui, plus proche de ce que devait être un symposion athénien, ne serait-ce que par la multiplicité des thèmes abordés, selon un ordre très libre, à l’image, sans doute, de la réalité vivante. 4. Comme cest le cas pour lOdyssée,  où les scènes de banquets sont d’une grande importance pour la compréhension des relations entre les prétendants et la maison d’Ulysse. Ils ne respectent pas les lois de l’hospitalité, les rites et les codes du don et du contre-don...  5 . Voir Banquet, 173 a. Pour Athénée (V, 217 a) ce banquet a vraiment eu lieu, à l’occasion de la victoire d’Agathon aux Lénéennes de la XC e Olympiade, en 416, sous l’archontat d’Euphème.
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oralement 1 – si l’on en croit Platon –, par Apollodore, qui le tient lui-même d’Aristodème, des points de repère chronologique donnent au dialogue un arrière-plan historique. Mais ils ne permettent pas d’interprétations ou de solutions réellement satisfaisantes. Ainsi, et on se contentera de ce seul exemple, Aristophane fait allusion, pour illustrer son mythe de l’androgyne 2 , à un événement qui a fortement marqué l’esprit des contemporains : le diœcisme infligé par Sparte aux Arcadiens 3 . Or, l’unité politique et sociale de Mantinée a été rompue, en re-présailles à son infidélité, pendant une guerre contre Argos, en 385 4 , c’est-à-dire une trentaine d’années après la date supposée habituellement pour le banquet donné par Agathon. Si l’hypothèse est correcte 5 , il s’agirait alors  ____________ 1. Lexposé raconté (« dit-il qu'il avait dit ») est un procédé cher à Platon. Même sil ne sagit pas, dans l’esprit de Platon, d’opposer l’oralité à l’écriture, il est intéressant de noter que, pour le philosophe, l'écriture détruit le mouvement de la pensée, et procure l'oubli parce qu'elle fait négliger la mémoire. Elle n'est qu'un moyen de transmission et de conservation. Elle est illusion de savoir. Dans le Phèdre (275 a) le roi Thamous rejette l'écriture inventée par Teuth : « [...] Et voilà maintenant que toi, en ta qualité de père des lettres de l’écriture, tu te plais à doter ton enfant d’un pouvoir contraire de celui qu’il possède. Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en auront acquis la connaissance ; en tant que, confiants dans l’écriture, ils chercheront au-dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de se ressouvenir ; en conséquence, ce n’est pas pour la mémoire, c’est plutôt pour la procédure du ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c’en est l’illusion, non la réalité que tu procures à tes élèves [...] ». 2. Voir Banquet, 189 c - 193 a. Le mythe conté par Aristophane permet de comprendre le pouvoir d’Éros. Il est construit en trois temps : tout d’abord l’unité de la nature première des hommes (il y avait l’homme double, la femme double et l’homme-femme ; ils avaient la forme d’un tout circulaire qui se déplace en faisant la roue), ensuite la séparation de ce tout en deux parties, conséquence d’un châtiment imposé par Zeus pour leur audace (ils tentèrent d’escalader le ciel), et enfin, par le désir – le manque de l’autre –, l’aspiration de chaque moitié à l’unité par la quête nostalgique de l’autre moitié perdue... Voir J.- P. Vernant, « Un, deux, trois : Éros » in L’Individu, la mort, l’amour, Soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Gallimard, 1989, p. 153. 3. Voir ibid., 193 a : « Oui, auparavant, je le répète, nous étions un ; mais aujourd’hui, conséquence de notre méchanceté, nous avons été par le Dieu dissociés d’avec nous-mêmes, comme les Arcadiens l’ont été par les Lacédémoniens ». 4. Voir Xénophon, Helléniques, V, 2,1. Sparte, Thèbes et Athènes veulent l’hégémonie. 5. Il existe dautres interprétations. Voir L. Robin, notice au texte du Banquet , Les Belles Lettres, Collection Guillaume Budé, 1941, p. IX : « [...] s’il s’agissait des seuls Mantinéens, Platon n’aurait pas nommé le peuple arcadien tout entier. Le fait évoqué serait plutôt la dissolution par Sparte, en
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d’un anachronisme, à moins de situer la composition du Banquet après 385 1 ... L’intérêt historique est ailleurs. Il réside, peut-être, dans les intentions idéologiques cachées du philosophe. Le Banquet , comme c’est le cas pour de nombreux écrits platoniciens est, sans doute, malgré l’illusion du vraisemblable et l’apparence d’historicité 2 , une histoire dont le contexte et le cadre historiques – à la différence du Phédon –, sont inventés. Le dialogue, et c’est tout l’art de Platon le magicien, joue avec le réel, le probable et le fictif, avec une volonté, comme nous le verrons, de peser sur le politique. Intéressons-nous donc aux personnages de ce banquet énigmatique. Tout d’abord celui de Diotime. Elle conduit, par un cheminement initia-tique, jusqu’à la « révélation » bouleversante de la Beauté en elle-même – la source unique de toute beauté –, au vrai et à l’immortalité. Elle n’intervient dans le dialogue que par le biais de Socrate et de sa mémoire, écran supplé-mentaire dans le procédé d’exposition évoqué plus haut. Socrate ménage, ainsi, la susceptibilité de son hôte, Agathon, après lequel il prend la parole : il se place lui-même en situation d’initié auprès de la prêtresse d’Apollon Pythien. La prêtresse est présentée comme une Dorienne 3 . Elle vient d’une terre  _____________________________ 417, de l’ Union arcadienne, dont, il est vrai, Mantinée était la tête. Ainsi ce serait un événement contemporain de la scène de notre Banquet. Le souvenir en revient à l’esprit au moment où, après la paix d’Antalcidas (387), Sparte défendait avec vigueur son hégémonie contre des tendances analogues ». 1. Il est possible de relier la date de ce démembrement arcadien avec un autre détail indirectement chronologique. Il est dit (182 b) qu’en Ionie, et partout où dominent les Barbares, l’amour des garçons est considéré comme laid. Or, la paix du Roi ou traité d’Antalcidas, qui signifia en particulier le retour de l’Ionie sous le joug des Barbares, est de 387. 2. Voir P. Vidal-Naquet, « Athènes et l’Atlantide » in Le Chasseur noir, François Maspero/Textes à l’appui, 1981 p. 337. 3. On connaît l’admiration de Platon pour la politeia des Lacédémoniens.
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de légendes, l’Arcadie, où la religion est proche d’une nature encore magique qui fera l’admiration, plus tard, de Pausanias, dans sa Périégèse.  De subtiles indications chronologiques donnent à la Mantinéenne une épaisseur historique. Ainsi, on peut dater sa présence à Athènes, puisqu’elle aurait, par un sacrifice purificateur ou des rites expiatoires, retardé de dix ans l’éclosion de la pseudo-peste d’Athènes 1 . Elle serait liée aux prêtres qui ont dévoilé à Socrate la théorie de l’immortalité de l’âme et de l’ anamnèse  2 . C’est elle encore, à la manière d’un véritable erotodidaskalos, qui aurait instruit Socrate sur l’Amour 3 . Cependant, les artifices platoniciens qui consistent à rattacher une théorie nouvelle aux thèmes mystérieux de la révélation, de la mania et de l’inspiration prophétique ou poétique 4 , nous conduisent à douter de l’existence réelle du personnage. En tout cas, l’utilisation du personnage peut-être fictif de Diotime, derrière lequel se cache Socrate, permet à Platon de montrer, d’une manière implacable, la supériorité intellectuelle et la valeur morale de celui que la cité a mené à la mort. Mais ce sont bien les convives proprement dits qui nous occupent maintenant. Leurs relations sont complexes, leurs rôles historiques prennent du sens quand on les retrouve, autour d’une même table, en compagnie de ____________  1. À Mantinée toute une tradition évoque la présence de femmes inspirées transmettant aux hommes, par l’initiation, une sagesse venue du fond des âges. Diotime aurait appartenu à une telle lignée dont les activités sont souvent associées aux cultes de la cité. On comprend, dans ces conditions, pourquoi Athènes l’aurait appelée, autour des années 440. Elle aurait pu ainsi, au bord de l’Ilissos, près du temple d’Apollon, rencontrer le jeune Socrate, âgé alors de trente ans... 2. Voir A. Jeannière, Lire Platon, Aubier, 1990. L’influence de l’orphisme sur le philosophe (on pense au mythe d’Er-le-Pamphylien) montre la richesse de la pensée platonicienne. 3. Voir Banquet, 201 c : « Écoutez plutôt le discours que, concernant l’Amour, j’ouïs un beau jour d’une femme de Mantinée, nommée Diotime, laquelle sur ce chapitre était savante comme aussi sur une foule d’autres... » 4. Dans le Phèdre (244 a et sq .) Platon évoque la folie, celle qui est un don divin. Voir aussi Ion, 534 - 535 a ; Ménon, 81 a-e ; Philèbe, 16 c ; Théétète, 152 d-e, 156 a - 157 c.
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Socrate. Et chez Platon, le maître d’œuvres, cela n’est pas fortuit. Observons-les selon l’ordre défini par le protocole du banquet. Phèdre, le premier à parler est un jeune homme savant dans les choses de l’amour et élève des sophistes. Il apparaît dans trois dialogues : le Protagoras, le Banquet et le Phèdre. Il aurait participé à la fameuse parodie des Mystères d’Éleusis 1 .  Pausanias, dont le discours n’est pas vraiment le second 2 ne nous est pas familier. Nous avons peu de détails sur lui. Platon, , dans le Protagoras 3 , laisse entendre qu’il serait l’amant d’Agathon. Éryximaque parle après Pausanias, Aristophane ne pouvant intervenir à cause d’un hoquet. Il est médecin comme son père, le célèbre Acuménos. Disciple du sophiste Hippias d’Élis, il est influencé, comme on le voit dans son éloge de l’Amour 4 , par les idées pythagoriciennes, celles d’Héraclite et dEmpédocle. Voici, puisqu’il peut maintenant s’exprimer, Aristophane. Sa présence, au sein de l’assemblée des buveurs, est surprenante. L’auteur des Nuées n’est-il pas responsable, par ses attaques, du procès et de la condamnation de Socrate ? Pour Platon, qui déteste le poète comique, cela ne fait aucun ____________  1. Voir Andocide, Sur les mystères, 15. Voir L. Brisson, introduction au Phèdre, Garnier Flammarion, 1989, p. 21. 2. Il manque quelques discours entre celui de Phèdre, et celui de Pausanias. La mémoire d’Aris-todème serait-elle poreuse ou alors sélective ? Voir Banquet, 180 c : « Tel fut, à peu près, le discours que, d’après Aristodème, prononça Phèdre. Après celui de Phèdre, il y en eut d’autres dont il n’avait pas gardé entièrement le souvenir. Il les laissa donc de côté pour me raconter le discours de Pausanias ». Mais il semble qu’il s’agisse plutôt d’une finesse de l’exposé platonicien, donnant plus de vraisemblance au récit d’Aristodème et ouvrant au lecteur une possibilité de rêve et d’imagination. Il est utile de comparer l’attitude d’Aristodème à celle de Phèdre in Phèdre, 228 d : « Alors, je vais donc m’exécuter ! en fait, Socrate, ce qu’il importe surtout que tu saches, c’est que le mot à mot au moins du discours, je ne le sais pas par cœur. Pour ce qui est toutefois de la pensée, chacune des différences établies par l’auteur [Lysias] entre qui aime ou n’aime pas, sans exception, j’en analyserai l’essentiel, dans l’ordre, à commencer par le premier ». 3. Voir Protagoras, 315 e. Voir Xénophon, Banquet, VIII, 30 ; Élien, Histoires variées, II, 21. Agathon et son bien-aimé seraient partis ensemble pour la cour d’Archélaos, en Macédoine. 4. Pour lui lamour est lharmonie des contraires. 
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doute 1 . Or, le discours brillant et étrange d’Aristophane (Platon s’est peut-être inspiré de certains moments des Oiseaux 2 ) est, avec celui de Socrate, le plus beau passage du dialogue. Cela est paradoxal. Comme si Platon voulait, par avance, réfuter une accusation de partialité dans la mise en scène dont il est le fin réalisateur. Il aurait été trop facile, en utilisant les armes de son adversaire, de ridiculiser Aristophane par une caricature. Par une feinte dont Platon est coutumier, la possibilité de cette attaque est uniquement suggérée avec l’épisode du hoquet. Agathon est un poète tragique, ami d’Euripide et disciple des sophistes. Il est le premier a imposer, pour une pièce, un sujet d’inspiration nouvelle, abandonnant ainsi les vieux mythes. Après le discours de Socrate et le moment de plénitude philosophique, l’arrivée d’Alcibiade, en compagnie d’une bande de joyeux noctambules, bouleverse le cours des choses. Aristophane ayant vu, sans doute, une at-taque contre lui dans les propos de Socrate, ne peut lui répondre : il n’aura pas le dernier mot. Quant à Alcibiade, il est ivre. Cet aristocrate séduisant et égoïste, comblé par la fortune, est le symbole, pour Athènes, d’une histoire trouble et tragique, rythmée par des scandales, des malheurs politiques et militaires, dans laquelle Alcibiade a joué un rôle équivoque. On songe à l’expédition de Sicile, dont il est un des instigateurs 3  malgré l’opposition ____________  1. Voir Apologie de Socrate, 18 c -19 d ; Phédon, 64 b, 70 b-c. 2. Il y a chez Platon un constant souci de la vérité des personnages, de la vraisemblance et de la cohérence interne du récit. Il est intéressant de noter l’étroite correspondance entre le Phèdre du Banquet et celui qui apparaît dans le dialogue qui porte son nom. Ici, le savant pastiche d’Aristo-phane est nécessaire pour rendre le personnage crédible. À son tour le discours de Lysias, qui est l’objet d’analyse et de critique dans le Phèdre (230 e - 234 c),  est aussi – c’est une hypothèse –, l’œuvre de Platon. 3 En 415, Alcibiade, avec deux autres stratèges, Nicias et Lamachos, commande le corps expé-. ditionnaire de Sicile. Peu de temps après le débarquement, il est accusé de comploter contre la dé-mocratie. Il s’exile à Sparte.
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farouche de Nicias 1 , au sacrilège de la mutilation des Hermès (découvert quelques jours avant le départ de la flotte) et à l’affaire de la profanation des mystères d’Éleusis révélé ensuite par l’enquête, entraînant la trahison du jeune et encombrant stratège 2 . La terrible défaite de l’Asinaros, en 413, an-nonce le déclin de l’hégémonie athénienne. Le sursaut, auquel participe Alcibiade, de retour à Athènes 3 , sera vain. Malgré les Arginuses, en 406, Athènes est vaincue à Aïgos-Potamos, en 405... En tout cas, il met fin au dialogue par un étonnant éloge de Socrate 4 , et Platon en profite pour démontrer qu’Alcibiade n’a pas suivi les conseils de son maître 5 . Ce dernier n’est donc pas responsable de la conduite de ce jeune homme hautain, méprisant le peuple. Ainsi, le Banquet semble être, pour Platon, l’occasion, ou le prétexte d’une nouvelle Apologie . Dans ces conditions, tout le dialogue serait construit pour la chute finale : le panégyrique d’Alcibiade en écho à l’écrit du rhéteur Polycrate 6 . Tout un vocabulaire, dans la « défense » de Socrate  ____________ 1. VoirThucydide, VI, 12.  2. À propos de la trahison du stratège athénien, voir la justification de son attitude qu’il prononce lui-même devant les Spartiates, lors de discussions sur la conduite d’une campagne contre Athènes (Thucydide, VI, 92). 3. Athènes le rappelle, en effet, en 407. Il est battu, en 406, à la bataille de Colophon. 4. En particulier quand Alcibiade (221 b) vante le courage de Socrate au moment de la déroute de Dèlion et reprend à son compte le vers 362 des Nuées dans une acception bien différente : « Et puis j’avais, oui, tout à fait l’impression que, comme dit ce vers qui est de toi, Aristophane, là aussi il circulait, exactement comme dans Athènes : se rengorgeant et lançant des coups d’œil obliques, portant avec calme son attention de tous côtés, et sur les amis, et sur les ennemis ; ne laissant de doute à personne, même de fort loin, que, si l’on se frottait à lui, il était homme à se défendre et avec une solide vigueur ! » 5. Voir Banquet, 216 b : « Je me dérobe donc de ce maître par la fuite [...] » et plus loin (219 c-d) Alcibiade affirme, devant le tribunal des buveurs, qu’il n’a pas été corrompu par Socrate. 6. Voir L. Robin, notice, op. cit. , p. X-XI. Le traducteur se demande, en effet, si le Banquet n’est pas une réponse à Polycrate accusant Socrate, dans un procès posthume, d’être le mauvais génie d’Alcibiade. Dans ces conditions, on peut imaginer que le Banquet n’aurait été composé que pour « introduire Alcibiade et [...] lui faire prononcer un apparent réquisitoire, mais qui fût véritablement
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prononcée par Alcibiade, conditionne le lecteur à cette idée de procès implicite 1 . Dès le début l’ambiguïté est évidente : Alcibiade emploie (dans la traduction de Léon Robin qui respecte d’une manière générale le texte grec) les termes de « châtiment » 2 , de « témoins » 3 . Il raconte « sous la foi du serment » 4  les impressions que lui font les discours de Socrate, il emploie le mot « aveux » 5 , et devant l’assemblée des banqueteurs il lui faut dire « toute la vérité » 6 parce que « faire l’ombre sur une de ses actions qui resplendit incomparablement c’est, pour qui est parti à faire l’éloge de Socrate, une injustice qui est évidente à mes yeux » 7 . Il demande aussi d’être mis hors de cause 8  et surtout il s’adresse aux buveurs comme s’il était devant un tribunal 9  pour affirmer la pureté de ces relations avec Socrate, lui qui a été accusé pourtant de corrompre la jeunesse. Mais l’hypothèse de la réponse platonicienne à Polycrate, pour être totalement convaincante, nécessite d’imaginer une composition plus tardive du pamphlet, habituellement située autour des années 392.  _____________________________ un plaidoyer ; de sorte que cet appendice, “fortuit en apparence” serait “la racine... dont tout l’ouvrage est sorti” ». 1. Voir Banquet, 175 e : « Aussi bien, du reste, nous ne tarderons guère à introduire, toi et moi, une revendication de nos droits en fait de savoir ; et c’est au jugement de Dionysos que nous aurons recours ! » Même s’il s’agit d’une formule habituelle, Agathon, en prenant Dionysos pour juge, prépare le thème du procès. 2. Banquet, 214 e. 3. Ibid., 215 b. 4. Ibid., 215 d. 5. Ibid., 216 b. 6 Ibid 217 b. . ., 7 Ibid., 217 e. . 8. Voir ibid., 218 b : « Et voila pourquoi, tous, vous m’écouterez, car vous excuserez mes actes d’alors comme mes paroles d’aujourd’hui ». 9. Voir ibid., 219 c-d : « Messieurs les Juges... Juges, vous l’êtes en effet de l’outrecuidance de Socrate ! Voici donc de quoi vous devez être bien instruits : c’est, j’en atteste les dieux, j’en atteste les déesses, qu’après cette nuit passée auprès de Socrate il n’y avait, quand je me levai, rien de plus extraordinaire que si j’avais dormi aux côtés de mon père ou d’un frère plus âgé ! »
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Il faudrait tenter d’aller plus loin. On pourrait penser, puisque la parole libre du banquet a cédé le pas à l’é-criture et à la publication, à la possibilité d’un art d’écriture ésotérique permettant de dire, secrètement, ce qui a été débattu ouvertement. Léo Strauss 1  a analysé ce type de discours qu’il met en relation avec la persécution et la censure. Sont évoqués ainsi les procédés de la contradiction intentionnelle. Ils sont le signe du secret, ils expriment un sens caché, tout en le dissimulant. C’est le cas, par exemple, d’une faute trop grossière commise volontairement par Machiavel, dans l’avant dernier chapitre des Discours 2 . Pour ce dernier une faute trop grossière de la part d’un ennemi doit faire soupçonner un piège. Or il parle, ensuite, d’une faute de ce genre commise sans la moindre intention de tromper. Cela indique que les propos de Machiavel sur la stratégie de l’ennemi sont en réalité destinés à mettre en garde le lecteur. On sait que la structure même des dialogues 3  permet la coexistence de théories, de pensées différentes, voire opposées. Ainsi les personnages peu-vent s’affronter librement, par l’intermédiaire d’un fidèle rapporteur, qui s’exprime souvent en style indirect double, et le lecteur oublie celui qui, dans l’ombre, les anime, méthodiquement et selon une tactique des plus subtiles. Le dialogue est l’arme absolue de l’arsenal platonicien. Gorgias, dont les propos ont été rapportés par Athénée, se trompe lors-
 ____________ 1. Voir L. Strauss, La Persécution et l’art d’écrire, Presses Pocket, « Agora », 1989. 2. Voir L. Strauss, Pensées sur Machiavel et la présentation de Michel-Pierre Edmond, Payot, 1982. 3. Toutes les œuvres de Platon sont des dialogues à lexception de lApologie et des Lettres.  
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