Agriculture et environnement. L'économie rurale revisitée - article ; n°1 ; vol.255, pg 104-113

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Économie rurale - Année 2000 - Volume 255 - Numéro 1 - Pages 104-113
Agriculture and environment. rural economy reconsidered - Because they carry enormous political stacks, the environmental impacts of agricultural policies fall within the scope of many research fields, where economics stand on the same foot as other disciplines. In economics, the solution of environmental questions are sought for in markets, in the hope of
a synergy with current reappraisal of agricultural policies. Yet, such an approach leaves open a number of recurrent agricultural economic issues such as the mode of appropriation of natural resources and technological innovations, the ration for food self sufficiency, or the equity of public support to farmers. Admittedly, economics include an ethical aspect in its normative dimensions. Whatever its origin, either a wider utilitarism or any other more fundamental approach, the later always implies a certain ethical relativism, difficult to maintain compatible with alternative logic, such as the citizen , the homo oeconomicus, or the moral being rationality....ln such a perspective, agricultural and - more generally- rural economics look like a microcosm. It reflects a large number of present social issues.
Objets politiques toujours convoités, les impacts environnementaux des activités agricoles constituent autant de champs d'investigation scientifique au sein desquels la science économique joue à parts égales avec les autres disciplines. Celle-ci résoud pour l'essentiel la question environnementale par l'entremise du marché, dans une synergie escomptée avec les réorientations en cours des politiques agricoles. Une telle option laisse néanmoins en suspens voire avive le questionnement éthique lié à des thèmes récurrents de l'économie agricole : appropriation et partage des ressources naturelles et des innovations technologiques, autosuffisance alimentaire, équité du soutien public... La science économique dans sa dimension normative inclut certes une formalisation éthique. Mais que celle-ci se trouve en filiation avec un utilitarisme plus ou moins élargi ou avec des approches plus déontologiques, il en découle un relativisme éthique qui se heurte à une conjugaison toujours difficile de rationalités plurielles : celle de l'homo oeconomicus, de l'être moral, du citoyen. Dans cette perspective, l'économie agricole et plus largement rurale apparaît comme un microcosme qui reflète bon nombre de préoccupations sociales actuelles.
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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Monsieur Raphaël Larrère
M. Dominique Vermersch
Agriculture et environnement. L'économie rurale revisitée
In: Économie rurale. N°255-256, 2000. pp. 104-113.
Citer ce document / Cite this document :
Larrère Raphaël, Vermersch Dominique. Agriculture et environnement. L'économie rurale revisitée. In: Économie rurale. N°255-
256, 2000. pp. 104-113.
doi : 10.3406/ecoru.2000.5162
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_2000_num_255_1_5162Abstract
Agriculture and environment. rural economy reconsidered - Because they carry enormous political
stacks, the environmental impacts of agricultural policies fall within the scope of many research fields,
where economics stand on the same foot as other disciplines. In economics, the solution of
environmental questions are sought for in markets, in the hope of
a synergy with current reappraisal of agricultural policies. Yet, such an approach leaves open a number
of recurrent agricultural economic issues such as the mode of appropriation of natural resources and
technological innovations, the ration for food self sufficiency, or the equity of public support to farmers.
Admittedly, economics include an ethical aspect in its normative dimensions. Whatever its origin, either
a wider utilitarism or any other more fundamental approach, the later always implies a certain ethical
relativism, difficult to maintain compatible with alternative logic, such as the "citizen ", the "homo
oeconomicus", or the moral being rationality....ln such a perspective, agricultural and - more generally-
rural economics look like a microcosm. It reflects a large number of present social issues.
Résumé
Objets politiques toujours convoités, les impacts environnementaux des activités agricoles constituent
autant de champs d'investigation scientifique au sein desquels la science économique joue à parts
égales avec les autres disciplines. Celle-ci résoud pour l'essentiel la question environnementale par
l'entremise du marché, dans une synergie escomptée avec les réorientations en cours des politiques
agricoles. Une telle option laisse néanmoins en suspens voire avive le questionnement éthique lié à des
thèmes récurrents de l'économie agricole : appropriation et partage des ressources naturelles et des
innovations technologiques, autosuffisance alimentaire, équité du soutien public... La science
économique dans sa dimension normative inclut certes une formalisation éthique. Mais que celle-ci se
trouve en filiation avec un utilitarisme plus ou moins élargi ou avec des approches plus déontologiques,
il en découle un relativisme éthique qui se heurte à une conjugaison toujours difficile de rationalités
plurielles : celle de l'homo oeconomicus, de l'être moral, du citoyen. Dans cette perspective, l'économie
agricole et plus largement rurale apparaît comme un microcosme qui reflète bon nombre de
préoccupations sociales actuelles.LARRERE • Dominique VERMERSCH Raphaël
griculture et environnement
L'économie rurale revisitée
Les préoccupations qualifiées «d'environ me qui prévalait jusqu'alors en agriculture,
nementales» ont un rôle déterminant dans l'ag- certains prétendant même légitimer, par le res
giornamento de la politique agricole auquel pect de l'environnement, de nouvelles modalit
nous assistons en cette fin de siècle. L'agricul és au soutien des revenus agricoles. L'écono
mie peut-elle contribuer à éclairer le débat ture y fait souvent figure d'accusée. Elle co
nsomme ou altère des ressources et actifs natu entre ceux qui restent fidèles à la légitimité
rels (eau, sol, air, paysage...) qui sont à nourricière et technicienne de l'agriculture et
partager avec d'autres utilisateurs, en dehors ceux qui sont à la recherche d'un nouveau cont
de tout échange marchand. En l'absence de rat social avec les agriculteurs? En fait l'éc
marché, et plus encore d'un cadre juridique onomie des échanges de biens et de services
d'appropriation, la «justice» de ce partage est environnementaux reste souvent à concev
difficile à faire respecter. Les débats relatifs à oir. . . ou à restaurer, ce qui pourrait constituer
l'environnement nourrissent aussi des revendi l'un des objets nouveaux de l'économie rurale.
cations contestant l'injustice distributive du Nous voudrions y contribuer, en retraçant
soutien public à l'agriculture, assuré jus l'histoire des rapports entre agriculture et envi
qu'alors par les prix garantis. Ils révèlent enfin ronnement, tels qu'ils ont été appréhendés par
la vacuité de la caution morale du productivis- l'économie.
L'environnement de l'objet politique
au champ scientifique
Après l'élaboration du programme des «cent citoyens, de l'avenir de ces biens publics que
mesures pour l'environnement», la création sont les actifs naturels, et plus généralement
d'un ministère en 1971 consacre l'environne des conditions de vie qui seront léguées aux
ment comme objet de responsabilité politique générations futures.
et domaine de compétence de l'appareil À la charnière des années 1980 et 1990, on
d'État. L'argumentation, qui légitime ainsi le assiste à une internationalisation des préoc
terme, articule dans une même problématique cupations environnementales, puis à leur glo
balisation planétaire. Celle-ci se formalise deux préoccupations qui, depuis le
XIXe siècle, avaient confronté scientifiques, par la construction de scénarios, dans les
ingénieurs et pouvoirs publics : la protection quels des disciplines plus «dures» que l'éco
de la nature et la gestion des risques. Il s'agit logie ont joué un rôle moteur. Climatologues
d'anticiper les effets non intentionnels d'acti et spécialistes de physico-chimie de l'atmos
vités économiques susceptibles de nuire au phère ont ainsi simulé d'importants change
patrimoine naturel, comme à la sécurité des ments climatiques si l'augmentation consta
tée de la teneur en «gaz à effets de serre» biens et des personnes. La responsabilité de
l'État est engagée: il s'agit de la sûreté des devait se poursuivre. Mais cette globalisation
104 Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000 aussi la préservation de la diversité tions étatiques dont les motivations paraisconcerne
biologique: différents scénarios prévoient saient d'autant plus suspectes que le discours
une phase d'extinction massive d'espèces, attenant semblait remettre en cause la pré
séance de la croissance économique, voire alors que la destruction des agricultures tr
instruire le procès de la technique et celui de aditionnelles conduit à l'érosion de la diversi
la science. Il n'empêche que les questions té génétique des cultivars et des races d'an
environnementales «ont de fortes résonanimaux domestiques. Légitimées par la
ces éthiques et politiques» (Serres et Farou- conférence de Rio en 1992, ces préoccupat
ki, 1997) qui ont contribué à expliciter la ions planétaires donnent lieu, depuis lors, à
responsabilité sociale et politique des cherdes négociations internationales, informées
cheurs. Si l'on redoute d'un côté la menace par des expertises contradictoires, et dans
d'une critique irrationnelle de la science, on lesquelles sont débattues des questions relat
saisit de l'autre l'occasion d'imputer la resives à la responsabilité envers les générations
ponsabilité de nuisances et de risques (révéfutures, comme à la juste répartition des ef
lés par le développement des connaissances), forts à consentir pour éviter des changements
au fonctionnement de sociétés humaines climatiques aux effets incertains, mais poten
bousculées par le déploiement, également tiellement dramatiques (ou une diminution
planétaire, du libéralisme économique (Le- importante de la diversité biologique).
court, 1993). Scénarios, diagnostics, mesures curatives
ou préventives supposent le développement
des connaissances et des capacités d'expertis 1. L'environnement systémisé
e. Sont impliquées des disciplines biologi
L'argumentation qui tend à légitimer scientques (physiologie, éthologie, écologie et éco-
ifiquement l'intérêt que les pouvoirs publics toxicologie), des sciences de la terre
portent à l'environnement, conduit à une théo- (physico-chimie de l'atmosphère, climatolog
risation systémique de cet ensemble flou. D ie, paléoclimatologie, océanographie, géo
s'agit d'organiser un champ de préoccupatgraphie) mais aussi des sciences sociales
ions, que l'on avait trop tendance à considér(économie, sociologie, anthropologie). D'où
er comme un tas, ou comme le domaine prola mise en place de programmes interdiscipli
pre du «tout est dans tout et réciproquement». naires incitatifs, à l'interface de la recherche
Composé d'un ensemble d'éléments en rescientifique et de la politique1.
lations mutuelles, tout système est autonoCependant, la notion d'environnement fut
me, mais ne l'est que relativement. Son accueillie avec circonspection par les milieux
autonomie résulte d'un fonctionnement scientifiques2. Elle désignait un ensemble de
«opérationnellement clos». Mais il entrerevendications militantes et de préoccupa-
tient des relations avec un domaine d'exis
tence qui lui est extérieur, et son comporte
1 . La DGRST a ainsi joué un rôle moteur dans la prise ment dépend de ce contexte. Ce domaine est, en considération de l'environnement par la commun
par définition, l'environnement du système auté scientifique française, avant d'être relayée par
le piren et les programmes de recherche du ministè (Varela, 1979). Parce qu'il lui est extérieur,
re de l'Environnement. celui-ci échappe à son contrôle et constitue,
2. Il est significatif, à ce sujet que, dans les rapports pour le système, une source de contraintes, remis au piren au cours des années 80, le terme
d'opportunités et de perturbations non négocd'environnement ne figure quasiment que dans l'i
ntroduction, parfois la conclusion. Il n'est alors prat iables. Or, l'activité propre d'un système
iquement employé qu'avec des pincettes (c'est-à-dire peut altérer celle des éléments extérieurs entre guillemets). Avec le temps, les scientifiques se
avec lesquels il est en interaction, modifiant sont cependant acclimatés à ce mot. Les guillemets
ainsi les propriétés de son environnement. ont disparu et le terme d'environnement a envahi le
corps du texte (Godard, 1992). On dira qu'il y a «problème d'environne-
Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000 ment» quand des modifications de cet env humaines et les processus naturels, et ceci à
ironnement obligent le système à affronter différentes échelles spatiales. Sont alors af
firmées la nécessité et la possibilité de modé- une situation inédite (Godard, 1997).
liser ces interactions et d'en simuler les évoCette théorisation systémique admet deux
lutions (Jollivet, 1992). Mais si de tels projets s approches symétriques inverses. Ou bien la
se sont développés au début des années 70, référence est un système écologique (parcell
l'économie a, plus volontiers, tenté d'inter- e, bassin versant, biosphère...) et l'on juge
o naliser les questions relatives à l'environnedes activités humaines par l'incidence qu'el
o ment dans son propre appareil conceptuel. les ont sur son fonctionnement. Il s'agit d'une
démarche écocentrique imposant, du point de
vue du système écologique considéré, des 2. Le réductionnisme environnemental
normes à la mise en valeur des ressources. Ou
bien la référence est un système social (d Adoptant le marché comme système social de
émarche anthropocentrique) et l'environne référence, les économistes formalisent la
2 ment n'a de valeur que par rapport à lui: les question environnementale via la notion d'ex-
i perturbations qui l'affectent n'ont d'impor ternalités (positives ou négatives). Suite aux
tance que dans la mesure où elles sont suscept travaux de Viner (1931), on distingue d'une
ibles de lui imposer des stratégies adaptati part, les externalités pécuniaires, celles qui
ves. Le propre de la problématique environ sont déjà «marchandisées» ou peuvent le de
nementale est que chaque démarche doit, à un venir facilement; et d'autre part les externali
moment donné de son parcours, inclure la tés technologiques3, définies comme des int
démarche inverse. Ainsi, on ne parle au nom eractions entre producteurs et/ou consomm
de l'environnement qu'à partir d'un point de ateurs qui se déroulent, du moins initial
ement, hors d'un échange marchand explicite. vue situé dans le champ scientifique: il n'y a
Les premières ne seraient pas des Pareto-rele- pas d'évaluation sans évaluateur. Si elle se
vant externalities selon la terminologie de veut conséquente, la démarche écocentrique
Baumol et Oates (1988): elles n'empêchent implique de prendre en compte les conditions
pas la dynamique concurrentielle de conduire sociales de l'expertise qui la fonde, et donc
à un optimum de Pareto. Celle-ci étant suppod'intégrer une démarche anthropocentrique
sée garante de bien-être social, il s'agit donc (par exemple l'analyse des stratégies d'ac
d'internaliser les secondes; c'est-à-dire de les teurs, ou celle des controverses scientifiques).
intégrer à une interaction marchande existantSi l'on prend, à l'inverse, pour référence un
e, à en modifier d'autres par le truchement de système social, il convient d'embrasser, à dif
taxes et subventions, voire à en susciter de férentes échelles spatio-temporelles, les mod
nouvelles par le biais de marchandages de ifications induites par son comportement.
droits à polluer. Apparaît donc à terme une C'est ainsi, et ainsi seulement, que l'on pour
continuité entre externalités technologiques et ra prévoir les perturbations auxquelles il lui
pécuniaires, continuité relative à leur degré de faudra, en retour, s'adapter. Cela suppose de
marchandisation. comprendre comment fonctionne l'enviro
Ces solutions se heurtent en pratique à nnement du système social de référence.
l'absence de définition juridique de l'approL'évaluation anthropocentrique doit donc in
priation des externalités (à qui appartiennent tégrer, à un moment de sa démarche, un point
de vue écocentrique (Godard, 1997).
3. En réalité, le qualificatif «technologique» prête à La problématisation systémique de l'env
confusion car il peut s'agir tout autant d'externalités ironnement invite donc à développer des r issues d'une consommation polluante. De même,
echerches interdisciplinaires, sans préjuger de certaines externalités pécuniaires ont une origine
la (ou des) discipline(s) pilote(s). Il s'agit technologique: situation de rendements d'échelle
croissants, coordination d'activités entre firmes... d'analyser les interactions entre les activités
106 Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000 paysage, les nitrates dans l'eau du l'intervention de l'État, ce que proposait par le
robinet?) de même qu'au caractère de bien contre Pigou. Coase se doute bien cependant
que cette réattribution n'est pas toujours poscollectif de certaines d'entre elles, qui rend
leur «commercialisation» délicate. En outre, sible, ou peut s'avérer trop onéreuse, du fait
de l'existence de coûts de transaction. Il la la piètre correspondance, dans la réalité, en
compare alors à d'autres solutions d'interna- tre équilibre concurrentiel et optimum paré-
tien rend floue la distinction entre externali- lisation, selon le produit social obtenu.
tés pécuniaires et technologiques - ce qui Plus intéressant, pour cette analyse du ré-
constitue l'un des traits marquants d'une s ductionnisme opérant dans la science écono
ituation dite de second rang (id est optimum mique, est que l'apport du Nobel d'Écono
parétien inatteignable à court terme). Ne se mie 1991 dans l'analyse et la prise en
rait-il pas opportun de définir le concept compte des extemalités est souvent réduit
d'externalité, non seulement par rapport à (délibérément?) à sa première proposition,
l'institution à laquelle elle se réfère (id est le désignée ensuite sous l'expression de
marché), mais également par rapport à l'eff «théorème de Coase». Il stipule qu'en l'ab
icience sociale attendue de cette institution? sence de coûts de transaction, l'optimalité
C'est sur la base de ces mêmes constats que parétienne peut être rétablie par un marchan
R. Coase (1960) a proposé un renouvelle dage des droits de propriété associés aux
ment substantiel de l'économie de l'environ effets externes (thèse de l'efficience) et ce,
nement, démontant au préalable le simplisme quelle que soit la répartition initiale de ces
des préceptes normatifs proposés par Pigou droits (thèse de l'invariance). Certains éco
(1920). Ce dernier en effet, adoptait comme nomistes ont, de surcroît, assimilé un monde
référence, une situation originelle sans exter- sans coûts de transaction à un
nalités, celles-ci étant liées à des droits de «coasien» (Coase, 1988). Interprétation
propriété non transférables. Une telle réfé bien réductrice car, dans Problem of Social
rence a conduit à l'adoption du fameux prin Cost, les diverses solutions d'intemalisation
cipe pollueur-payeur, ce à quoi Coase oppose envisagées sont fondées sur l'existence de
la réciprocité de toute externalité: «La ques coûts de transaction liés à la contractualisa-
tion est communément abordée de la manière tion des échanges, aux asymétries d'infor
suivante: lorsque A inflige une nuisance à B, mation, à l'organisation et la régulation d'un
ce qui doit être décidé est comment empêcher secteur. . . En outre, Coase sollicite explicit
A de produire une telle nuisance ? Ceci est ement la voie juridique pour réattribuer les
une erreur car nous devons en fait traiter un droits associés aux extemalités. . . quitte à les
problème de nature réciproque. Supprimer le marchandiser par la suite. Enfin, l'ultime so
préjudice de B serait en effet infliger une lution proposée par cette interprétation ré
nuisance à A. La bonne manière de poser le ductrice de la théorie de Coase, est le laissez
problème devrait être: A peut-il être autorisé faire: en l'absence de toute réglementation
à porter préjudice àBouB peut-il être auto (ou si celle-ci est systématiquement trans
risé à nuire à A? Dès lors, il s 'agit d'éviter la gressée), le marché assurerait une internali-
nuisance la plus importante.» (Problem of sation «naturelle» des extemalités et donc,
Social Cost, 1960). in fine, un continuum entre tech
nologiques et pécuniaires. Coase propose ainsi une réattribution des
droits associés aux extemalités, par le mar C'est ainsi que l'environnement a trouvé
ché ou par voie juridique, en vue de maximis droit de cité en économie. Le champ scientif
er le produit social global. Dès lors que la ique qu'il constitue s'en est trouvé affermi,
négociation entre agents est possible et s'ef mais au détriment des échanges interdiscipli
fectue sans coûts, l'efficience parétienne naires. Conjointement, l'inscription politique
peut alors être restaurée sans avoir recours à des problèmes d'environnement, comme la
Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000 conception de la politique agricole, ont subi au renforcer sa position dans le champ des scien
cours des années 80 une évolution qui va ac ces de l'homme en société, tout en poursuivant
corder à l'économie l'opportunité de donner la sa quête de légitimité scientifique vis-à-vis des
mesure de son «utilité sociale», et donc de J sciences de la nature.
2
Retour au microcosme agricole
Vers la fin des années 70, la logique sociale et L'économie a, semble-t-il, plus suivi l'évolus
dirigiste de la Politique agricole commune tion de la politique agricole qu'elle ne l'a anti
(PAC) a peu à peu cédé le pas à une orientation cipée. La quête d'une scientificité mimétique
qui se voulait plus largement inspirée par les au regard des disciplines «dures» (physique,
«lois du marché», eu égard notamment au biologie...), l'a conviée à investir la thémati
déficit budgétaire agricole européen et aux que environnementale comme une opportun
tensions commerciales internationales. Cert ité (parmi d'autres) de figurer dans la cour i
es, chacun était alors conscient que des mesur des grands. Certes, l'économiste ne maîtrise
1 es visant à rendre au marché son rôle régula que progressivement les mécanismes du mar
teur apparaissaient ex ante politiquement peu ché. Mais ceux-ci ne peuvent atteindre l'op
acceptables. Il convenait donc de justifier ces timum social que par l'intervention du décideur
mesures par l'entremise d'une validation public qui, par le biais de la politique écono
«scientifique» et prévisionniste, d'où la né mique, tente d'infléchir les comportements
cessité d'élaborer des modèles permettant la individuels pour l'intérêt bien compris du plus I
simulation des nouvelles orientations de la grand nombre. Dans ce schéma, l'économiste
PAC. Enfin, une réforme libérale ne pouvait théoricien est sollicité pour fournir de nou
être que «verte» au regard de ses plus ardents veaux outils d'analyse et des instruments cor
promoteurs: les niveaux élevés de prix garant recteurs des imperfections du marché.
is ayant induit la plupart des externalités agri L'objectif est alors de «fonder scientifiqu
coles négatives, la baisse des prix se présentait ement l'intervention sociale»4 et l'économiste
ainsi comme une politique d'internalisation à se voit ainsi conforté dans sa fonction de cons
moindre coût, qui se révéla ex post d'une effi eiller du Prince.
cacité douteuse.
2. Le productivisme «démoralisé»
1. La discipline du marché sollicitée
L'élan productiviste agricole des «Trente
Ce tournant libéral de la PAC a cherché le
glorieuses» (1962-1992) fut largement initié, soutien d'une science économique mécaniste puis porté, par la Jeunesse agricole catholique
et fortement mathématisée (id est l'approche (JAC)5. Le projet initial s'incarnait dans la fo
néo-classique), de plus en plus courtisée par rmation d'hommes professionnellement compdes économistes qui oublieront parfois bien étents et socialement responsables. La re-
vite leur qualificatif de ruraux et leur ancienne
obédience marxiste. Ceci s'est traduit, en par
4. Profession de foi de Jean-Jacques Laffont in ticulier, par une dévalorisation des recherches «Laffont: l'économiste de l'année». Le Nouvel Éco
finalisées et/ou interdisciplinaires. Il s'ensui nomiste, n° 902-9 juillet 1993.
vra un repliement disciplinaire vers les tentati 5. À un tel point que G. Paillotin, président de FlN-
RA, qualifie cet organisme d'exception culturelle: ves d'intégration des risques et des solidarités
« C'est une exception culturelle, parce qu 'il se trouintergénérationnelles dans les calculs écono
ve que les révolutions scientifiques et techniques de miques, d'internalisation des externalités ou l'agriculture ont été accompagnées par le mouve
d'évaluation monétaire des «aménités» et des ment social issu de la jeunesse agricole catholique. »
in inra mensuel, n° 86, décembre 1995. biens naturels.
108 Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000 dernisation agricole. Si un raisonnement con- cherche de l'efficacité technique était le
maître-mot, mais l'élite professionnelle était séquentialiste6 avait permis d'espérer qu'un
conviée au service du prochain: l' autosuffi bien résulterait des inconvénients sociaux du
sance alimentaire était d'intérêt national, et productivisme, la mise en cause de ce
l'agriculture française devait répondre effic «bien», tant sur le plan de la justice sociale
acement à la question mondiale de la malnutri (aggravation des inégalités sociales et inter
tion (Colson, 1980). Certains ténors de la JAC régionales) que sur celui de ses conséquences
pressentirent rapidement l'inévitable coût so environnementales, va révéler la vacuité mor
cial de la modernisation agricole, comme les ale de cette conviction.
dérives individualistes par rapport à leur On fait valoir que la production agricole
projet: la recherche du profit se cachait ais n'a pas pour unique fonction de nourrir les
ément derrière les bonnes intentions, la rational hommes. Il s'agit aussi de fournir une nourri
ité marchande prenant peu à peu le pas sur ture saine (sans danger pour la santé du con
l'adhésion religieuse. L'idéologie libérale sommateur), diversifiée et de qualité. On exi
converge à terme vers le «cadre transcendan- ge de même que l'activité agricole ne porte
tal traditionnel des religions, avec comme pas atteinte au patrimoine naturel, à la qualité
simple différence le glissement des objets, de. de l'air et des eaux, et qu'elle contribue à
Dieu vers le marché et de la Vérité vers l'eff façonner et entretenir des paysages variés. En
icacité marchande» (Delavelle et al., 1995). même temps, on admet que certaines prat
La réussite du jacisme fut de contribuer à iques agricoles sont favorables au maintien de
doter l'agriculture d'une éthique professionn la diversité biologique, à la protection contre
elle. Adaptée aux missions que la société lui certains risques (érosion, glissements de ter
assignait alors, celle-ci peut être schématisée rain, avalanches, incendies) : façon de recon
par les trois propositions suivantes. En pre naître certains services que l'agriculture rend
mier lieu, la légitimité de l'activité agricole «gratuitement» à l'ensemble de la société.
est de nourrir les hommes. Dans un monde Les techniques les plus performantes de
qui connaît encore la famine, le métier l'agriculture contemporaine sont ainsi rééva
d'agriculteur est donc un métier utile qui, au luées. Elles ont certes permis d'alimenter
nom de sa vocation nourricière, mérite d'être l'Europe à bas prix, mais contribuent à en
aidé. En second lieu, la légitimité de l'agr gorger le marché de surplus difficiles à écoul
iculteur réside dans ses compétences techni er, ce qui mobilise une part importante du
ques. Il s'agit de produire le plus de denrées budget communautaire. Si les exportations
disponibles, et ce, au moindre coût. Cela per en direction des pays tiers ont permis de
mettra en Europe de diminuer la part de l'al nourrir leurs habitants, elles ont aussi contri
imentation dans le budget des ménages et bué au déclin de leur production nationale de
donc de dégager une demande de produits denrées alimentaires, à la crise des agricultu
industriels et de services, contribuant de la res vivrières traditionnelles, au développe
sorte à la croissance économique. Cela per ment d'un sous-prolétariat insolvable dans
mettra aussi d'exporter à bas prix des pro les bidonvilles et \esfavellas du Tiers-mond
duits indispensables aux pays pauvres. Pour e. On leur reproche enfin une production de
satisfaire enfin à ces principes, il suffit que
l'agriculteur se comporte en entrepreneur:
6. Le conséquentialisme juge les actions en fonction c'est en poursuivant son intérêt et lui seul, de leurs conséquences et non des intentions qui les
qu'il mettra en œuvre les techniques les plus motivent. «L'option juste, dans tout choix, est celle
qui produit les meilleures conséquences». Le conséperformantes et contribuera efficacement à
quentialisme ne se prononce donc pas sur le bien: nourrir l'humanité. c'est une règle de méthode, qui peut être associée à
L'échec du jacisme aura été son incapacité différentes définitions du bien et différents critères
d'évaluation morale (Pettit, 1996). à résoudre la conflictualité latente de la
Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000 ïste calculateur, par des considérations relat
sol, qualité bref les d'avoir médiocre rivières des et, et conséquences plus les nappes encore, de phréatiques, dommageabpolluer le ives à la solidarité des citoyens vis-à-vis de 3»
l'environnement et à leur responsabilité à
i les sur l'environnement et de mettre en dan l'égard des générations futures, ce qui ne r
emet pas seulement en question les orientager la santé publique.
Mais l'essentiel est peut-être que cet argu tions de la politique agricole, mais aussi
mentaire environnemental prétend corriger l'éthique professionnelle que la JAC avait ap
les effets pervers du comportement de portée aux agriculteurs.
La dimension éthique
des questions d'environnement
En dépit des critiques dont il a fait l'objet, et 1. Une nouvelle chimère:
des inflexions de la PAC en 1992, le producti- le consommateur-citoyen
visme agricole se maintient, via un système L'irruption de cet être-hybride censé exprimer
d'aides directes peu équitables, du fait qu'el la demande de sécurité et de biens «naturels» a
les se transcriront rapidement en des rentes de quoi surprendre. Le consommateur est, en
foncières proportionnelles à la taille de l'ex effet, un individu qui se détermine seul sur son
ploitation et à la richesse agronomique des bien privé et qui tente de maximiser son intérêt
terres. De même la «philosophie» du décou dans les actions et transactions qui le concer
plage des aides publiques consacre l'étanchéi- nent. Le citoyen est un individu en situation de
té entre l'efficacité marchande d'un côté, se déterminer, avec d'autres citoyens, sur un
l'équité sociale et la préservation de l'env bien commun, qui tente de justifier la concept
ironnement de l'autre. Ce mode d'internalisa- ion qu'il s'en fait et, cherche, par la persuasion
tion par le marché persiste à nier la jointure et la confrontation des arguments, à rallier les
entre les fonctions productives et environne individus concernés qui ne partagent pas son
mentales de l'agriculture (Vermersch, 1998). point de vue ou à dégager des compromis par
Si le tournant environnemental de la polit cette délibération. Certes, la plupart des indivi
ique agricole est amorcé, s'il se traduit déjà dus sont à la fois citoyens et consommateurs,
par de nouveaux comportements et de nou mais si cela permet de comprendre qu'il puisse
velles stratégies au sein de la profession, il y avoir des cas où le citoyen est guidé par une
est pour le moins prudent. On a cependant de logique de consommateur (certains votes sanc
bonnes raisons de penser que les aspirations tion, certaines pratiques de lobbying) et des
des citoyens et des consommateurs condui situations où, à l'inverse, le consommateur est
ront à approfondir la réforme ébauchée. Cert inspiré par une démarche citoyenne (certains
es, il s'agit d'attentes ambiguës. Citoyens et boycotts), cela ne justifie nullement que les
consommateurs demandent conjointement le deux logiques soient confondues... au profit
maintien de prix alimentaires raisonnables, de la rationalité instrumentale qui est justement
une sécurité sanitaire optimale, la sauvegarde celle du consommateur. En général, les indivi
d'une «agriculture paysagère», la préserva dus distinguent les situations dans lesquelles
tion des ressources vitales que sont l'eau et le ils agissent en citoyens et celles dans
sol. Certains économistes, soucieux de con ils sont consommateurs.
forter le tournant environnemental de l'agri Nous verrions volontiers dans la référence
culture, tentent alors d'intégrer dans leurs à cette chimère, l'indice de la difficulté qu'il y
calculs le comportement et les attentes d'un a d'appliquer une rationalité instrumentale à
nouvel agent économique: le consommateur- la résolution des problèmes d'environnement.
Si le conséquentialisme semble adapté, en citoyen.
110 Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000 première analyse, à la prise en considération ou l'insatisfaction d'un droit, et ceci quelle
qu'en soit la compensation. de l'environnement, celle-ci oblige à élargir
La seconde direction tend à dépasser le point l'acception que se fait l'économie de la ratio
de vue de l'égoïste rationnel. Si ce dernier est nalité instrumentale. Cette extension s'effec
censé surmonter la préférence temporelle tue dans deux directions complémentaires.
(d'où les débats sur le taux d'actualisation ap
plicable aux ressources non renouvelables ou
2. Éthique sociale, rationalité plurielle difficilement renouvelables), on ne saurait
prendre en considération les intérêts des généLa première tente de dépasser l'utilitarisme7:
rations futures sans surmonter, en outre, la préil s'agit de prendre en compte, dans les situa
férence de l'ego. Birnbacher montre ainsi que tions consécutives à une action, non seulement
la responsabilité envers les générations futures les variations de bien-être, mais aussi la sati
ne saurait logiquement être appréhendée que sfaction des aspirations esthétiques, spirituelles
du point de vue de «l'universaliste rationnel», ou éthiques des individus, voire la défense des
celui qui accorde à tous les autres, proches ou causes auxquelles ils accordent une valeur
lointains, actuels ou à venir, la préférence qu'il (Norton, 1991 ; Birnbacher, 1998). Qu'il
s'accorde dans les choix qui ne concernent que s'agisse d'internaliser les externalités, en par
lui (Birnbacher, 1994). Mais Birnbacher reticulier par évaluation contingente (Willinger,
connaît lui-même qu'en pratique les individus 1996), de définir des procédures de choix mul-
ne se déterminent pas en fonction du sort des
ticritères (de Montgolfier et Natali, 1987) ou générations futures de toute l'humanité, mais
d'intégrer la satisfaction des droits dans les de leurs responsabilités familiales, de leurs f
buts de l'action (Sen, 1993), ces tentatives de idélités amicales, de leurs engagements polit
dissocier le conséquentialisme de la théorie du iques, syndicaux ou religieux. Cela le conduit à
bien-être soulèvent des problèmes théoriques asseoir la solidarité intergénérationnelle sur le
et pratiques qui feront encore longtemps l'ob point de vue du «collectiviste rationnel», de
jet de controverses. On peut toujours leur op celui qui estime que son accomplissement doit
poser que les biens naturels, comme les aspi prendre en compte les intérêts actuels et à venir
rations et les droits des individus ne sont pas des groupes sociaux auxquels il appartient, ou
nécessairement commensurables et substitua- auxquels il s'identifie. On peut remarquer que
bles et qu'il peut être rationnel (dans une ratio cette extension de la rationalité instrumentale
nalité axiologique) de refuser la perte d'un introduit à une conception holiste de la société,
bien auquel on attache une valeur intrinsèque, via la notion de patrimoine et de gestion patr
imoniale (Larrère et Larrère, 1997). On peut
remarquer enfin que l'arbitrage entre les pré7. L'utilitarisme est une théorie morale qui pose qu'une
tentions concurrentes de ces appartenances reaction ne peut être jugée bonne (ou mauvaise) qu'en
fonction de ses conséquences sur le bien-être (ou le lève, chez l'individu, d'une rationalité cogniti
malheur) des individus concernés. «Il possède trois d ve et d'une délibération morale; et entre les imensions essentielles: un critère du bien et du mal individus, d'une rationalité et d'une délibéra(welfarisme), un impératif moral: maximiser ce bien
tion politiques (élaboration et confrontation (prescriptivisme), une règle d'évaluation de l'action
morale grâce à ce critère (conséquentialisme)» des arguments, recherche de compromis entre
(Audard, 1996) systèmes de légitimation)8.
Économie Rurale 255-256/Janvier-avril 2000

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