Yann Leblais: valoriser l'expertise technique

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Yann Leblais: valoriser l'expertise technique

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Yann Leblais: valoriser l’expertise technique
Yann Leblais a choisi par passion d’exercer un métier technique par excellence, consistant à aider les donneurs d’ordre à mettre en forme et en oeuvre leurs projets de grandes infrastructures, tunnels ou ponts. Il dirige aujourd’hui un groupe international d’ingénierie d’infrastructures qui pilote huit filiales à l’étranger dans des pays aussi variés que le Mexique, les Philippines, la République tchèque ou le Sultanat d’Oman. Heureux d’exercer son métier, il s’interroge aujourd’hui sur la considération accordée à l’expertise technique.
• Le métier spécifique de l’ingénierie technique
Q: On se réfère de plus en plus au cœur de métier. Quel est plus simplement le métier des sociétés de votre groupe? L’ingénieur technique se situe à l’interface entre un client donneur d’ordre qui exerce ce qu’on appelle une maîtrise d’ouvrage et des entreprises chargées de la réalisation des travaux. Elle peut être définie comme un travail de conception – design en anglais – comportant la réalisation de notes, de plans et de calculs sur lesquels se fonderont les équipes de construction, mais aussi comme un rôle de direction des travaux, voire d’assistance à l’exploitation. Notre entreprise a été créée à partir d’une expertise particulière dans le domaine des ouvrages souterrains. Le champ de compétence s’est élargi ultérieurement, par croissance externe, aux ponts et plus largement à tous les types d’infrastructures. Notre métier comporte ainsi deux composantes: - une accumulation de connaissances techniques sur un champ donné – ici les ouvrages d’art ou les tunnels – à partir de la réalisation de projets et de développements internes; - une capacité à diriger (et donc coordonner) des équipes de projets. On voit que notre savoir-faire se construit à partir d’une association entre une maîtrise technique, régulièrement enrichie par les retours d’expérience, et une aptitude à piloter des projets. L’équipe d’ingénieurs chargéed’un projet accroît son savoir-faire, ce dont il fera bénéficier un autre client.
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• Une évolution qui pose problème
La question qui nous soucie actuellement est d’observer dans un certain nombre de situations, une relative dissociation entre le savoir-faire de pilotage et d’organisation des projets et l’expertise technique en soi, ce qui va totalement à l’encontre des traditions de l’ingénierie, qui peuvent et doivent évoluer, mais aussi, parfois, de la qualité de l’ouvrage final. Q: Comment illustrez-vous cette évolution? Il ne s’agit pas d’un constat mineur. On observe, de la part du client, un glissement de l’interlocuteur technique vers l’interlocuteur consultant, plus généraliste. J’observe que, dans de nombreux cas, l’apport critique des sociétés de consultants se situe moins au niveau d’un apport d’expertise, qu’à celui d’un apport de méthode, voire seulement de moyens. En d’autres termes la facette qui est présentée au client est d’abord celle de la maîtrise d’un processus, qui naturellement oblige à une mobilisation de compétences, mais celle-ci est en quelque sorte induite, et l’apport d’une expertise, pour nécessaire qu’il soit, n’apparaît pas décisif : il est noyé. Q: Votre constat a-t-il des conséquences sur les entreprises plus traditionnelles d’ingénierie? On constate que les entreprises d’ingénierie qui, d’une certaine manière, accumulent etvendent de l’expertise technique, et font de cette capacité un point de passage obligé pour la conduite de projets, n’ont pas le haut niveau de rentabilité des autres sociétés de service. De fait, le client accepte de payer plus cher pour une intervention centrée sur la globalité d’un projet que sur une expertise technique, fut-elle extraordinairement pointue. Là joue sans doute également la rentabilité induite jugée plus à court terme (livraison de l’ouvrage) qu’à long terme (durabilité, pérennité d’exploitation). Mais le handicap va plus loin. Toutes les grands clients sont de plus en plus soucieux d’avoir des assurances croisées sur leurs choix, mêmes techniques. Et, paradoxe, ils passent alors des commandes aux grandes sociétés de consultants pour expertiser – à un tarif avantageux pour ces dernières – les options techniques que nous proposons, sans naturellement disposer d’une expertise équivalente à la nôtre.
• Le vécu des ingénieurs
Nos ingénieurs sont à des degrés divers affectés par l’évolution que je viens d’évoquer. Toutefois, l’observation de base que l’on peut faire est que nos ingénieurs restent fidèles, et pour certains passionnés. Les départs peuvent être liés à la recherche de plus fortes rémunérations, avec ou sans prise de
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responsabilité dans la conduite de projets plus vastes, mais, le plus souvent, avec changement complet de secteur d’activité. Il en résulte un appauvrissement du savoir de la profession. Un autre sentiment que nous avons est que nous allons glisser de la logique française où un ingénieur se réfère d’abord aux entreprises où il a travaillé vers une logique anglo-saxonne de consultant où la règle sera plutôt de faire état des travaux réalisés par l’individu. Il peut en résulter une moindre digestion de l’expérience et donc, à terme, de l’innovation. Q: Faut-il alors s’interroger sur la place des ingénieurs dans la conduite des projets? Non, car la maîtrise technique ne nuit pas à un bon exercice de la coordination. Oui, car une expertise technique pointue est longue à acquérir et ceux qui s’y consacrent à fond laisseront alors passer des opportunités de management. L’une des sources du problème posé est le faible niveau de reconnaissance accordé à l’expertise technique. Dans l’absolu on devrait s’attendre à ce que l’assimilation prouvée du savoir soit correctement appréciée, et je doute simplement que ce soit le cas. Force est d’admettre que l’on tend à donner une prime à l’apparence du savoir, à la simple réactivité. Je m’interroge sur ce qu’il faudrait faire ; à titre d’exemple, nous sommes sans doute handicapés en France par notre réticence à publier le résultat de nos expériences, or, dans le milieu technique international, la publication écrite est la preuve tangible du savoir, à tort ou à raison. Mais cette faiblesse vient aussi de la faible rentabilité des contrats : cercle vicieux. Q: Quels sont vos besoins de formation? De par ces évolutions, les besoins de formation non issue de l’entreprise elle-même touchent principalement le non technique. Il s’agit beaucoup de la gestion de projets, mais aussi de dimensions connexes comme le droit des contrats et la gestion des risques. Pour cette ouverture, il est fait appel à des intervenants extérieurs, plutôt sur des formules intra. Pour rendre plus accessible le métier technique, nous organisons par ailleurs en interne des séminaires d’information où tout le monde parle de ce qu’il fait. Cette formule rencontre beaucoup de succès, y compris auprès du personnel d’assistance qui peut ainsi s’approprier les projets. Q: La dimension internationale? Pour les affaires à l’étranger, nous cherchons à accroître la sous-traitance dans des pays à salaires modestes, comme le font depuis longtemps les anglo-saxons, mais les choses ne sont pas si simples du fait des différences culturelles et réglementaires.
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Nos ingénieurs pratiquent beaucoup mieux les langues étrangères que leurs aînés mais ils sont beaucoup moins prêts à la mobilité. Ils rejettent souvent les mutations et les missions de longue durée, ce qui devient problématique. Cette situation semble liée aux nouveaux équilibres dans les ménages et en particulier à l’égalité des rémunérations et des emplois occupés ; on peut aussi y ajouter un fort sentiment de « bien vivre » en France. Q: Le travail à distance? Potentiellement c’est possible, mais il faut tenir compte du poids de la coordination et se limiter à des segments bien spécifiques où les outils de calcul ou de projet sont bien maîtrisés.
• En définitive
Les sociétés d’ingénierie technique représentent un acquis technique indiscutable, qui marque dans leur domaine un avantage différentiel de notre pays. Mais ce métier auquel nous croyons et auquel nous dédions nos énergies n’est pas valorisé à sa juste mesure et pourrait en être à terme durablement handicapé.
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