Le grand marasme de la littérature contemporaine

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Le grand marasme de la littérature contemporaine Extrait du site de Ichtus http://www.ichtus.fr Entretien Le grand marasme de la littérature contemporaine - Documents - Culture - Littérature - Date de mise en ligne : dimanche 19 février 2006 Date de parution : mai 2001 Description : Entretien avec Laurent Dandrieu Copyright © Ichtus Tous droits de reproduction et de diffusion réservés. Reproduction à usage strictement privé autorisée. Pour reproduction et diffusion, contacter Ichtus Copyright © Ichtus Page 1/8 Le grand marasme de la littérature contemporaine Laurent Dandrieu, que nous remercions très vivement d'avoir accepté de reprendre sous forme d'interview l'intervention qu'il a faite à notre stage étudiant d'août 2000, est critique littéraire au "Spectacle du Monde" et rédacteur en chef adjoint à "Valeurs actuelles". Extrait du Permanences n°381. Pourquoi parler de littérature, alors qu'aujourd'hui le souci majeur de nos amis est celui d'un renouveau politique ? Laurent Dandrieu - La culture, et donc la littérature, n'est pas un simple passe temps, elle est un vecteur de civilisation, un des moyens privilégiés d'exercer son intelligence au discernement du beau, du vrai, du bien. Elle n'est pas seulement un instrument au service des sens, ni même de l'intelligence, mais aussi un instrument au service de l'âme par d'autres voies que la foi, par des voies parallèles.

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Le grand marasme de la littérature contemporaine
Extrait du site de Ichtus
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Entretien
Le grand marasme de la
littérature contemporaine
- Documents -
Culture -
Littérature -
Date de mise en ligne : dimanche 19 février 2006
Date de parution : mai 2001
Description :
Entretien avec Laurent Dandrieu
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Tous droits de reproduction et de diffusion réservés.
Reproduction à usage strictement privé autorisée.
Pour reproduction et diffusion, contacter Ichtus
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Le grand marasme de la littérature contemporaine
Laurent Dandrieu, que nous remercions très vivement d'avoir accepté de reprendre sous
forme d'interview l'intervention qu'il a faite à notre stage étudiant d'août 2000, est critique
littéraire au
"Spectacle du Monde"
et rédacteur en chef adjoint à
"Valeurs actuelles"
. Extrait du
Permanences
n°381.
Pourquoi parler de littérature, alors qu'aujourd'hui le souci majeur de nos
amis est celui d'un renouveau politique ?
Laurent Dandrieu -
La culture, et donc la littérature, n'est pas un simple passe temps, elle est un vecteur de
civilisation, un des moyens privilégiés d'exercer son intelligence au discernement du beau, du vrai, du bien. Elle n'est
pas seulement un
instrument au service
des sens, ni même de l'intelligence, mais aussi un instrument au service
de l'âme
par d'autres voies que la foi, par des voies parallèles.
Elle est un
moyen privilégié pour l'homme de prendre la mesure de sa finitude
mais aussi de comprendre que
cette finitude n'a rien d'absurde ni de révoltant parce qu'il est relié à quelque chose qui le dépasse et lui donne sa
vraie finalité. C'est une
relation horizontale qui est l'appartenance à la communauté des hommes à travers la
patrie, la nation et puis l'humanité
, et c'est surtout évidemment une
relation verticale qui est la transcendance
.
La beauté aide l'homme à dépasser le sentiment du tragique lié à ce que Cioran appelait la chute dans le temps,
c'est-à-dire le péché originel, pour se rapprocher du divin à travers différentes médiations. Ce qui fait la civilisation,
c'est que l'homme qui vient au monde y trouve infiniment plus de choses qu'il n'en apporte. La culture est la
substance même de cette transmission, le coeur de ce processus de tradition qu'est la civilisation.
Pour ne prendre qu'un exemple de cette
puissance civilisatrice de la culture
, et plus particulièrement de la
littérature, on peut citer Jean Bérard dans sa préface à la traduction de
"L'Odyssée"
(Folio) : "
Pour les grecs de
l'époque classique, les poèmes homériques étaient le livre national par excellence, une sorte de Bible où chaque
petit Hellène apprenait ses lettres, et trouvait des exemples de courage comme d'intelligence. Bien plus, ils en
vinrent à être regardés par la plupart d'entre eux comme la source de toute sagesse et même de toute science"
.
Toutes proportions gardées, les
Fables
de la Fontaine ont joué un rôle similaire en France jusqu'à la génération de
nos grands-parents. La culture classique traditionnelle permet de recevoir ce que Pierre Boutang appelait la langue
des dieux (voir son
"La Fontaine, les Fables ou la langue des dieux"
, Hachette), cette sagesse primordiale naturelle
de l'humanité qui parle à travers des écrivains classiques comme Homère ou La Fontaine.
Quelle est, à votre avis, la finalité du roman ?
Laurent Dandrieu -
Il y a quelques années, dans
"Réaction"
, revue politique et littéraire que nous avions lancée
avec quelques camarades de l'A.F., nous avions réalisé une enquête auprès des jeunes romanciers sur l'avenir du
roman [
1
]. La première question, assez banale, était
"Pourquoi écrivez vous ?"
. La réponse de Christian Combaz [
2
]
formulait bien ce qu'il faut rechercher avant tout dans un roman parce que c'est ce qui nous manque le plus : "
J'écris
par amour du sens, "pour m'y retrouver" comme on dit"
.
Le grand critique des années 30, Charles du Bos, dont on a récemment réédité un recueil d'articles aux éditions des
Syrtes,
"Approximations"
, confirme cette opinion : "
Sans la littérature, la vie ne serait qu'une chute d'eau, cette chute
d'eau ininterrompue sous laquelle tant d'entre nous sont submergés, une chute d'eau privée de sens que l'on se
borne à subir, que l'on est incapable d'interpréter"
.
Le roman permet donc d'ordonner la vie
, de la comprendre, de trouver sa vérité intime et, pour reprendre le titre
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d'un roman de Virginia Woolf, de
"traverser les apparences"
[
3
] pour accéder à une réalité autre, immatérielle et,
dans le meilleur des cas, spirituelle.
Quels sont les traits dominants de la littérature contemporaine ?
Laurent Dandrieu -
L'abandon de la raison consciente au profit des pulsions incontrôlées, de ce qu'il y a de plus
sombre et d'animal chez l'homme, n'est pas une tendance nouvelle puisqu'on la retrouve déjà dans le romantisme.
Mais aujourd'hui, il poursuit plus particulièrement sa course dans un domaine particulier qui est celui du sexe.
Domaine où paradoxalement les femmes, qui sont censées, en ces temps de parité, apporter douceur et délicatesse
en toutes choses, s'illustrent avec une stupéfiante crudité. En témoignent les ouvrages de Mesdames Annie Ernaux [
4
], Christine Angot [
5
] ou Marie Darrieussecq [
6
], comme d'ailleurs les films de Mesdames Catherine Breillat (
"Romance"
) ou Despentes (
"Baise-moi"
)...
Même Renaud Camus, écrivain pour lequel pourtant on se sent enclin à la sympathie parce qu'il n'hésite pas à tenir
des propos politiquement incorrects, étale dans son journal des détails parfaitement répugnants sur son
homosexualité et la façon dont il la pratique. Pour paraphraser Edouard Herriot, on a l'impression que
le sexe c'est
ce qui reste quand on a tout oublié
. Le discours dominant sur le sexe est d'ailleurs contradictoire : on nous dit que
romanciers et cinéastes d'autrefois auraient tronqué la réalité en ignorant l'acte sexuel, qui est quelque chose
d'essentiel ; et dans le même temps, on nous explique qu'il s'agit de quelque chose de très banal et de purement
mécanique, et qui donc ne pose pas plus de problème à montrer que quelqu'un conduisant une voiture. Cette
contradiction n'est qu'apparente : il s'agit dans un même mouvement de réduire l'amour à l'acte sexuel pour mieux
désacraliser l'acte procréateur.
En dehors de cette obnubilation sur le sexe et l'inconscient, le marasme de la littérature contemporaine se
caractérise par un certain nombre de travers qu'on peut brièvement répertorier.
Tout d'abord le
nombrilisme
: des intellectuels déprimés du VIè arrondissement parisien écrivent des centaines de
pages sur les affres d'intellectuels déprimés du VIè arrondissement. Narcissisme qui ne débouche que sur le néant,
le secret fondamental de la littérature, qui est d'utiliser le particulier pour atteindre l'universel, semblant
complètement perdu
.
Autre travers :
le politiquement correct
qui se traduit principalement par un
militantisme pro gay
et
pro
immigration
. Les exemples sont ici innombrables. Evoquons seulement Guillaume Le Touze qui a reçu le prix
Renaudot en 1994 pour son roman
"Comme ton père
", qui montre une famille d'homosexuels de père en fils et pose
les fondements de l'humanité future où l'hétérosexualité de stricte obédience ne serait plus que tolérée.
Autre exemple, pour la
propagande immigrationiste
cette fois : Jean-Marie Le Clezio, dont la renommée fait
presque un écrivain officiel, faisant l'apologie de l'immigration clandestine en France (lui qui vit au Mexique) dans son
roman
"Poisson d'Or".
Une autre tendance lourde de la littérature actuelle est
l'avilissement systématique du passé
, qui n'épargne pas le
catholicisme. Là, les exemples abondent. J'évoquerais simplement le très significatif
roman d'Umberto Eco
, "Le nom
de la rose",
qui décrit un monastère médiéval à mi-chemin entre l'asile de fous et le "baisodrome".
Il faudrait parler aussi de
la modernité
en tant que telle,
dont l'essence est le refus de la culture comme
héritage, au profit d'un spontanéisme censé accoucher d'oeuvres radicalement neuves
. Ce spontanéisme
s'exprime principalement dans l'art moderne où il débouche sur le chaos qu'on connaît, mais frappe aussi la
littérature où l'on trouve de plus en plus d'écrivains proprement incultes.
On peut écrire pour chercher l'évasion, pour atteindre la beauté ou pour témoigner. Malheureusement ce qui prévaut
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aujourd'hui, c'est
le livre témoin de son temps
ce qui est périlleux car à ne refléter que son temps, et surtout le
nôtre, on risque de ne refléter que sa bêtise et ses bassesses. Ce qui est arrivé à Michel Houellebecq, avec ses
"Particules élémentaires"
: on ne l'avait pas attendu pour constater que nos contemporains ne pesaient pas plus
lourds que des particules élémentaires, mais il en décrit les conséquences avec une complaisance tout à fait
insupportable.
Au contraire, nous dit Pierre Boutang dans
"Les Abeilles de Delphes"
(Editions des Syrtes),
"Balzac fut peintre de
son temps et de la dissolution révolutionnaire de son temps, mais sous la description il y a les principes qui font de
lui "l'ennemi" de ce temps, et le prophète d'une contre-révolution nécessaire"
.
Or aujourd'hui, le fait que nous vivions dans une société objectivement obsédée par le sexe et les appétits matériels
sert d'alibi à trop d'écrivains médiocres pour afficher leur manque d'élévation. Il est frappant de constater que ce
souci du réel dont se targuent tant d'écrivains actuels n'a pas donné lieu à de grands tableaux faisant la synthèse du
temps comme si, à force d'avoir le nez sur la réalité quotidienne, ils ne voyaient pas réellement leur époque.
Pourtant cette bassesse de l'époque existe et il faut la prendre en compte, ce qui est un problème très délicat. Dans
les horreurs de notre temps, qu'est-il nécessaire de dépeindre pour éclairer le lecteur et l'aider à comprendre la
tragédie de l'homme moderne et, au contraire, que faut-il taire qui ne relève que de l'étalage complaisant de la
boue ? Problème qui n'a pas de solution toute faite.
Ce qui est certain, c'est que nous vivons aujourd'hui dans une société totalitaire qui cherche à réduire l'homme à une
monnaie interchangeable ;
la question qui doit se poser devant chaque oeuvre littéraire est de savoir si l'on a
affaire à une littérature de collaboration ou à une littérature de résistance
. La littérature d'un Jacques Perret,
qui exalte l'homme dans sa dignité et ses particularismes, est par essence une littérature de résistance au
totalitarisme moderne, par opposition par exemple au Nouveau Roman [
7
] qui est une littérature de collaboration en
ce qu'elle contribue à rabaisser l'homme au rang de matricule, de simple objet.
A quand remonte cette crise de la littérature ?
Laurent Dandrieu -
En France l'extraordinaire floraison romanesque de l'entre-deux-guerres a pu faire illusion, mais
dès le début du XXè siècle, Maurras, dans son maître-livre "L'avenir de l'intelligence", diagnostiquait le dévoiement
de l'intelligence littéraire et pouvait déceler les causes profondes et durables d'un désordre mortel.
Si l'on veut retracer à grands traits ce processus de décadence, on peut dire qu'on part des pleurnicheries utopistes
de Fénelon pour arriver à la littérature des
Lumières
qui est caractérisée par un sentimentalisme exacerbé et par
une critique de la raison traditionnelle au profit de la raison autonome.
L'étape suivante est
l'assaut romantique contre la raison elle-même
au profit du primat des passions, passions
maladives de préférence. Le romantisme a été défini par Charles Maurras comme un virus affectant la volonté qu'elle
rend amoureuse de la maladie et de la mort ; il est également défini par Pierre Boutang comme
"l'entreprise
consistant à dépouiller les sentiments de tout ce qui en eux est idée d'homme, structure historique, souvenirs
endormis, pour n'en garder que le choc, l'élément insaisissable et indéfini".
Donc c'est
un triomphe du vague sur le
raisonné
.
Le
surréalisme
achève cette prise de pouvoir des étages inférieurs de la conscience
"là où, nous dit Roger Caillois,
se presse et grouille tout le peuple de fantômes confus et avides que chaque homme maintient dans l'abîme originel"
.
Cette libération des forces de l'abîme originelle se conjugue avec
d'autres forces extérieures au monde culturel
pour détruire le pouvoir de la raison
; notamment la
psychanalyse
et le
darwinisme,
dont le rappel de nos
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supposées origines animales souligne ce que l'on appelle la part reptilienne de l'intelligence humaine.
Tout ceci explique que la culture contemporaine aboutisse à l'effacement de la raison, combattue au profit de
pulsions diverses que le processus de civilisation consiste normalement à domestiquer et qui en sont venues
aujourd'hui, au contraire, à domestiquer l'homme.
Le processus de décadence que vous décrivez n'a pas empêché l'existence
de grands écrivains à chacune de ses étapes. Il semble que ce ne soit plus le
cas aujourd'hui. Pourquoi ?
Laurent Dandrieu -
Dans le même temps que Breton ou Aragon prêchaient une sorte de totalitarisme de la passion
informulée, vague ou délirante, ou que Gide prêchait l'acte gratuit, ces écrivains s'exprimaient encore dans une
langue parfaitement civilisée, héritage de siècles de culture, qui a pu masquer l'ampleur de la révolution mentale qui
était en train de s'accomplir.
Nous n'en sommes plus là aujourd'hui. Du surréalisme, nous sommes passés au n'importe quoi, où l'absence de
fonds rationnel n'est plus masqué par une expression cultivée et intelligible. La destruction de la raison est allée
jusqu'à la
destruction du langage
.
Avec cette destruction du langage on atteint le point crucial de la destruction de la culture et de la civilisation car
le
langage est ce qui permet aux hommes d'être reliés entre eux et avec le divin, avec leur passé comme avec
leur avenir
.
François Sentein écrit dans ses
"Nouvelles Minutes d'un libertin"
(éditions Le Promeneur),
"qu'un système de
communication est d'autant plus vivant (...) qu'il communique plus ; qu'un code communique d'autant plus qu'il est
stable et plus étendu ; que la langue la plus "vivante" est donc celle qui évolue le moins dans le temps et varie le
moins dans l'espace"
. Or nous vivons aujourd'hui dans un système totalement inverse où une langue est d'autant
plus appréciée qu'elle est floue, désordonnée, changeante. La littérature notamment a été mise sous influence par la
publicité qui ne fonctionne qu'à coups de mots détournés de leurs sens ou de leur orthographe originelle.
Avec l'effondrement du langage, la technique artistique littéraire, comme celle que se passaient les peintres de
génération en génération, a aujourd'hui totalement disparu. Nous avons, chacun d'entre nous, à faire un effort sur
nous-mêmes pour
retrouver le sens des mots afin que l'on puisse retrouver derrière le sens des choses
.
Y a-t-il une explication à l'évolution que vous décrivez ?
Laurent Dandrieu -
Cette crise de la littérature s'inscrit dans une crise de la culture beaucoup plus générale Cette
barbarie culturelle prend des formes très différentes, mais qui n'en sont pas moins complémentaires, la plus
inconsciente, qui n'est pas la moins nocive, étant évidemment la
sous-culture
, caricature de culture populaire dont
le rap est aujourd'hui le meilleur exemple.
Cette sous-culture est
relayée
par
des intellectuels révolutionnaires
dont le rôle est de la légitimer pour la placer
au même niveau que la culture authentique afin d'en saper l'autorité.
C'est l'application de la théorie de Gramsci, selon laquelle la prise du pouvoir politique doit être précédée par la prise
du pouvoir intellectuel. En s'appuyant sur la façon dont la philosophie des Lumières a gangrené l'Ancien Régime, il
préconisait la constitution des intellectuels révolutionnaires en une caste de "persuadeurs permanents" ayant pour
objectif d'inverser le rapport de force culturel et idéologique au sein de la société. On voit bien qui constitue cette
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caste de persuadeurs permanents aujourd'hui en France. De même, Augustin Cochin, dans ses remarquables
travaux sur la Révolution française, a bien montré comment celle-ci avait été préparée par les "sociétés de pensée"
du XVIIIè siècle.
De fait, en France, depuis plus de 300 ans, nous assistons à une
montée en force inéluctable des idées
révolutionnaires qui ont progressivement occupé tout le champ de la culture pour finalement saper la
civilisation et la culture elle-même
.
Mais il y a surtout des écrivains dégoulinants de bonnes intentions politiquement correctes, qu'on pourrait appeler à
la manière de Lénine les "idiots utiles" (Christian Bobin [
8
], Paolo Coelho [
9
], Daniel Pennac [
10
]...), qui ont l'air
inoffensifs, mais sont des agents décérébrants, qui portent une lourde responsabilité. Il faut songer à ce que dit de
Maistre sur
le mystère de la Révolution française qui est beaucoup plus grande que ceux qui l'ont faite.
Je pense qu'il en va de même pour la subversion culturelle qui est un mouvement profond et mystérieux qui dépasse
de beaucoup les petits bonshommes très insignifiants qui la colportent mais qui sont souvent d'autant plus
dangereux qu'ils n'ont l'air de rien.
Il y a donc les vrais subversifs et ceux qui le sont sans le savoir. Il existe aussi de vrais imposteurs, qui n'ont pas de
talent et qui le savent très bien, mais profitent de ce qu'il n'y a personne pour les dénoncer. Et puis, il y a les chefs
des imposteurs,
ceux qui dirigent le système
et profitent de la médiocrité ambiante pour établir un règne sans
partage sur le monde des lettres, Philippe Sollers par exemple, qui, par le biais d'un réseau de complicités, a
différents journaux à sa totale dévotion.
Quelles sont, selon vous, les causes immédiates de la crise de la littérature ?
Laurent Dandrieu -
La crise culturelle actuelle a des raisons profondes qui sont souvent extérieures à la culture et
sur lesquelles on n'a pas d'autre prise que de les dénoncer sans relâche.
Du côté de la production culturelle, il y a évidemment
un système médiatique et audiovisuel
qui est un formidable
accélérateur de médiocrité. Plus précisément, il y a
la transformation de l'édition en une industrie
où les
banquiers ont pris le pas sur les littéraires : on est passé en un siècle de Gaston Gallimard qui était un mécène
extrêmement cultivé, ayant entretenu des correspondances très intéressantes avec des gens comme Claudel ou
Céline, à des financiers d'une nullité culturelle incroyable, qui inondent les libraires d'inepties qui partiront au pilon
trois mois plus tard, ce qui fait qu'ils n'ont plus la place d'avoir un fond littéraire de classiques.
Les
petits éditeurs
qui ont la chance de perdurer grâce à l'abnégation de leurs animateurs ou la générosité de
mécènes qui leur permettent de publier des choses intéressantes et exigeantes font de plus en plus figure
d'exception.
Il y a aussi
le problème de la condition sociale de l'écrivain
. Je fais partie des gens qui pensent que le déclin de
la littérature est dû en partie à la disparition de la rente et donc d'une classe d'oisifs qui avait les moyens de ne
penser à rien d'autre. Bien sûr, on me rétorquera Balzac ou Baudelaire, je répondrai Proust et Saint-Simon, et on ne
sera pas plus avancés. Il y aura toujours des exceptions à toutes les règles, mais c'est un vrai problème que cette
condition économique actuelle qui force tout le monde au salariat et qui ne laisse pas beaucoup de place à l'érudition
et à la gratuité de la littérature.
Il existe aussi un réel
problème en ce qui concerne la "demande" culturelle ;
Martin Peltier répondait à l'enquête
de
"Réaction"
: "
Ne craignons pas l'épuisement des auteurs mais la disparition des modèles et des lecteurs"
[
11
]. Il y
a en effet de moins en moins de lecteurs qui sont capables d'apprécier une oeuvre exigeante.
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Face à ces problèmes de culture générale, la solution n'est évidemment pas de notre ressort. Reste que tous ceux
qui ont la grâce d'avoir des préoccupations plus hautes que celles de la moyenne de nos contemporains doivent
assumer la responsabilité que cela leur donne : ils ont le devoir d'être
exigeants avec eux-mêmes pour ne pas
sombrer dans le nivellement de la sous-culture, et se souvenir qu'une heure donnée à la série télévisée
"Friends"
est
une heure volée à Shakespeare. Si nous n'avons pas de préoccupations culturelles authentiques, personne ne les
aura à notre place. Ainsi que le soulignait Thierry Maulnier, les bons écrivains ont un besoin vital d'un public cultivé,
intelligent et attentif.
Pour paraphraser un titre de Thierry Maulnier justement, la crise de la culture est dans l'homme, qui ne sait plus qu'il
est autre chose qu'un individu, qui ne sait plus qu'il est relié à d'autres hommes et forme avec eux une communauté,
et qui sait moins encore qu'il est relié à une transcendance.
D'où le
narcissisme dominant d'une littérature réduite à la superficie de l'homme
parce que celui-ci craint
comme la peste de plonger à l'intérieur de lui-même de peur d'y rencontrer le vide.
Il est évident que cette crise de l'homme moderne est un sujet littéraire en soit qui est extrêmement intéressant, mais
c'est un sujet ardu, difficile et qui suppose qu'on soit en rupture avec son époque, qu'on soit en situation de
résistance pour en parler. Ce qui explique pourquoi il est si peu traité.
Pour conclure, pensez-vous que le climat social et culturel ambiant ait une
responsabilité dans l'absence actuelle d'éclosion de bons, voire de grands
écrivains ?
Laurent Dandrieu -
Nous vivons dans une société abrutissante qui, par définition, produit des écrivains qui sont
eux-mêmes un petit peu abrutis. Christian Combaz écrit fort justement dans
"Réaction"
:
"Naissent chez nous des
génies tous les jours. Il faudrait seulement se garder de les tuer avant l'âge de dix ans"
. Les tuer à coups de télé
stupide, de rap ou de pokémons.
Il y a quelque chose de miraculeux dans l'éclosion d'un génie mais la plupart du temps les miracles se méritent et je
pense pas que la société actuelle crée les conditions favorables à cette éclosion. S'il est arrivé que des saints
parviennent à la sainteté en créant leurs propres règles, la plupart le sont devenus en se coulant avec humilité dans
des règles préexistantes ; de même la plupart des génies se sont contentés d'épouser en les sublimant les règles de
leur temps et de profiter du travail accompli par des artistes mineurs qu'ils ont portés à un point inouï de perfection.
C'est le schéma des époques classiques qui est décrit par Thierry Maulnier dans son génial essai sur
Racine
[
12
] :
"Les circonstances mêmes de sa vie (...) ne sont rien (...) auprès de cette culture magnifique qui entoure Racine et le
nourrit. Le XVIIè siècle est parvenu avec Racine et pour Racine à cette exacte maturité où iln'attend plus, semble t-il,
que le chef-d'oeuvre de son expression parfaite. Un genre littéraire dégrossi et assoupli par des écrivains non
négligeables, une langue dans sa pureté suprême et dans son plus beau moment, une floraison merveilleuse de
génies dans tous les genres, et de grammairiens, et de législateurs de l'art poétique, les loisirs d'une nation prospère
et puissante, un grand roi, de grands ministres, une élite constituée, attentive, intelligente, tout avait travaillé pour
Racine, tout s'était conjuré pour lui ménager un accueil incomparable
".
Prodigieuse énumération qui souligne combien aujourd'hui nous sommes assez peu susceptibles de voir éclore
l'équivalent d'un Racine.
Il s'agit donc d'une crise globale, une
crise de la société y compris de la société politique, une crise spirituelle,
une crise de l'homme
.
Toutes choses qui évidemment nous dépassent un peu mais montrent que
le combat pour la culture est
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inséparable du combat pour un ordre chrétien
.
Pour faire face à cette crise, il faut une réponse qui soit de la même ampleur, qui soit à même de toucher l'ensemble
du corps social, donc une réponse politique ; aujourd'hui, on en est assez loin. En attendant que cette perspective
redevienne possible, il faut accepter de
travailler modestement
, apporter sa petite pierre dans son coin sans
forcément avoir en vue l'édifice qu'elle contribue à construire, sans même être sûr de le voir de son vivant. C'est un
exercice d'humilité qui est parfois assez désespérant mais qui est d'autant plus riche spirituellement.
[
1
]
"Enquête : le roman est-il mort ?"
,
"Réaction"
n°11, automne 1993.
[
2
] Auteur d'
"Oncle Octave", "Le cercle militaire", "Eloge de l'Âge"
... In
"Réaction"
opus cité, p.101.
[
3
] Virginia Woolf,
"La traversée des apparences"
, 1915.
[
4
] Son livre
"L'Evènement"
(Gallimard, 2000), où elle raconte son avortement, a fait grand bruit. Dernier livre paru
: "Se perdre
" (Gallimard,
2001).
[
5
] A fait beaucoup parler d'elle pour
"L'inceste"
(1999, Stock), récit autobiographique. A continué sur sa lancée avec
"Sujet Angot"
(Pocket, 2000),
"Les autres"
(Stock, 2001)...
[
6
] Auteur du fameux
"Truismes"
(Gallimard, 1998) et de
"Le mal de mer"
(Gallimard, 2001)...
[
7
] Voir l'article de Patricia Jarnier en p. 42 de ce numéro.
[
8
] Auteur de
"Le très-bas"
(1998, A vue d'oeil),
"Geai"
(Gallimard, 2000),
"La présence pure"
(1999, Le Temps qu'il fait)...
[
9
] Auteur de
"L'alchimiste"
(2000, LGF), succès mondial,
"Le démon et Mademoiselle Prym"
(Anne Carrière, 2001)...
[
10
] Auteur, chez Gallimard, d'une série de romans racontant les péripéties de la famille Malaussène.
[
11
] "
Réaction",
opus cité, p.116. Martin Peltier est l'auteur d'un roman,
"A cause des mouches"
, La Table Ronde, 1989.
[
12
] Thierry Maulnier,
"Racine"
, coll. Folio Essais, éd. Gallimard, 1936.
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