La mer à vos pieds

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La mer à vos pieds

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Le « Selvaggio Blu » en Sardaigne, l’itinéraire de randonnée le plus exigeant d’Italie
La mer à vos pieds Sur la côte rocheuse du golfe d’Oro-sei en Sardaigne se trouve le Selvag-gio Blu, un itinéraire de trekking sans compromis. Pour cette randon-
Une randonnée aventureuse : sur le sentier du Selvaggio Blu, à la sortie de la forêt de Biriola
née grandiose, mieux vaut être doté d’un bon sensde l’orientation et d’une excellente résistance à la cha-leur.
Les premiers rayons de soleil percent le brouillard matinal sur les falaises côtiè-res. La vue se dégage sur l’imposante aiguille rocheuse de Goloritzè, haute d’une centaine de mètres. Filippo, le ca-pitaine, fait ralentir le bateau. Dans la baie, la mer est calme et nous glissons tranquillement sur les eaux turquoise en direction de la plage. Evitant de regarder les énormes sacs à dos que nous devrons bientôt nous coltiner, nous savourons nos derniers instants de farniente. Bien vite, la quille du bateau racle le sable, nous déchargeons nos sacs et Filippo nous lance un dernier « Arriver-derci » : nous voilà partis pour l’aventure du Selvaggio Blu. Le village le plus pro-che se trouve à une heure en bateau, la prochaine route à plusieurs heures à pied
et nous espérons atteindre un robinet d’eau potable dans deux jours. « Selvag-gio Blu », qu’on pourrait traduire par « désert bleu », est l’itinéraire de randon-née le plus exigeant d’Italie. Empruntant des vieux chemins de bergers et de char-bonniers, il fut créé à la fin des années 1980 par les alpinistes Mario Verin et Beppino Cicalò sur les bords du golfe d’Orosei, la section la plus inhospitalière de la côte sarde. Le but : s’éloigner le moins possible de la grande bleue. Ils ouvrirent la voie en dix jours de marche, d’escalade et de crapahutage, dormant dans des grottes, traversant de profondes gorges et se taillant des sentiers à travers le maquis. Aujourd’hui, le Selvaggio Blu est considéré comme un défi ultime pour les amateurs de nature sauvage. Malgré la parution en italien d’une des-cription du sentier, les prétendants res-tent peu nombreux.
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SUGGESTIONS DE COURSES
En arrivant à la plage de Cala Goloritzè, la brume matinale se lève
Un escalier à chèvres exposé en hors-d’œuvre Nous attaquons le sentier à mi-chemin, à quelques jours au nord du départ origi-nal. Mais les trois à quatre jours de mar-che depuis la plage de Goloritzè sont les plus difficiles. A partir d’ici, cordes, bau-driers et mousquetons sont incontour-nables. Après quelques pas sur le bord de mer, nous comprenons vite notre dou-leur : nous avons failli rater le premier marquage, déjà bien pâle, qui nous mène par un pierrier raide vers un gradin ro-cheux. Des bergers ont appuyé un vieux tronc d’arbre au rocher. Le bois vermoulu n’inspire pas confiance, mais cet escalier à chèvres est notre seule option pour monter. Le pied droit prend appui sur le rocher tandis que le gauche cherche pru-demment une prise dans une branche. Le tronc vacille. Je tends prudemment les jambes, lesté par les 20 kilos de mon sac à dos. Après 5 mètres franchis comme sur des œufs, un piton. Vite, je mousque-
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tonne la corde. Une traction brutale sur une arête rocheuse et le surplomb est passé. Je me ressaisis, avec une pensée pour les indigènes qui franchissaient de tels passages pour que leurs bêtes puis-sent profiter des pâturages les plus recu-lés. La culture pastorale faisait ici partie d’un système autarcique qui a persisté durant des siècles : pendant que les hom-mes gardaient les chèvres et faisaient du fromage loin de chez eux, dans les mon-tagnes inhospitalières de la côte, leurs fa-milles cultivaient les oliviers, le blé et les légumes dans les vallées. Le sentier se perd dans une dense fo-rêt de chênes verts noueux. Gardant à l’esprit notre ligne générale, nous des-cendons dans un vallon, marchant voû-tés pour passer sous les branchages. Les marquages en couleur sont rares, mais des cairns composés de deux pierres, des branches cassées en direction de la mar-che ou, plus original, un caillou troué suspendu à une branche nous indiquent la direction à suivre. Si on quitte l’itiné-
raire, on se retrouve vite pris dans un pugilat avec le maquis, dont on ressorti-ra avec de nombreuses égratignures.
Les plus grands défis : l’orientation et l’hydratation Nous commençons à comprendre : les spectaculaires passages d’escalade ne sont pas la principale difficulté de ce sen-tier. Le plus délicat est l’orientation. A côté des cartes peu détaillées de l’armée italienne et des descriptions en italien agrémentées de dialecte de bergers, nous devons surtout nous fier à notre instinct. Sans oublier de nous hydrater, car la cha-leur nous fait énormément transpirer. Au début de la randonnée, mon cama-rade Peter se demandait quels étaient les symptômes de la déshydratation. Au bout de quelques heures de marche, il connaît la réponse : la tête douloureuse et bourdonnante, il rêve d’une bouteille d’eau minérale bien fraîche, voyant l’eau
Une cabane de bergers aban-donnée près de Cala Sisine. Ces abris de branchages n’ont probablement pas changé d’aspect depuis l’époque des Nuraghes, avant l’ère chrétienne
perler dans le verre, couronnée d’une rondelle de citron. Mais jusqu’à la réalisation de ce rêve, il faudra se contenter de l’eau tiède au goût de plastique qu’il nous reste dans nos sacs à dos. Chacun de nous en porte 7 litres, dans des gourdes souples et des bouteilles en plastique. Une ration qui pèse lourd, mais qui est à peine suffisante en plein effort. En fin d’après-midi, nous tombons sur une habitation de bergers abandon-née. Un grand ovale de branches pour retenir les bêtes, et une rudimentaire cabane de branchages. La cabane est construite comme le faisaient déjà les Nuraghes, habitants originels de la Sar-daigne, avant l’ère chrétienne.Les bran-
ches sont disposées de façon à ce que l’intérieur reste au sec même sous le dé-luge. L’endroit est magnifique, avec sa vue sur les douces vallées sauvages et sur les falaises qui tombent vers la mer. Mais l’odeur de crotte de chèvre dans la cabane nous pousse à préférer une nuit à la belle étoile. Pendant que nous étendons nos membres endoloris sur nos matelas de sol, notre menu du soir, soupe de toma-tes et pâtes en sachet, bouillonne sur le réchaud.
Descente en rappel vers la plage Le lendemain, l’incertitude sur l’étape du jour, la plus difficile, nous réveille tôt. Les buissons sont encore mouillés de ro-
Certains passages sont très aériens, d'autres ob-ligent à bien se baisser. Au début de l'itinéraire près de Baccu Mudaloru, mieux vaut ne pas perdre le nord
Dorgali
Cala Gonone
Cala Fuili
Cala Luna
Cala Sisine
Cuile Mancosu
Baccu Mudaloru
Cala Goloritzè
Portu Cuau Cuile Duspiggius Pedra Longa Baunei
Santa Maria
sée lorsque nous nous mettons en route vers la mer. Une heure plus tard, nous voilà au bord de l’abîme. A environ soixante mètres sous nos pieds s’étend la terrasse arborée de Biriola. Comment y arriver ? Nos cordes sont trop courtes, et il n’y a pas d’ancrage pour le rappel. Nous reprenons la description de l’itiné-
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Photo : Bernard van Dierendonck
Peu avant l’arrivée, on traverse déjà le portail final : l’arche naturelle de s’Architeddu Lupiru
Un colchique d’automne – rare tache de couleur dans l’univers sec et minéral du Selvaggio Blu, en Sardaigne
Seul passage possible : un escalier à chèvres en branchages
Technique alpine indispensab-le : descente en rappel pour accéder à la forêt de Biriola
raire et la suivons pas à pas, comme des détectives, jusqu’à nous retrouver nez à nez avec un marquage bleu tout frais qui nous mène dans le labyrinthe rocheux de Sa Nurca. Franchissant des failles pro-fondes, des arbres et de nombreux contours rocheux, nous traversons ces lieux féériques jusqu’à une solide chaîne en inox, où nous installons le rappel. Dans la sauvage forêt de broussailles de Biriola, nous rencontrons d’étranges plateformes artificielles et les restes d’un large sentier, les dernières traces des charbonniers qui travaillaient ici jusqu’il y a cent ans. Le charbon de bois était en-suite emmené vers Marseille et Naples. Cette exploitation intensive réduisit à néant la plupart des forêts côtières de Sardaigne.
Le robinet providentiel Le sentier, près de la mer, continue à sui-vre les traces des charbonniers. Alors que nos réserves d’eau diminuent, que des crampes de plus en plus fréquentes nous nouent les jambes et que l’idée d’une grande gorgée de boisson fraîche s’appa-rente de plus en plus à un fantasme, nous entendons sous nos pieds les moteurs des bateaux dans lesquels des excursion-nistes se promènent joyeusement, certai-nement assis sur des frigos débordant de boissons. On en oublierait presque la beauté sauvage du paysage, la vue sur le golfe d’Orosei et sur ses falaises calcaires, et le miroitement turquoise de la mer. Au
bout de la forêt nous attend le prochain passage délicat : une grimpette exposée surplombant la mer, équipée de chaînes, avant deux rappels vertigineux. Le temps presse, car l’obscurité ap-proche. C’est presque au pas de course que nous fendons le maquis pour attein-dre notre éden, le robinet d’eau potable de la plage de Cala Sisine. Enfin, nous posons nos sacs à dos sur les galets de la plage. Mais où est donc le fameux robi-net ? Le ruisseau est à sec et le cabanon de plage est bouclé. Heureusement,
Informations pratiques
: ce trek de six ou sept jours suit la côte sauvage de la Sardaigne, dans le golfe d’Orosei. L’itinéraire intégral va de Punta Pedra Longa/Baunei à la plage de Cala Luna. Nous n’avons parcouru qu’une par-tie de l’itinéraire, nous faisant amener en bateau de Cala Gonone à la plage de Goloritzè. Pour qui: le sentier Selvaggio Blu est ré-servé aux marcheurs très expérimentés et entraînés, avec une bonne expérience alpine. Cet itinéraire est très exigeant au niveau de l’orientation et de l’endurance. Les étapes journalières sont d’au moins six heures. Passages d’escalade de diffi-culté 4 (en chaussures de montagne avec un gros sac à dos) Matériel: chaussures de marche solides, matériel d’escalade, cordes 2345 m, matériel de bivouac, réserves d’eau (au moins 3-4 litres par jour et par personne).
Petit-déjeuner sur la Cala Sisine : le bonheur de boire de l’eau fraîche
notre soif est le meilleur des bâtons de sourcier, nous conduisant loin de la plage vers un restaurant fermé. Nous escala-dons la clôture et trouvons par hasard, dans la broussaille derrière la maison, une douche extérieure. De l’eau à volon-té ! Revenus près de nos sacs, nous fêtons notre découverte et trinquons à l’étape du lendemain. Sans eau, notre seule option aurait été un appel de détresse à notre capitaine, Filippo.a B e r n a r dva nD i e r e n d o n c k ,Z u r i c h ( t r a d . )
Il est possible de déposer de l’eau à l’avance, par la mer ou la route. Saison: printemps ou automne. Au prin-temps, on peut encore trouver de l’eau. En été, il fait beaucoup trop chaud. Cartes/Topos:Il Sentiero Selvaggio Blu, Corrado Conca, disponible sur place ou p. ex. chez Piz Buch & Berg, Müllerstrasse 25, 8004 Zurich, 044 240 49 49,www.pizbube.ch. Cartes topographiques 1 : 25 000 : IGMI, F.517 Sezione 1 et F.518 Sezione IV, à com-mander chez Travel Book Shop, tél. 044 252 38 32,www.travelbookshop.ch Contact: le guide local Telemaco Murgia propose ce trekking : Mediterranea Adven-tura, tél.+39 33 88 10 51 41,www.mediterraneaadventure.it, Office du tourisme de Cala Gonone, www.calagonone.com, tél. +39 0784 93696
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