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Publié le : dimanche 22 mai 2011
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Louis Pergaud Les Rustiques Un renseignement précis
Le jour où la chose advint, le gros Léon, dont les idées étaient aussi chancelantes que ses jambes, n’y songea guère, mais, une fois la bordée tirée et l’ivresse laborieusement cuvée, c’est-à-dire trois jours francs après l’heure où elle débuta modestement par l’offre d’une bouteille à son ami Zidore, il ne put s’empêcher de se dire que ce dernier était une franche fripouille et qu’il ne l’y reprendrait plus.
Un renseignement, n’est-ce pas, c’est un renseignement et Longeverne, bon Dieu ! ce n’est pas la Normandie, puisque c’est la Comté, la vieille Comté de Bourgogne, où l’on ne doit pas se permettre de jouer traîtreusement sur les mots.
Voici les faits :
Un beau soir du bon vieux temps, le gros Zidore, ayant soif, passa, comme par hasard, devant la maison de son ami Léon qu’il trouva sur le pas de sa porte.
— Salut, ma vieille branche, s’écria-t-il. Ça boulotte ? — Oui, pas mal ; et toi ? Et les deux hommes, s’étant enquis cordialement de leur santé respective, parlèrent de la pluie et du beau temps, puis transportèrent la conversation sur divers autres sujets d’un intérêt tout aussi palpitant ; ensuite de quoi, le gros Zidore, à brûle-poil, fit à son ami la proposition suivante : — Si tu voulais payer un litre, je « t’enseignerais » un lièvre. — Ah ! la la ! ricana Léon ; si tu en « savais » un, tu n’en parlerais pas et tu irais bien vite tout seul le nettoyer. — Si j’avais le temps, oui, bien sûr ; mais malheureusement la charrue me presse. Toi qui n’as rien à faire, qui n’es pas cultivateur et qui as toutes tes minutes, tu peux aller et c’en sera toujours un que les chasseurs du pays voisin n’auront pas. Tant qu’à ne pas l’avoir, j’aime mieux que ce soit toi qu’un autre qui profite de mon renseignement. Un bon renseignement ça vaut quelque chose ; tu peux bien payer un « kilo », c’est un gros lièvre. — Tu es si blagueur, objectait Léon en se grattant la tête. Isidore Cachot et Léon Coulaud étaient en ce temps-là les deux chasseurs de Longeverne. Comme ils avaient du bien au soleil, des écus en poche, qu’ils étaient, par conséquent, des gros du pays, on les désignait généralement, le premier sous le nom de gros Zidore, le second sous celui de gros Léon, appellations qui leur seyaient d’autant mieux qu’ils avaient conquis, comme il convenait à leur âge et à leur position sociale, la pointe de bedon qui confère toute son importance au campagnard cossu. Tous deux aimaient à boire et étaient grands amis. Le gros Zidore faisait de la culture ; le gros Léon, qui avait épousé une femme riche, ne faisait rien, ses trois mille francs de rente lui permettant l’oisiveté. Il charmait les heures en se promenant, en chassant et en buvant. À ce petit commerce-là, il se ruinait lentement, tandis que son ami, plus roublard, s’enrichissait encore ; il est juste d’ajouter que si Zidore aimait à boire ainsi que Léon, c’était surtout aux frais de ce dernier et qu’il avait, pour arriver au but, diverses cordes à son arc qu’il savait utiliser, au mieux des jours et des circonstances, avec une très grande sûreté de main. Comme ils étaient en ce temps-là les deux seuls fusils de la commune, dès qu’un paysan avait repéré les lieux et heures de sortie d’un lièvre, dès qu’il pouvait indiquer, à cinquante mètres près, l’endroit où l’oreillard rentrait en forêt, son canton de remise et, souvent même, son gîte, il s’en venait annoncer la chose à l’un ou l’autre des deux compères, en lui disant :
— Je vais « t’enseigner » un lièvre.
Un tel tuyau se récompensait habituellement par l’offre d’une bouteille, et les malins, après avoir passé chez l’un, se rendaient chez l’autre, de sorte qu’ils profitaient, le vin étant assez rare alors dans les ménages, de deux bouteilles au lieu d’une.
Le renseignement connu, les deux amis jouaient au plus habile. Rivaux comme tous bons chasseurs, c’était à qui raserait à l’autre le lièvre indiqué, et le roulé subissait naturellement les quolibets du vainqueur.
Le gros Léon, se montrant plus généreux, avait généralement de meilleurs tuyaux que son confrère, lequel, en secret, lui gardait bien un peu rancune de la chose. D’ailleurs les indicateurs, gens avisés, avaient haussé peu à peu le taux de leurs renseignements. S’ils commençaient par réclamer un litre pour prix de leurs démarches et observations, dès que ledit flacon était liquidé, ils en faisaient venir un deuxième, un troisième et même, si le temps point trop ne les pressait, un quatrième et un cinquième, menaçant, au cas où Léon eût fait de la « rebiffe » et au mépris des conventions, d’aller, séance tenante, révéler l’existence de l’oreillard au gros Zidore.
Pour empêcher une telle révélation, Léon eût vidé son tonneau. Au bout d’un certain nombre de litres, il n’était d’ailleurs plus nécessaire de stimuler par des menaces sa générosité. De son chef, il descendait à la cave, remontait litres et carafes, invitait les amis qui passaient, même le gros Zidore, et cela se terminait habituellement par une cuite générale, dans laquelle tous roulaient sous la table. Ce jour-là, le tuyau offert par le gros Zidore pouvait bien paraître suspect à gros Léon, qui formula des objections.
— C’est Gibus qui me l’a dit, affirma l’autre ; même que j’ai dû lui payer un litre et une goutte de vieux marc.
— Gibus ! sursauta Léon. Ah! le chameau! Il m’avait juré, quand il « saurait » un lièvre, de ne « l’enseigner » qu’à moi-même. Quand est-ce qu’il t’a…
— Il ne tient qu’à toi de le savoir, interrompit Zidore. Paye deux litres, et je te dirai tout.
Après s’être un peu fait tirer l’oreille, Léon, tenaillé de curiosité, céda enfin; il emmena Zidore dans la chambre du poêle et s’en fut quérir deux flacons.
Le plus dur est fait, pensa Zidore, qui, dès le premier litre, commença par détourner adroitement la conversation et se mit à parler du cours des bestiaux aux dernières foires de la région, ainsi que de la récolte et de la vendange. Dès le deuxième litre, il entama les souvenirs du régiment ; il passa la revue de tous les camarades de chambrée et de tous les chefs, du colon au dernier des cabots, en passant par le capiston, le yeutenant, le juteux, le doublard et le piédeban ; il narra toutes les histoires de la compagnie dont il se souvint, en inventa d’autres, submergea son camarade sous un flux d’évocations et de réminiscences, tant et si bien qu’il lui fit oublier tout à fait la raison pour laquelle ils s’étaient attablés et lui fit remonter quelques autres bouteilles.
Deux heures avaient passé ; le Carcan, ayant appris qu’il y avait ripaille, s’était amené sous prétexte d’un outil à emprunter et s’était joint à leur chantier ; Théodore, venu pour chercher le Carcan, avait fait de même ; Pigi vint pour un autre motif, et Laugu et toute la bande joyeuse des bons soiffards du pays. Tout à fait lancé maintenant, le gros Léon remplissait et vidait litres sur litres.
Mais Gibus, attiré par l’odeur, s’amena lui aussi, et son apparition subite rappela tout à coup au gros Léon le motif de ces libations. C’est pourquoi il poussa une exclamation énergique en interpellant l’arrivant :
— Canaille ! Pourquoi que tu ne me l’as pas dit, à moi, ousqu’il était ce lièvre ?
— Quel lièvre ? fit Gibus étonné.
— Alors, c’est ce menteur de Zidore qui m’a monté le coup.
— Moi, protesta Zidore, je t’ai dit des blagues ! Jamais de la vie. Gibus va dire si j’ai menti.
Et, prenant l’autre à témoin :
— Ne m’as-tu pas raconté, avant-hier, qu’en allant à la foire à Sancey, après avoir dépassé la ferme de Féli, à six kilomètres d’ici, entre les deux bois, tu avais vu un
lièvre qui passait sur la route… il y a de ça trois semaines, à peu près ?
— Oui, c’est bien vrai !
— Eh bien! alors, qu’est-ce que tu as à me traiter de menteur, gros Léon?
— Oh! s’exclama l’autre, où veux-tu que je le retrouve, cet oreillard ?
— Ça, mon ami, rétorqua Zidore, ce n’est pas mon affaire et je m’en f… ; je t’avais promis de « t’enseigner » un lièvre, c’est fait ; tu dois deux litres, paye-les ! Quant à l’oreillard, si tu le rencontres, tu lui donneras le bonjour de ma part.
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Tout de même, oui, conclut gros Léon, Zidore est une fripouille, mais, pour ce lièvre-là, ça n’avait pas d’importance, puisque j’étais si paf que je n’aurais pas pu le tirer.
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