Entre Marx et Keynes la coexistence est-elle possible ?

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Entre Marx et Keynes la coexistence est-elle possible ?

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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  Entre Marx et Keynes la coexistence est-elle possible ?  André SEGURA
   Cet article s'inscrit dans la conception walrasienne des rapports entre les sciences telle que J.M Keynes l'a mise en oeuvre. Pour L. Walras, l' économie politique pure est une science toute à fait semblable aux sciences physico-mathématiques (Walras [1874-1877], p.29) ; elle doit adopter leur méthode rationnelle et donc sabstraire du réel pour y retourner. Mais L. Walras ne se contente de faire des emprunts méthodologiques aux sciences dures ; il s'empare d'un concept clé de la physique et le met au centre de son analyse1.  Rester fidèle à cette démarche, qui consiste à s'inspirer des "sciences dures" en économie politique, n'implique pas de continuer à théoriser sur la base des concepts empruntés par L. Walras mais d'être attentif aux progrès de ces sciences et tenter de les importer en économie politique.  L'idée en soi n'est pas neuve ; la nouveauté de la démarche tentée ici réside dans ce qui est importé : le sous-produit d'un progrès crucial de la physique.  Pour les néo-classiques, en déhors de la théorie de l'équilibre économique général il n'y a pas de sciences. Pour les auteurs qui ont tenté une synthèse post-classique2, il s'agissait de construire                                                  1Cl. Allègre écrit à propos à propos des travaux de Clausius dans le domaine de la thermodynamique : "Il clarifie aussi des notions essentielles comme équilibre (...) Cette notion d'équilibre, dérivée de la mécanique, va connaître une fortune considérable. Lorsque les ingénieurs Cournot et Walras chercheront à transformer la conception philosophique de l'économie d'Adam Smith en une approche quantitative (...) ils recourront aussi à la notion d'équilibre et, à partir de là, calqueront leurs calculs sur ceux de la Thermodynamique" (Allègre [1995], p.35-36]  2cf. Segura [1993]   
entre marx et keynes...  un corpus théorique destiné à supplanter la théorie néo-classique. Les marxistes rejettent dans le domaine de l'idéologie tous les courants qui relèvent de l'économie politique. Pour les auteurs, de quelque obédience que ce soit, la pensée doit être unique.  Le présent article propose une voie de rupture avec cette attitude théorique ; démarche éclectique ? Pourquoi pas ? "L'éclectisme" de la science physique a produit des résultats. Sur la question de la nature de la lumière, il semblait établi avec certitude qu'elle était une onde ; les interférences mises en évidence par l'expérience de Fresnel en attestait. Mais, il était impossible d'expliquer le phénomène photoélectrique sur cette base ; il revint à A. Einstein de l'avoir expliqué en 1905 en reprenant à son compte l'idée de Max Planck selon laquelle l'énergie transportée par la lumière est répartie en quanta . Alors, la lumière est-elle une onde ou un faisceau de grains d'énergie appelés photons ? "Einstein émet l'hypothèse, peut-être la plus audacieuse du siècle, que la lumière a deux visages : tantôt onde, tantôt particule" (Allègre [1995], p.78). Le visage donc la théorie à retenir diffère selon le problème posé. Tel est le sous-produit dont l'importation est proposée.  On pourrait considérer que le principe de cette importation a déjà été suggéré par J.M Keynes ; on peut l'imaginer en lisant le passge suivant de laThéorie générale... le volume de la "Si : production est pris comme donnée, c'est-à-dire si on le suppose gouverné par des forces extérieures à la conception de l'école classique, il n'y a rien à objecter à l'analyse de cette école concernant la manière dont l'intérêt individuel détermine le choix des richesses produites, les proportions dans lesquelles les facteurs de production sont associés pour les produire et la répartition entre ces facteurs de la valeur de la production obtenue" (Keynes [1936], p.372). Les théories keynésienne et néo-classique seraient donc théoriquement valables pour selon la question posée ; elles coexisteraient parce que leur domaine de validité est différent . Cette coexistence procède de ce que la division théorique acceptable range dun côté la Théorie de lEntreprise ou de lIndustrie individuelles ainsi que des rémunérations et de la répartition entre les différents usages dune quantité donnée de ressources et de lautre la Théorie de la Production et de lEmploi dans leur ensemble  (Keynes [1969],p.294) .  Ce qui est à retenir de cette démarche keynésienne est que des théories différentes, dont la cohérence est loin d'être évidente, sont utilisables selon le problème posé ; mais les théories à propos desquelles la question de la coexistence est posée ici sont celles de K. Marx et de J.M Keynes. Cette idée de coexistence pourrait être l'amorce d'un "nouveau départ" de l'analyse économique3.                                                                                                                                                                             3 retournement conjoncturel de la fin des années soixante a induit une remise  Leen cause de la situation classique réalisée autour du keynésianisme de la synthèse ; un intense débat théorique s'en est suivi qui n'a pas encore provoqué  2 
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  Pour répondre à cette question il faut comparer les analyses que K. Marx développe dansLe Capitalet celles exposées par J.M Keynes dans laThéorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie(essentiellement). J. Robinson, pour ne citer que la plus illustre, s'est déjà essayée à une telle comparaison ; mais elle ne se situait pas dans la perspective d'une coexistence4favorisée par les rapports de complémentarité (4) et les points de convergence (3) ; quant aux divergences (2), non seulement elles ne constituent pas des obstacles insurmontables mais sont parfois le creuset d'une complémentarité.  Sur la question des rapports entre niveaux macroéconomique et microéconomique, qui fait l'originalité de l'analyse keynésienne native relativement à la théorie orthodoxe, divergence et convergence entre Marx et Keynes sont tellement mêlées que cette question fera l'objet d'un développement spécifique (5).  Mais penser que l'on puisse trouver des points de convergence et de complémentarité entre les théories de K. Marx et J.M Keynes peut sembler étonnant, a priori, lorsqu'on sait comment ce dernier pensait ses rapports à Marx (1).  1 - KEYNES PENSE SON RAPPORT A MARX  Cest dun même mouvement que, le 21 novembre 1934, J.M Keynes, qui se compte parmi les hérétiques, rejette, J.B Say, D. Ricardo et Marx, considérés comme des orthodoxes5. Il récidive, mais en étant un peu moins imprécis, dans la lettre quil écrit à George Bernard Shaw le 1er Janvier 1935 Pour comprendre mon état desprit, toutefois, vous devez savoir que jécris actuellement un livre de théorie économique qui révolutionnera grandement - non pas, je suppose, dès maintenant, mais au cours des dix prochaines années - la manière dont le monde considère les problèmes                                                                                                                                                                            l'émergence d'un nouveau corpus théorique susceptible de jouer le rôle qui fut celui de laThéorie Générale... dans l'évolution de l'analyse. La recherche de cette coexistence s'inscrit dans la perspective de ce "nouveau départ". Les termes de situation classique et de nouveau départ doivent être pris au sens schumpétérien (Schumpeter [1954]; Segura [1996])  4 son DansEssai sur l'économie de Marx, elle compare l'analyse développée par Marx dansLe Capital avec "l'enseignement universitaire traditionnel". Dans cet enseignement, elle prend soin de distinguer les économistes orthodoxes, qui ont beaucoup à apprendre de Marx, de Keynes qui , avec son analyse de la demande effective, "fournit une base pour l'étude de la loi d'évolution du capitalisme, qui est esquissée mais pas entièrement développée par Marx lui-même" (Robinson [1942], p.VII ; IX ; 33 ; 39). Cette comparaison avec les économistes académiques contemporains, au premier rang desquels figure Keynes, devrait permettre à chaque partie d'"y gagner en essayant de comprendre les critiques que lui adresse l'autre" (Robinson [1942], pp.VII-VIII). Le but de l'ouvrage semble donc de contribuer au développement séparé du marxisme d'une part et de l'économie académique, notamment dans sa composante keynéso-kaleckienne, d'autre part.  5Keynes [1934], p.488   
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entre marx et keynes...  économiques. Lorsque ma nouvelle théorie aura été considérablement assimilée et mêlée aux politiques, aux sentiments et aux passions, je ne peux prédire quel sera le résultat final dans son effet sur laction et les affaires. Mais il y aura un grand changement, et, en particulier, les fondements ricardiens du marxisme seront démolis (Keynes [1935], pp.492-493)  On pourrait mettre ce positionnement de J.M Keynes par rapport à Marx sur le fait que, comme le soutient J. Robinson, J.M Keynes ne comprend rien à Marx6et imaginer que Keynes, à linstar de Schumpeter, considère que Marx est un socialiste ricardien (Schumpeter [1954], II, pp.25-26).  Outre le fait que les opinions sur ce point sont divergentes7, la chose peut paraître étonnante lorsquon lit sous la plume de Keynes quil a en commun avec Marx une certaine conception dune économie dentrepreneurs: The distinction between a co-operative economy ans an entrepreneur economy bears some relation to a pregnant observation made by Karl Marx, - though the subsequent use to wich he put this observation was highly illogical. He pointed out that the nature of production in the actual world is not, as economists seem often to suppose, a case of C-M-C, i.e of exchanging commodity (or effort) for money in order to obtain another commodity (or effort). that may be the standpoint of the private consumer. But it is not the attitude of business, wich is a cas of M-C-M, i.e. of parting with money for commodity (or effort) in order to obtain more money (Keynes [1933], p.81). Par ailleurs, il écrit à propos de la demande effective, qui a été éclipsée par la victoire de léconomie ricardienne, qu elle na pu survivre quà la dérobée, sous le manteau et dans la pénombre de Karl Marx, de Silvio Gesell et du Major Douglas (Keynes [1936], p.56). J.M Keynes savait donc, au moins, que Marx ne partageait pas le point de vue de Ricardo sur les rapports de loffre et de la demande. Il est donc établi que J.M Keynes connaissait lopposition de Marx à la loi des débouchés ; il ne pouvait donc pas la ranger parmi les fondements ricardiens du marxisme.  2 - LES OPPOSITIONS  Lanalyse marxienne du capitalisme repose sur une théorie de la valeur-travail ; en cela, Marx est un disciple de Ricardo qui formule les lois gouvernant la répartition dans le cadre de sa théorie                                                  6Keynes ne pouvait rien comprendre à Marx (Robinson [1965], p. 96) ; De Marx, il ne sait pratiquement rien (Frantzen [1978],p.340 ). A lappui de cette opinion, on peut évoquer L. Bourcier de Carbon qui soutient que J.M Keynes possédait mieux lhistoire des théories de la connaissance que celle des doctrines économiques. (Bourcier [1979], t.3, p. 691 ).  7R.L Heilbronner soutient un point de vue radicalement opposé: le profane ne trouvait nullement dans ce livre (la Théorie générale, précisé par nous, A.S) le panorama daction sociale quil aurait pu attendre de quelquun qui connaissait à fond Smith, Mill et Marx (Heilbronner [1970], p.256).   
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entre marx et keynes...  de la valeur-travail. Keynes se sépare de ces deux auteurs tant sur le contenu que sur la place de la théorie de la valeur dans lédifice analytique. La séparation est peut-être encore plus nette en ce qui concerne lhorizon temporel retenu pour expliquer le chômage involontaire structurel.  21 -LA THEORIE DE LA VALEUR  La distance qui sépare Ricardo et Marx de Keynes est plus nette en ce qui concerne la place de la théorie de la valeur dans lédifice théorique quen ce qui concerne son contenu.  211- le contenu  La théorie de la valeur-travail est à la base de tout lédifice marxien ; et il naurait pas été étonnant que Keynes considère quil y a entre les théories marxienne et ricardienne de la valeur une parenté étroite (Schumpeter [1954], II, pp. 25-26 ; Denis [1974], pp.429-431).  Or, Keynes semble rejeter cette théorie de la valeur ; en effet, pour lui, la théorie néoclassique souffre dune schizophrénie qui consiste développer, dune part, une théorie de la valeur, dautre part, une théorie de la monnaie et des prix ; Keynes prétend y mettre fin dans laThéorie générale...en établissant une étroite connexité entre la Théorie des Prix dans leur ensemble et celle de la Valeur . (Keynes [1936], pp.293-294)8. Il écrit, par ailleurs, dans la Préface de la Première Edition Anglaise de laThéorie Générale.., quune économie monétaire  est essentiellement (....) une économie où les variations des vues sur lavenir peut influer sur le volume actuel de lemploi et non sur sa seule orientation. Mais la méthode que nous employons pour analyser le rapport entre la variation des vues sur lavenir et la situation économique actuelle fait intervenir laction combinée de loffre et de la demande, et cest par là quelle se rattache à la théorie fondamentale de la valeur (Keynes [1936], p.10). Il semble donc que la théorie de la valeur à laquelle il fait référence est néoclassique. Cependant, ladhésion à la théorie néoclassique de la valeur devient moins claire lorsquil exprime sa préférence pour la doctrine pré-classique que cest le travail qui produit toute chose , avec laide de lart comme on disait autrefois (...) avec laide enfin des résultats du travail passé incorporés dans les biens capitaux (...) Il est préférable de considérer le travail , y compris les services personnels de lentrepreneur et de ses assistants , comme le seul facteur de production (Keynes [1936], p.221).
                                                 8 Par ailleurs, dans la Préface de la Première Edition Anglaise de la Théorie Générale, définissant une économie monétaire, objet de son analyse, il dit delle quelle  est essentiellement (....) une économie où les variations des vues sur lavenir peut influer sur le volume actuel de lemploi et non sur sa seule orientation. Mais la méthode que nous employons pour analyser le rapport entre la variation des vues sur lavenir et la situation économique actuelle fait intervenir laction combinée de loffre et de la demande, et cest par là quelle se rattache à la théorie fondamentale de la valeur (Keynes [1936], p.10)   
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  Il reste, semble-t-il, à la lumière de cette citation, que le rejet des théories ricardienne et marxienne de la valeur nest pas remis en cause ; néanmoins, comme nous le montrerons ultérieurement, des rapports de complémentarité implicites entre la théorie marxienne de la valeur et le fondement même de lanalyse keynésienne sont concevables (Segura [1991 b]).  212 - la place  Cest donc moins par ses références explicites à la théorie néoclassique de la valeur que par ce quil ne dit pas explicitement mais qui procède de lensemble de son analyse, il na pas besoin dune théorie de la valeur pour rendre compte du chômage involontaire, que Keynes semble ruiner les fondements ricardiens du marxisme. En effet, dans lesPrincipes de l'Économie Politique et de limpôt, Ricardo construit son analyse sur la base dune théorie de la valeur, la théorie de la valeur-travail ; le caractère fondamental de cette dernière se traduit par la place quelle occupe dans les Principes....; elle forme la substance des premiers développements. Il en va de même dansLe CapitalSur la question de la nécessité de la théorie de la valeur-travail comme Marx.  de soubassement de tout lédifice analytique, Ricardo et Marx ont des positions dont la parenté est indéniable ; et en produisant une analyse du chômage qui ne fait appel à aucune théorie de la valeur9Keynes démolit les fondements ricardiens du marxisme.  22 - LE CADRE TEMPOREL  Lanalyse du chômage "permanent", qui forme le coeur de laThéorie Générale..., sape les fondements ricardiens du marxisme, à un autre niveau qui est implicitement contenu dans lhypothèse-cadre, résultant de la théorie de la valeur, celle dun échange entre équivalents (ou au prix naturel). Marx et Ricardo retiennent comme cadre danalyse la longue période. Lhorizon temporel de lanalyse ricardienne, la longue période, est affirmé dès lors que Ricardo fait de lhypothèse déchange au prix naturel le cadre de la détermination des lois gouvernant la répartition (Ricardo [1817], p.80); cela résulte du fait que le prix naturel est le résultat dun processus de gravitation (Ricardo [1817], p.79) du prix courant autour du prix naturel qui ne peut être quinterpériodique. Il érige cette approche en règle méthodologique quil formule dans une lettre à Malthus du 24 Janvier 1817: Il mapparaît quune grande cause de notre différence dopinion sur les sujets que nous avons si souvent discutés tient à ce que vous avez toujours à lesprit les effets immédiats et temporaires de changements particuliers - tandis que je mets à lécart ces effets                                                  9Cest ce que souligne A. Barrère lorsquil soutient que si la théorie keynésienne a fait lobjet dune récupération néo-classique cest parce quil lui manque une théorie de la valeur. Il reprend sur cette question un propos ironique de Joan Robinson; Keynes na jamais trouvé une heure pour réfléchir au problème de la valeur (Joan Robinson citée dans Barrère [1974], t.2, p.675)   
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entre marx et keynes...  immédiats et temporaires, pour fixer toute mon attention sur létat permanent des choses qui en résulte (cité par Keynes [1972], p.97). Et les lois qui gouvernent lévolution des catégories de la répartition sont formulées en négligeant les accidents passagers qui pourraient la faire dévier de la tendance longue. J.M Keynes le souligne lorsquil écrit It is generally recognized that Ricardian analysis was concerned with what we now call long-period équilibrium (Keynes [1937 a], p.112)  Même si cest pour des raisons différentes, Marx considère que le prix effectif tend, sur le long terme, à s'aligner sur le prix exposant de la grandeur de valeur (Marx [1894 a], L.III, t.1, p.194); et toute son analyse est construite sur lidée que les échanges se font entre équivalents, donc au prix exposant. En économie capitaliste, les prix de production deviennent le centre de gravitation des prix de marché (Marx [1894 a], L.III,t.1,p.195) ; ce sont des prix de longue période dont la réalisation est celle de la loi de péréquation des taux de profit, qui a pour moteur la concurrence. A linstar de la loi de péréquation, les lois marxiennes sont formulées pour le long terme. Ainsi, la loi de baisse du taux de profit se vérifie au travers de fluctuations. La croissance de la composition organique du capital peut, initialement, provoquer une croissance des taux de profit des capitaux innovateurs mais, avec le temps, la concurrence généralise les innovations et il en résulte une baisse du taux général de profit (Marx [1894 a], L.III, t.1, pp.276-277).  La croissance de la composition organique, indice du progrès technique, est lexpression dune loi dont la réalisation donne naissance à une Armée Industrielle de Réserve (Marx [1867],L.I,t.3,pp. 74 ) ; c'est une constante du capitalisme ; elle est le pendant en analyse marxienne du chômage permanent ou chronique auquel s'intéresse Keynes ; nous les désignerons par l'expression de "chômage strucutrel". Les fluctuations de lactivité économique provoquent des ondulations autour de la tendance imprimée par les innovations. La phase de dépression, consécutive à une crise, provoque une dilatation de cette armée qui a tendance à se contracter en phase dexpansion. Sur un chômage permanent, à dimension structurelle, lArmée Industrielle de Réserve, viendrait se greffer un chômage conjoncturel, lors des phases de dépression.  Le progrès technique, dont la prise en compte suppose que lon dépasse la courte période caractérisée par la fixité de la technique de production, est donc pour Marx générateur de chômage, comme pour Ricardo (Ricardo [1817], Chap. XXXI).  Or, J.M Keynes a aussi pour ambition de rendre compte de ce chômage qui, avec linégalité, est le vice marquant du capitalisme (Keynes [1936], p.366). Il ne traita quà titre subsidiaire de la crise et de la dépression subséquente dans le Chapitre 22, intitulé Notes sur le cycle économique. Il inscrivit son explication du chômage structurel dans le cadre de la courte période caractérisée par la constance de léquipement et de la technique (Keynes [1936], pp. 43 et 49). Cest, sans doute, aussi en ce sens quil prétendit que son analyse devait ruiner les fondements ricardiens du  
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entre marx et keynes...  marxisme: fournir une autre base à lexplication dun même phénomène, le chômage permanent. En prenant pour cadre danalyse la courte période, J.M Keynes rendait impossible lexplication du chômage chronique par le progrès technique. Il soutient, dans laThéorie Générale..., que ce type de sous-emploi ne peut être dû quà linsuffisance de la demande des biens de consommation et de capital. Il ny a pas de place en analyse keynésienne pour le chômage technologique. Le choix de la courte période comme cadre analytique linterdit.  Le choix de la courte période sexplique sans doute par lobjectif qui était le sien en écrivant laThéorie générale..., donner un fondement scientifique à ses recommandations de politique économique dans la perspective dune réduction du chômage chronique (Levy [1988], pp.293-294). Accepter que ce chômage soit dû au progrès technique réduisait à néant son effort puisque, pour combattre le chômage, il aurait fallu interdire le progrès technique ; la préoccupation de Keynes était de rendre compte du monde réel (Keynes [1936], Chap. I) et il savait une telle interdiction impossible. Par ailleurs, il lui était difficile d'adopter le point de vue de R. Malthus sur la question des effets du progrès technique sur l'emploi10 ; c'eut été en contradiction avec son idée que le chômage est un vice marquant du capitalisme du fait de l'insuffisance chroniquement spontanée de la demande.  Mais cette opposition entre Marx et Keynes est la trace en creux d'une complémentarité.  3 - LES CONVERGENCES  Les points de convergence sont multiples et leur caractère explicite plus ou moins développé. Comme exemple de point de convergence explicite nous retiendrons la conception du salaire ; cette
                                                 10R.T Malthus envisage le problème du chômage en liaison avec celui de l'introduction des machines. Cette dernière est génératrice d'un sous-emploi de la main-d'oeuvre que dans la mesure où elle ne s'accompagne pas d'un extension de la demande ; or, selon Malthus, l'expérience semble enseigner que tel n'est pas le cas.  "Aussitôt qu'une machine est inventée , qui, épargnant la main-d'oeuvre, fournit des produits à un prix plus bas qu'auparavant, l'effet le plus ordinaire qui se manifeste, c'est une extension de la demande pour des objets qui par leur bon marché sont mis à la portée d'un plus grand nombre d'acheteurs ; et cette extension est telle, que la valeur de toute la masse des objets fabriqués par ces nouvelles machines surpasse de beaucoup celle des produits qui étaient manufacturés auparavant. Malgré l'économie de la main d'oeuvre, ce genre d'industrie se trouve donc employer plus de bras qu'auparavant. Un exemple frappant de cet effet s'est manifesté dans les machines employées à filer et à tisser le coton en Angleterre (...) l'accroissement rapide de la population des villes de Manchester, de Glasgow, etc., depuis trente ans, prouve assez combien, sauf quelques exceptions temporaires, le travail dans les manufactures de coton s'est accru, malgré l'introduction des machines" (Malthus, 1820, 286). Le constat fait pour l'Angleterre est quasi-général selon R.T Malthus pour lequel "dans l'état actuel de presque tous les pays, il y a peu de mauvais effets durables résultant de l'introduction des machines (...) Il faut pourtant convenir que les grands avantages, qui résultent de la substitution des machines au travail manuel, dépendant de l'extension du marché pour les objets produits, et du surcroît d'encouragement donné à la consommation" (Malthus, 1820, 292).   
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entre marx et keynes...  dernière, par Marx, nous entraîne à traiter du cycle à propos duquel se font jour des convergences qui sont peut-être moins explicites que les précédentes.  31 -LAMBIVALENCE DU SALAIRE  Keynes a des accents marxiens lorsquil (re)découvre que le salaire, à linstar de Janus, a deux faces: il est à la fois coût de production et source de financement de la demande. Pour les néoclassiques, la demande étant toujours suffisante pour assurer lécoulement de lintégralité de la production, le niveau du salaire est indifférent du point de vue de la vente des biens produits. Remettant en cause la loi de Say, J.M Keynes conteste cette indifférence. Discutant de lefficacité de la diminution des salaires nominaux du point de vue de la réduction du chômage, il admet que lorsque la demande effective reste constante, une réduction des salaires nominaux saccompagne dune augmentation de lemploi; mais la question à résoudre est précisément de savoir si la réduction des salaires nominaux laissera subsister ou non une demande effective globale qui, mesurée en monnaie, sera égale à la demande antérieure (Keynes [1936],p.263); à cette question il répond par la négative (Keynes [1936], p.264). Il en résulte que la baisse du salaire nominal ne sera pas profitable à lentrepreneur11.  Il sagit dune redécouverte car Marx avait, avant Keynes, souligné cette ambivalence du salaire en écrivant que "le travailleur salarié , contrairement à l'esclave , est un centre autonome de circulation , un échangiste , un individu qui subsiste grâce à l'échange ...." . Or , "A l'exception , bien sûr , de ses ouvriers à lui , le capital ne considère pas la masse des ouvriers comme des travailleurs , mais comme des consommateurs , des possesseurs de valeurs d'échange - leur salaire -, des détenteurs d'argent qu'ils échangent contre ses marchandises . Ce sont , pour lui , autant de centres de circulation , points de départ du procès d'échange et de la réalisation de la valeur du capital .... (comme) chacun des capitalistes sait que ses ouvriers ne lui font pas face comme con-sommateurs dans la production , (il) s'efforce de restreindre autant que possible leur consommation , c'est-à-dire leur capacité d'échange , leur salaire ... (il en résulte que) le rapport général -fondamental - entre le capital et le travail est celui de chacun des capitalistes avec ses ouvriers" (Marx [1857-1859],t.1,p.377) .                                                   11 ce qui ressort du discours  Cestde Keynes aux accents très marxiens. De fait, il nest pas invraissemblable que chaque entrepreneur pris individuellement, voyant diminuer les éléments de son propre coût, néglige au début les répercussions qui doivent en résulter sur la demande de son produit, et quil agisse en se fondant sur lhypothèse quil sera capable de vendre avec profit une production plus importante quauparavant. Si les entrepreneurs règlent leur attitude sur cette hypothèse, réussiront-ils en fait à accroître leurs profits ? (Keynes [1936], pp.264-265) Cette possibilité ne peut se vérifier que dans deux cas seulement dont lun est inconcevable dans le cadre de laThéorie Générale.... et lautre improbable puisque la baisse du salaire nominal saccompagnerait dune diminution de la production (Keynes [1936], pp. 270 et 272).   
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 32 -LE CYCLE  Marx fait de cette ambivalence du salaire la cause ultime de toute crise. Sans aller jusque là, Keynes reconnaît que 1°) la baisse du salaire nominal loin de rétablir le taux de profit est générateur de baisse de la production donc de lemploi 2°) la thèse dite de la sous-consommation est juste bien que partielle.  Ce deuxième point mérite quelques précisions. Après avoir exposé son analyse sommaire du cycle, J.M Keynes passe en revue quelques autres thèses quant à lorigine de la crise et aux solutions pour empêcher que léconomie connaissent la dépression. Il fait quelques développements sur les théories dites de la sous-consommation selon lesquelles le chômage serait dû à des habitudes sociales et à une répartition de la richesse qui se traduisent par une trop faible propension à consommer (Keynes [1936], p.321). Pratiquement la seule différence entre ces doctrines et la nôtre, cest quà une époque où il y a encore beaucoup davantages sociaux à attendre dune augmentation de linvestissement, elles semblent accorder une importance quelque peu excessive au développement de la consommation. Sur le plan théorique on peut dailleurs leur reprocher de négliger le fait quil y a deux moyens d'accroître la production. Même si lon estime préférable de ralentir laccumulation du capital et de consacrer tout leffort à laccroissement de la consommation, on doit prendre cette décision en pleine connaissance de cause, après envisagé les deux termes de lalternative. Personnellement, nous sommes frappés par les avantages sociaux dune accumulation de léquipement en capital qui suffirait à mettre fin à sa rareté. Mais ce nest là quun jugement de valeur et non un impératif théorique  (Keynes [1936], p.322).  Effectivement JMK a envisagé les deux termes de l'alternative comme le montre sa "théorie logique du multiplicateur", à la base de laquelle il place la relation :  dR = 1-1c . dI  avec dR et dI respectivement l'accroissement du revenu et de l'investissement ; [c] la propension marginale à consommer.   Il ressort de cette écriture que pour [c] donné, le dR dépend de dI ; mais pour dI donné, dR dépend de [c].  Or Keynes "stérilise" la voie de l'accroissement de [c] en le supposant constant. Il convient de remarquer que le [c] intervenant dans le multiplicateur est celui de la communauté toute entière ; c'est une moyenne des [c] des salariés et des entrepreneurs. Or, il reconnaît que le [c] des titulaires  
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entre marx et keynes...  de profit est inférieur à celui des salariés. Donc en modifiant la répartition des revenus au bénéfice des salariés et au détriment des titulaires de profit, le [c] et donc le [k] devraient augmenter ; d'ailleurs Keynes envisage le cas de figure inverse dans l'analyse des conséquences d'une erreur de prévision sur la multiplication (Keynes [1936], p.139).  En raisonnant à [c] constant, J.M Keynes fait plus qu'une simplification commode pour l'analyse ; il exprime un "jugement de valeur". Il a déjà formulé ce jugement de valeur lorsqu'il n'a pas donné la suite attendue à sa critique du remède préconisé par les néo-classiques pour résorber le chômage : la diminution du salaire. Selon J.M Keynes une telle diminution devrait déprimer la demande donc approfondir le chômage. La logique aurait voulu qu'il poursuive en soutenant qu'un accroissement de salaire induirait une croissance de la demande donc de la production et de l'emploi. Une telle augmentation aurait dû induire une modification de la répartition qui aurait provoqué une hausse de [c]. Mais peut-être s'est-il interdit une telle conclusion en adoptant de manière irréfléchie le premier postulat néo-classique12.  Va dans le même sens son choix de supposer constante la consommation incompressible [a]. C'est ce qui ressort de l'écriture. Si [a] varie, la relation de multiplication s'écrit  dR = dC + dI = da+cdR+ dI = 11-c (da+dI)   Certes selon J.M Keynes c'est une désépargne qui alimente la consommation incompressible. Mais l'augmentation de [a] aurait pu venir d'un transfert de revenu, donc d'une modification de la répartition.  Cette analyse du multiplicateur a le mérite d'établir un lien entre les deux vices marquants du capitalisme : le chômage involontaire et l'inégalité dans la répartition.  J.M Keynes présente donc les théories de la sous-consommation13 partielles mais, comme néanmoins, justes. Alors, la question qui se pose est de savoir si Keynes comptait Marx parmi les tenants de la sous-consommation; si la réponse était positive, il faudrait en tirer la conclusion quavec son analyse du cycle Keynes a sapé autrement les fondements ricardiens du marxisme. En effet, cela signifierait quil aurait englobé dans une explication plus générale les causes de la crise selon Marx, et ce, sans avoir recours à la théorie de la valeur (et de lexploitation).                                                  12ses distance vis-à-vis du premier postulat (Keynes [1939])Il convient de noter que Keynes prit ultérieurement  13consiste à traiter des théories de la sous-consommation dans le chapitre cette étrangeté qui, dune part,  Notons consacré aux cycles et, dautre part, à considérer que ces dernières fournissent une explication de la tendance chronique des sociétés contemporaines au chômage (Keynes [1936], p.321)   
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