Déterminants du prix du pétrole et impacts sur l'économie - article ; n°2 ; vol.23, pg 179-214

366 lecture(s)

Revue française d'économie - Année 2008 - Volume 23 - Numéro 2 - Pages 179-214
Oil Price Determinants and Impacts on the Economy
Despite a strong decline since the second oil price shock, the weight of oil in global economy remains considerable. In the context of rising crude oil prices observed since 2002, this paper attempts to shed light on the possible consequences of a costlier barrel for the global economy. Notably, it explains differences between the first two oil shocks and the present crisis. To this end, we first discuss the factors affecting oil prices before addressing the transmission mechanisms by which oil prices impact economic activity.
Même s'il a quelque peu diminué depuis le deuxième choc pétrolier, le poids du pétrole dans l'économie mondiale reste considérable. L'objectif de cet article est ainsi de faire le point sur l'impact d'une hausse du prix du brut sur l'activité économique au sens large. Nous chercherons notamment à expliquer les différences entre les deux premiers chocs pétroliers et la crise actuelle, caractérisée par une hausse du prix du pétrole depuis 2002. A cette fin, nous étudierons les facteurs influençant le prix du pétrole, avant de nous pencher sur les mécanismes de transmission d'une hausse du prix du brut au système économique.
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

lire la suite replier

Commenter Intégrer Stats et infos du document Retour en haut de page
REVUE_FRANCAISE_D-ECONOMIE
publié par

s'abonner

Vous aimerez aussi

François Lescaroux
Valérie Mignon
Déterminants du prix du pétrole et impacts sur l'économie
In: Revue française d'économie. Volume 23 N°2, 2008. pp. 179-214.
Abstract
Oil Price Determinants and Impacts on the Economy
Despite a strong decline since the second oil price shock, the weight of oil in global economy remains considerable. In the
context of rising crude oil prices observed since 2002, this paper attempts to shed light on the possible consequences of a
costlier barrel for the global economy. Notably, it explains differences between the first two oil shocks and the present crisis. To
this end, we first discuss the factors affecting oil prices before addressing the transmission mechanisms by which oil prices
impact economic activity.
Résumé
Même s'il a quelque peu diminué depuis le deuxième choc pétrolier, le poids du pétrole dans l'économie mondiale reste
considérable. L'objectif de cet article est ainsi de faire le point sur l'impact d'une hausse du prix du brut sur l'activité économique
au sens large. Nous chercherons notamment à expliquer les différences entre les deux premiers chocs pétroliers et la crise
actuelle, caractérisée par une hausse du prix du pétrole depuis 2002. A cette fin, nous étudierons les facteurs influençant le prix
du pétrole, avant de nous pencher sur les mécanismes de transmission d'une hausse du prix du brut au système économique.
Citer ce document / Cite this document :
Lescaroux François, Mignon Valérie. Déterminants du prix du pétrole et impacts sur l'économie. In: Revue française
d'économie. Volume 23 N°2, 2008. pp. 179-214.
doi : 10.3406/rfeco.2008.1669
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfeco_0769-0479_2008_num_23_2_1669François
LESCAROUX
Valérie
MIGNON
Déterminants du prix
du pétrole et impacts
sur l'économie
dans diminué l'économie depuis le mondiale deuxième reste choc considérable. pétrolier, >ême le s'il Ainsi, poids a quelque la du consompétrole peu
mation de pétrole représentait, en 2005, plus de 80 millions de
barils par jour (Mb/j), soit 35% de l'approvisionnement éner-
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII 1 80 François Lescaroux et Valérie Mignon
gétique mondial. Elle était à l'origine de 26,6 milliards de tonnes
de CO2, c'est-à-dire 39% des émissions liées à la consommation
d'énergie. Le pétrole constitue la première source d'énergie pri
maire et reste indispensable dans nombre de secteurs, comme celui
des transports. Les prévisions de l'Energy Information Administ
ration (ÊIA, [2007]) pour la période 2004-2030 font état d'une
hausse de 57% de la consommation énergétique mondiale, avec
une augmentation de 95% de la demande d'énergie pour les
pays non membres de l'OCDE et de 24% pour les pays de
l'OCDE. Concernant plus spécifiquement le pétrole, l'EIA pré
voit une hausse de la consommation mondiale de l'ordre de 42%
d'ici 2030. Dans un tel contexte, reflétant une dépendance accrue
des pays à l'égard du secteur pétrolier, la dynamique du prix du
pétrole revêt une importance considérable.
Depuis 2002, le prix du pétrole augmente, dépassant les
100 dollars US par baril ($/b) en janvier 2008 l. En termes réels,
la hausse récente est également très marquée, le prix du brut
franchissant les 70 dollars par baril en moyenne en 2007 (figure
n° l)2.
Cette hausse du prix du brut a engendré un accroissement
de la facture pétrolière des différents pays. Comme l'illustre la
figure n° 2, alors que la facture pétrolière affichait une tendance
décroissante depuis le deuxième choc pétrolier, l'augmentation
du prix du brut des années 2000 a renversé la tendance à la
hausse. Ainsi, sur la période 2002-2006, la hausse du prix du brut
(160% en termes nominaux) a engendré un accroissement de la
facture pétrolière de 105% pour la zone euro, 107% pour le
Japon et 113% pour les Etats-Unis et la France.
Comment expliquer cette tendance haussière du prix du
pétrole ? La situation économique mondiale permet-elle de four
nir des éléments de réponse à cette interrogation ? Quels sont les
effets de la hausse du prix du brut sur l'activité économique?
Depuis le premier choc pétrolier, les mouvements du
prix du brut ont été considérés comme une source majeure des
fluctuations économiques. Ceci a donné lieu à de nombreux tr
avaux visant à analyser l'impact des chocs pétroliers sur
mie
; française d'économie, n° 2/vol XXIII François Lescaroux et Valérie Mignon 181
Figure 1
Prix réel du pétrole (en dollars de 2007 par baril)
Source : BP.
Il n'existe pourtant pas réellement de consensus sur ces méca
nismes de transmission. En effet, il est fort probable que la façon
dont le prix du brut affecte l'économie évolue au cours du temps,
selon la situation structurelle, mais aussi la conjoncture dans
laquelle survient la variation de prix.
L'objectif de cet article est ainsi de faire le point sur l'im
pact d'une hausse du prix du pétrole sur l'activité économique
au sens large. Nous tenterons en particulier de comprendre les
différences entre les deux premiers chocs pétroliers et la situation
actuelle. A cette fin, nous commencerons par étudier les fac
teurs influençant le prix du pétrole, avant de nous pencher sur
les mécanismes de transmission d'une hausse du prix du brut au
système économique. Nous concluons en proposant quelques
perspectives d'évolution à court terme.
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII 1 82 François Lescaroux et Valérie Mignon
Figure 2
Factures pétrolières en pourcentage du PIB.
-US « -Franc.
Source : calculs des auteurs à partir des données BP et Banque mondiale (le der
nier point du graphique, 2006, correspond à un prix du pétrole de 65,14 dollars par
baril).
La croissance économique, la
demande de pétrole et son prix
Les années 2000 marquent un nouveau tournant dans l'histoire
du pétrole. Le développement des pays émergents a entraîné
depuis le début de ce siècle une accélération de la demande qui
a pris de court les producteurs. Ainsi, outre les aspects strict
ement économiques que nous détaillerons par la suite, la crois
sance démographique mondiale, tirée par celle des pays émergents,
a engendré une augmentation des besoins énergétiques en génér
al, et pétroliers en particulier. A titre d'exemple, avec une popu-
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII François Lescaroux et Valérie Mignon 1 83
lation de plus de 1,3 milliard en 2007, un secteur automobile
en pleine expansion et un secteur industriel très intensif en pro
duits pétroliers4, la demande de pétrole de la Chine explose,
tirant la demande mondiale vers le haut5. Le déséquilibre qui s'est
créé entre capacité de production et besoin a emporté le prix du
brut sur un sentier de croissance jusqu'à retrouver en 2008 le
niveau du record historique de 1980, en monnaie constante, et
les prévisions anticipent à nouveau un baril durablement cher6.
Il semble donc légitime de s'interroger sur la possibilité d'un
troisième choc pétrolier.
Il n'existe pas de définition universelle de ce qu'est un
« choc pétrolier». La formule a historiquement été utilisée à l'oc
casion de hausses brusques du prix, associées à des ruptures d'a
pprovisionnement, dans des contextes géopolitiques tendus (en
1973 et 1979-1980). Cependant, le fait que le niveau autour
duquel les prix fluctuent a complètement changé depuis les
années 1990 pourrait légitimer l'emploi de l'expression «choc
pétrolier» pour décrire la situation des années 2000, même si,
finalement, la terminologie importe peu : choc ou non, nous nous
trouvons actuellement indéniablement dans une situation de
crise pétrolière.
Le prix du brut et les fondamentaux
Tout au long des années 1990 et jusqu'au début des années
2000, le défi de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de
pétrole) a été de gérer le surplus. Le développement important
de l'offre au début des années 1980 a conduit à une situation de
surcapacité et l'OPEP a assuré la régulation du marché en jouant
sur ses quotas de production. Un prix d'équilibre d'environ 20
$/b s'est imposé. Ce niveau, proche du coût marginal de product
ion dans le golfe du Mexique, contentait tous les acteurs : accep
table pour les consommateurs, il permettait aux producteurs
non OPEP d'amortir leurs investissements et garantissait aux
producteurs de l'OPEP une rente différentielle satisfaisante tout
en protégeant leur part de marché.
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII 84 François Lescaroux et Valérie Mignon 1
Au gré des cycles de demande et des chocs ponctuels sur
l'offre, le prix fluctuait autour de ce coût marginal de product
ion. L'influence de ces éléments conjoncturels était visible dans
les variations des stocks qui permettaient d'expliquer l'écart entre
le prix spot et le prix d'équilibre : en situation de stocks faibles,
la tension immédiate créait un déport7 sur la courbe à terme ; à
l'inverse, en situation de stocks élevés, l'abondance entraînait un
report.
Le contexte à moyen et court termes
Au cours des dernières années, et essentiellement à partir de
2004, les surcapacités ont disparu d'un bout à l'autre de la chaîne
pétrolière (production, transport et raffinage). Du fait notamment
de la croissance soutenue des pays émergents, les besoins éner
gétiques mondiaux explosent. A titre d'exemple, alors que la
Chine, avec un taux de croissance de près de 12% en 2007, était
à même de subvenir à ses propres besoins jusqu'en 1993, elle est
aujourd'hui le deuxième importateur mondial de produits éner
gétiques derrière les Etats-Unis8. Face à l'accélération de la
demande de brut en 2003-2004 (+1,5 Mb/j, puis +2,8 Mb/j),
l'offre s'essouffle. En hausse de 1,3 Mb/j en 2005, puis 0,7 Mb/j
en 2006, elle a stagné en 2007. A priori, nous ne sommes pas
encore parvenus au « plateau de production » géologique : les re
ssources existent, la difficulté est de les produire. D'une part, la
saturation des industries para-pétrolières est telle que de nomb
reux projets accusent du retard. D'autre part, l'élévation pro
gressive du prix entraîne un accroissement de la rente différent
ielle ; la renégociation des contrats par les gouvernements des
pays producteurs est également à l'origine de délais. Par consé
quent, le développement des capacités ne parvient pas à suivre
le rythme imposé par l'explosion des besoins. A titre d'exemple,
et afin de quantifier l'accroissement de ces besoins, mentionnons
que l'AIE [2007] prévoit une croissance des besoins en énergie
de l'ordre de 3,2% par an en Chine et de 3,6% en Inde. A eux
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII François Lescaroux et Valérie Mignon 185
deux, ces pays représenteraient, en 2030, 45% de l'accroiss
ement de la demande mondiale d'énergie.
En aval, la situation est tout aussi tendue. Le durcissdes spécifications environnementales et l'évolution de la
consommation vers des produits plus légers (essence, kérosène)9
ont conduit à une inadéquation entre les installations en place
et la demande qui leur est adressée. Depuis le début des années
2000, l'ensemble des capacités opérationnelles a tourné à plein
régime et cette surchauffe a entraîné en 2007 une succession
d'incidents, notamment aux Etats-Unis10, qui ont accru la
contrainte sur l'offre en produits finis, et donc les différentiels
de prix entre produits pétroliers et pétrole brut.
D'importants investissements doivent être poursuivis, en
amont comme en aval (en 2006, l'AIE estimait à 4 300 milliards
de dollars de l'année 2005 les investissements nécessaires entre
2005 et 2030), alors que la saturation du secteur para-pétrolier
provoque une inflation des coûts d'exploration et de production11
et qu'il est nécessaire de mettre en développement des gisements
de moins en moins productifs. Le coût marginal du baril approche
désormais les 80 $ selon la majorité des estimations (Lescaroux
et Sanière, [2008]).
D'une part, le niveau des stocks explique la forme de la
courbe à terme, comme dans les années 1990. D'autre part, l'a
ccroissement du coût marginal permet de justifier une hausse du
prix d'équilibre. Cependant, les cotations à 5 ans fluctuent mi-
2008 entre 120 et 140 $/b. Il «manque» donc plus de quarante
dollars, qui semblent inexplicables par les fondamentaux.
Divers éléments sont avancés afin de combler cet écart,
tels qu'une prime de risque, liée aux tensions rémanentes entre
les Etats-Unis et l'Iran, ou l'anticipation d'un accroissement du
coût marginal lorsqu'il sera nécessaire de se tourner significati-
vement vers des substituts plus chers. L'influence de la « spécu
lation» est également dénoncée de façon récurrente12. Quoiqu'il
en soit, il paraît exagéré d'attribuer à ce fourre-tout d'influences
un impact de plus de 40 $/b.
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII 186 François Lescaroux et Valérie Mignon
La destruction de la demande
Le schéma qui permettait d'expliquer et de prévoir les variations
de prix tout au long des années 1990 ne semble donc plus opé
rationnel. Mais pourquoi le serait-il ? En effet, ce mécanisme par
lequel le prix fluctue autour d'un coût marginal de production
n'est valable que dans un marché où l'offre est relativement figée
à court terme mais peut croître indéfiniment à moyen terme. Cette
dernière condition n'est plus remplie sur les marchés pétroliers13.
Par conséquent, le coût marginal de production ne représente
maintenant une référence pertinente que dans les périodes où,
conjoncturellement, le marché est bien approvisionné ; ce fut le
cas au début de l'année 2007, par exemple, lorsque le prix est
tombé au voisinage des 55 $/b. Une idée fait son chemin depuis
peu, selon laquelle la référence à prendre en considération, lorsque
le marché est contraint, est le prix de «destruction de la demande»,
c'est-à-dire le niveau de prix qui permet de maintenir tendan-
ciellement la demande en phase avec l'offre (voir encadré).
Le renchérissement du pétrole incite des consommateurs
rationnels à restreindre petit à petit son emploi aux usages pour
lesquels il leur est le plus utile, ce qui permet à long terme l'aju
stement entre le prix relatif et le produit marginal relatif. A court
terme, en revanche, la réaction de la demande aux hausses du cours
du brut s'observe difficilement. Cette insensibilité apparente
s'explique par deux éléments : à court terme, la demande est très
peu élastique par rapport au prix du brut (possibilités limitées
de substitution et brouillage par les taxes ou les subventions du
signal prix) et la demande est très élastique par rapport au revenu,
notamment dans les pays en développement (l'élévation du
niveau de vie permet aux classes moyennes de s'équiper en pro
duits « énergétivores ») . En définitive, la croissance très soute
nue des pays émergents a rendu nécessaire une hausse marquée
du prix du brut depuis 2002 afin d'équilibrer le marché. A
moyen terme, la tendance reste haussière et, en considérant les
perspectives de développement de l'offre à l'horizon de quelques
années, un pic de prix à 150 €/b ou plus est envisageable, avant
que les investissements nécessaires pour développer les alterna-
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII .
François Lescaroux et Valérie Mignon 1 87
tives et améliorer l'efficacité énergétique ne permettent d'en
rayer la hausse.
Le prix de destruction de la demande
Un schéma simple « offre-demande » permet de clarifier le problème. Si nous partons
d'une situation d'équilibre (A), où le coût marginal de production d'un baril est égal
au revenu marginal qu'en tire le consommateur, un accroissement du niveau de vie
déplace la courbe de demande vers le
haut. Nous devrions alors suivre la
courbe d'offre, à partir du pointé, jus
qu'à rejoindre la nouvelle courbe de .» \ '" HailW(jH rnt.m
demande en B. Cependant, une S
contrainte s exerce a moyen terme sur
la capacité de production (représentée
en pointillés). Afin de maintenir l'éga
lité comptable entre consommation
et production (aux variations de stocks près), il nous faut suivre la courbe de demande
jusqu'à rejoindre le plafond d'offre, en D. Ce mouvement s'opère « grâce » à une hausse
du prix, qui détruit une partie des besoins. Le coût marginal de production de la quant
ité offerte en D est PC. L'écart entre revenu et coût marginal, PD - PC,
représente une prime de rareté.
Il est intéressant de noter que la situation rappelle le
début des années 1970. En raison des mesures d'embargo appli
quées brièvement par les pays de l'OPAEP (Organisation des
pays arabes exportateurs de pétrole), le premier choc pétrolier est
souvent perçu comme un choc d'offre (Hamilton, [2003 et
2008] ; Blanchard, [2005]). Cependant, la consommation de l'e
nsemble des ressources naturelles s'élevait à un rythme non sou-
tenable, au regard des prix prévalant à l'époque. En particulier,
la consommation pétrolière mondiale connaissait une véritable
explosion. La demande adressée aux pays de l'OPEP était pas
sée de 6,7 Mb/j en I960 à 27,5 Mb/j en 1973. Face à l'accroi
ssement des besoins, la rigidité nominale du prix du pétrole avait
contraint les perspectives d'investissement. A court terme, l'offre
risquait d'être insuffisante. L'intensité de l'activité économique
et l'accélération de la demande en matières premières entretenaient
Revue française d'économie, n° 2/vol XXIII

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.