Nils Gascuel - LE CORDEAU BLANC DE SOCRATE

De
Publié par

Nils Gascuel - LE CORDEAU BLANC DE SOCRATE

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
Lecture(s) : 270
Nombre de pages : 5
Voir plus Voir moins
Argument pour la table ronde sur  métaphysique de lévaluation et psychanalyse ». LE CORDEAU BLANC DE SOCRATE  NilsGascuel  Sidans le système capitaliste la détermination économique réside dans le fait davoir une valeur et si cette qualification peut être appliquée à toute chose, alors il faut dire que toutes les activités subjectives de la vie sont en elles-mêmes foncièrement étrangères à une telle détermination, aucune dentre elles na une valeur et pas davantage le pouvoir de la produire ou de la conférer.  Le travail, dit Marx de façon lapidaire dans les Grundrisse, na pas de valeur ».  MichelHENRY, Marx, une philosophie de léconomie 2,IX. Si lobjet de lultime satisfaction est toujours déjà perdu, aucun  progressisme »nepeut se fonder sur les découvertes de la psychanalyse.  CatherineMILLOT, Freud antipédagogue Les pratiques dévaluation supposent sans doute lidée de valeur : elles la mettent en œuvre, même si elles lignorent. Ces pratiques imposent assez facilement lévidence de leur utilité sociale dans les domaines où la gestion, la discrimination ont leurs raisons. Pareille évidence ne recouvre-t-elle pas cependant lidée même qui lautorise? Car lidée de valeur, en amont, ne va nullement de soi: du fait au droit, du descriptif au prescriptif, de lêtre au devoir-être ou, pour le dire autrement, de la subjectivité désirante (si cest delle quon part) aux caractères du désirable en soi, la conséquence nest jamais bonne. Un lion tendre, une plante vorace, un ciel serein ou menaçant, voire, une éloquente statistique, napparaissent tels quà limagination qui les absorbe et les dissout dans la représentation. Lor crie-t-il son prix ? Les pulsions ont-elles des 1 qualités ?  Admettonsque lexistant est hors de prix au sens où la rose dAngelus Silesius est sans pourquoi». Différence, qualité, valeur, ces trois notions 1 Kant explique dans laCritique de la raison pratique(§3 théorème ii, scolie 1) pourquoi en matière de plaisir et de déplaisir il ne peut sagir de valeur, mais seulement dintensité.  1
figurent en semboîtant une représentation du monde extrêmement prégnante. Mais lêtre na ni valeur ni qualité ni quoi que ce soit de différent qui lui permette dese poser: fondement sans fond, monde immonde,  effondement ». Admettons-le toutefois non sans apercevoir quainsi se trouve ouvert lespace de la métaphysique (ou du métaphysique) si par métaphysique on peut entendre le geste qui dun côté se propose de saisir lêtre en tant quêtre (cest-à-dire en tant que lêtre nest rien détant), mais qui dun autre côté sattache à ajuster à lêtre un devoir-être (cest-à-dire à déduire, de cette ontologie, une éthique) : lêtre une fois déterminé comme le bien devient la mesure de toute conduite bonne. Que ces deux côtés nen fassent quun dans le texte de Platon justifie, chez les philosophes, limputation par Heidegger à Platon des pires responsabilités 2 historiales , et, chez Lacan, une critique constante (et constamment retravaillée) 3 de la tentation de réduire léthique à un service des biens» (3).On le voit, métaphysique et évaluation sont réellement coextensifs.A contrario, prendre la défense du sujet désirant ne peut se faire (si le désir sordonne au manque) en-dehors des coordonnées dune physique de la dévaluation- question que Freud examine au titre duPlus commun rabaissement de la vie amoureuse. Ce qui est désiré nest pas lêtre ; ce qui est évalué ne peut-être désiré : Platon apparaît bien ici comme la contre-épreuve de la psychanalyse. Mais quappelle-t-on valeur » ?Le terme valeur »vient à la place du terme traditionnel de Bien »,via léconomie politique semble-t-il, via 4 Nietzsche aussi . Une valeur, cest une fin en soi, comme par exemple la vérité, ou la justice, la vie, légalité, la liberté. Mais si lon ajoute que ces fins peuvent être définies rationnellement, cela de telle sorte que la raison y découvre en même temps les principes qui doivent orienter une action saine en général (sincérité, démocratie, protection de la vie par exemple), alors on saperçoit comment sarrangent, sous le chef de la valeur, les trois schèmesauxquels principalement la psychanalyse objecte, et qui sont les schèmes de la finalité, de la causalité et de la rationalité. Sitôt quune hiérarchie des modes de connaissance vient redoubler léchelle des êtres, être et raison dêtre se superposent de sorte que le comportement se subordonne aux causes finales. Inversement, cest bien connu, la règle de lassociation libre, en récusant la hiérarchie des représentations, suspend aussi les prétentions du sens à orienter le vivre comme à en épuiser la consistance. A lapologue du hérisson dansLa Troisièmepar quoi Lacan nous fait entendre que la pensée, loin dêtre un fait de cervelle, se loge plutôt dans les piquants, lurètre ou les peauciers du front», on opposera lindex classique quérige Descartes à lintention dElisabeth dans
2 La doctrine de Platon sur la véritép.148;Dépassement de la métaphysiquep.105;NietzscheII. 3 Séminaire Léthique ; Kant avec Sade. 4 Dans la postérité de Nietzsche, au rebours de toute injonction surmoïque abstraite, lidée de valeur a pu servir détendard à la défense dune normativation intégralement subjective : Cf. G.Canguilhem,Le Normal et le Pathologique; G.Deleuze, Nietzsche.  2
er laLettre du 1septembre 1645: Le vrai office de la raison est dexaminer la juste valeur de tous les biens dont lacquisition semble dépendre en quelque façon de notre conduite ». En dernière instance, il sagit de savoir si lon admet ou non que le sens se réduise à la signification, parce que cest le seul moyen de maintenir la subordination de la volonté à lentendement. Les animaux de Lacan tiennent toujours la signification à distance respectable -particulièrement le hérisson.  Le nihilisme » quant à lui enregistre et signifie précisément la faillite de cette foi. Nietzsche en délivre la formule diagnostique à lautomne 1887 dans les notes qui donneront plus tardLe nihilisme européen:  Que sest-il donc passé ? () Finalité, unité, vérité, être ont perdu leur valeur dinterprétation du monde » ; Laméfiance à lendroit de nos anciennes évaluations croît jusquà poser cette question: toutes les valeurs »ne sont-elles pas des leurres grâce auxquels la comédie tire en longueur sans aboutir à une solution? ».De ce constat fondamental notre modernité tire le plus souvent, soit la mélopée sempiternelle tout fout le camp, il ny a plus dautorité», soit la diatribe: 5  léthique est lalibi du consensus, elle entérine le ralliement à lidéologie » . Je crois que cette alternative est trop étroite, je crois quon trouverait dans la philosophie de quoi au moins la déplacer, Hume puis Kant ayant premièrement et pour jamais disjoint explication et évaluation,désir empirique et loi morale (du moins dans les limites de laCritique de la raison pure); de quoi déjouer aussi le discours de la science en tant quil ne se soutient selon Lacan, quà 6 réduire la logique à un jeu entre deux valeurs mortes : le vrai et le faux . Il y a là 7 beaucoup de fils à dénouer . Mais venons-en au cordeau de Socrate, puisquaussi bien cest au divin Platon » (comme disait encore Freud) quon attribue ordinairement la production du sujet duel, écartelé entre âme et corps, que la découverte de linconscient a désincarcéré. Une telle imputation nest pas sans fondement. Mais noublions pas que Platon a aussi avancé des idées autres, telles que on apprend à ses dépens »(pathos mathos selon lhomophonie duThéétète; la, 155 d) philosophie est une pratique du bavardage (adoleskhia :Parménide, 135 b) et en même temps de la précision (akribeia:Euthydèmeles noms pensent», 288);  (noei ta rhèmata: id. ,287 e); les plus grands de nos biens nous viennent dun délire» (Phèdre; que Pausanias dans, 244 a)Le Banquet, occupé selon Lacan à une cotation des valeurs et à des  placements psychiques », est épinglé comme un pédant.
5 Cf. Alain Badiou,Léthique, p. 30. 6 Lenvers de la psychanalyse, le 18 février 1970. 7 J-Cl. Milner dansVoulez-vous être évalué ?se contente de quelques intuitions géniales. L  hyperparadigme de l équivalence » qui  subsume » à son sens  au moins trois paradigmes : problème-solution, évaluation et contrat » (p. 18) senracine lui-même sans doute, plus en profondeur, dans le  mélange des genres » (sumplokê tôn eidôn) et la coalescence des transcendantaux opérée par Platon : le Vrai, le Beau, le Bien.  3
 Maisje voudrais surtout parler duCharmide, qui se présente typiquement comme un dialogue où il sagit de fixer une valeur, ici: la sagesse. Trois définitions rivalisent successivement avant la quatrième, qui est la bonne: la sagesse consiste à se connaître soi-même. Cette définition, on le voit, produit identiquement un conceptgnôti séautonet un impératif (le fameux »).Mais pourquoi la philosophie devrait-elle donc fixer des valeurs? La réponse de Platon est que seule une valeur permet de distinguer lessence des qualités, parce 8 que seule une valeur est absolue. Etant absolue, elle permet aussi de séparer lobjet et le sujet, elle est donc indivise et neutre elle-même tout en donnant la différence entre le bon et le mauvais. Le principe même dune évaluation ne pouvant être affecté daucun coefficient (cest laporie de la valeur), Platon dit quelquefois que le Bien est au-delà de lêtre (épékeina tès ousias). Enfin, lopérateur axiologique (du mot grec qui signifie valeur »)a pour vertu de rendre intelligible la différence entre le technique (dont lordre est celui des fins relatives) et le pratique (de praxis: laction), ordre des fins absolues. La connaissance de soi ne définit objectivement la sagesse que parce quelle articule une finalité sans ambivalence, non relative à un genre plus englobant ou à une fin plus haute. On le constate, largument se donne tout ensemble, ici, comme argument logique, ontologique et moral. Cest bien cette coalescence que Hume et Kant vont dessouder, libérant ainsi lespace vide où Lacan installera le vif de sa pensée en son versant philosophique.  DoncleCharmidesachève sans surprise (quoique à grand renfort dadjuvants ouvertement irrationnels :  pressentiment prophétique »,  rêve » et autre  divagation ») sur une thèse on ne peut plus platonicienne : vivre selon la science cest être heureux, si cette science a pour objet le bien et le mal.  Cetteconclusion néanmoins pourrait faire oublier dautres passages du dialogue, hauts fonds trop vite écartés, typiques il me semble de  lerreur » que commet Heidegger en imputant à Platon toute la responsabilité de cette  pensée calculante »qui lamine la pensée méditative» en imposant le régime des 9 valeurs » . Heidegger oublie souvent Socrate.  Or,que dit Socrate en cours de route ? Dans les environs de la page 170 b, il réfléchit ceci: la sagesse consiste seulement à savoir quon sait ou quon ne sait pas (jusquici rien de freudien), elle ne peut statuer sur la validité daucun savoir particulier. A quoi donc alors sert-elle, puisque, dans ces conditions, le sage ne peut guider ni les familles, ni les médecins, ni les ni les gouvernements ? A quoi sert-elle ? Nous ne le savons pas. Comme la cure analytique (je parle ici en tant quanalysant) qui, sans être dépourvue de fins liées à la liberté ou à la vérité prises en un certain sens, en un autre sens toutefois ne poursuit aucune fin
8 L. Guillermit, Leçons sur Platon. 9 Lettre sur lhumanismep.115 et son commentaire par Derrida dansLes fins de lhomme. Voir aussi dans A. Boutot,Heidegger et Platon.Le problème du nihilisme, le commentaire de la controverse avec Goldschmidt.  4
déterminée, la sagesse apparaît ici comme une sorte de lumière séparée de ce quelle peut servir à éclairer. Un autre passage fait dire à Socrate: Mon cher Critias, ton attitude envers moi semble mattribuer la prétention de connaître les choses sur lesquelles je pose des questions, et tu parais croire quil dépend de moi de taccorder ce que tu demandes ; il nen est rien » Un dernier passage encore évoque pour moi lanalyse, cest celui où Socrate interrogé par Critias (le tuteur de Charmide, aristocrate lettré ami des sophistes et parent de Platon) sur lallure de Charmide, lui répond :  Pour moi, mon cher, je suis mauvais juge en cette matière: je nai pas de mesure exacte [littéralement :je ne suis quun cordeau blanc]. Tous les jeunes gens me paraissent beaux» (émoïmèn oun, ô étaïre, oudèn stathmèton.atechnôs gar leukê stathmê eimi pros tous kalous). Lorsque nous instruisons le procès de Platon, noublions pas le témoignage du  cordeau blanc » : cest son absence qui fait quon crève.
5
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.