L'opération labour au Maroc. Bilan de trois campagnes - article ; n°1 ; vol.48, pg 27-43

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Économie rurale - Année 1961 - Volume 48 - Numéro 1 - Pages 27-43
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1961
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M. François Clerc
L'opération labour au Maroc. Bilan de trois campagnes
In: Économie rurale. N°48, 1961. pp. 27-43.
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Clerc François. L'opération labour au Maroc. Bilan de trois campagnes. In: Économie rurale. N°48, 1961. pp. 27-43.
doi : 10.3406/ecoru.1961.1724
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_1961_num_48_1_1724L'OPÉRATION LABOUR AU MAROC
BILAN DE TROIS CAMPAGNES
par Ingénieur François agronome CLERC
Dix-huit mois après son indépendance, le Maroc fonde avait été bien précisée : un pays nouvelle
a lancé une vaste opération de modernisation ru- ment indépendant, ne s'arrêtant pas à la seule révo
lale, l'Opération Labour : depuis quatre années, lution politique, entreprenait de faire progresser son
1 250 tracteurs, importés par l'Etat, sont au travail économie ; il accordait dans l'immédiat une prior
sur d'importantes surfaces dont la moitié bénéficie ité à l'agriculture sur l'industrialisation ; la struc
d'engrais et de semences sélectionnées. ture sociale antérieure étant maintenue, il était pos
sible de se passer d'une réforme agraire préalable ; L'Opération Labour atteignait 160 000 ha la pre
c'est le tracteur importé qui allait amener un dévemière campagne (1957-58) et 290 000 la seconde.
loppement de la production agricole et non l'inves-* Un bon départ était pris, une formule efficace de
tissement humain comme en Chine. rénovation de l'agriculture marocaine semblait trou
vée. Mais les chiffres des années suivantes (190 000 Le succès mitigé enregistré s'explique-t-il par une
ha en 1959-60 et 130 000 ha en 1960-61) ont mar conception erronée de l'Opération Labour ou par
qué l'amorce d'un déclin, un déclin qui devait d'au une réalisation défaillante ou par ses répercussions
tant plus frapper les esprits que le succès de la économiques et sociales 7 C'est ce que voudrait
veille avait été souligné et que sa signification rechercher cette étude.
I. — OBJECTIFS POLITIQUES
Le Maroc nouvellement indépendant a presque cole préalable ou au moins concomitant, de façon
aussitôt entrepris de développer son agriculture et à pouvoir satisfaire la demande de produits aliment
aires émanant des travailleurs nouvellement embau-. de faire évoluer ses ruraux.
chés dans l'industrie, de façon aussi à ce que les Certes, le Protectorat avait souvent insisté sur le
agriculteurs aient des revenus suffisants pour achetdéséquilibre croissant entre la population et les res
er les nouveaux produits industriels. sources alimentaires et avait orienté une part impor
tante des investissements publics vers l'hydraulique Les milieux dirigeants étaient donc prêts à s'in
agricole et l'agriculture. téresser aux problèmes agricoles ; il se trouve qu'ils
eurent la vedette au cours d'un hiver particulièrCependant, il eût été très concevable que, se réfé
ement sec, l'hiver 1956-57, faisant craindre une rérant au modèle soviétique, le Maroc indépendant
colte catastrophique avec son cortège de conséquencdonnât la priorité à l'industrialisation, considérée
es désagréables pour le gouvernement nouvellecomme la source de la puissance, donc comme la
ment en place d'un pays où les quatre cinquièmes condition d'une indépendance réelle. Mais en 1956-
de la population vivent de la terre. 1957, le Maroc subissait davantage un autre cou
Une autre raison de l'intérêt porté par le Maroc rant de pensée, où l'on retrouve la marque à la fois
indépendant aux problèmes ruraux est la place d'agronomes et d'économistes français et de l'Orga
tenue par les ingénieurs agricoles et agronomes marnisation pour l'Agriculture et l'Alimentation des
ocains dans la haute administration et au sein du Nations-Unies. L'opinion communément reçue à
parti de l'Istiqlal qui était au pouvoir à l'époque. cette époque était qu'il n'y avait pas de développe
Par exemple, l'un des fondateurs du parti en 1944 ment industriel possible sans développement ,
— — 28
était ingénieur agricole et il- était ministre de l'agr qui risquent à chaque instant de se trouver en oppos
iculture en 1957. Son directeur.de cabinet, futur ition », écrivait le Ministre dé l'Agriculture six
membre de la Commission Executive du parti, était mois après les tragiques événements de Meknès.
ingénieur agronome. L'Opération Labour devait donc être un exemple
de collaboration franco-marocaine pour la mise en Le « Parti » semble avoir éprouvé le besoin, au
valeur .du pays, se plaçant ainsi dans la ligne du lendemain de l'indépendance, de manifester son
parti de l'Istiqlal. intérêt pour les populations rurales. Le mouvement
• nationaliste avait touché davantage les villes que Mais même avec cette aide complémentaire, il ne
les campagnes et il pouvait craindre qu'elles se paraissait pas possible que l'effort de l'Etat — un
croient délaissées. état de structure libérale et assez pauvre en cadres
L'effritement des structures sociales traditionnell — aboutisse à une grande augmentation de product
es, l'éclatement du cadre tribal, l'effacement des ion. Il fallait que l'Opération Labour recueille
anciens caïds auraient pu être la source de troubles i'adhésion des bénéficiaires et l'idée était d'en faire
si l'Etat ne se manifestait pas. De ce point de vue une action éducative en faisant participer les agri
également, une action de l'Etat, un Etat qui en 1957 culteurs à la gestion de l'action entreprise et en les
tendait à 'se confondre avec le «/Parti », pouvait amenant ainsi à être capables de gérer leurs pro
être opportune. pres affaires et à se sentir responsables de leur dest
in. La naissance de coopératives dans un stade Il fallait pour cela que l'action à entreprendre
ultérieur devait attester le « franchissement du pas crée une mystique nationale, augmente le revenu,
décisif qui marquera la fin de l'ancien régime symbaccroisse l'emploi et remplace les anciens cadres
olisé par une tutelle permanente exercée par, sociaux par de nouveaux.
l'Administration sur les paysans ». L'action à entreprendre ne pouvait pas consister
En même temps qu'une action économique, l'Opéen une réforme agraire ou l'impliquer : l'indépen
ration Labour devait donc avoir un sens politique dance du Maroc s'était faite avec l'appui de la bour
et social et devait être une « école, de la démocratgeoisie d'affaires qui ne l'aurait pas admise ; elle
ie ». eût été difficilement conciliable avec le souhait,
maintes fois exprimé, de voir l'importante colonie Un parallèle peut être établi entre le lancement
française, grosse propriétaire terrienne, continuer à du Paysanat en 1945 et celui de l'Opération Labour
participer à la vie économique. douze ans après. A ces deux moments de son his
toire, le Maroc traversait une phase d'effervescence Ce ne pouvait donc être qu'une action économi " la veille idéologique et des éléments nouveaux, que, laissant en place la structure de la propriété.
encore dans l'ombre ou l'opposition, accédaient au Il fallait en outre, pour satisfaire un gouvernement
pouvoir ; dans les deux cas, des sécheresses exceptqui se croyait pressé par le temps, que les premiers
ionnelles venaient de souligner le déséquilibre entre résultats se voient en moins d'une année. Les tr
la population et les ressources alimentaires ; enfin, avaux de défense et de restauration du sol, les ouvra
en 1957 comme en 1945, il était proposé de recourges d'irrigation et les actions horticoles se trouvaient
ir au tracteur mais, au lendemain de la guerre, les donc écartés d'emblée, aucun d'entre eux d'ailleurs
tracteurs étaient rares et ils devaient surtout symbne paraissant susceptible de grande extension dans
oliser l'intrusion de la civilisation machiniste dans de courts délais.
les campagnes archaïques. La doctrine, alors, était Aussi, lorsque les techniciens présentèrent la doc
que « la modernisation serait totale ou ne serait , trine d'action exposée plus loin, qui pouvait rap
pas », et c'est en association avec l'école, l'infiidement être appliquée puisqu'elle consistait à import
rmerie et le conseil d'administration du Secteur de er des tracteurs (chose faisable en quelques semain Modernisation que le tracteur pouvait' « faire choc » es), et qui n'impliquait aucune réforme agraire
dans l'esprit des ruraux (1). A cette conception sociopréalable, les hommes politiques l'adoptèrent-ils
logique de la modernisation rurale s'oppose la contout de suite et cela, avec d'autant plus de facilité
ception de 1957, plus mécaniste : les tracteurs seront qu'ils découvraient en même temps que le Protec-.
beaucoup plus nombreux et le choc psychologique torat leur avait légué l'outil administratif capable
est attendu surtout de la publicité faite au départ et de tirer parti des tracteurs importés, les Secteurs de le" des augmentations de rendement. Cependant, Modernisation du Paysanat, qui seront décrits plus
souci de rénovation démocratique des campagnes loin.
se retrouve en 1957 comme en 1945. En outre, le projet était formé de faire appel en
même temps aux colons européens disposant d'un
excédent de matériel : « le travail qu'ils feront pour (1) Voir Clerc (François). — Le système du Paysanat -au leurs voisins marocains permettra le rapprochement Maroc. Economic Rurale, n° 38, octobre 1958. entre les éléments qui cohabitent la campagne et .
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IL — LA DOCTRINE AGRONOMIQUE
^ Depuis de longues années, les Services Agricoles qu'il ne serait guère possible pour les agriculteurs
s'efforçaient de développer l'usage des semences de prélever sur les récoltes une part suffisante pour
sélectionnées (avec un réel succès) et celui des en maintenir le cheptel de trait en état toute l'année.
grais et ils avaient suscité la création de coopérati En particulier, ce cheptel n'est pas en mesure de
ves de motoculture ; ils recommandaient également travailler le sol durci par la chaleur. Aussi les agri
la pratique d'assolements réguliers. Par ailleurs,, les culteurs attendent que les pluies d'automne aient
Secteurs de Modernisation du Paysanat louaient aux ramolli la terre.
agriculteurs les services de leurs tracteurs en même Il leur faudrait alors aller vite car les jours où
temps qu'ils reprenaient les thèmes de vulgarisa^, l'on peut labourer sont très peu nombreux et les
tion des Services Agricoles. ensemencements tardifs ont moins de chances d'être
C'est dire que l'Opération Labour n'innovait pas productifs que les autres. Mais en cette saison, leurs
radicalement en matière agronomique. Il apparaît animaux, qui viennent de passer l'été à pâturer de
cependant nécessaire, pour bien comprendre ce misérables chaumes, ne sont pas en état de fournir
qu'ils ont voulu faire, de rappeler le cheminement un travail soutenu, ceci impliquant un étalement
d'idées que suivirent ses promoteurs ainsi que la . des ensemencements très loin dans l'hiver (bien que
doctrine à laquelle ils aboutissent. les paysans se contentent très souvent d'un labour-
semailles, consistant à enfouir le grain jeté sur le
chaume de l'année précédente par un simple pasL'exemple des agriculteurs européens.
sage d'araire, instrument constitué d'un soc, sans
Les résultats obtenus par les agriculteurs euro versoir, qui fend le sol). péens retinrent l'attention des Services Agricoles du L'enchaînement : ressources alimentaires insuffiPaysanat et des promoteurs de l'Opération Labour. santes, cheptel déficient, ressources' alimentaires
Dès leur installation dans le pays, ils ont tiré de insuffisantes, peut être brisé seulement par une énerterres semblables des productions supérieures à cel gie extérieure au, système agricole, celle du tracles de leurs voisins marocains. Le raisonnement teur. pouvait être tenu qu'il suffisait d'appliquer sur les Seul le tracteur permet d'aller vite, donc de semer terres « marocaines » les mêmes facteurs d'aug à temps, et comme il va vite, il permet aussi d'augmentation de production que sur les terres « euro menter les surfaces ensemencées. A défaut du semoir péennes », pour obtenir les mêmes résultats. De ces
qu'exige une terre trop bien travaillée, la solution facteurs, le plus visible était naturellement le trac
est d'atteler au tracteur un « cover-crop » qui enteur (bien qu'au début la colonisation obtint déjà fouirait le grain semé sur la largeur balayée par ses des rendements supérieurs à l'aide d'un important
deux trains de 9 à 14 disques. cheptel de trait). Mais il y a aussi l'engrais, dont
Cette thèse a été critiquée sur deux points. Tout d'ailleurs les colons usent en culture céréalière avec
d'abord, l'enfouissement des semences au tracteur une certaine parcimonie. Ensuite, leurs semences de
laisserait les attelages au repos et les laboureurs blé sont homogènes et issues des meilleures varié
n'auraient plus qu'à jeter le grain à la volée devant tés. Enfin, une certaine rotation des cultures est
le tracteur. L'emploi se trouverait réduit, reproche suivie.
que les promoteurs de l'Opération Labour ne voulL'Opération Labour, devait donc consister à faire
aient encourir à aucun prix. utiliser par les fellah le tracteur/ les engrais et les
D'autre part, du fait de l'extension des surfaces semences sélectionnées, en outre un assolement se
ensemencées en automne qui se feraient au détrrait imposé.
iment des cultures de printemps, des jachères et des
pacages, les troupeaux se seraient rassemblés sur
A. — Le tracteur. les surfaces restantes, ils y auraient trouvé moins à
manger et l'érosion aurait été accélérée.
L'analyse du système agricole marocain. Aussi, un autre mode d'utilisation du tracteur
a-t-il été proposé. Suffisait-il d'imiter pour réussir ? Encore fallait-il
prouver que cette imitation était judicieuse. C'est La thèse des labours d'été. ce à quoi tendait une analyse déjà ancienne du sys
tème agricole marocain qui fut reprise pour justi Si pour les premiers, l'intérêt du tracteur est le
fier, sinon toute l'Opération Labour,- du moins l'em facteur vitesse, pour les paysans des labours d'été,
ploi du tracteur dans l'Opération Labour. c'est la puissance. Son rôle essentiel est de réali
Il y a tant de bouches à -nourrir à la campagne ser, l'année de jachère, ou l'été si on cultive chaque p
— 30 —
année, des travaux préparatoires destinés à ouvrir aucune mesure de temps n'a été faite. Les agricul
le sol aux pluies d'automne et à approfondir, à aérer teurs n'ont donc pas eu moins de travail et n'ont
et à ameublir la zone explorée par les racines sans pas semé beaucoup plus tôt.
chercher à étendre la zone travaillée. En conclusion, en ce qui concerne l'emploi des
De cette façon, les agriculteurs auraient eu le tracteurs, l'Opération Labour a sous-estimé les diff
même travail que par le passé : labourer pour en icultés pratiques des labours d'été, par ailleurs coû
fouir les semences et, s'ils veulent ensemencer plus teux en énergie, et elle a eu le tort de ne pas accél
vite, ils peuvent toujours acheter les instruments érer les semailles, soit par le recours au cover-crop,
aratoires en fer que les Services officiels leurs pro soit par l'emploi obligatoire de la herse partout où
posent et de préférence des herses articulées qui à la nature du sol le permet (il eût fallu en outre
chaque passage travaillent une bande plus large que imposer l'usage de bricoles plus rationnelles que le
l'araire ; ils les feront tirer par leurs animaux qu'ils harnais local qui coupe la respiration des animaux).
ont à mieux nourrir et qui de toute façon avancent
plus, vite dans une terre préalablement ameublie. Tableau I
Engrais distribué en Opération Labour Le choix fait pour l'Opération Labour.
(en milliers de quintaux)
Les promoteurs de Labour,, ne vou
1957- 1959- lant pas encourir le reproche de diminuer l'emploi, 1958-, Nature de l'engrais ont opté pour la thèse des labours d'été. 1958 1959 1960
Mais chaque année, au lieu de commencer lés Superphosphate 18% 149 183 ~70 travaux au lendemain des récoltes, c'est-à-dire à la Superazoté 4/14 11 88 32 mi- juillet, on les a mis en route début septembre :
Superpotassique 15/7,5 4 en 1956-57, l'année où la surface couverte atteignit Hyperphosphate Reno 34 % .... 7 87 "T au total 290 000 ha, un tiers seulement était labouré 32 % au 30 septembre. Chaque année, les agriculteurs se Hyperazoté 3/29 Tî sont montrés réticents à ce que les tracteurs vien 39 13 20 5 Hypergypse 24 % , nent trop vite retourner les chaumes qui servent de Phosphate bicalcique 39-40 .... 10 24 pacage à leurs animaux et surtout chaque année la potassique 1 8-8 5 machine administrative fut très lente à se remettre
en route. Total 186 393 180
Aussi le gros du travail restait à faire à l'a
Eléments fertilisants correspondants utomne, souvent après les premières pluies, à une
époque où l'on aurait pu gagner la nature de vitesse (en tonnes)
en enfouissant les semences au cover-crop. Azote 44 385 245
Les agriculteurs ont-ils au moins acheté les her Anhydride phosphorique sous ses qui leur auraient permis de semer plus rapide forme de phosphate
ment ? En fait les petites charrues ont été vendues monocalcique 2.896 1.708 4.506 bien davantage que les herses et les canadiennes, 490 bicalcique . . 960 800
les agriculteurs semblant préférer acheter des char tricalcique . . 238 1.701 3.277 rues utilisables en dehors des zones travaillées au
tracteur. Les herses ne sont d'ailleurs utilisables Total 4.209
après le labour au tracteur que s'il n'y a pas trop Potasse de mottes. Sinon, à défaut d'un second passage de
tracteur traînant cette fois un cover-crop, lequel
d'ailleurs a souvent été utilisé, la charrue en fer est x B. — Les engrais.
préférable à la herse. De toute façon, l'emploi du
Chaque année, des engrais devaient être répanpetit matériel en fer n'était pas d'un usage obliga
dus sur la sole de blé. Quand on abandonna l'asstoire à la différence des autres facteurs d'augment
olement biennal, on continua à acheter des engrais ation de la production et les acquisitions se sont
pour la moitié de la surface labourée seulement. limitées à quelques milliers d'instruments par, cam
Les quantités distribuées ont permis des épandages pagne, et, sur la majeure partie des terres travaillées
aux doses suivantes : au tracteur, les semences ont été enfouies à l'araire
ou à la charrue en fer, c'est-à-dire sensiblement au Première campagne 2,2 q/ha ;
même rythme, donc à la même époque, que s'il n'y Deuxième : 2,3 q/ha avait pas eu l'Opération Labour (et quelques fois un
Troisième campagne : 1,8 q/ha. peu plus tard) pour les agriculteurs les derniers ser
L'engrais le plus utilisé a été l'engrais phosphaté, vi? par les tracteurs ; on a aussi dit que les bêtes
l'azote et la potasse ont été pour ainsi dire négligés avançaient moins vite dans la terre labourée au
(voir tableau I). L'azote et non le phosphate passe tracteur, dans laquelle elles enfoncent plus, mais — 31
en général pour le premier engrais à Cet assolement aurait eu les avantages suivants : utiliser, parce
qu'il est celui qui ce marque » le mieux. En fait, les « Stabiliser la surface ensemencée et par suite la
conditions d'épandage (épandage avant les pluies) production » (en répartissant autoritairement le ter
imposent le recours à un engrais fixé par le sol roir entre les différentes cultures selon des proport
comme les phosphates. L'azote aurait été surtout ions constantes d'année en année) ; « améliorer la
intéressant en cl couverture », c'est-à-dire appliqué structure du sol, les cultures sarclées et les légu
sur la végétation au printemps, en fonction dé la mineuses ayant la faculté d'améliorer la structure
pluviométrie. Le phosphate aurait en outre l'avan physique et même l'état chimique du sol » ; « aug
tage d'être extrait du sol marocain. menter l'emploi, les cultures sarclées réclamant plus
de main-d'œuvre que les céréales » (2). Etait-il rentable d'épandre des engrais phosphat
és en Opération Labour 7 L'expérimentation en la Les blocs « bekri » furent travaillés en septemb
matière ne semble pas bien probante ; en tout cas, re, octobre, novembre et début décembre, à la
elle ne le fut pas aux yeux des experts américains charrue ou au covercrop, les blocs « mazouzi » le
envoyés par l'International Cooperation Administ furent ensuite à la charrue ; les travaux durèrent
ration (ICA) à qui le Gouvernement Chérifien avait en certains endroits jusqu'à mars-avril.
demandé de financer les achats d'engrais la pre La première difficulté qui est apparue, provient
mière année. Tout en acceptant de financer, l'ICA de ce que certains exploitants ont eu toutes leurs
déconseilla l'emploi des engrais. terres ou la majorité de leurs terres dans un des
Les promoteurs de l'Opération Labour ont déduit deux blocs. Il leur fut suggéré de procéder à des
de l'emploi des engrais par les meilleurs colons et échanges de parcelles entre eux. Mais était-il tell
de la progression des ventes aux agriculteurs maro ement souhaitable qu'une parcelle soit exploitée une
cains les dernières années, qu'ils étaient rentables ; année par l'un, l'autre année par l'autre ? De toute
ils ne l'ont pas prouvé, la démonstration leur ayant façon, ces échanges semblent s'être peu faits.
été faite par avance dans les écoles supérieures Le déroulement de la première campagne d'Opér
d'agriculture françaises. . ation Labour a rapidement conduit à une seconde
De toute façon, même si cette rentabilité avait été observation : parmi les cultures auxquelles le bloc
prouvée, les conditions d'épandage l'auraient quel <( mazouzi » est réservé, certaines sont réellement
que peu diminuée. En effet, les agriculteurs, à la tardives, ainsi le maïs, le sorgho, le millet et à
différence des promoteurs de l'Opération Labour, moindre degré les pois chiches, mais elles ne cou
n'étaient pas du tout persuadés de l'efficacité des vrent pas des surfaces telles qu'il soit impossible au
engrais et le demeurent. Aussi fallut-il le leur don « fellah » avec son attelage et sa charrue, de faire
ner gratuitement et en plus il fallut beaucoup insis lui-même les labours d'hiver qu'elles réclament,
ter pour qu'ils se décident à en prendre livraison et puisqu'à cette saison, la terre est très friable. Faut-
à l'épandre. En quelques endroits, ils se refusèrent il labourer au tracteur à sa place ?
absolument à l'un comme à l'autre. Ailleurs l'épan- Quant aux autres cultures (pois, fèves, lin, four
dage se fit, mais à la volée et sans soin, de telle rages), elles ne sont pas plus tardives que les céréal
sorte que l'engrais était très inégalement réparti. A es d'automne, le bloc « mazouzi » doit être terminé
la décharge des agriculteurs, il faut dire que les à cause d'elles à peu près en même temps que le
engrais arrivèrent souvent tard en saison, à une bloc « bekri ». c'est-à-dire courant ou fin décemb
époque où ils avaient à semer. re, à une époque où il serait encore possible à
l'agriculteur de semer en céréales d'automne, si la
chose ne lui était pas interdite. Cette interdiction C. — L'assolement.
est-elle pertinente ?
De tout temps, le paysan a cherché à pousser au Pour l'Opération Labour 1957-58, on a formé un
maximum les ensemencements en céréales d'aucertain nombre de blocs couplés ; dans chaque cou
tomne et les limite à ce qu'il peut travailler. Si les ple, les deux blocs ont une surface sensiblement
pluies sont trop tardives ou si ses attelages sont défiéquivalente (150 ha en moyenne), l'un est le bloc
cients, alors il se rabat à contre-cœur sur les cul/ « bekri » (bekri signifie précoce en arabe) qui reçoit
tures de printemps, qu'il considère comme un pis- une fumure minérale et qui est réservé aux céréales
aller, comme des cultures de consolation. d'automne (surtout blé dur et blé tendre, rarement
orge qui est toujours semée en automne au Maroc) Sa façon de choisir ses cultures est assez logique
et d'un bloc « mazouzi » (mazouzi signifie tardif) par certains côtés. Les d'automne corre
qui est destiné aux autres cultures (céréales de prin spondent à la vocation naturelle du pays : elles sont
assurées de plus d'eau que les cultures de printemps, légumineuses, fourrages) ou à la jachère tra
temps et donnent de ce fait des récoltes plus abon- vaillée.
La seconde année, les blocs « bekri » de l'année
précédente devaient porter les cultures « mazouzi »
(2) Tahiri (Mohamed). — Le sens de l'Opération Labour. et inversement. Un assolement biennal aurait donc
In : Opération Labour. Rabat, Ministère de l'Agriculture. été instauré. -32-
Tout d'abord, ce dernier qui utilise la force de dantes et plus régulières. La seule culture « riche »
ses bras et celle de ses animaux n'a pas de, raison dont dispose le paysan en terre non irriguée est îa
H'adopter un assolement qui économise l'un et l'auculture du blé, c'est celle qui fournit les plus grosses
tre. Ce à quoi il vise c'est à la production brute rentrées d'argent et, en plus, l'Office Chérifien Inte
maximum pour se nourrir, lui et sa famille. Or il rprofessionnel des Céréales (ONIC) en. soutient les
n'est pas loin de récolter, autant en deux ans, en- cours.
semant chaque année, que l'agriculteur européen Ainsi ne s'étonnera-t-on pas que la grosse part
qui ne sème qu'une fois. des ensemencements soit réservée habituellement
aux trois céréales d'automne (blé dur, blé tendre et En outre, même si en moyenne l'assolement bien
orge). Dans la province de Meknès, elles couvrent nal donne une production plus élevée, il n'est pas
80 à 85 % des surfaces emblavées, auâsi bien chez pleinement satisfaisant pour l'agriculteur européen
les Marocains que chez les Européens. Même pro qui n'arrive pas, comme le colon européen, à report
portion dans la région de Fès-Taza, chez les uns er sur les mauvaises années l'excédent de. recettes
comme chez les autres. Dans la région de Casa des bonnes. Mieux vaut, estime-t-il, avoir tout em
blanca, elles représentent 75 % chez les Marocains blavé si l'année est mauvaise car 3 q/ha sur, 4 ha
et 80 % chez les Européens. représentent plus à manger que 4 q/ha sur 2.
L'assolement prescrit par l'Opération Labour bou En résumé, il y avait quelque illogisrrie, semble-
leverse la répartition traditionnelle des cultures. t-il, à empêcher les agriculteurs de s'adapter à la
Dans le cas où le bloc « mazouzi » est complète pluviométrie et de les engager à des frais supplé
ment ensemencé, les céréales d'automne couvrent mentaires dans le même temps où on les orientait
au maximum 50 % des surfaces ; l'agriculteur se vers des cultures moins rémunératrices, ou une
voit interdire, les années favorables au blé, d'en jachère qui ne rapporte rien.
tirer pleinement parti en augmentant ses emblavu- Au fur et à mesure du déroulement de l'Opération
res. L'assolement prescrit le conduit au contraire à Labour, ses promoteurs ont tenu compte dans. une
essayer de semer à la place du blé, soit des légu certaine mesure des critiques qui leur étaient adres
mineuses, soit dés céréales de printemps. S'il n'y sées : dès la seconde année, les agriculteurs ont été
réussit pas, il laissera la terre en jachère. à peu près libres d'ensemencer ce qu'ils jugeaient
Or, les semences de légumineuses sont rares et préférables, l'assolement ne fut maintenu que dans
chères ; le parasitisme les menace, les rendements la région de Casablanca et de El Jedida où il était
sont très moyens,' les cours sont moins élevés, en déjà pratiqué, les maïs y venant bien.
moyenne, que ceux du blé et les débouchés sont
étroits. Leur seul avantage est l'azote dont elles
D. — Les semences. enrichissent le sol mais on y supplée aisément par
un peu d'engrais.
Les agriculteurs bénéficiaires de l'Opération LaLes céréales de printemps (maïs, millet, sorgho)
bour reçurent deux sortes de semences : les prerapportent à l'hectare moitié moins d'argent que le
mières, les semences de blé, vendues à crédit par blé dur ou tendre (6,7 q/ha à 2 200 Fr/q contre
10-11 q/ha à 3 600-4 000 Fr/q) ; quant à la jachère Ie3 Sociétés de Crédit Agricole et de Prévoyance,
les secondes, les semences fourragères, données que l'Opération Labour a semblé devoir étendre,
elle ne rapporte rien du tout. Bref on peut se deman-1 gratuitement par les Centres de Travaux.
der si ce sont des cultures dont il faut rechercher Les Sociétés de Prévoyance vendent de longue
l'extension et si ces « de petit profit » et la date des semences à crédit pour lutter contre l'usure.
jachère peuvent payer le labour au tracteur. Notam Petit à petit, les semences vendues ont été des
ment est-il si sûr que l'augmentation de rendement semences à haute pureté variétale, issues de varié
d'un maïs semé après labour au tracteur et non aux tés sélectionnées. L'ampleur des ventes de semenc
bêtes, paie les frais supplémentaires engagés ? es de blé sélectionné surtout depuis 1950 a pu faire
penser que dans certaines régions les anciennes Une réponse négative sur ce point ne condamner
ait pas forcément ce genre d'intervention. La ques variétés de pays avaient été pratiquement éliminées,
tion primordiale est en effet de savoir si l'assol ce qui fait que l'on peut se demander s'il n'aurait
ement prescrit (blé — autres cultures ou jachères) est pas été possible de laisser les bénéficiaires de l'Opé
ration Labour se procurer eux-mêmes leurs semencbénéfique.
es plutôt que d'accroître encore leurs frais de culIl est généralement admis que l'assolement bien
ture par l'acquisition de semences plus coûteuses. nal jachère-blé est celui qui procure aux agriculteurs
européens les bénéfices les plus élevés, les dépens Cependant du fait des distributions de semences
es de main-d'œuvre et de carburants se trouvant de blé en priorité aux bénéficiaires de l'Opération
très diminuées une année sur deux. Mais ce qui est Labour, l'orge a été éliminée des zones d'Opération
judicieux du point de vue du colon peut ne pas l'être ce qui, comme on le verra, a été une des
de celui du « fellah ». causes de sa rentabilité. t
TANGER
MAROC
1/3.500.000 AU
OPERATION lÀBOVk
EL JADIDA
LEGENDE
1.000 à 1.500'
1.500 à 2.000
'ShwS! 2.000 à 3.000
\\ I plus de 3. ,
— Opération labour et élevage. E. En particulier ils ont conseillé de remplacer les
labours d'été par les scarifiages laissant les chaumes
Dès le départ, l'Opération Labour a été accusée en place pour éviter l'érosion éolienne. A la suite
de quoi un certain nombre de scarificateurs ont été de réduire les pacages même si elle n'augmentait
pas la surface cultivée : les labours d'été détruisent achetés, mais malgré un prix de facturation très
les chaumes (ce qui a comme conséquence heureuse bas, ils sont restés inemployés, les agriculteurs
tenant absolument à ce que leurs terres soient red'éviter le tassement du sol par le piétinement du
tournées, comme ils le voient faire par les colons bétail) et les terrains réservés aux cultures de prin
temps qui étaient pacagés pendant l'hiver sont re européens.
tournés dès l'automne. Les distributions de semenc Il n'est pas possible de dire si l'Opération Labour
es fourragères (avoine, seigle, vesce, pois) visèrent fera varier le taux d'humus du sol : la répétition
à inciter les agriculteurs à constituer des réserves des labours profonds devrait accélérer la nitrifica
fourragères compensatrices. En fait les semis n'attei tion mais le volume de matières végétales laissées
gnirent pas 2000 ha et bien que l'accroissement de la dans le sol et sur le sol est plus grand.
production de grain aille de pair avec l'accroiss
ement de la production de paille, et qu'ainsi, à condi
tion de ramasser la paille, la quantité de fourrage
soit probablement restée sensiblement la même, les
En conclusion, si la doctrine de l'Opération Larépercussions de l'Opération Labour sur l'élevage
bour paraît assez solide, les promoteurs de l'Opéfurent un obtacle à son expansion comme on le verra
ration Labour peuvent se voir reprocher à la fois plus loin.
de ne pas avoir suffisamment tenu compte des hom
mes (agriculteurs réticents devant l'engrais, soucieux
F. — Opération labour de se prémunir contre les mauvaises récoltes et
l' affouragement de leurs troupeaux, s inquiétant de et conservation des sols. et d'autre part gouvernants et fonctionnaires lents
à relancer les campagnes successives) et d'en avoir Des experts américains sont venus mettre le Gou
trop tenu compte lorsqu'il apparut techniquement vernement en garde contre les dangers que l'exten
justifié d'enfouir des semences au cover-crop. sion des labours mécaniques faisait courir au sol.
m. LA REALISATION DE L'OPERATION LABOUR
Répartition géographique de l'Opération Labour Dans son quadrilatère d'élection, l'Opération La
bour, bien qu'elle ait été conçue pour des régions La carte ci-contre montre que Labour où chaque goutte d'eau est précieuse, s'est étendue
s'est développée dans les plaines de la moitié nord dans une zone, le bassin du bas Sebou, qui, au
du pays. La plus forte densité est atteinte dans le contraire, souffre d'un excès d'humidité. Elle a dû quadrilatère Kenitra-Ouezzane Taza-Meknès, c'est- s'adapter : on a labouré en ados de façon à éva
à-dire dans la partie la plus arrosée et sur les terres cuer l'eau vers un réseau de fossés. les plus fertiles du pays. Cependant, les surfaces
couvertes plus au Sud, dans les arrière-pays de Le financement.
Rabat et de Casablanca et entre Safi et El Jedida
L'Etat a prélevé sur son budget d'équipement, (anciennement Mazagan) ne sont pas négligeables ;
lui-même financé à la fois par l'aide américaine et la haute vallée de l'Oum er Rbia et la haute et
par des ressources intérieures, de quoi payer le moyenne de la Moulouya ont été également
matériel (tracteurs, instruments de travail du sol, touchées, mais une ou deux années seulement, l'Opé
véhicules) et les engrais, soit au total pour les trois ration Labour étant moins à sa place dans ces
premières années, 4 milliards 500 millions de francs régions montagneuses et peu arrosées.
marocains (matériel ' 3 200 millions, engrais 1 300 Ce sont donc les régions à blé, celles où l'agr
millions). iculture est la plus prospère, qui ont bénéficié de
En outre, le gouvernement français a fait don en l'Opération Labour. Le choix ne peut pas être con
1958 de 75 tracteurs à chenilles et de leur matériel testé sur le plan économique : les mêmes efforts
d'accompagnement que les Marocains ont estimé à appliqués à des zones moins fertiles plus au Sud,
364 millions de francs de leur monnaie. où l'orge est la principale céréale cultivée et dont priorité" Argent et tracteurs furent remis à la Centrale de les populations paraissent mériter la dans
Travaux Agricoles (l'ancienne Centrale d'Equipeles interventions de l'Etat, auraient été moins ren
ment Agricole du Paysanat), à charge pour elle tables. — -35
d'effectuer les achats et de répartir le matériel et Le labour par dessus les limites.
les engrais entre les Centres de Travaux. Elle rece
Les directeurs de Centres en ayant souligné les vait en outre une avance du Trésor public pour cou avantages techniques, il fut décidé qu'on labourervrir les frais de fonctionnement en attendant le paie
ait en passant par dessus les limites des parcelles ment des travaux par les bénéficiaires. de façon à éviter que les gros tracteurs qu'on achet
ait de préférence aux petits, jugés moins rentables, Les organismes.
ne perdent un temps considérable et ne s'usent
La réalisation de l'Opération Labour fut confiée davantage à évoluer sur de petites surfaces. Les
à une quarantaine de Centres de Travaux. Les Cent tracteurs ont donc travaillé des « blocs » d'au moins
res de Travaux sont une institution héritée du Pro 50 ha d'un seul tenant et quelquefois de plusieurs
tectorat qui les appelait Secteurs de Modernisation centaines. Ils ont avancé sur des rayages de plu
du Paysanat (S.M.P.). De 1945 à 1955, une soixan sieurs centaines de mètres, particulièrement écono
taine de secteurs avaient été créés. Une réforme du miques. En outre, le rassemblement des terres tra
début de 1957, marquant une réaction d'hostilité à vaillées en gros blocs souvent voisins les uns des
leur égard, les avait obligés à abandonner les fo autres, était jugé commode, tant du point de vue
rmes d'action dite sociale (écoles, infirmeries, cen de la surveillance de l'opération que pour la vulga
tres d'artisanat) qui, dans l'esprit des dirigeants du risation agricole.
Paysanat, devaient être conjointes aux autres pour Dix ans plus tôt, la mise -en route des tracteurs le plein succès. du Paysanat avait suscité en quelques endroits une
Quoi qu'il en soit, ils étaient demeurés des éta vive opposition de la part des agriculteurs, le droit
blissements publics à compétence territoriale limi musulman accorde à celui qui travaille un sol le
tée, ayant à leur tête un Conseil d'Administration droit de l'occuper au moins jusqu'à la récolte, et ils
présidé par l'Autorité locale (Caïd ou Supercaïd) et croyaient que l'organisme qui labourait les déposséd
composé de représentants de l'administration et des erait ensuite du terrain. Les promoteurs de l'Opé
agriculteurs. ration Labour semblent avoir beaucoup craint la
Le rôle de la Centrale, qui est un autre établiss répétition des mêmes incidents. On pensait que les
ement public, est de les équiper, de les financer, de agriculteurs pouvaient être tentés de s'opposer au
les contrôler et de mettre à leur disposition le per passage des tracteurs par dessus les limites des par
sonnel de maîtrise dont ils ont besoin. celles, bien qu'il leur fût clairement expliqué qu'elles
n'étaient pas supprimées définitivement pour autant Dans un premier temps, les Centres de Travaux
et qu'ils avaient à les rétablir aussitôt le tracteur furent invités à évaluer, en liaison avec les fonc
passé. Cependant les promoteurs s'accordaient à tionnaires régionaux du Ministère de l'Agriculture,
vouloir cet effacement provisoire des limites, les les surfaces justiciables du tracteur et à les localiser
progressistes parce que c'était un' premier pas fait approximativement .
dans la socialisation de la propriété et de l'exploi
tation collective, les conservateurs pour que la preuve Les cadres.
soit apportée qu'il n'est pas nécessaire de collecti-
Sur 35 Directeurs de C.T. engagés dans l'Opérat viser la terre pour profiter du tracteur.
ion Labour en 1957, 30 étaient européens, pour la
plupart en service au Paysanat avant l'indépen Le recours à l'enthousiasme.
dance. Deux ans plus tard, à la veille de la tro
L'enthousiasme populaire fut utilisé la première isième campagne, les 2/3 des Directeurs et les 2/3
année pour vaincre d'éventuelles réticences. Dans des mécaniciens et Chefs de Culture du Paysanat
les trois principales régions d'Opération Labour, le étaient encore européens. Sans les cadres européens
premier tracteur mis en route était conduit par le de l'ancien Paysanat et sans ceux qui purent être
Roi, entouré du Gouvernement. Des. dizaines de recrutés dans le pays (et même en France), le la
milliers de personnes s'étaient déplacées dans une ncement de l'Opération Labour eût été plus risqué.
atmosphère de fête. Pendant le même temps la En outre, ces cadres connaissaient le genre de Radiodiffusion Nationale, la presse du Parti de l'Isti- travail qui leur était demandé puisque les S.M.P. qlal et la presse étrangère imprimée au Maroc faitravaillaient habituellement à façon pour le compte saient la place la plus large à la mise en route de des agriculteurs (maximum : 33 000 ha en 1954-
l'opération. La deuxième et quatrième année, l'Opé1955). ration Labour fut également « inaugurée » par le Les démissions, nombreuses depuis l'indépendanc Roi, mais en un endroit seulement. e, s'arrêtèrent presque complètement du jour du
lancement de l'Opération Labour, les agents euro Les comités de gestion.
péens du Paysanat, désorientés par la réforme de
Par ailleurs, les agriculteurs de chaque bloc étaient 1957, inquiets par ailleurs de l'évolution générale,
invités à désigner un comité dit de gestion. Lorss'étant vu proposer de participer à une grande œuvre
qu'ils ne le firent pas, les Autorités en choisirent collective. Elles reprirent lorsque le déclin s'amorça,
les membres. Ces Comités devaient suivre de près d'autres facteurs venant au jour de leur côté.

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