Dynamique industrielle et localisation : Alfred Marshall revisité - article ; n°4 ; vol.8, pg 195-234

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Revue française d'économie - Année 1993 - Volume 8 - Numéro 4 - Pages 195-234
L'objet de cet article est d'explorer les fondements théoriques de la dynamique industrielle marshallienne à partir d'une réflexion plus spécifiquement centrée sur le district industriel. Cette démarche ouvre sur une analyse des processus de changement dans une économie hors de l'équilibre. Nous examinons tout d'abord les principaux axes de ce renouveau en privilégiant les aspects relatifs à la dynamique productive. Les fondements de la dynamique industrielle marshallienne sont ensuite étudiés à partir d'une réflexion consacrée au district industriel dans laquelle Alfred Marshall développe une analyse de la création de ressources spécifiques. Nous montrons enfin que l'analyse marshallienne du district pose les fondements d'une analyse de l'irréversibilité et de la dépendance du passé, qui constituent aujourd'hui le point de départ de travaux théoriques consacrés la dynamique de localisation et aux processus localisés de croissance.
The purpose of this article is an investigation into the theoretical foundations of Marshallian industrial dynamics, based on research work more specifically dedicated to the industrial district. This will lead us to an analysis of a process of change in an economy out of equilibrium. First we will examine the main lines of this revival, putting particular stress on the aspects relating to productive dynamics. The foundations of Marshallian industrial dynamics will then be studied through reflections devoted to the industrial district in which Alfred Marshall analyses the creation of specific resources. Finally we will show that the Marshallian analysis of industrial district lays the foundations on an analysis of irreversibility and path-dependency, which constitutes today the starting point of theoretical research devoted to the dynamics of location and the localized processes of growth.
40 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Bruno Lecoq
Dynamique industrielle et localisation : Alfred Marshall revisité
In: Revue française d'économie. Volume 8 N°4, 1993. pp. 195-234.
Résumé
L'objet de cet article est d'explorer les fondements théoriques de la dynamique industrielle marshallienne à partir d'une réflexion
plus spécifiquement centrée sur le district industriel. Cette démarche ouvre sur une analyse des processus de changement dans
une économie hors de l'équilibre. Nous examinons tout d'abord les principaux axes de ce renouveau en privilégiant les aspects
relatifs à la dynamique productive. Les fondements de la dynamique industrielle marshallienne sont ensuite étudiés à partir d'une
réflexion consacrée au district industriel dans laquelle Alfred Marshall développe une analyse de la création de ressources
spécifiques. Nous montrons enfin que l'analyse marshallienne du district pose les fondements d'une analyse de l'irréversibilité et
de la dépendance du passé, qui constituent aujourd'hui le point de départ de travaux théoriques consacrés la dynamique de
localisation et aux processus localisés de croissance.
Abstract
The purpose of this article is an investigation into the theoretical foundations of Marshallian industrial dynamics, based on
research work more specifically dedicated to the industrial district. This will lead us to an analysis of a process of change in an
economy out of equilibrium. First we will examine the main lines of this revival, putting particular stress on the aspects relating to
productive dynamics. The foundations of Marshallian industrial dynamics will then be studied through reflections devoted to the
industrial district in which Alfred Marshall analyses the creation of specific resources. Finally we will show that the Marshallian
analysis of industrial district lays the foundations on an analysis of irreversibility and path-dependency, which constitutes today
the starting point of theoretical research devoted to the dynamics of location and the localized processes of growth.
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Lecoq Bruno. Dynamique industrielle et localisation : Alfred Marshall revisité. In: Revue française d'économie. Volume 8 N°4,
1993. pp. 195-234.
doi : 10.3406/rfeco.1993.944
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfeco_0769-0479_1993_num_8_4_944Bruno
LEČO
Dynamique
industrielle, histoire
et localisation :
Alfred Marshall
revisité
es économistes redécouvrir
aient-ils la pensée économique d'Alfred Marshall ? Nous
assistons depuis le début des années soixante-dix à un 196 Bruno Lecoq
formidable mouvement de renouveau de l'analyse mar-
shallienne, donnant lieu à une réinterprétation originale
et une lecture approfondie de l'héritage qu'Alfred Marsh
all a légué à l'analyse économique et notamment à
l'économie industrielle, qui se différencie d'une lecture
réductionniste héritée d'A.C. Pigou et J. Viner.
Jamais sans doute, tout du moins depuis les
controverses historiques des «années de haute théorie»1,
l'œuvre du maître de Cambridge n'avait suscité autant
d'intérêt. La célébration du centenaire des Principes a
rappelé la fécondité d'une œuvre majeure dans la
formation de l'histoire de la pensée économique. Elle a
non seulement permis de découvrir des aspects encore
trop souvent négligés de son travail, mais surtout de
rendre hommage à l'originalité et à l'influence historique
d'un auteur, que J.M. Keynes, dont on connaît l'admira
tion qu'il lui portait, n'hésita pas à considérer comme «le
plus grand depuis un siècle»2.
Il est d'usage chez les historiens de l'écono
mie industrielle d'opposer deux lectures de l'œuvre
d'A. Marshall (Maricic [1991]). Pour ceux qui se réfèrent
quasi-exclusivement aux Principes, A. Marshall est pré
senté comme l'auteur d'une théorie pure de l'équilibre
partiel, développée parallèlement à la théorie walra-
sienne de l'équilibre général. Les Principes représentent
pour l'économiste industriel une «boîte à outils», un
« point de départ instrumental » dans l'analyse du compor
tement des firmes, des structures de marché et des
performances industrielles. En marge de cette interpré
tation qui reste très largement dominante dans la littéra
ture anglo-saxonne, un certain nombre de travaux se sont
efforcés de mettre l'accent sur des aspects «curieusement
négligés» de l'œuvre d'A. Marshall consacrés à des Bruno Lecoq 197
développements plus empiriques, relatifs à la dynamique
historique des structures industrielles. En suivant
J. Schumpeter qui estimait fort justement que l'on ne
connaissait pas Marshall en ayant seulement lu les
Principes3, une attention particulière a été portée d'une
part à ses premiers écrits couvrant la période de format
ion (Whitaker [1975]) et d'autre part à ses travaux
relatifs aux faits industriels et à l'origine des dynamiques
productives (Williams [1986]; O'Brien [1990]).
Dans ce contexte de renouveau marshallien, on
conçoit aisément que le concept de district industriel n'ait
pu plus longuement échapper à l'attention des histo
riens de la pensée économique. Le travail pionnier de
G. Becattini [1979, 1990]4 et derrière lui toute l'école
italienne du district industriel (Bellandi [1988]; Brusco
[1982] ; Russo [1985]) d'une part, la traduction et analyse
par J.L. Gaffard et P.M. Romani [1990] du chapitre X du
livre IV des Principes consacré à «la concentration
d'industries spécialisées dans certaines localités» d'autre
part, ont non seulement permis de situer le contexte
analytique dans lequel A. Marshall avait développé le
concept d'économie externe, mais surtout de poser les
premiers éléments d'une réflexion plus large relative à la
dynamique industrielle marshallienne. C'est ce deuxième
niveau de lecture qu'il nous semble aujourd'hui opportun
de prolonger dans le cadre de cet article.
La question du district industriel constituera le fil
conducteur de notre investigation. Nous dégagerons tout
d'abord les principaux axes du renouveau marshallien en
spécifiant plus particulièrement les apports consacrés à la
dynamique productive. Notre démarche consistera à
replacer le concept marshallien de district industriel dans
une lecture de l'œuvre d'A. Marshall telle qu'elle 198 Bruno Lecoq
apparaît dans certains travaux contemporains d'histoire
de la pensée, afin de mettre en relief les enjeux théoriques
du débat relatif au district et le cadre analytique dans
lequel s'inscrit la problématique marshallienne. Cette
démarche nous permettra ensuite de montrer comment le
district industriel contient en germes les premiers él
éments d'une approche de la dynamique industrielle. Cette
dynamique industrielle marshallienne s'articule autour
des conditions de création de ressources spécifiques dans
le cadre d'un processus global de changement d'essence
fondamentalement qualitative. Dans cette perspective
analytique de la création de ressources, il devient
intéressant de montrer que l'approche marshallienne du
district suggère une formalisation élémentaire des phéno
mènes de dépendance du passé et de l'irréversibilité
associés aux externalités d'agglomération et à une dyna
mique localisée d'apprentissage collectif. Nous montrer
ons enfin comment la problématique du district indust
riel s'inscrit aujourd'hui au cœur d'un certain nombre de
questions théoriques fondamentales qui ont trouvé dans
l'analyse économique récente un intérêt réel notamment
à travers les travaux de P. Krugman et W.B. Arthur
consacrés aux dynamiques de localisation et de croissance
localisée. Si ces modèles restent encore dans une phase
très largement exploratoire, ils participent à la résur
gence d'une longue filiation historique remontant à
A. Smith jusqu'aux interrogations énoncées par
A. Young et N. Kaldor. Les travaux consacrés à la
dynamique industrielle chez A. Marshall, réexaminés à la
lumière du renouveau récent, permettent de restituer à
cette filiation une plus forte cohérence, tant analytique
que théorique, qui ouvre sur la perspective de construc
tion d'une économie industrielle hétérodoxe dans Bruno Lecoq 199
laquelle A. Marshall, en tant que chef de file, retrouve
enfin la place qui est véritablement la sienne.
Renouveau marshallien
et dynamique industrielle
Histoire versus équilibre
II serait sans doute présomptueux tout autant que risqué
d'explorer en quelques lignes les apports les plus récents
liés au renouveau de la pensée économique d'A. Mars
hall5. Aussi limiterons-nous notre investigation à spéci
fier plus particulièrement la nature de ce renouveau
marshallien en privilégiant les apports relatifs à la
dynamique productive.
Un siècle après la première édition, les Principes
restent une œuvre à part dans l'histoire de la pensée
économique. M. Blaug n'écrivait-il pas en effet que «les
Principes de Marshall sont le livre le plus durable et viable
de toute l'histoire de la Science Économique» et pour
conclure, «c'est le seul traité de théorie économique du
xixe siècle dont on vende encore des centaines d'exemp
laires un siècle après» ([1981], p. 493). Il est certain que
les huit éditions successives de 1890 à 1920 permettent de
mesurer toute la richesse analytique de la pensée mar-
shallienne, l'étendue de sa culture historique, scientifi
que, philosophique, l'ambition de son projet scientifique.
Il serait présomptueux de vouloir résumer en quelques
lignes cet ouvrage et le rôle central qu'il a occupé dans
la formation de l'analyse économique contemporaine. 200 Bruno Lecoq
Notre ambition demeure de toute évidence plus raison
nable et plus modeste6. L'aspect qui retient ici notre
attention est l'intérêt qu'ont suscité, au sein de la
communauté scientifique, non seulement les Principes,
mais plus globalement, l'ensemble des écrits d'A. Mars
hall. On assiste à un engouement sans précédent pour ses
travaux et plus spécifiquement pour ceux consacrés à
l'analyse des faits industriels. Cette redécouverte
d'A. Marshall, en particulier des deux grands ouvrages
que sont The economics of industry [1879] et Industry and trade
[1919], sans oublier les écrits de la période de formation,
a non seulement permis de mettre en évidence la forte
unité et cohérence de la pensée marshallienne, mais
surtout de donner une lecture de son œuvre autour de
problématiques plus générales, comme la question
sociale, le rôle des institutions dans l'environnement de
la firme7, ou encore la dynamique économique de longue
période.
Dans ce renouveau de l'analyse marshallienne et
les prolongements récents qui en ont été donnés, nous
pouvons très schématiquement distinguer deux lignes de
recherches.
Un premier courant tente de favoriser l'émer
gence d'une interprétation plus globale de la pensée
marshallienne en mettant l'accent sur des aspects souvent
négligés de son œuvre et en particulier les travaux
considérés comme plus appliqués relatifs à la dynamique
historique des structures industrielles. Victime d'une
« curieuse négligence »8, Industry and trade constitue, par sa
richesse théorique et l'ampleur de ses monographies,
l'une des plus originales contributions à l'étude de
l'organisation industrielle des grandes puissances écono
miques du début du siècle9. Avec Industry and trade, Bruno Lecoq 201
A. Marshall propose une analyse de l'évolution de
l'organisation de la production et des échanges10.
Cependant, au-delà des faits bruts, l'auteur fournit une
représentation stylisée de la dynamique historique des
systèmes industriels comme suite d'étapes ponctuées par
les changements techniques. Ainsi, l'histoire de l'évolu
tion des techniques apparaît dans Industry and trade comme
la trame principale de lecture de la dynamique des
structures industrielles. La modernité d'A. Marshall est
sans conteste de ne pas réduire ce changement technique
à la séquence invention/innovation. Celui-ci est pensé
dans sa globalité, c'est-à-dire qu'il prend forme dans
l'organisation sociale, économique et technique de la
production, s'enracine dans un contexte institutionnel,
politique et culturel qui intervient comme élément de ces
changements et imprime une direction à celui-ci, en
d'autres termes une logique évolutive définissant des
«trajectoires nationales». L'exploration historique per
met à A. Marshall de reconstituer ces trajectoires
d'évolution des structures industrielles nationales et de
montrer comment celles-ci sont spécifiques à l'enviro
nnement socio-économique du pays considéré11.
Comment ne pas entrevoir dans cette approche
une réelle proximité analytique avec les schémas théori
ques de paradigmes et trajectoires technologiques de
G. Dosi ou de paradigmes techno-économiques de
C. Freeman et C. Perez? Le principal mérite d'A. Mars
hall, par ces analyses en apparence descriptives conte
nues dans Industry and trade et Economies of industry, est
d'avoir suggéré le caractère endogène de la technologie
et montré comment elle était le produit d'un contexte
institutionnel spécifique. L'analyse des phénomènes de
concentration, des conditions d'existence d'un mono- 202 Bruno Lecoq
pole, de différenciation des produits, de formation des
prix en situation de concurrence monopolistique, ne
présente en définitive un intérêt que si elle permet de
saisir l'ensemble des mécanismes de progrès et de déclin
des activités industrielles. Pour A. Marshall, Industry and
trade ne se traduit pas par une «contribution à l'histoire
économique». Son intention est tout autre : il s'agit de
montrer «que la structure actuelle de l'industrie et du
commerce (...) est, pour la plus grande partie, la
conséquence directe et presque nécessaire de conditions
qui se sont développées sans interruption du
moyen-âge jusqu'à nos jours» ([1919], Livre I, ch. 1, p.
16). L'investigation historique devient donc essentielle à
l'intelligibilité de processus dynamiques caractérisés par
la propriété de «dépendance du passé». Les études
empiriques prennent dès lors toute leur signification en
permettant de saisir le contexte historique, c'est-à-dire
institutionnel, social, culturel du fonctionnement des
activités industrielles, afin de reconstituer les logiques
d'évolution et les processus historiques qui sont à l'ori
gine de la dynamique productive de longue période.
De toute évidence, nous sommes bien éloignés de
la lecture instrumentale des théoriciens de l'équilibre
partiel. En revanche, l'optique évolutionniste et l'inves
tigation historique s'affirment chez A. Marshall comme
des préoccupations centrales de sa démarche 12.
C'est précisément autour de cette approche évo
lutionniste de la dynamique économique que l'on peut
regrouper un deuxième ensemble de travaux participant
au renouveau de l'analyse marshallienne. De formation
plus récente, cette dernière orientation met l'accent sur
les questions de création de marchandises et d'innovation
au détriment d'une problématique statique de l'allocation Bruno Lecoq 203
optimale de ressources rares dont les dotations sont fixées
a priori. On peut regrouper, sous cette problématique
générale centrée sur la création de ressources, un ensemb
le assez hétérogène de contributions consacrées à la
dynamique économique, à la théorie évolutionniste (Nel
son et Winter, [1982]), aux fondements micro-économiq
ues des phénomènes de changements structurels13, qui
participe au renouveau d'une tradition ancienne de la
dynamique industrielle que B. Carlsson distingue de la
tradition de l'organisation industrielle et dont les racines
historiques remontent à Marshall, Wicksell, Schumpeter,
Kuznets et Salter14. En suivant B. Carlsson, «le cadre
théorique de l'organisation industrielle est largement
statique ou de l'ordre de la statique comparative, centré
sur l'analyse de la structure de l'industrie, alors que la
dynamique industrielle met l'accent sur les processus,
tant l'évolution des technologies, des firmes ou des
industries, que les causes et conséquences de ces proces
sus» [1989], p. 2). Ainsi, la dynamique industrielle tente
d'appréhender les questions relatives aux transformat
ions structurelles de l'économie en privilégiant l'analyse
du contenu et de l'orientation des processus dynamiques
sur les phénomènes de croissance et la production de
résultats agrégés. Une telle investigation exige non
seulement de spécifier préalablement les fondements
micro-économiques des phénomènes étudiés afin d'en
étudier les conséquences macro-économiques, mais sur
tout de s'appuyer sur une connaissance significative des
processus historiques du développement des industries. A
cet effet, B. Carlsson n'hésite pas à citer J. Schumpeter
notamment quand celui-ci écrivait que «l'histoire géné
rale (sociale, politique, culturelle), l'histoire économique
et plus particulièrement l'histoire industrielle ne sont pas

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