L'enfance décapitée

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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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LEnfance décapitée « Naimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde, tu ferais mieux de te plonger dans létude de la Tour de garde.* »
Maman avait pointé vers moi un index accusateur, en procureur de la foi, elle mavait sorti avec cette netteté dévangéliste : « Ce sont des plaisirs païens, tu niras pas jouer au foot cet après-midi ».
Cétait le tournoi du collège. Le lendemain la classe entière mavait rendu responsable de la défaite de léquipe. javais évoqué une grave maladie de ma mère, personne ny avait cru. Jétais le meilleur butteur de la quatrième. Un copain qui habitait le même pâté de maisons, des vieil-les bicoques de lancienne plantation de café, que la compagnie immobilière avait retapées, ce Férol navait rien trouvé de mieux de déclaré aux camarades de la classe que jétais témoin de Jéhovah. Moi qui voulait cacher mon secret à la communauté, jétais parti pour être la risée gé-nérale : « Jéhovah têtes à claques ! ».
Lannée de ma quatrième, javais juré, quaprès ma majorité, pas un jour de plus, je quitterais chez moi, ma mère et tous ses charabias. La maison était toujours remplie de gens parlant de prêche, de paradis, de vie éternelle, et de choses assez dé-sagréables pour un enfant de mon âge. Privé de foot, Javais gardé en travers de la gorge les évangiles, la bible et ses interminables révélations.
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Je gardais secrètement caché au fond de mon armoire les photos de vedettes de la chanson, des journaux de ban-des dessinées, des idoles de foot, des choses qui métaient complètement interdites.
Ma mère avait toujours voulu élever son fils suivant les principes de la vérité chrétienne. Son divorce lui avait for-gé un idéal : faire de son rejeton un exemple à linverse de son papa, bambocheur à vie, doué de tous les vices que le bon dieu pouvait créer sur cette basse terre.
À quatorze ans, maman mavait conduit un jour de commémoration, « la Pâque des témoins », en plein dans une secte, où lon châtiait toutes les perversions du corps. Tout ce qui touchait au sexe en dehors du mariage devait être banni. Javais vu ses petits yeux sagrandir, elle avait trouvé sa chose divine ma maman, lextraction du bas-ventre, lanéantissement complet de toute pulsion fut elle mâle ou femelle, comme pour se punir davoir trop aimé.
Je lavais suivi avec la dévotion dun enfant obéissant, mévertuant à singer, à parfaire une image qui nétait pas la mienne, un fervent parmi les fervents, un adepte de tou-tes les inepties que pouvait couvrir cette parole de Dieu.
Lorsque les troubles de ladolescence étaient venus ef-fleurer mon corps, javais remis en question toutes ces sagesses de lenfance, je métais érigé en contestataire de la foi, en destructeur de cette mécanique de lembrigadement. Un bouc parmi les boucs qui ne mérite-rait, ni le paradis ni le ciel. Parti pour lenfer des brimades de toutes sortes, de lespionnage en tout genre des frères de la congrégation. Cette position je loccupais aisément, jétais celui par qui tous les maux arrivent, la pierre dachoppement de la communauté. Je leur rendais la vie plus difficile, essayant de semer la zizanie parmi ces gens sensés être irréprochables, leur
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glissant quelques peaux de banane, des rumeurs sur le comportement alcoolique de tel frère, ou sur les penchants libidineux dun tel ou dun tel.
Je mextasiais quand je voyais cette fourmilière grouil-ler de tout son monde, sépier, se suspecter les uns les autres, sétriper en douce, se rassembler à nouveau pour exclure des membres jugés trop marginaux.
Cétait ça mon enfance ! Jonchée de rêves inassouvis, de désirs jamais comblés, et de perspectives sombres pour lavenir. Je ne croyais pas forcément à la fin du monde mais à force de lentendre répéter souvent autour de moi, javais acquis la ferme conviction quelle ne devait pas être très loin. Au détour dune année, aux confins du siè-cle, elle arriverait subitement écartelant les infidèles, foudroyant les mécréants dont je faisais partie. Ce doute mexaspérait sans cesse, méloignant subitement de la ligne dure que je métais forgé : être un dénigreur acharné des concepts de ces enfants de Dieu.
À ce moment-là, pour moi lécole devenait inutile, car elle ne servirait à rien, dans le monde nouveau il ny aurait pas besoin dintello, ni de bagages quelconques, puisque lharmonie du monde serait divine. La terre serait un tapis enchanteur, paradisiaque où lon pourrait jouer et dormir tout le temps même avec les animaux les plus féroces. Quelle image !
Au-delà de cette vision idyllique, lhumain restait lhumain, nulle trace de quoi que se soit navait changé en lui. Encore adolescent, manquant encore de lexpérience des adultes, je pouvais observer leurs vantardises, leurs cynismes, leurs jalousies, et les désirs sournois de la chair qui planaient dans leurs messes basses, ou les petits signes qui ne trompaient pas sur la qualité de leurs relations amoureuses.
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Enfin un monde de vivants dans lapparence de la mort, pour une jeunesse enthousiaste, jétais gâté ! Virginia, mon île se dorait sous le soleil des caraïbes, je venais davoir dix huit ans, et du bonheur plein les yeux, javais fait la connaissance de Rebecca à la sortie dune assemblée, une rencontre brève, on sétait tout de suite échangé nos adresses. Elle mavait surpris par sa tenue sportive, son regard limpide, et ses lèvres pulpeuses rose bonbon, caractères propres aux filles métissées, à la peau acajou. Le lendemain le baluchon sur le dos, je fis un der-nier adieu à ma mère, et je pris résolument le chemin du port, avec quelques conscrits. Nous avions attendu long-temps avant quun quartier maître de la marine nationale ne sintéresse à nous. Je venais de tourner une page dou-loureuse de mon enfance, je métais résolument engagé pour quinze ans. Me voilà parti de mon pays, la tête remplie de limage dune fille, je ne savais même pas son âge, ni ne connais-sait ses parents, une silhouette qui sétait figée en moi. Javais écrit des lettres en vain, elles étaient toujours res-tées sans réponses.
Javais oublié daimer, ne rêvant que dune chimère, parcourant le monde de long en large, ne marrêtant que dans des haltes boui-boui, ou des femmes aux hanches larges vous livraient sur mesure un bonheur à quatre sous. Je métais juré de revenir un jour à Virginia, et de re-trouver la trace de mon insaisissable rêve Rebecca. Peut-être était elle mariée, ou mère dune ribambelle denfants, peu importe, je voyais encore ce visage juvé-nile, illuminé dun éternel sourire, des lèvres prometteuses dune passion jamais éteinte. Mon excitation étais déjà à son paroxysme, quand le taxi me déposa juste devant son ancienne adresse, le 25 de la rue Léonard de Vinci, une petite maison, recroquevillée
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sur elle même, au fond dune cour, on y accédait par un long couloir, bordé de chaque côté par deux rangées de passiflores en fleurs. Les colibris faisaient la navette de fleurs en fleurs, res-taient quelques instants au dessus de lallée, en station fixe comme pour surveiller le visiteur intrus, puis disparaissait dun battement dailes. La demi-porte fenêtre qui servait de limite à lintimité des occupants était ouverte, et laissait entrevoir à travers les persiennes quelques meubles dun style assez commun, de limitation teck, rehaussé de quelques tissus de couleur voyante. Je métais raclé le fond de la gorge comme pour signa-ler ma présence, mais le silence qui avait suivi mavait conforté dans lidée quil fallait augmenter de quelques octaves mes exigences. Je sortit dun seul trait de ténor : « Il ya quelquun ? ». Une femme apparût dans lembrasure de la porte -fenêtre, elle se pencha, risqua un il à lextérieur, maperçut, et lança vers moi : « Cest pourquoi ? ». Je tissai un « bonjour madame » si prompt, quelle en fût surprise, bégaya un : « Je nai pas le temps », croyant à la visite dun prédicateur du dimanche. Je lui fis compren-dre que ma visite était toute autre, que je voulais seulement retrouver ma chère Rebecca Bordalis Elle avait tout de suite répondu que la famille Bordalis avait déménagé il yavait cinq ans, Rebecca était proba-blement partie à létranger, faire des études.
Jai essayé de traîner un peu, de faire durer la conversa-tion, de minformer sur la nouvelle adresse des Bordalis, mais en vain, je nobtins quune résidence approximative. Il paraît que Bordalis père avait été vu souvent du côté de Carpesville.
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Dès le lendemain je louai une voiture, et je fis le tour du canton à la recherche dune piste, dun indice sur la famille.
Je fis comme par hasard la connaissance dune de ses tantes, qui tenait une épicerie du côté de Sandys -Phare. Elle minforma que Rebecca sa nièce, habitait depuis long-temps à Bruxelles.
Jinsistai pour avoir une adresse, ou un numéro de télé-phone. Elle refusa, sous prétexte quelle ne savait rien de moi.
En partant, je glissai ladresse de ma mère, car depuis mon retour je navais trouver dautre lieu que cette maison encore vivante des choses de mon enfance.
Déçu, javais fait le tour de lîle traînant une migraine tenace que javais combattu dans chaque tripot par un mé-lange détonnant de Barbancout, de gin et de citron. Fatigué et saoul, je métais étalé en plein sur le canapé du salon, et je m étais endormi dune pièce. Je me suis réveillé le lendemain avec une gueule de bois et une tête gonflée comme un pushing-ball, jai mis une semaine à émerger. Cétait la première fois que je retournais à Virginia, après léruption dil ya cinq ans, lîle transformée, les environs de la montagne désertés pendant cinq ou six mois, les gens sétaient réfugiés surtout dans le nord à labri des coulées de lave et des tremblements incessants. Notre maison était restée telle quelle, très loin du cata-clysme, ma mère profita pour lembellir avec largent que je lui envoyais chaque mois, et pour ajouter un étage quelle louait aux gens de passage. Moi je voulais vivre ! Vivre même de la peu confortable retraite que me procu-rait larmée, et retrouver cette fille que javais tenu au chaud pendant tant dannées dans mon cur. Jétais prêt à
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mettre fin à ma vie de célibataire, si seulement elle disait un mot, je laurais suivit comme lagneau sur le bûcher du sacrifice. Il me vint à lesprit quelques bribes encore tena-ces de la religion, qui menvahissaient quelquefois quand le doute sinstallait en moi, mais finalement je trouvais assez vite la parade, mefforçant de penser le plus souvent aux délices dune existence charnelle. Mais Rebecca ce rêve impalpable, je lavais imaginé des milliers de fois, ce corps là, méveillait des frissons, javais soif dune image de quinze ans, aurait-elle cette silhouette aussi menue quelle avait dans le temps, je me pris à douter, pas assez pour casser cet amour profond que javais ancré en moi. Je savais maintenant quelle existait quelque part dans le monde, mon espoir nétait pas vain, jétait prêt à lattendre, je bâtissais quelques plans sur la comète prêt à larracher à son mari, puisquelle sétait mariée. Javais pensé partir pour Bruxelles, cétait comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Enfin jétais résolu à attendre, un citoyen de Virginia revient toujours dans son île. Et puis un jour à Port Lamy, le carnaval, pourtant elle nallait pas au carnaval ! Elle était témoin ! Et puis je navais pas aperçu son mari, il nétait pas là ! Mon rêve, à quelques mètres de moi. Cétait bien elle, je ne métais pas trompé, malgré la traîtrise de quelques cheveux blancs, elle était toujours aussi fraîche quune fleur danthurium, elle avait resurgit dans ma vie. Elle avait tourné à la Place des martyrs de la révolution. Cétait bien Rebecca Borda-lis ! Elle fendait lair majestueuse comme ces bolides de la route du rhum. Mon cur battait la chamade, je faillis marrêter, mais non ! Je mis plein gaz, jaccélérai le pas, je frisai les cent cinquante pulsations minute.
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Jallais exploser en arrivant à sa hauteur, elle me sou-rit ! Mavait-elle pris pour quelquun dautre ? Au moment où jallais faire les présentations, elle était déjà dans mes bras, Marcel ! Marcel !
Jétais devenu brusquement fou, ma tête tournait comme la grande roue dune fête foraine, je tremblais, la sueur coulait goutte à goutte. Je ne pus mempêcher de la serrer tout contre moi, sentir son souffle court. Je laissai mes lèvres aller sur sa joue en un baiser, je lui murmurai : « Je taime depuis si longtemps Rebecca ! ». On passa laprès midi à parler de nos passés respectifs, je crois quelle navait rien oublié. La seule chose que javais retenue : Elle était libre ! Quimporte le reste, cétait dhier ! Aujourdhui nous avons retrouvé ensemble la place de nos martyres adoles-cences, nous avons repris de porte en porte les mêmes paroles dil ya quinze ans : « Je suis venu vous apporter la vérité ». La vérité, cest que nous aimions, malgré les terribles souvenirs.
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Les Péchés de Rébecca Bordalis Le soleil était tombé raide au milieu de locéan, orange de feu coupée en deux. Il jetait ses derniers rayons fatigués sur les maisons de bois du bord de la plage. Les carreaux fraîchement lavés reflétaient jusquau-dedans des cases. Une fin de journée de jeudi qui ressemblait à bien dautres ! Rébecca sétait installée sous la véranda, près de la cui-sine dans cette lueur jaunâtre, sur le banc, elle avait gardé jalousement serré entre ses jambes la nouvelle version du nouveau testament. Elle lissait machinalement le pli de sa jupe, attendait sur Jeanne pour létude des saintes écritu-res.  Bonsoir ! Tout en remuant sa soupe sur Jeanne jeta un regard par la fenêtre et vit Rébecca, elle avait soupesé dun clin dil cette jeune fille qui avait pris corps, montrant des larges hanches pour ses quinze ans. Sortie de terre comme une plante vivace, elle semblait embrasée de ce feu intérieur qui dérangeait ces femmes malmenées par le supplice de leur enveloppe vieillissante. Sur Jeanne ne pouvait supporter cette débauche de formes de ladolescente. Elle sétait rappelée de ses seize ans en 58, perchée dans un village tout en haut de la mon-tagne, elle ne jurait que par Dieu et sa sainte Église. Une de ces pauvres enfants de Marie qui servait de bo-niche à monsieur le curé. Un de ces vieux sales curés
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crasseux, ami de Lucifer et de Gabriel qui un soir de vê-pres juste après loffice dans un coin sombre de la sacristie, avait enflammé sa minette de ses gros doigts crochus et de son machin en forme darrosoir.
Elle était toute vierge ! Une fille martyre qui avait pleu-ré une nuit entière. Les Témoins de Jéhovah étaient passés le lendemain, elle les avait suivis jusquà ce jour, répétant à qui voulait l entendre lévangile selon Matthieu : « Tu adoreras le seigneur, et tu le serviras lui seul ! ».
Elle ne connaissait le plaisir quen Jésus-Christ. Rébec-ca nétait surtout pas de taille à résister à ce cyclone de la foi.
 On va commencer ! Sarah sa copine venait darriver, elle sétait assise à cô-té delle, sans échanger un mot. Sur Jeanne était déjà là !  Souvenez -vous de notre dernière étude sur lévolution ! Rébecca se frotta les yeux, bailla dun coup et osa lan-cer. La bible dit : « Dieu créa lhomme à son image ». Le frère Gauthier qui lui ressemble est invisible la nuit, Jésus devait être probablement café au lait, si le bon Dieu est noir, et Marie blanche.
 Arrête ! Arrête Rébecca ! Ne blasphème pas contre Jéhovah, nous sommes des fils de Cham, fils de Noé. Nos pères ont traversé le déluge vivant.
Nattire pas sur toi les foudres du seigneur ! Nous sommes enfants de Dieu, nous le resterons, cest lui le seul juge !  Le seul juge ! Sarah timidement dégela sa langue, une façon de parti-ciper et de ramener sur Jeanne à ses colères divines.
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Le seul juge qui a planté les noirs dans les pays pauvres avec un nombre incalculable de maladies.  Vous savez très bien quil la voulu ainsi, il va nous racheter ! Ayez confiance mes enfants en sa parole, il nous gardera sûrement un avenir meilleur. * * * Une averse avait rafraîchi la terre à la tombée de la nuit, les insectes ailés envahissaient par myriades les lumières des cases et des lampadaires, leau coulait encore en rigo-les dans les caniveaux, quelquefois une voiture montait et descendait la côte en swapant des jets deau sur des rares passants attardés. Un soir où il faisait bon rester chez soi, bien à labri dun rhume. Rébecca et Sarah sautaient de flaques en flaques sur le trottoir quelque peu défoncé. Elles avaient trouvé la prière un peu longue à leur goût, elles bavardaient maintenant allègrement des choses terrestres.  Je voudrais avoir quatre ans de plus, disait Sarah. Oui ! Quatre ans ! Je mhabillerai, dune de ces maniè-res ! Aucun garçon, fût-il riche et beau ne me résistera !  Tu voudrais chercher le bonheur dans le monde ?  Non ! Je disais, aucun frère potable !  Tu crois que tous les hommes frères ou pas frères ne sont pas pareils ? Les Turofs lan dernier venaient de se marier, le lendemain la fille avait un il poché, soi disant quelle avait glissé dans sa salle de bain.  Sa salle de bain ! Elle nen avait pas ! Double men-songe ! Jugement divin !
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