Qui pour nous soigner dans 10 ans ?

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Des médecins, qu'ils soient généralistes ou spécialistes, en Aquitaine, il y en a. Plus que la moyenne nationale. Mais localement, la situation peut apparaître comme préoccupante.

Publié le : lundi 21 mai 2012
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Qui pour nous soigner dans 10 ans ?
« A l’horizon 2015, c’est un tiers des cantons de la région qui risque de se retrouver
sans médecin ! Et dans le même temps, la population ne cesse de vieillir et de demander de
plus en plus de soins. » Solange Menival, conseillère régionale déléguée aux services publics
de proximité, a tiré la sonnette d’alarme il y a quelques jours à La Réole. Pourtant, selon les
statistiques, la densité de médecins installés en Aquitaine est plutôt satisfaisante. « Nous ne
faisons pas partie des plus à plaindre. La qualité de vie dans le Sud-Ouest est bonne. Nous
avons la plage, la montagne. Tout ça joue en notre faveur », analyse Xavier Lacoste, médecin
généraliste à Castres depuis une trentaine d’années. Et, effectivement, on compte dans la
région 129 généralistes pour 100 000 habitants alors que la moyenne nationale n’est que de
114. Même constat du côté des spécialistes qui sont en Aquitaine 101 toujours pour 100 000
habitants contre seulement 88 au niveau national.
Mais, le rapport COHEO publié en février 2006, montre une réalité bien plus
préoccupante. A l’échelle locale, d’importantes disparités apparaissent. La plupart des
médecins préfèrent s’établir en ville ou sur le littoral. Résultat, « il y a des cantons en Gironde
qui n’ont plus de médecin et dans d’autres, on constate que lorsque l’un d’eux prend sa
retraite, il n’est pas remplacé », explique Solange Menival. La désertification médicale de nos
campagnes est en marche. Un diagnostique alarmant confirmé par la carte des zones sous
médicalisées établie il y a un an par la Mission régionale de santé (MRS). Celle-ci met en
avant huit zones de sous-densité médicale en Gironde parmi lesquelles celles de Cabanac-et-
Villagrains, de Landiras, de Cambes, de Quinsac, de Gensac et de Gornac. Des zones définies
sur la base d’une densité de médecins inférieure d’au moins 30% à la moyenne nationale et
d’un niveau d’activité des professionnels de santé supérieur d’au moins 30% à la moyenne.
Sur cette même carte ressortent également 14 zones dites fragiles car présentant une part de
médecins de plus de 55 ans inquiétante. Cénac, Fronsac, Pellegrue, Pineuilh, Sadirac, Saint-
Caprais de Bordeaux et Saint-Sulpice-de-Faleyrens en font partie. « Ce diagnostique sera
bientôt actualisé et étendu aux professions paramédicales. Mais, pour nous, il n’a été qu’un
premier pas », précise Christine Van Kemmelbecke, chargée de mission à l’Urcam Aquitaine
et déléguée à la Mission régionale de la santé. « Un an plus tard, nous avons progressé en
terme de coordination sur le terrain. Des dispositifs d’aides ont été mis en place mais, ils
s’avèrent insuffisants », constate-t-elle.
« Plus que d’argent, c’est de sérénité dont nous avons besoin », confie David
Chevillot, médecin généraliste à La Réole. Et le docteur Lacoste de confirmer. « La crise est
profonde. » C’est donc l’ensemble de la profession médicale et paramédicale qui va devoir se
réorganiser. Sans quoi, c’est le libre choix du parcours de santé qui sera mis en péril dans nos
campagnes. « Le médecin généraliste, c’est la clé de voûte de notre système. Il faut prendre le
problème à bras le corps dès aujourd’hui et anticiper les départs à venir car une fois la pénurie
installée, il sera encore plus difficile de revenir en arrière », souligne Solange Ménival.
Une profession qui a beaucoup évolué
Première étape donc : identifier clairement les raisons pour lesquels les médecins
désertent nos campagnes. Au banc des accusés tout d’abord, une certaine méconnaissance de
la ruralité et de ses atouts mais aussi la féminisation de la profession. Le « sexe faible »
représente aujourd’hui près de deux tiers des diplômés des facultés de médecine. « Les
femmes sont souvent brillantes et plus studieuses que nous mais, lorsqu’elles avancent dans la
vie, elles ont tendance à privilégier leur famille », explique Xavier Lacoste.
Autre phénomène pointé du doigt, le manque d’attractivité de la médecine générale.
« Dix années d’études, soixante dix heures de travail par semaine et une consultation à vingt
euros. Pour les jeunes, la médecine générale, c’est le bagne », souligne Solange Menival. Et le
docteur Lacoste de confirmer. « Après un concours et des études très difficiles, les jeunes
choisissent les spécialités les plus lucratives ou les plus confortables. La médecine générale
étant réputée la plus contraignante… » De plus, les professionnels de santé qui exercent dans
des zones sous médicalisées connaissent un rythme de travail hors normes. Ils accumulent les
kilomètres et ne peuvent que rarement s’absenter que ce soit pour des vacances ou pour des
formations. « Quand j’étais étudiant, nous étions contents de trouver un remplacement à faire.
Aujourd’hui, ce sont les médecins qui sont contents lorsqu’ils trouvent quelqu’un pour les
remplacer », explique Bertrand Gillet, médecin généraliste à Podensac depuis plus de 30 ans.
La situation est telle que depuis un an, l’autorisation a été donnée aux médecins retraités de
reprendre du service le temps d’un remplacement. Car aujourd’hui, trouver un remplaçant,
notamment en période de vacances scolaires, c’est littéralement la croix et la bannière.
« Depuis quelques temps, c’est mon remplaçant qui choisi les dates de mes congés »,
confirme David Chevillot. Des difficultés d’exercice qui découragent encore un peu plus les
jeunes médecins de s’installer dans ces zones. « Les vieux mammouths sont de véritables
épouvantails à jeunes médecins », constate le docteur Chevillot. Une expression imagée par
laquelle il entend que le temps des médecins généralistes voués corps et âmes à leur métier est
révolu. La nouvelle génération n’est plus prête à sacrifier sa qualité de vie. Pour séduire les
candidats à l’installation en milieu rural, il faudra donc pouvoir leur garantir qu’ils ne
tomberont pas dans le piège de la suractivité. Et pour garantir cela, ce sont deux jeunes qu’il
faudra convaincre pour remplacer chaque généraliste de campagne qui prendra sa retraite.
Autre phénomène nouveau, celui révélé par les statistiques de l’Ordre des médecins. Il
y a encore peu de temps, l’âge moyen d’installation pour un jeune praticien était de 30 ans.
Aujourd’hui, il est passé à 36 ans. Une dérive qu’explique le docteur Lacoste. « De nos jours,
les jeunes préfèrent faire des remplacements. En six mois, ils gagnent autant que nous en une
année. Leur calcul est vite fait. » Mais selon lui, cette situation ne durera pas. « Bientôt les
médecins de ma génération auront tous pris leur retraire. Il n’y aura plus personne à remplacer
et il faudra bien que les jeunes se fixent. La poule aux oeufs d’or, n’est pas intarissable »,
prévient-il. Comme lui, 20% des généralistes sont actuellement âgés de plus de 55 ans et, 40%
d’entre eux ont plus de 50 ans.
Mais, pour Bertrand Gillet, le tableau n’est pas si noir. « Nos conditions de
travail se sont quand même améliorées. Avant par exemple, nous étions de garde 24h sur 24.
Aujourd’hui, le centre 15 prend le relais la nuit », précise-t-il. « Cela nous permet de souffler
un peu », convient Xavier Lacoste. Et, si la jeunesse ne semble pas du même avis, « c’est
principalement dû à la philosophie des loisirs qui est devenue reine dans notre société »,
estime le docteur Gillet. « Aujourd’hui, on manque de médecins partout. Les jeunes ont le
choix et on peut comprendre qu’ils n’optent pas pour la médecine générale. » Et qui plus est
pour la médecine général de campagne !
Tous mobilisés
Alors, pour tenter de stopper l’hémorragie, Solange Menival a invité, jeudi 23
novembre dernier à La Réole, plus de 100 professionnels et institutionnels de la santé ainsi
que des élus des Pays, Communautés de communes et communes du Nord de l’Aquitaine à
une matinée de réflexion. L’occasion également de présenter le guide méthodologique « Santé
et territoires en Aquitaine », un ouvrage destiné à faciliter le montage et la conduite de projets
de santé territoriaux. « La Région a décidé d’y mettre les moyens. Sur la base d’idées
proposées par les pays, le pôle Aménagement du territoire débloquera des fonds, jusqu’à
10 000 euros par projet », détaille la conseillère régionale.
Dans le secteur du Haut-Entre-deux-Mers, les médecins n’ont pas attendu cette prise
de conscience des institutionnels. Outre la mise en place du 61 21 61, un numéro d’appel
unique, sorte de plate forme de coordination patients-médecins et l’installation d’une maison
médicale de garde à l’hôpital de La Réole, ils travaillent depuis de longs mois à un projet de
maison pluridisciplinaire. En soi, l’idée paraît simple. Il s’agit de regrouper, en un même lieu,
différents professionnels de la santé, médecins, infirmiers, dentistes, psychologues, etc. afin
notamment de « ne plus subir. Si on ne peut pas garantir à un jeune médecin qu’il pourra
maîtriser son temps de travail, il n’acceptera jamais de s’installer », martèle David Chevillot.
« Mais, mettre une telle structure sur pied, ce n’est pas facile. Nous comptons toutefois
obtenir notre permis de construire d’ici le printemps prochain. » Car, une fois surmontées les
difficultés juridiques, il faudra encore trouver des financements. « Nous espérons que les
institutionnels s’engagerons pour nous aider à obtenir un emprunt », poursuit le docteur avant
de reconnaître que « les politiques nous ont déjà sacrément aidés ». Pour régler les expertises,
ce sont près de 200 000 euros qui ont déjà été versés par le Fond d’aide à la qualité des soins
de ville ! « De tels regroupements vont devenir de plus en plus incontournables. Si les
médecins de campagne continuent de travailler seuls, ils devront de plus en plus être partout à
la fois. Au final, ils ne seront plus vraiment nulle part », avertit le docteur Chevillot.
Autre initiative, prise cette fois par les institutionnels de la santé et plus précisemment
les Caisses primaires d’assurance maladie. Elles ont dernièrement mis en place CartoSanté et
InstalSanté, deux outils interactifs et personnalisés permettant de conseiller les médecins
généralistes dans le choix de leur lieu d’installation. Par Internet ou auprès du Service de
relations avec les professionnels de santé, ils peuvent obtenir des informations complètes et
précises sur la zone géographique où ils envisagent de s’établir. Informations sur la
population, sur la démographie médicale et sur la consommation de soins.
Le problème de la formation
Et si une partie de la solution pouvait venir d’une réforme de la formation ? « C’est le
seul vrai remède au problème que nous connaissons aujourd’hui. Il faut former plus de
médecins », estime le docteur Lacoste. En effet, la demande de soin est de plus en plus
importante. Car la population vieillie et tout particulièrement en Aquitaine. Mais aussi car
l’arsenal thérapeutique se développe sans cesse. « Aujourd’hui, on traite des pathologies
qu’on ne soignait pas il y a à peine 15 ans », remarque Bertrand Gillet. En Aquitaine, la
demande de soins devrait augmenter de 6,2 % d’ici 2015. Pour faire face à cette croissance
d’activité, le Ministre de la santé a décidé, il y a 3 ans, de relever le numerus clausus, ce
chiffre qui limite le nombre d’étudiants susceptibles de poursuivre des études de médecine.
Une initiative salutaire mais qui reste insuffisante. « Il faudrait aussi redorer le blason de la
médecine générale à l’Université », demande Solange Menival. « La formation des étudiants
doit contribuer à une meilleure répartition des offres de soins en Aquitaine. » Ainsi, des
accords ont été récemment signés entre la MRS et l’Université Bordeaux 2 dans le but
d’organiser plus efficacement l’information des étudiants. Par ailleurs, des stages en médecine
générale ont été rendus obligatoires pour tous. « Notre espoir, c’est que les jeunes
s’approprient cette spécialité en la pratiquant », explique Christine Van Kemmelbecke. Et au
vu des chiffres, il y reste encore du travail. En Aquitaine, les effectifs des étudiants en
médecine générale ont été divisés par deux ces deux dernières années.
Nathalie Mayer
Encadré MRS :
Les Missions régionales de santé (MRS), qui réunissent Agences régionales de
l’hospitalisation et Unions régionales de l’assurance maladie, ont été créées en 2004.
Leurs objectifs : favoriser l’accès aux soins des malades, améliorer la répartition de
l’offre de soin et améliorer la coordination et la transversalité entre les soins de ville et
les soins hospitaliers.
Encadré Solange Menival :
Grande habituée du combat pour l’accès à la santé en milieu rural, Solange Menival
s’était déjà notamment engagé pour le maintien de l’hôpital de La Réole. Depuis
quelques mois, elle a pris les rênes d’un groupe de réflexion « Santé et territoires » mis
en place à la demande du président Alain Rousset. La santé étant une compétence qui
traditionnellement échappe à la Région, elle y est abordée sous l’angle de
l’aménagement du territoire.
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