LA RACE, L'EAU, ET LE SPERME DE TAUREAU

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LA RACE, L'EAU, ET LE SPERME DE TAUREAU

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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GROBIOSCIENCES
EXTRAIT DE L’ALMANACH 2003
LARACE,LEAU, ETLESPERMEDETAUREAU
Bertrand Vissac
Edité par la Mission Agrobiosciences, avec le soutient du Sicoval,communauté d’agglomération du sud-est toulousain. La mission Agrobiosciences est financée dans le cadre du contrat de plan Etat-Région par le Conseil Régional Midi-Pyrénées et le Ministère de l’Agriculture, de la Pêche, de l’Alimentation et des Affaires rurales. Renseignements: 05 62 88 14 50 (Mission Agrobiosciences) Retrouvez nos autres publications sur notre site : http://www.agrobiosciences.org
PRÉFECTURE DE LA RÉGION MIDI-PYRÉNÉES
CONSIDÉRATIONSAGRICULTURE
La race, l’eau, et le sperme de taureau
Qu’ils sont laids, les dégâts sur l’eau, qu’ils sont beaux les débits du lait… Mais quel rapport, direz-vous? Disons que les désordres récents de la gestion de l’eau pourraient découler de la façon dont l’agriculture moderne est pratiquée… La piste n’est-elle pas toute tracée depuis les ingénieurs qui contrôlent le circuit de l’eau agricole aux gestionnaires des filières de l’agro-alimentaire, via les liens établis entre la maïsiculture irriguée et l’élevage laitier intensif à base de Holstein? En clair, de l’eau aux races, n’aurait-on pas là tous les ingrédients d’un système complexe dont les leviers de commande sont entre les mains des Agences de l’eau d’un côté, des gestionnaires du sperme et des index des taureaux de l’autre?
Bertrand Vissac, ancien chef du Département Génétique Animale et du département Systèmes Agraires et Développement de l’INRA. Auteur du livre « Les Vaches de la République » (INRA Edition – 2000). ES vaches de la République » ontteurs ont conduit à valoriser par un élevage extensif les « connu, au cours de seulement deuxespaces abandonnés, amorçant la réhabilitation de nombre générations, une évolution en plu-de races autochtones menacées: les quotas laitiers à du troupeauLterfrondégâlesnopsE-tàfaêrtteinlecai-ifnsallocstdxuarét0p8et%iteexploitnationfrançaiseal(uelesrceffsfitioatl)naon,vutelirnvontiursgtreestrparpoe-nnotsnievmementsuriculièrelIleua? sieurs étapes. Tout d’abord, les nom-l’échelle de la CEE en 1982 vont favoriser l’élevage allai-breuses races laitières autochtones,tant et annoncer le déclin du troupeau laitier national qui, qui produisaient un peu de tout et quide 80 % en 1950, est aujourd’hui au mieux équivalent à étaient avant la guerre l’archétype decelui du troupeau allaitant (50/50). ment érodés par la progression des Pie Noire puis de la Hol-faudrait remonter pour cela aux gènes des vaches et stein américaine qui a été le vecteur de l’intensification« suivre le bœuf », en pistant le sperme… ce qui serait laitière. Mais, ce faisant, on n’avait pas pris garde au fait quedéjà une performance en soi. Derrière la gestion de l’eau, nous ne serions plus capables, un jour, d’assurer avec nosapparaît toute une variété de syndromes quantitatifs et propres ressources l’alimentation protéique de cesqualitatifs, dont la grande presse ne facilite pas l’analyse, machines animales très perfectionnées, et que les règleset qui associe ou non, au gré des lieux et des épisodes cli-de l’OMC nous interdiraient même de développer nosmatiques, une diversité de désordres élémentaires. Les propres cultures de protéagineux. Les crises du soja, versinondations et les remontées de niveaux des nappes phréa-1975, nous ont poussé à l’usage de farines animales,tiques (Somme), mais aussi les coulées de boues dans source protéique riche, sous-produit de l’industrie de lalesquelles l’eau emporte avec elle le limon des champs viande, sans imaginer alors les conséquences dramatiques(Pays de Caux), constituent toutes des formes d’expression qui allaient être celles de l’ESB. Cependant, simultané-quantitative de ces désordres. Les pollutions d’origine agri-ment à ce processus d’intensification laitière, divers fac-cole traduisent, elles, l’expression qualitative des désordres.
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Les nitrates ont été érigés en symboles de pollutions mul-tiples qu’on se garde bien d’énumérer. Comme il faut sim-plifier, on fait appel au principe de précaution et on étend la norme du symbole nitrate pour répondre à « la totale ». Mais cette extension est aussi injustifiée vis à vis du risque réel de percolation rapide des nitrates dans l’eau de bois-son que peu pertinent vis à vis de polluants dangereux à émissions lentes et à l’état de traces comme le sont les pes-ticides. Pour traiter de ces désordres, il faut se situer au point où les pratiques des exploitations agricoles modifient les flux hydriques dans les bassins versants. Une approche méca-niste est ainsi réalisée par les unités de recherche du SAD (Département de recherches « Systèmes Agraires et Déve-loppement ») au niveau de petits bassins versants, intégrant les territoires de plusieurs exploitations représentatives de la diversité agraire d’un périmètre en question. Pour y voir plus clair, je propose de faire un tour de France des situa-tions qui associent l’eau et le sperme. Pour cela, nous visi-terons quelques uns des territoires de ce que les zootechniciens appellent « le fer à cheval laitier francais » : un chemin dont on peut suivre la trace depuis les marais de l’Ouest vers le sud du Massif Central en passant par l’Ar-morique, la Picardie, la Lorraine, la Franche Comté, le Beaufortain, le Cantal et l’Aubrac. La question de la pollution par les nitrates a d’abord été étu-diée à Vittel où elle est l’enjeu du devenir de l’emploi dans la cité. La recherche a éclairé les termes du débat entre agri-culteurs et minéraliers, relayés dans chaque famille: il s’agit du relâchement des nitrates excédentaires dans la nappe d’aquifère de Vittel dès la récolte du maïs et la mise à nu hivernale du terrain. Des bougies poreuses sont utilisées pour renseigner les profils de pertes de substances selon les types de couverts végétaux. Ces informations de base peuvent être ensuite étendues et recombinées par exploi-tation, par bassin versant, puis par périmètre d’alimentation en eau potable, afin de caractériser le fonctionnement de ces ensembles, d’évaluer les risques internes et d’imaginer des solutions correctrices. Vittel est désormais un cas d’école pour les syndicats d’adduction d’eau et les Agences de bassin. A cette occasion, la question de la race Pie Noire a été évidemment posée mais paradoxalement peu approfondie. Or, on est là près du Bassigny, où des éleveurs continuent à élever et traire la Simmental, dernière race mixte traite française grâce à laquelle ils ont la possibilité de réguler eux mêmes la gestion de leurs quotas laitiers annuels en séparant leur troupeau Simmental en vaches allaitantes ou en vaches laitières selon l’évolution des condi-tions climatiques. Une pratique valorisant la flexibilité d’une race d’herbage, support de fromages locaux, dont la pro-
duction est loin d’être ridicule tant vis à vis de la Pie Noire pour le lait que par rapport à la Charolaise pour la viande. En Bretagne, traditionnellement pays de bocage, on a affaire à des risques multiples à la fois quantitatifs et qua-litatifs. L’accent est mis sur les relations entre d’une part la densité, la composition et la structure des haies bordant les parcelles d’un bassin versant et d’autre part l’utilisation et l’organisation de ces parcelles par les agriculteurs-éleveurs. C’est cette relation qui, à travers les contrastes et ruptures qu’elle crée dans le paysage, est supposée permettre de jouer le rôle multiple de régulation de l’écoulement des eaux, de filtre physico-chimique des polluants et de pro-tection de la diversité biologique: une régulation pilotable à l’échelle humaine et locale.
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Dans le Pays de Caux, on doit remonter au sillon de labourPar rapport à ces approches analytiques et technicistes, on et aux itinéraires techniques de chaque type de parcelle despeut adopter une autre attitude qui consiste à prendre appui exploitations agricoles pour modéliser sur un bassin versantsur des objets hybrides répondant à plusieurs conditions: les écoulements de boues qui se concentrent sur les routescelle d’être signifiants pour le public, de faire appel à des et dévastent les villages situés en contre bas, puis pourvaleurs et des caractères impliqués dans la mise en rela-débattre collectivement de solutions correctrices.tion de l’élevage et de l’environnement, d’être géré et Les marais de l’Ouest offrent, contrairement aux cas pré-défendu par une collectivité… Le paysage est un objet de cédents, une situation de terres proches de l’embouchurece type. La population animale en est un autre. Elle est dans un contexte d’écoulement réduit. La mise en cultureparfaitement identifiée aux yeux de la majorité des gens, même si ses identifiants ne sont pas utilisés par l’administration pour le tra-« Nous visiterons quelques uns des territoires de çage de la viande. Ses caractères et ce que les zootechniciens appellent ceux de ses produits sont objectivés et reliés à des valeurs économiques. Les « le fer à cheval laitier francais »: pratiques d’élevage de ses animaux un chemin dont on peut suivre la trace depuis lesdistinguent leurs formes de relation au territoire: ainsi, même si ce n’est marais de l’Ouest vers le sud du Massif Central en pas une règle absolue, la Holstein est passant par l’Armorique, la Picardie, la Lorraine, la adaptée à la stabulation permanente, Franche Comté, le Beaufortain, le Cantal et la Normande au pâturage et la Mont-»pentues. L’opposition entre l’herbager béliarde aux zones plus sèches et l’Aubrac. et l’éleveur maïsiculteur désigne à la intensive de certaines parcelles, mises en quelque sortefois un paysage, une race, une saisonnalité de la livraison « hors d’eau », ne permet plus à la rivière et au marais dede laits aux laiteries et elle distingue le lait de maïs du lait jouer son rôle épurateur. Cette situation très sensible néces-d’herbe. La population animale est parfaitement reconnue, site de retrouver des formes d’élevage assurant conjointe-administrée et défendue collectivement dans le cadre fourni ment la protection de l’avifaune migratrice.par la Loi sur l’Elevage, laquelle a donné au développement Sur la base de ces travaux à dimension locale, s’élaborede la productivité une impulsion majeure à travers une une méthodologie susceptible d’aider à une modélisationorganisation collective de masse: seuls un tiers environ « sociale » de l’aménagement de réseaux hydrographiques,des éleveurs connaissaient le technicien de vulgarisation intégrant aussi les ensembles urbanisés. On pourrait certesalors que, très vite la majorité a réclamé l’inséminateur et penser qu’il n’y a qu’à adapter les solutions techniques quel’usage des index de taureaux. ces recherches commencent à désigner et à valider et à les étendre aux niveaux d’organisation plus englobants selonEUT-ON alors rapprocher, à bénéfices réci-P le principe de la diffusion par tache d’huile qui a inspiréproques, la gestion de l’eau et celle des races l’épopée des CETA et du développement agricole au débutbovines ?Je prendrai pour cela trois exemples des « trente glorieuses ». Outre que l’on connaît aujourd’huis’appuyant sur les situations précédentes. Tout d’abord, les limites d’un tel emballement, cette vision techniciste mecomment trouver une race de vaches adaptée au pâtu-paraît insuffisante. Il y a danger en effet à ce que les leit-rage dans les territoires de marais? Des éleveurs se sont motiv « Agriculture raisonnée », « Irrimieux », « Ferti-organisés pour « conserver » dans ce but les animaux mieux », etc., ne satisfassent pas le consommateur face à« maraichins » : une variété de la race Parthenaise dont les une politique de la grande distribution focalisée sur la baisseanimaux vivaient dans le marais. Les questions techniques des prix et prompte à banaliser les marques de qualité. Siposées par cette option sont nombreuses. Cette population tout est « mieux » et « raisonné », alors pourquoi inciter àrésiduelle comporte nombre d’animaux hétérozygotes pour des innovations dont les promoteurs ne seraient pas recon-le gène de l’hypertrophie musculaire, privilégié à la suite de nus et récompensés? Bref, « le mieux agricole » ne doit pasla transformation de la race Parthenaise en race à viande : masquer les tendances lourdes à la banalisation des pro-il convient de les éliminer par marquage génétique. Des duits. objectifsde sélection et d’organisation locale de la pro-duction doivent être définis et gérés collectivement : on doit
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à cet égard s’intéresser à l’aptitude beurrière exception-des éleveurs dont beaucoup sont des apporteurs de lait nelle de cette population qui servait autrefois à la fabrica-transformés en produits frais, on peut se demander pour-tion des fameux beurres de Charente et on doit aussiquoi se limiter à une « entrée génétique ». Il serait aussi chercher à valoriser les qualités spécifiques des produits deimportant de se préoccuper d’identifier les différences de l’élevage dans les marais tant « mouillés » que « salés ».qualité entre les laits de maïs et les laits d’herbe: on sou-lève, il est vrai, la contradiction de la politique qui, à travers ANS le Pays de Caux, les écoulements de bouedes primes différenciées favorise le premier tout en prêchant sont souvent dus à la disparition de l’élevagepour le second. Il est évident que la prise en considération, bovin au profit d’une sole de culture très diversi-par les gestionnaires de l’eau, des dégâts environnemen-fiée.Dtaux induits par cette culture pourrait faciliter le couchagees hétérogénéités créées au milieu de l’espace cul-tivé, constituées par des espaces prairiaux pâturés, peuventen herbe. aider à limiter les risques de tels écoulements. Les bovinsA la suite de ce parcours rapide dans la France de l’eau et doivent répondre pour cela à une condition majeure: leurdes vaches, je dégage deux leçons. Tout d’abord, l’intérêt gestion ne doit pas entrer en compé-ments et la force de travail« tition avec les travaux, les équipe-Le cas de la race Normande, qui est passée de d’exploitations dont la main d’œuvre3 millions d’animaux en 1950 à quelques centaines de milliers aujourd’hui, est certainement la plus est complètement saturée par les acti-» vités de culture. Il a fallu chercher démonstrative. ailleurs la race répondant à cet objec-tif difficile: vie en plein air, vêlage sans assistance, qualité bouchère suffisante. La race Salersoffert par l’étude des objets hybrides pour dépasser le local semble répondre à cet objectif, ce qui peut lui permettre deet l’enfermement dans un système de conseil administré. sortir de sa petite province et d’acquérir un véritable statutEnsuite, l’insuffisance des modèles mécanistes et la néces-de race nationale, en lui ouvrant un marché plus large danssité d’une modélisation systémique et sociale pour avancer. les zones de culture du nord de la France. Mais cela peutReste une question en l’état: pourquoi un tel lien n’a-t-il conduire à compliquer sa sélection si notamment des impé-jamais été fait entre l’eau et les gènes des vaches? Com-ratifs de facilité de vêlage sont montés en épingle par lesment relier des espaces de gestion de l’eau, de gestion promoteurs de ce type d’élevage de protection de l’envi-des races, d’appellation de produits et offrir aux régions ronnement. desmoyens d’asseoir leur politique?\ Le cas de la race Normande, qui est passée de 3 millions d’animaux en 1950 à quelques centaines de milliers aujour-d’hui, est certainement la plus démonstrative. Son intérêt a évolué vers une fonction d’enrichissement de la teneur des laits de mélange industriels, majoritairement d’origine Holstein. Il est maintenant relancé par les travaux de géné-tique biochimique qui font apparaître la spécificité de la race pour certains allèles de caséine ayant des incidences notables sur le rendement fromager et la qualité des fro-mages. Les progrès des biotechnologies sont mis en œuvre pour inciter les livreurs de lait aux laiteries à privilégier des vaches porteuses de variants génétiques reconnus supé-rieurs. Combinés à la qualité de ses carcasses et de ses viandes, ces avantages suffisent, de l’avis des parties pre-nantes de la filière fromagère et des politiques régionaux, pour justifier une « renormandisation » du cheptel en Nor-mandie. Ces perspectives sont évidemment favorisées par le mouvement de recentrage sur la rente régionale que constitue le camembert. En dehors des problèmes qui vont se poser pour faire accepter cette spécificité fromagère à
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