L'Afrique et la mission chrétienne

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L'Afrique et la mission chrétienne

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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L’Afrique
et la mission chrétienne
Deux questions posées
aux Eglises d’Afrique
René LUNEAU
Dominicain.
Le mois d’avril 1994 aura marqué durablement la mé-
moire des chrétiens africains. Dans la nuit du 6 au 7 avril, l’avion
du président rwandais Juvénal Habyarimana était abattu au-des-
sus de l’aéroport de Kigali. Cet attentat allait servir de déclen-
cheur à un génocide qui durerait plusieurs mois.
Quelques jours plus tard, le dimanche 10 avril – et
alors que nul ne pouvait mesurer l’ampleur du séisme qui s’an-
nonçait –, le pape Jean-Paul II ouvrait solennellement à Saint-
Pierre de Rome, l’Assemblée spéciale du synode des évêques pour
l’Afrique. Ces derniers s’y étaient préparés pendant plus de cinq
ans (le synode avait été officiellement convoqué par le pape le 6
janvier 1989). En quelques semaines (10 avril-8 mai), on vit les
pères du synode africain réfléchir ensemble à l’avenir de leurs
communautés et exalter le Credo d’une
Église, famille de Dieu.
Pendant ce temps, au Rwanda, pays d’Afrique où, toutes confes-
sions confondues, le taux de baptisés est le plus élevé
1
, les chré-
tiens appartenant à l’ethnie la plus nombreuse allaient massacrer
systématiquement des centaines de milliers d’autres chrétiens n’ap-
partenant pas à la même ethnie que la leur…
Pour tenter de comprendre les raisons d’un pareil dé-
sastre, le 15 septembre 1994, le Département pastoral des confé-
rences épiscopales d’Afrique orientale (AMECEA), publiait dans
une brochure d’une dizaine de pages, une analyse fort pertinente
de la crise rwandaise
2
. Elle mettait en lumière la collusion de
l’église locale avec le pouvoir d’état, les rivalités ethniques au sein
de la communauté chrétienne, la démographie explosive et la ra-
René Luneau
55
1
Bureau d’information missionnaire (BIM), La tragédie du Rwanda et les Eglises d’Afrique de l’Est,
1994, 22 pages.
2
F. d’Alançon, La Croix, 13 août 1988, p. 4.
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reté de la terre pour une population essentiellement rurale, l’in-
fluence des médias, l’engagement ou la démission des puissances
extérieures : autant de facteurs expliquant pour une large part les
causes du génocide.
Mais, quatre ans après le drame, les échos qui nous
viennent du Rwanda ne sont pas faits pour nous rassurer. Non seu-
lement parce qu’une guerre civile larvée continue de bouleverser
la vie de certaines régions, mais aussi parce que l’Eglise rwandaise
elle-même, jadis
“omniprésente et omnipuissante”
ne parvient
pas à assumer pleinement sa part de responsabilité dans le géno-
cide. Opinions divergentes qu’aggravent des sensibilités que la
guerre a durablement blessées,
“cacophonie, reflet d’un manque
crucial de réflexion, de débat et de concertation au sein de l’ins-
titution”
3
, la famille chrétienne rwandaise ne parvient pas à par-
ler d’une seule voix.
“J’aurais voulu qu’on s’arrête, dit une reli-
gieuse d’origine tutsi, que les victimes, les coupables et les
indifférents essaient de comprendre ce qui était arrivé. (…)
Aujourd’hui tout semble se passer comme si rien n’était arrivé. A-
t-on le droit de faire comme si la page était tournée? (…) On re-
fait une société sur un volcan. Cela me fait craindre qu’un jour,
tout recommence.”
4
Ainsi, après un siècle d’évangélisation, et malgré d’ad-
mirables témoignages de foi et de solidarité durant la période même
du génocide
5
, les autres Eglises d’Afrique sont-elles à l’abri d’un
tel drame? Nous connaissons de nombreux pays où les relations
interethniques sont hautement conflictuelles et il ne faudrait pas
grand chose pour qu’on en
“vienne aux mains”.
Dans son mes-
sage aux Eglises d’Afrique, le synode aura dénoncé avec force
l’
“idolâtrie”
de l’ethnie,
“version africaine du manichéisme”
6
.
Paroles d’Afrique
56
3
La Croix, 21 août 1988, p. 7.
4
Ibid.
5
Il y aurait lieu, sans doute, de constituer un “martyrologe” de l’église du Rwanda où figureraient
les noms de ces chrétiens et chrétiennes hutus - et ils sont nombreux - qui n’ont pas craint
de donner leur vie pour tenter de sauver du massacre leurs frères et soeurs tutsis.
6
Le mot est de l’un des Pères du synode, l’abbé Adrien Ntabona dans René Luneau,
Paroles et silences du synode africain, 1984-1995, Paris, Karthala, p. 176.
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La mosaïque
des Eglises africaines
Autre question et elle est d’importance, celle du dia-
logue entre les Eglises d’Afrique et les
“Eglises indépendantes”
ou
“afro-chrétiennes”
7
. Le synode avait inscrit à son ordre du
jour (point 3) le dialogue interreligieux dans son extension la plus
large : autres Eglises chrétiennes, islam, religion africaine tradi-
tionnelle. Aujourd’hui, les Eglises “afro-chrétiennes” – nées pour
la plupart d’une volonté de s’affranchir de la tutelle des Eglises
missionnaires –, contraignent les responsables de la pastorale à s’in-
terroger :
“sur la qualité de l’inculturation en Afrique, sur la ca-
pacité de constituer des communautés ecclésiales vivantes, sur le
rôle du laïcat, sur les réponses à la soif d’expérience spirituelle
et de la parole de Dieu, sur la réponse aux grandes questions vi-
tales posées par la souffrance, la maladie et la mort.”
8
Le document de travail qui avait été publié un an avant
les Assises synodales, - conscient de la séduction que ces Eglises
exerçaient sur bon nombre de chrétiens – estimait qu’en l’an 2000,
elles compteraient jusqu’à soixante millions de fidèles avec un
taux de croissance de 1,5 million par an
9
. Le rapporteur général
du synode, le cardinal H. Thiandoum, archevêque de Dakar, avait
en outre insisté sur la nécessité de dialogue :
“Leur progression
nous invite à revoir nos méthodes d’évangélisation et d’attention
pastorale. Ne devons-nous pas reconnaître le secret de leur réus-
site : zèle et conviction profonde, attention aux besoins individuels
du corps et de l’âme, organisation efficace en petits groupes, le
caractère festif, chaleureux et joyeux de leurs célébrations? S’il
arrive que des oppositions acharnées contre l’Eglise se manifes-
tent, une attitude chrétienne pacifique est toujours possible; elle
est de règle dans un esprit de dialogue.”
10
René Luneau
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7
R. Luneau, Paroles et silences du synode africain, 1984-1995, pp. 157-166.
8
Synode africain de juillet 1990 (lineamentum), n°75, p. 74. Texte qui sera substantiellement
repris
en février 1993 dans le document de travail préparatoire au synode.
9
R. Luneau, Paroles et silences du synode africain, 1984-1995, p. 161.
10
Rapport du cardinal H. Thiandoum, D. C. n °2094, 1994, p. 482.
11
R. Luneau, Paroles et silences du synode africain, 1984-1995, pp. 162-163.
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Il faut reconnaître que ni le message adressé par le sy-
node aux Eglises, ni les 64 propositions soumises à l’attention du
Saint-Père, ni la lettre apostolique, intitulée
Ecclesia in Africa
(église en Afrique), ne feront la moindre allusion à un dialogue
éventuel avec les églises afro-chrétiennes. Quelles que soient les
raisons de cet étonnant silence
11
, et même si toutes ces églises ne
sont pas “
chrétiennes”
au même titre, la créativité dont elles té-
moignent devrait les inciter à la réflexion. Comme le constate le
théologien burkinabé Sidbe Semporé :
“L’exemple des Eglises
afro-chrétiennes force à admettre que nous pouvons disposer, dès
aujourd’hui, du personnel suffisant pour le gouvernement des com-
munautés et le travail d’évangélisation; nous pouvons avoir sur
place les moyens de former et d’entretenir nos responsables; nous
avons sur le continent tout ce qu’il faut pour célébrer notre foi dans
le culte et les sacrements pour répondre à tous les besoins pasto-
raux, pour poursuivre le service théologique de notre Eglise. A
condition de renoncer à être des copies qu’on s’essouffle à revoir
et à corriger pour les maintenir dans la conformité. Et à condi-
tion surtout qu’une petite Pentecôte vienne ébranler l’édifice et
instiller dans les coeurs la “parrèsia”
, ce précieux don d’audace
et d’assurance qui permet aux bâtisseurs de retirer l’échafaudage
et de tirer l’échelle sans peur de l’effondrement et de la dérive.”
12
Les Eglises africaines sont-elles réellement conscientes
du défi qu’elles devront remporter dans les décennies qui vien-
nent? Certains chiffres peuvent pourtant dès à présent retenir l’at-
tention. Si l’on s’en tient à la seule Afrique du Sud, au cours des
années cinquante, les Eglises dites indépendantes ne représen-
taient que 12 à 14% de l’ensemble de la communauté chrétienne,
loin derrière les “grandes Eglises” (75 à 80%). Trente ans plus tard
(1980), les chiffres se sont sensiblement modifiés. Les premières
ont doublé leur pourcentage (27%) alors que les secondes ont vu
leurs effectifs “fondre comme neige au soleil” et ne représentent
plus que 52% de la communauté globale. En 1991, le processus
de recomposition s’est encore accéléré : 36% des fidèles appar-
tiennent aux Eglises “afro-chrétiennes”, 41% aux Eglises offi-
cielles
13
. Qui peut croire qu’on en restera là et qu’il suffira de ré-
Paroles d’Afrique
58
12
S. Semporé, Propositions pour un synode et après, Cotonou, 1994, p. 56.
13
C.- G. Osthizen, M.- C. Kitshoff, S.- W. Dube, Afro-christianity at the grassroots,
Leiden, E.- J. Brill, 1994.
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affirmer la nécessité d’une bonne formation du laïcat chrétien, de
favoriser l’essor des mouvements charismatiques au sein même
de l’Eglise locale, de multiplier les “communautés ecclésiales vi-
vantes” pour stopper l’hémorragie qui partout s’annonce?
L’actuel droit canon donne-t-il aux Eglises d’Afrique
toute la latitude dont elles ont besoin pour créer, inventer, afin de
répondre au mieux aux questions et aux inquiétudes du peuple de
Dieu dont elles ont la charge? Ce n’est pas par hasard si nombre
d’évêques africains, au cours du synode, ont explicitement posé
la question d’un droit propre à leurs Églises
14
, tout comme il y a
un droit propre aux Eglises orientales. Il n’est pas défendu de croire
que le jour où ce droit leur sera reconnu, un certain nombre de
problèmes, qui semblent aujourd’hui insolubles, trouveront un
début de solution.
René Luneau
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14
R. Luneau, Paroles et silences du synode africain, 1984-1995, pp. 111-131.
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