La concertation sur l'espace cultivé et la nature dans le Vexin français - article ; n°1 ; vol.273, pg 169-183

De
Publié par

Économie rurale - Année 2003 - Volume 273 - Numéro 1 - Pages 169-183
Nature production in shared space areas of great culture in Vexin français - Observing informal meetings between farmers and other locals can reveal their different ways of presenting relations between agriculture and nature. The definition of what can be considered as nature in urban outskirts being a starting point a sharing of land takes shape. Therefore, the négociations concerning the protection of nature tend not to include areas of production.
L'observation de rencontres entre agriculteurs et acteurs locaux révèle différentes stratégies de présentation des relations agriculture-nature. A partir de l'identification de ce que peut être la nature dans un territoire périurbain, un partage de l'espace s'esquisse. Les espaces de production sont ainsi soustraits des cadres de négociation concernant la préservation de la nature.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
Lecture(s) : 33
Nombre de pages : 16
Voir plus Voir moins

Richard Raymond
La concertation sur l'espace cultivé et la nature dans le Vexin
français
In: Économie rurale. N°273-274, 2003. pp. 169-183.
Abstract
Nature production in shared space areas of great culture in Vexin français - Observing informal meetings between farmers and
other locals can reveal their different ways of presenting relations between agriculture and nature. The definition of what can be
considered as nature in urban outskirts being a starting point a sharing of land takes shape. Therefore, the négociations
concerning the protection of nature tend not to include areas of production.
Résumé
L'observation de rencontres entre agriculteurs et acteurs locaux révèle différentes stratégies de présentation des relations
agriculture-nature. A partir de l'identification de ce que peut être la nature dans un territoire périurbain, un partage de l'espace
s'esquisse. Les espaces de production sont ainsi soustraits des cadres de négociation concernant la préservation de la nature.
Citer ce document / Cite this document :
Raymond Richard. La concertation sur l'espace cultivé et la nature dans le Vexin français. In: Économie rurale. N°273-274,
2003. pp. 169-183.
doi : 10.3406/ecoru.2003.5397
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_2003_num_273_1_5397a concertation sur l'espace cultivé
et la nature dans le Vexin français
Richard Université RAYMOND Paris VII Denis-Diderot • cnrs-ladyss, Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces,
Les politiques publiques en charge de la territoires5. Cette démarche ascendante pro
gestion des territoires ruraux s'engagent de met une nouvelle forme de démocratie
plus en plus vers une forme contractuelle locale. Elle parie sur les dynamiques novat
négociée. Les contrats établis sont argu rices de la base agricole pour répondre à la
mentes par un ensemble de facteurs qui se « demande sociale de nature ». Mais ces
croisent et s'entremêlent. Parmi ceux-ci, politiques publiques ne sont pas qu'une pos
l'importance de la question environnementa sibilité de dialogue entre les agriculteurs et
le1 et les références2 à la nature occupent la population locale. Elles la rendent nécess
une place particulière. Face à la prégnance de aire. Cette nécessité est d'autant plus affi
ces questions, les politiques publiques enté rmée qu'elle anticipe l'obligation de décou
rinent et prônent le caractère multifonction- pler les aides à l'activité agricole de la
nel des espaces ruraux et la principale acti production. Agriculteurs et résidents non-
vité qui s'y déploie : l'agriculture. Elles agricoles doivent donc se rencontrer pour
semblent dessiner de nouveaux modèles de définir, de concert, les modalités de ges
« bonnes pratiques » d'exploitation de ces tion de l'espace qu'ils partagent. La « pro
espaces considérés, à tort ou à raison, comme tection de la nature » est un axe important de
des espaces de nature. Ces nouveaux ces nouveaux accords.
modèles tentent d'associer agriculture et
« gestion des espaces naturels » ou, plus
De l'importance d'identifier prosaïquement, « protection de la nature ».
ses partenaires de négociation Or, les principaux outils des deux der
nières lois d'orientation concernant la ges Ces modes de gestion des espaces ruraux ne
tion des espaces ruraux, les contrats de ter sont pas nouveaux. Plusieurs opérations de
ritoires3 et les cte4, devraient être mis en concertation ou de négociation ont déjà pu
place au niveau local, après consultation de être observées. Elles conduisent à de «petits
différents partenaires impliqués dans ces arrangements entre acteurs » qui peuvent
se révéler efficaces pour mener différents
1. Je reprends ici la terminologie établie par Marcel projets sans qu'il y ait nécessairement de
Jollivet et Alain Pavé (1993). Ces auteurs disti formalisation officielle (Beuret, 1999). Mais, nguent les problèmes d'environnement qui interro
les acteurs locaux le constatent souvent, « le gent le fonctionnement des écosystèmes de la ques
protocole [issu de la négociation], ça marche tion de l'environnement qui en est la face sociale.
2. Au sens que lui donne la philosophie analytique,
voir en particulier le premier chapitre de Raison, 5. Ces nouveaux outils semblent, aujourd'hui, être
vérité et histoire d' Hilary Putnam (1984). C'est dans remis en cause : suspension des cte depuis le 6 août
ce sens que la notion de référence sera prise ici. 2002, divers discours de sénateurs et du Président de
3. Outil d'application de la loi d'orientation pour la République s' interrogeant sur l'efficacité des
l'aménagement durable du territoire (loi n° 99-533). Pays... Néanmoins, la dimension contractuelle, négo
4. Contrats territoriaux d'exploitation, outil de la loi ciée et locale de la gestion des territoires ruraux ne
d'orientation agricole Qoi n° 99-574). semble pas pouvoir être remise en question.
Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 agricole doit apparaître comme étant requand tout va bien », comme le rapporte,
par deux fois, Billaud (1996 ; 2000). spectueuse de la nature, respectueuse mais
aussi indispensable à son entretien... L'identification des termes de la négo
ciation et des différents protagonistes auto
risés à y participer sont à la base de l'accord
Regard sur deux moments et de son efficacité. Elle dessine déjà les
d'un processus continu contours des solutions retenues6 et il ne reste
plus qu'à les préciser (ce qui ne va pas fo Dans ce contexte, les moments de rencontre
rcément toujours de soi...). Ainsi que le entre la profession agricole et le reste de la
remarquent Beuret et Trehet (2001) « Beau société locale apparaissent comme autant
coup de choses se jouent en amont de la d'expériences qui guident les appréciations
concertation... lors de l'élaboration du des pratiques agricoles et les revendications
réseau. (...) [Ces moments visent] notam des résidents concernant la gestion de leur
ment à répondre aux questions " Qui parti territoire. Ils participent à la construction
cipe ? Avec quel rôle ? Autour de quel des cadres de négociation concernant l'im
objet ? " » Cette dimension du processus de plication de l'activité agricole dans la ges
négociation est importante. tion de la nature reconnue dans ce terri
La prise en compte de la multifonction- toire. En effet, ces revendications étayent la
nalité de l'espace rural et le développe légitimité sociale des négociations formali
ment des modes de gestion concertée, ont sées au sein d'une cdoa7, d'un comité d'ex
ouvert la porte des salles de négociation à pansion ou d'un syndicat d'aménagement et
la part non agricole de la société locale. Le de gestion d'espaces ruraux. Or, chacun
poids des « demandes de nature » pèse sur peut orienter l'identification de ce qui fera
les discussions concernant la part écolo l'objet des concertations au nom de la
gique ou environnementale des fonctions nature. Notre objectif est de comprendre
attribuées à l'exploitation agricole d'un comment se constitue cet aspect des cadres
territoire. Or, la valorisation actuelle de la de négociation. Comment sont rédigés les
nature appuie les critiques d'une agriculture cartons d'invitation à venir négocier à pro
moderne. Elle argumente les remises en pos de la nature ?
cause de la rationalité moniste propre à Sans partir d'une victoire ou d'un échec
l'agriculture capitaliste (Jollivet, 2001). attesté, je propose une analyse de deux ren
Elle inscrit ces critiques dans l'ensemble de contres entre agriculteurs et résidents d'un
la société et non plus dans un cercle d'ini territoire rural d'He-de-France. Ces moments
tiés au fait des pratiques agricoles. Les apparaissent comme deux moments de pré
tenants de cette agriculture doivent donc sentation de soi de la part des agriculteurs
veiller à leurs intérêts face à des acteurs qui (Goffman, 1973). Ce travail ne vise pas à
revendiquent, au nom du respect de la reconstruire, a posteriori, les raisons ou les
nature, une participation à l'orientation linéaments qui ont conduit à tel ou tel
des pratiques agricoles ; mais, ce faisant, ils accord. Il s'agit simplement de rendre
doivent aussi tisser des alliances afin compte de moments d'un processus continu
d'étayer leurs demandes de rétributions qui concourt à cadrer les négociations
pour services rendus à la collectivité. concernant la gestion de ce territoire.
Un nouvel enjeu se dessine. L'activité Ces observations permettent d'avancer
quelques éléments d'explication de la résis6. Il me semble, en effet, qu'une négociation s'ap tance de la grande culture industrielle face parente à une décision telle que l'analyse Lucien
sfez (198 1). Un accord contractuel négocié apparaît
toujours comme le fruit d'un long processus consti 7. Commission départementale d'orientation de
tutif de la négociation elle-même. l'agriculture.
170 Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 à une demande de protection de la nature urbains ou périurbains avec la grande culture.
maintenant inscrite dans l'air du temps. Cet Territoire agricole productif, le Vexin fran
objectif nécessite un rapport étroit au terri çais est également un espace de résidence
toire. Cela demande également de ne se prisé. Les routes et autoroutes (A15, N184)
référer à aucune forme de naturalisme8. et le rer rendent les grands centres d'activi
tés franciliens facilement accessibles. On
assiste à un phénomène de rurbanisation
Le Vexin français important de la partie sud et est de ce terri
toire. Le Vexin français est donc aussi un Pour analyser la construction de cadres de
cadre de vie dont les résidents souhaitent négociation concernant la participation de
conserver la qualité. D appartient à cette catél'agriculture à la gestion des milieux réputés
gorie d'espace rural qui fait l'objet d'enjeux naturels, nous nous sommes interrogés à pro
patrimoniaux importants (Chevallier, 2000 ; pos d'un territoire agricole d' De-de-France :
Poulot et Rouyres, 2001). le Vexin français. Ce territoire forme un para
Mais la qualité de ce territoire est associée llélogramme d'environ 30 km d'Est en Ouest
d'abord à la nature que l'on y reconnaît. Ce et 20 km du Nord au Sud. Vaste plateau
caractère naturel a été institutionnalisé, en ondulé, entaillé de vallées verdoyantes et su
1995, par la création du Parc naturel régional rmonté de buttes, son centre est à 50 km au
du Vexin français. Ainsi, bordé de zones nord-ouest de Paris. Il est bordé au sud et à
urbaines, occupé par une agriculture prol'est par les vallées de la Seine et de l'Oise.
ductive et bien structurée, habité par des rési
dents relativement aisés et attachés à leur 1. Quatre dynamiques
cadre de vie, le Vexin français est volontiers
L'organisation de ce territoire est soumise à présenté comme un espace de nature qu'il
quatre dynamiques importantes. Les vallées faut protéger.
de la Seine et de l'Oise sont fortement urba
nisées. La ville nouvelle de Cergy-Pontoise 2. Un espace de nature ordinaire qui regroupe près de 180 000 habitants, est qui doit être partagé
située dans l'angle sud-est du plateau vexi-
Autour des 57 znieff9 de type 1 et des nois. Ces espaces urbanisés font régulièr
9 znieff de type 2, le Vexin français est aussi ement l'objet de discours médiatiques concer
un espace de « nature ordinaire ». La prénant le caractère insecure qui leur est attribué.
servation de cette « nature ordinaire » fait En comparaison, le Vexin français est pré
l'objet d'une attention particulière de la part senté comme un territoire rural et calme.
des acteurs concernés par la gestion de cet Le plateau vexinois est exploité par une
espace rural. Ainsi, la contribution de la agriculture productive largement dominée
Région Ile-de-France au sscenr10 affirme par la grande culture. Particulièrement ren
que, « si les mesures de préservation de la table et bien structurée, elle couvre très bien
nature remarquable doivent être maintenues, son territoire de production. L'avancée de
il s'avère tout aussi important de réinvestir la l'urbanisation francilienne met donc en
nature ordinaire, de la préserver ou de la contact, dans le Vexin français, les résidents
recréer sous différentes formes mais surtout
de la rendre plus accessible en vue de désen
8. Ainsi que le propose Clément Rosset (1973), c'est- gorger les sites remarquables » (Préfecture de
à-dire de se passer de tout référentiel ontologique de
ce que serait la nature pour se centrer sur les réfé
rences qui sont instituées en porte-parole des relations 9. Zones naturelles d'intérêt écologique, floristique
agriculture-nature, sur la manière dont les interro et faunistique
gations liées à ce thème sont « traduites » (Callon, 10. Schéma de services collectifs des espaces natu
1986 ; Latour, 1994). rels et ruraux.
Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 Région d'Ile-de-France, 1999). C'est cette l'identification de la nature peut être considéla
nature ordinaire qui fait l'objet de cette étude. rée comme l'attribution, par un sujet, d'une
Il s'agit de détourner le regard des espaces signification à un ensemble d'éléments matér
remarquables pour le tourner vers les iels. Elle apparaît alors comme l'émergence
plus banals : les espaces de grandes cultures. d'objets appartenant à la catégorie « nature ».
Les productions issues des cultures Les contours et les enjeux de ce qui est
vexinoises ne sont pas destinées au marché identifié comme de la nature dans le Vexin
local. Les relations entre résidents et cult français ont été saisis à partir d'entretiens et
ivateurs ne s'inscrivent donc pas dans une d'enquêtes. Les entretiens semi-directifs
logique de marché. Les demandes ou reven ont été menés de 1997 à 1999. Ils ont
dications des premiers ne peuvent influencer concerné 63 résidents non-agricoles et
les pratiques des seconds que dans le cadre 20 agriculteurs. La formulation des
d'autres systèmes tels que celui de la pro consignes veillait à ce que les évocations du
testation ou de l'action politique. caractère naturel du Vexin français ou de la
L'émergence de la nature dans le regard nature qui pouvait y être reconnue soient
que nos contemporains portent sur un terri spontanées. L'espace qui supporte la matér
toire rural n'est pas propre au Vexin français ialité à laquelle il pouvait être fait réfé
(Mathieu et Jollivet, 1989 ; Jollivet, 1997). rence s'inscrit dans le finage de huit com
Ce qui est plus original, sans pour autant être munes traversées par un segment de droite
exceptionnel, c'est le fait que l'assimila reliant Pontoise à Arronville (Val-d'Oise).
tion de ce territoire rural à un espace de Ces entretiens ont été complétés par un
nature concerne un espace agricole haute ensemble d'enquêtes menées auprès d'in
ment productif. Dans ce cadre, nous nous formateurs privilégiés qui ont été vus régu
sommes d'abord interrogés sur l'identif lièrement entre 1997 et 2002.
ication de la nature que les résidents du Enfin, différentes rencontres entre agri
Vexin français souhaitent protéger. De culteurs et membres non agricoles de la
quelle nature parle-t-on lorsqu'on aborde société locale ont été observées. Ces ren
la question de sa protection dans ces espaces contres sont nombreuses : rencontres inte
ordinaires ? La nature identifiée par ces rindividuelles à propos du règlement d'un
résidents peut ainsi être mise en perspective problème de voisinage, journées d'associat
avec les pratiques et les stratégies des agri ion, fête du Parc naturel régional (pnr),
culteurs qui gèrent les espaces désignés. manifestations agricoles, visites d'exploit
Cette mise en perspective est l'occasion de ations... Ces observations furent analysées
relever les stratégies de présentation de la à partir des propos tenus et des objets mobil
nature et de partage de l'espace mises en isés à ces occasions. Elles révèlent l'im
œuvre par les agriculteurs dans la construc portance du contexte social de l'identifica
tion de cadres de négociation. tion de la nature dans un territoire.
2. Deux dimensions pour différentes Natures valorisées et appréciations
conceptions de la nature équivoques de l'agriculture
L'analyse des entretiens recueillis révèle dif
1 . Cerner ce qui est identifié férentes conceptions de la nature qui peu
comme de la nature dans un espace habité vent se superposer sans pour autant se
La nature que l'on souhaite préserver dans confondre. Celles-ci s'articulent autour de
un territoire est intimement liée à l'espace deux dimensions : l'une fonctionnelle, l'autre
matériel dont on fait l'expérience. En suivant esthétique. La première suit un regard informé
l'approche développée par Varela et al. (1993), par les sciences (Drouin, 1991 ; Larrère et
172 Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 1997). Cette dimension rend compte institutionnalisés et sur le décalage qu'il Larrère,
du caractère fonctionnel des objets désignés. existe entre les représentations traditionnelles
Ceux-ci apparaissent comme tout ou partie de l'agriculture, mises en scène au Salon de
d'écosystèmes. L'attention à la nature se tra l'agriculture parisien ou dans le marketing
duit alors par la recherche d'équilibres des agroalimentaire, et ce que le public découvre
systèmes écologiques. La seconde dimens dans les médias des problèmes de pollutions
ion apparaît comme un point de vue esthé dus à l'agriculture industrielle incarnée par la
tique porté sur les objets désignés. Cette grande culture. Ainsi, si l'agriculture, dans sa
dimension s'organise autour des valeurs de conception idéalisée, est appréciée comme un
calme, de beauté, d'harmonie et d'authentic rempart contre des atteintes possibles et
ité. Elle renvoie souvent à des éléments futures de natures perçues dans le Vexin
d'une campagne idéalisée, représentation français, la grande culture vexinoise est
romantique empruntée aux paysages d'Ar- dénoncée comme responsable d'atteintes
cadie (Luginbiihl, 1989). Esthétiques, les actuelles de ces natures.
objets désignés ne sont pas perçus dans leur Des « objets de nature » établissent donc un
dimension fonctionnelle. Le respect de la ensemble de relations équivoques entre les
nature se traduit ici par une attention à la résidents interrogés et les agriculteurs qui
mise en forme de l'espace. Ces deux dimens cultivent les espaces perçus. Sauf lorsque les
ions se révèlent efficaces pour analyser les résidents se réfèrent au risque d'urbanisation,
dynamiques qui participent à la définition ces relations sont généralement fondées sur la
d'un vocabulaire commun. suspicion ou l'opposition affirmée. Elles se
traduisent alors par une remise en cause du
modèle agricole industriel. Mais, l'interpel3. Les appréciations équivoques
de l'agriculture vexinoise lation des agriculteurs à propos de la nature ne
se fait que rarement autour de problèmes préSi est perçue comme
cis. Elle se distingue en cela des injonctions un rempart efficace pour soustraire les
auxquelles les experts s'attellent et réponespaces réputés naturels qu'elle exploite à
dent dans des conditions fixées. Le cadre de une urbanisation indésirée, ce rempart porte
négociation concernant les relations agriculde larges fissures. La grande culture est aussi
ture-nature reste à construire et les enjeux dénoncée parce qu'elle vide les paysages
pour l'agriculteur vexinois ne sont pas minces. d'hommes et d'animaux. Elle est accusée
d'être responsable de la détérioration ou de
4. Les enjeux pour les agriculteurs vexinois l' inaccessibilité des chemins champêtres, de
l'uniformisation des bords de routes et des La reconnaissance du caractère naturel de
talus, de la disparition des fleurs et des anl'espace exploité par l'agriculture vexinoise
imaux sauvages... autant de symboles d'une est une double remise en question. C'est
nature esthétique appréciée par la grande celle du modèle productif de l'agriculture
majorité des résidents interrogés. des plateaux franciliens. C'est aussi celle de
C'est encore la grande culture qui est soup la position hégémonique des agriculteurs
çonnée de polluer l'eau, de favoriser l'éro vexinois concernant la gestion de leur espace
sion des sols et les coulées de boues qui affec de production. Cette remise en question par
tent les villages en fond de vallée... autant de la part non agricole de la société locale est
manifestations de perturbations d'une nature d'autant plus préoccupante que l'influence
fonctionnelle reconnue par quelques résidents. de la population locale, relayée par le monde
Les suspicions et critiques à l'égard de la associatif et les instances du Pnr, est import
grande culture sont d'autant plus affirmées ante dans l'orientation des mesures de ges
qu'elles s'appuient sur divers discours tion de ce territoire.
Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 Les tenants de la grande culture doivent partage un certain nombre de positions
défendues par ces syndicats. Ces agriculteurs donc recréer une relation de confiance avec
la population non agricole afin de conserver partagent les mêmes points de vue sur ce
la maîtrise de leur espace de production. Il qu'est le métier d'agriculteur et les façons de
o leur est nécessaire de construire un argu la pratiquer. Ces différentes observations
mentaire basé sur les relations agriculture- étayent l'hypothèse d'une forte homogénID
nature qui puisse être partagé par d'autres éité professionnelle de ce groupe. La struc
acteurs. La construction de cet argument ture des exploitations des agriculteurs mobil
isés à cette occasion est basée sur la grande aire laisse toute la place aux stratégies de
persuasion, en particulier parce que, si la fo culture. Il s'agit, pour ces praticiens, de ren
rmule générale « protection de la nature » forcer une double position : celle de l'agri
suscite une adhésion consensuelle, l'identi culteur au sein de la société locale en même
fication de ce qu'est la nature à protéger temps que celle de l'agriculteur sur son
espace de production. Pour ce faire, il leur reste incertaine.
faut convaincre et rassurer. Convaincre de la
réalité de leurs préoccupations pour la
Un exemple de mise en technique11 nature. Rassurer sur le fait que leurs pra
de la nature tiques répondent effectivement à ces pré
pour un partage de l'espace occupations partagées par tous.
L'interprétation de cette manifestation Excédés par la suspicion qui entoure la
s'appuie sur les questions qui ont émergé grande culture et convaincus de la nécessité
lors de l'analyse des enquêtes et entretiens de rétablir une relation de confiance avec la
menés auprès de résidents vexinois. Elle société vexinoise, certains agriculteurs, épau
fut étayée par les propos tenus par les lés par la Chambre d'agriculture de l'Ile-de-
diverses personnes rencontrées à cette occaFrance, ont pris l'initiative de présenter, en
sion (agriculteurs et visiteurs). Une attention juin 2000, leurs pratiques à la part non agri
particulière a été portée sur la manière dont cole de la société locale. Ce type de manif
acteurs et objets ont été présentés comme les estation est encouragé par le pnr du Vexin
porte-parole des relations agriculture-nature. français, garant patenté du caractère naturel
Les hypothèses qui ont pu émerger de ces de ce territoire d'Ile-de-France12.
analyses furent testées lors de deux autres Les agriculteurs participant à cette pré
manifestations de ce type14. sentation sont qualifiés de « dynamiques »
par le conseiller agricole en charge de ce sec
1. Informer pour convaincre teur. La présence de certains adhérents et
militants actifs de la fdsea et du cjaif13, Première opération de cette envergure, cette
laisse penser que ce groupe d'agriculteurs rencontre est présentée comme une simple
occasion de dialogue et d'échange entre
agriculteurs et non-agriculteurs. Il n'est 1 1. Cette très heureuse expression est empruntée à la
alors pas question d'établir un protocole de thèse d'Hélène Brives (2001). Elle y développe cette
gestion de l'espace rural, ni même d'esnotion à partir de l'activité des conseillers agricoles
concernant le problème de pollution azotée des eaux quisser des solutions à un problème identif
souterraines dans le Morbihan. ié. Mais cette rencontre peut être analysée
12. Au titre de l'article 24 de la charte du pnr. comme une étape de construction d'un cadre 13. Fédération départementale des syndicats d'ex
ploitants agricoles et Centre des jeunes agriculteurs
de l'Ile-de-France. Le lien entre ces et le 14. Le 2 juin 2002 aux Essarts-le-Roi (78) et le 9 juin
cjaif est explicité dans le document de présentation 2002 à Génicourt (95). L'observation de ces deux
de la manifestation de 2000 (Chambre interdépart manifestations a été menée avec Mariane Guichoux,
ementale de l'agriculture de l'Ile-de-France, 2000) doctorante en anthropologie au ladyss.
174 Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 négociations éventuelles. Les agricul quent leur métier ». Cette phrase est compde
teurs présents ont intérêt à présenter la légi létée par les deux questions qui entourent
le logo de la manifestation : « Qui sommes- timité de leurs pratiques afin que le cadre de
concertation qui se dessine inclue, ou écarte, nous ? Que faisons-nous ? ».
tel ou tel point qui les concerne. Cet aspect La stratégie suivie pour établir une relation
stratégique est particulièrement fort pour le de confiance entre agriculteurs et le reste de
« maître du jeu », celui qui invite et guide les la population locale apparaît. Il s'agit d'in
autres joueurs dans une aventure qui reste à former et d'expliquer. Si certains doutent de
construire ensemble. Ce jour-là, ce rôle fut l'attention portée à la nature par les prati
tenu par les agriculteurs qui ont initié cette ciens de la grande culture, ce serait parce
rencontre. Les visiteurs sont conviés à venir qu'ils ne connaissent ni ce qu'ils sont, ni les
sur le plateau agricole : les agriculteurs ont « précautions » qu'ils mettent en œuvre en
l'avantage déjouer, ce jour-là, à domicile. faveur de la nature et de l'environnement.
Le titre de la manifestation présente cla Les professionnels de l'agriculture, repré
irement le rôle attribué à chacun par les orga sentants de la campagne, se chargent donc, le
nisateurs : « Rencontre Ville-Campagne ». temps d'une journée, d'informer les gens de
Eux incarnent la campagne, les visiteurs la ville pour qu'ils sachent, enfin, que leurs
sont associés à la ville. Cette distinction suspicions sont infondées.
n'est pas neutre. Les liens étroits entre agri A l'entrée, un questionnaire est remis à
culture et campagne, espace valorisé pour chaque visiteur. Il l'invite à répondre à
son caractère authentique et naturel, sont diverses questions concernant les product
réaffirmés. A l'opposé le visiteur est placé ions et les pratiques des agriculteurs vexinois.
en position d'étranger, son appartenance au Support ludique qui oriente la visite, entraîne
territoire rural vexinois est mise, à l'occasion le visiteur à parcourir l'ensemble de la manif
de cette rencontre, entre parenthèses. estation et à interroger les agriculteurs pré
Cette rencontre n'est, bien sûr, pas la sents. Ce petit guide est construit comme un
seule opération de présentation de soi menée support pédagogique. Il résume les princi
par les professionnels agricoles à destination paux points que le visiteur doit connaître à la
de ceux que l'on présente volontiers comme fin de cette journée : les principales cultures
des urbains. Les fermes pédagogiques, les vexinoises, les dates et les raisons des inte
opérations du réseau farre15, certains « mar rventions sur les cultures et les principaux
chés de pays »... en sont d'autres exemples. produits de transformation issus de ces pro
Cependant, la « Rencontre Ville-Cam ductions agricoles. La connaissance devrait
pagne » est une opération qui se veut être remporter la conviction.
une présentation de l'ensemble de l'agri
culture vexinoise et non d'une exploitation
2. Les fonctions de l'agriculture particulière ou d'un réseau d'exploitation.
Elle possède donc une assise territoriale de Les visiteurs sont accueillis dans un champ de
référence qui est reconnue et valorisée par 3 hectares. Celui-ci est divisé en deux parties.
l'ensemble de la société locale : le terri A droite en entrant, une moitié est occupée par
toire du Vexin français, espace réputé natu une prairie de ray-grass où est dressée une ran
rel de l'Ile-de-France. gée de tentes blanches. Une partie d'entre-elles
Les objectifs avoués de la manifestation abrite quelques panneaux d'exposition ame
sont contenus dans l'en-tête des documents nés par divers acteurs institutionnels, scienti
de présentation : « Les agriculteurs expli- fiques ou techniciens impliqués dans la ges
tion des espaces agricoles ou des espaces
réputés naturels. Ils présentent différentes 15. Forum pour une agriculture raisonnée et respec
tueuse de l'environnement. techniques d'analyses des sols, des besoins des
Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 cultures... Les fondements techniques et scien sans protection des plantes. C'est le prix à
tifiques des raisonnements qui président aux payer pour une auto-suffisance alimentaire
choix de pratiques agricoles sont ainsi expos et des produits sains et à des prix raison
és. Un technicien présente ce qu'est une nables »16. L'objectif des agriculteurs pré
analyse de sol et un bilan azoté d'une parcelle. sents est alors de convaincre les visiteurs que
xh Témoin de la rigueur et de l'objectivité des ces conséquences pour la nature sont limi<o (A références mobilisées pour la présentation tées, mais aussi qu'ils agissent au mieux o
des pratiques agricoles. Deux chargés de mis des intérêts de tous : consommateurs et S
sion du pnr, porte-parole patentés de la nature, nature. r.
présentent différentes opérations associant
préservation du caractère naturel du Vexin 3. Le témoignage des choses
français et pratiques agricoles. Ils certifient Les cultivateurs ont choisi de convaincre de
ainsi de la réelle prise en compte des intérêts la réalité de leur souci pour la nature en fai
de la nature. sant appel à un ensemble de choses concrètes.
Les autres tentes abritent des exposés Ces choses doivent témoigner de la véracité
concernant les procédés de transformations du discours tenu. La seconde moitié du
des produits issus des grandes cultures. Du champ est ainsi divisée en parcelles d'es
blé au pain, de la betterave au sucre, de sais. Un petit panneau indique, pour chaque
l'orge à la bière... autant de liens qui se ti parcelle, ce qui a été fait, ou plutôt ce qui n'a
ssent et nouent l'agriculture des plateaux pas été fait. Ici, pas d'apport d'azote ; là,
vexinois aux produits de consommation pas d'herbicide ; plus loin, pas de fongic
courante. Le premier objectif de la grande ide... Les visiteurs peuvent en observer les
culture est ainsi établi de façon incontes conséquences. Ces privations, pour la culture,
table : nous avons besoin, tous et tous se traduisent par des variations de couleur, du
les jours, des denrées issues des grandes vert de la parcelle témoin aux dégradés de
cultures. Il serait illusoire de vouloir se pas jaune des différents essais. Elles se traduisent
ser de l'agriculture qui les produit. aussi par une baisse de la densité d'épis, par
Enfin, quelques tables nous présentent la présence de quelques fleurs, de chardons et
diverses contributions possibles de l'agri de rumex...
culture à la résolution de problèmes d'en Au bout de chaque parcelle, un agriculteur
vironnement que l'on sait préoccupants. La accueille les visiteurs. Il leur fournit des
transformation de produit agricole en bioé- explications sur ce qui a été fait sur la par
thanol permet d'éviter de consommer des celle derrière lui, mais aussi ce qui est fait,
hydrocarbures fossiles. L'utilisation de la en général, sur toutes les parcelles du Vexin
matière organique végétale peut remplacer français. Disponible, il répond à toutes les
la consommation de matières plastiques. questions, naïves ou plus erudites, des visi
Ces exemples traduisent toute l'importance teurs. Chaque fois la réponse est affirmée,
de l'agriculture dans notre société. Ils témoi claire et technique. Parfois la parole est pas
gnent qu'outre la production de denrées al sée à un confrère. Si un rôle a été confié à
imentaires irremplaçables, la grande culture chacun d'entre eux, lui donnant la fonction
peut également fournir des produits de sub de spécialiste d'une question donnée, ils
stitution à ceux dont la consommation pose sont en fait interchangeables. Ces échanges
problème. montrent que les compétences sont partagées
Cependant, ces fonctions ne peuvent être entre tous les agriculteurs.
remplies qu'à la condition que l'agriculture
puisse produire et que chacun en accepte les 16. Plaquette de présentation de la manifestation
conséquences : «II n'y a pas de production (document de la Chambre interdépartementale de
abondante et de qualité sans fertilisants et l'agriculture), p. 6.
176 Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003 Sur une table, au bout de chaque par même chose : l'agriculteur maîtrise ses pro
celle, plusieurs éléments représentent ce ductions et agit en prêtant une attention
que l'agriculteur explique. Un cadre en bois particulière à la préservation de la nature.
d'un mètre de côté donne à voir une unité de Mais cette est liée à une maît
surface facile à apprécier. A côté, une boite rise technique importante fondée sur des
de Pétri contient quelques granulés. Us repré connaissances et des compétences dont
sentent la dose d' intrant, ramenée à un mètre disposent les agriculteurs.
carré, habituellement apportée pour cette
culture. Un sac de grains, une boîte de sucre 4. Des risques maîtrisés
pour un environnement de qualité représentent ce qui est produit grâce à cette
dose... Ainsi sans l'apport de ces quelques Visiblement intéressés par ce qu'ils appren
granulés, pas de récolte, mais aussi pas de nent, les visiteurs posent des questions,
joli champ vert, dense, propre. exposent leurs doutes et leurs craintes
Bien sûr, on ne peut pas faire dire ce que concernant la protection de la nature, la
l'on veut aux parcelles. Les dynamiques santé, les pollutions... Les agriculteurs pré
naturelles sont là qui résistent, évoluant et sents répètent, insistent : chaque apport est s' quel que soit le protocole de affirmant, soigneusement calculé en fonction d'une
rencontre et de discussion. Quelques fleurs analyse précise du sol, des besoins de la
colorent une parcelle d'essai où aucun culture et des objectifs de récolte. Les doses
désherbant n'a été épandu. « Nature esthé apportées aux cultures sont toujours, et par
tique » remarquée et appréciée par de nomfois très en dessous de celles qui sont presc
breux visiteurs. Cependant, la baisse de la rites17. L'agriculteur n'apporte pas d' in
qualité de la récolte, exposée et expliquée trant quand il n'y en a pas besoin : sur le
par l'agriculteur en poste au bout de cette pois, pas d'azote !
parcelle, et donc la baisse de la qualité du Cette économie d' intrant se fonde sur
pain fabriqué à partir du blé récolté, est là une analyse scientifique, mais aussi - et
pour témoigner du caractère douteux de ce c'est ce qui permet à chaque fois de limiter
mode de gestion des terres productives. encore les apports - sur un savoir-faire et
Le témoin majeur des présentations de une connaissance empirique des parcelles.
chaque agriculteur apparaît sous la forme de Les choix qui président aux pratiques
deux tubes à essais. Un présentoir les maint culturales sont faits en suivant au plus près
ient parallèles. L'un est rempli d'un liquide l'évolution des cultures. Les pratiques sont
rouge. Il symbolise la dose maximale auto raisonnées, maître-mot des explications
risée d'un des produits concernés par les fournies par l'agriculteur porte-parole de
essais sur la parcelle. L'autre, rempli d'un toute sa profession. Le modèle prôné est
liquide bleu, présente un niveau plus bas, celui de l'agriculture raisonnée, définie
quelquefois beaucoup plus bas. Il repré comme une agriculture « compétitive qui
sente ce qui est effectivement apporté sur les prend en compte de manière équilibrée les
cultures du Vexin français. La preuve est objectifs économiques des producteurs, l'in
faite, par l'intermédiaire de ces deux tubes, térêt des consommateurs et le respect de
que l'agriculteur, dans ces pratiques, ne l'Environnement »18.
dépasse jamais la dose maximale d'intrants
prescrite à partir d'analyses étayées. Mieux,
17. Un agriculteur nous expliquera, sous le sceau de il en apporte moins que ce que la norme
la confidence, que ces doses sont calculées en fonclui autorise. tion d'hypothèses pessimistes, de sorte que la dose
Ces objets deviennent les porte-parole d'intrants prescrite est souvent plus importante que
des relations que les grandes cultures entre ne l'exige une culture en conditions normales.
tiennent avec la nature. Ils traduisent tous la 18. Plaquette de présentation de la manifestation.
Économie Rurale 273-274/Janvier-avril 2003

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.